AMOUR ET FOLIES
— Mais enfin, monsieur Baisemon, concevez-vous pourquoi Gueulai-d ne me laisse plus dormir en paix une seule nuit?... Vous avez fait des rondes avec Grilloie?
— Oui, mademoiselle, j'en ai fait encore une la nuit dernière, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le dire tout à l'heure.
— Et vous n'avez rien aperçu, rien découvert?
— Pas l'ombre dun individu, mademoiselle.
— • Pourquoi donc Gueulard s'acharne-t-il à crier toutes les nuits?
— Mademoiselle, qui vous dit que ce chien n'est point atteint d'un catarrhe, dont les crises se renouvellent toujours, vers la même période de tcmp.s ?
— Bah!... vraiment... vous penseriez... Au fait, j'ai eu longtemps une chal'o qui toussait comme une poitrinaire ! ce chien peut bien être enrhumé, alors il faudrait lui faire prendre quelque chose d'adoucissant.
— Oui, mademoiselle, par exemple, au lieu d'os à ronger, si on lui donnait des boulettes de gomme?
— C'est parfaitement trouvé! vous direz ù Grilloie d'en acheter pour Gueulard.
Le moyen proposé par M. Baisemon ne produit pas reirel qu'on espérait: Gueulard refuse d'avaler delà gomme, et il fait encore plus de train parce qu'on lui supprime ses os. Les habitants de la maison sont sur les dents; toutes les nuits ils sont réveillés, et quand par hasard le chien se tait, Virginie ne manque pas d'avoir un accès de somnambulisme. Il n'y a plus moyen de reposer sous le toit de M"° Bellavoine: Perpétue maigrit et jaunit, Grilloie se casse chaque jour davantage, M. Baisemon lui-même a perdu de sa rotondité. Quant i\ Virginie, elle-même s'impatiente de co que ses amoureux se bornent Ji faire aboyer le chien, et se dit:
— Si c'est pour cela qu'ils m'ont suivie jusqu'à Senlis, ce n'était pas la pciiic (le se battre sur la route.
M. IJ lisemon, fatigué de faire des rondes de nuit et voulant peut-être essayer de dormir le jour, venait de se dire atteint de maux de reins qui
LA PLCI-J-M- DM BULLEVILLE
l'empêchaient de boug-er. Depuis trois jours il gardait le lit, où Perpétue lui portait régulièrement le malin et le soir une rôtie au sucre; puis elle le frottait avec zèle, afin de redonner de la souplesse à ses reins, et sans exiger qu'il gardât son caleçon. Perpétue était une fille sage ; mais les plus sages sont souvent les plus dévouées et savent immoler leurs scrupules pour secourir ceux qui souffrent. Pour les bonnes sœurs allacliées au service des hospices, il n'y a plus de sexe et Perpétue en disait autant l'U frollanlle gros Baisemon.
Mais voilà que Grilloie s'avise aussi d'être malade, d'avoir des douleurs, de ne plus pouvoir faire son service. Pour celui-là, on se contentera do le laisser couché ; on ne lui portera pas de rôtie et on n'ira pas le frotter; pourtant le vieux jardinier avait vingt ans de plus que Baisemon, et il travaillait à la terre, ce qui est plus fatigant que de se chauffer devant une cheminée; mais c'est ainsi que beaucoup de gens pratiquent l'humanité. Ils sont serviables, complaisants pour ceux qu'ils aiment, durs et insensibles pour les autres, et ils croient avoir de grandes qualités!
Lorsque Grilloie a déclaré d'un ton lamcnlablc qu'il est hors d'étal de se lever. Perpétue va trouver sa maîtresse. M"* Bellavoinc était alors dans son salon avec sa nièce, à laquelle elle faisait confectionner un sirop qu'elle voulait fa^i'e prendre à M. Baisemon, sirop composé d'absinihc, d'anis, de canelle et de sucre, et qui est souverain pour les maux de reins; mais dans lequel Virginie glissait de lemps à autre quelques pincées de sel et de poivre pour la plus grande jouissance de Baisemon.
— Ah, mademoiselle! voilà bien une autre affaire; s'écrie Perpétue en entrant dans le salon.
— (Ju'est-ce donc, Perpétue? est-ce que ce pauvre Baisemon se sent plus mal?
— Non. mademoiselle ; grâce, au ciel cet excellent homme ne souffre pas plus... il a pris sa rôtie ce matin, et il m'a dit même qu'il commençait à se tourner un peu... ça revient tout doucement. Mais ne voilà-t-il pas que ce vieu>w Grilloie s'avise d'être malade aussi ?
— Comment! Grilloie, mon jardinier?
— Oui, madciuoiselle ; quand je suis allée m'informer ce matin pourquoi il ne venait pas, ce vieux pleurard m'a dit: Je ne peux pas me lever,' l'ai mal partout!... el puis c'est qu'il tousse, il crache ! que c'en est dégoùlaut!... il aura trop bu, l'ivrogne !
— Ah ! mon Dieu! Grilloie au lit... mais c'est fort désagréable.
— C'est ce que je lui ai dit : Notre maîtresse ne vous paye pas pour que vous restiez dans votre lit, vieille brute ! Mais, bah! ça n'est plus bon à rien.
— Et ce pauvre Gueulard, comment va-t-il?
— Oh! Gueulard se porte bien le jour; vous savez, mademoiselle, qu'il ne crie que la nuit. Avec tout ça me voilà seule pour trotter dans la maison et au dehors... je suis sur les dents aussi moi!... je maigris que c'est effrayant! je danse dans mon caleçon!... on n'a plus de repos ici!... et s'il arrivait quelque chose la nuit, qu'est-ce qui nous défendrait à présent que nos deux hommes sont sur le dos?
— C'est vrai, Perpétue, nous serions exposées à tout.
— Ma tante, dit Virginie, si vous le voulez, j'irai faire les courses, acheter les provisions...
— Non, ma nièce, non, cela ne serait pas convenable ni décent; vous ne devez point aller au marché ni sortir seule... vous êtes appelée à un rang trop élevé pour vous occuper de ces menus détails...
— Mais vous me faites bien faire du sirop, ma tante.
— C'est différent, ma nièce, ce sirop est pour administrera unmalade. On a vu des chanoinesses, des abbesses, des princesses, panser elles-mêmes des blessés! c'est le but qui sanctifie tout. Mais voyons. Perpétue, comment allons-nous faire? c'est très embarrassant.
— Mon Dieu! il n'y a qu'à prendre du monde déplus: aussi bien, c'était déjà indispensable, ce vieux Grilloie n'est plus propre à rien !
— Connaissez-vous quelque servante honnête, de mœurs irréprochables?
— Oh! il ne faut pas prendre de femmes!... je n'eu veux pas d'autres pour servir ici que moi!... Ah ben oui!... une servante!... qu'il faudrait former, ou qui me laisserait tout à faire!... D'ailleurs je n'en veux pas ici avec moi ! si vous en prenez une, donnez-moi mon compte, je m'en vais ! . . .
— Allons, allons! Perpétue, calmoz-vous... c'est pour vous aider que je vous offre cela.
— M'aider!... je n'ai pas besoin qu'on m'aide dans ce qui me regarde! je crois que je fais assez bien mon service, mais nous avons besoin d'hommes poiu* nous défendre et veiller sur nous; car le tintamarre des nuits me rend toute peureuse !.. . Ce n'est pas une femme qui nous protégera, elle crierait aussi, voilà tout; et puis, est-ce que je m'accorderais avec une autre servante?
— Mais enfin, où trouver un serviteur fidMc, honiuHo, probe?
— J'vais vous dire ce que m'a proposé la fruitière, M"" Beuré ; c'est deux frères, deux jeunes gens bien honnêtes, (jui arrivent de leur pays... de la Lorraine, je crois, et qui cherchent à se placer et se conlenteronl des gages qu'on leur donnera. M™" Beuré en répond, et il paraît qu'elle connaît lour famille.
Approchez dit M"e Bellavoine. (P. 2j8.)
— Mais, Perpétue, deux serviteurs de plus, c'est beaucoup.
— Ah ! nous trouverons bien à les occuper : l'un sera pour le jardin, l'autre pour l'écurie, la basse-cour, la maison!... et par la suite, s'ils ne vous conviennent pas, vous les renverrez.
— ■ Eh bien! dites à celte fruitière de m'onvoyer ces deux garçons... Sije leur trouve de la décence, de la tenue... s'ils me plaisent enfin, nous verrons.
LIV. 33. — TAIL DE KOCK. — LA PCCELiE DE l:ni,I.KVILLH. — ÉD. J. BOLTF ET C" LIV. 33
— J'vais tout de suite aller chez M"" Beuré.
Perpétue, qui tient beaucoup à avoir des hommes pour veiller sur elle, parce qu'elle se flatte d'avoir encore quelque chose à conserver, va sur-le-champ chez la fruitière, et celle-ci lui dit: « Avant une heure les doux Lorrains seront chez vous. » Et dès que la servante a tourné les lalons. M"" Beuré fait avertir Godibert et Doudoux. Ces messieurs moyennant quelques écus avaient mis la fruitière dans leurs intérêts ; et la bonne femme, qui n'avait pas toujours vendu que des pommes, leur avait dit: « Je vous introduii'ai dans la maison. » En effet, une heure ne s'était pas écoulée que les deux amoureux, revêtus de longues blouses bleues, la tête couverte d'une perruque rousse et d'un chapeau à grands bords, frappent chez M"° Bellavoine.
Perpétue sourit en les voyant entrer, Godibert et Doudoux, qui savent comment il faut se conduire pour être admis chez la vieille tante, commencent par saluer avec respect la servante.
— Vous êtes les deux Lorrains, les deux frères qui voulez entrer en service, n'est-ce pas?
— Oui, mademoiselle, si vous voulez bien le permettre.
— Oh! M"° Beuré vous a bien recommandés ! venez, je vais vous présenter à ma maîtresse.
Les deux jeunes gens sont introduits devant M"° Bellavoine ; ils restent à la porle, debout, les yeux baissés, ayant l'air de ne point oser faire un pas. Virginie, qui les a reconnus du premier coup d'oeil, est obligée de porter xm mouchoir à sa bouche pour ne pas rire de leur tournure. M"° Bellavoine se tourne vers sa nièce et lui dit :
— Allez à votre chambre, mon enfant, il n'est pas nécessaire que vous soyez présente à l'interrogatoire que je vais faire subir à ces deux hommes.
Virginie s'incline et se lève; mais en passant près des jeunes gens elle trouve moyen de leur dire :
— Ah ! que vous êtes laids comme ça !
— Approchez... approchez, dit M"° Bellavoine en faisant signe aux soi-disant Lorrains d'avancer, tandis que Perpétue se penclie vers l'oi-eille de sa maîtresse pour lui dire.
— Ils ont l'air timides comme des nonnes!... c'est une trouvaille, mademoiselle :
— Taisez-vous, Perpétue... Eh bien! avancez donc... jeunes gens je vous le permets.
— .\h, mailamo !...
.le ne suis point madame, je suis domoiselle.
— Faites excuse, mamzellc, je sommes si peu avancés pour notre "o^ —
— Il n'y a point de mal. Vous désirez vous placer?
— Oui, manizelle.
— Que savez-vous faire?
— Nous ferons tout ce que vous voudrez, mamzelle.
— Ils ont du zèle dit tout bas Perpétue moi je les dresserai au sei'vice.
— Silence donc, Perpétue! Vous êtes LoiTains?
— Oui, mamzelle, de Nancy.
— Vous êtes frères ?
— Oui, mamzelle, de père et de mère.
— Que font vos parents?
— Rien, mamzelle,
— Comment, rien?
— Ils sont morts.
— C'est dilférent. Et comment vous nommez-vous?
Les deux jeunes gens se regardent, ils n'avaient pas pensé à se pourvoir d'un nom; c'est k qui ne répondra pas, et Perpétue marmotte encore :
— Ils n'osent pas parler!... voilà des jeunes geusbien élevés au moins. Enfin Godibert s'écrie:
— Notre père s'appelait Thomas, je me nomme Jean, et mon frère Pierre.
— C'est bien'; dites-moi, vous n'avez pas la prétention de gagnei beaucoup?
— Ce qui vous fera plaisir, mamzelle, et quant à ce qui est de la probité, oh! vous pouvez être en repos !
— Oui, M"' Beuré a répondu de la vôtre ; mais cela ne suffit pas. Je dois vous prévenir d'une chose ; Jean et Pierre, pour rester à mon service il faut mener une vie exemplaire, ne jamais jurer, ne jamais prononcer de ces vilains mots... qu'une femme ne doit pas entendre; et surtout n'avoir aucune connaissance, aucune amourette !
— • Ah ! mamzelle ! est-ce que j'avons jamais pensé à ça !
— A la bonne heure ! si vous ne pensez jamais à ça vous resterez chez moi ; mais du moment que vous penserez à ça, je vous mettrai à la porte.
— Ça suffit, mamzelle.
— Vous, Jean, vous travaillerez au jardin, et Pierre sera employé dans la maison et à la cuisine. Avez-vous vos effets?
— Oui, mamzelle, j 'avons chacun not' petit paquet.
— En ce cas, vous pouvez rester chez moi; Perpétue va vous installer et vous montrer où vous coucherez.
Godibert et Doudoux saluent de nouveau jusqu'à terre et suivent Perpétue qui va trotlillant devant eux en disant : — Venez avec moi, Jean et Pierre... je vais vous mettre sur-le-champ à la besogne... Ohl c'est que nous en avons par-dessus la tête ici... Mais j'aurai soin que vous soyez bien nourris... c'est moi que cela regarde; si vous êtes dociles, exacts à vos devoirs, vous ne vous repentirez pas d'être entrés chez nous. Tenez, Jean, vous coucherez là... dans cette petite chambre aurez-dechaussée; elle donne sur le jardin, cela vous sera commode pour votre besogne... Pierre aura sa chambre en haut, dans les mansardes, au-dessus de notre régisseur M. Baisemon, digne homme, qui est indisposé pour le moment ainsi que notre vieux concierge. Jean, voici le jardin, il y a beaucoup à faire là! Vous connaissez-vous à tailler les arbres, à planter, à soigner les légumes?
— Oh! oui, mamzelle.
— C'est bien, vous me cueillerez du persil et de la ciboule, j'en ai besoin pour le dîner. Pierre, voici deux pigeons que vous allez plumer, car j'ai beaucoup à faire; ensuite vous balayerez et frotterez avec soin le grand escalier. Moi, je vais aller frotter ce pauvre M. Baisemon, noire régisseur, et savoir s'il se remue un peu plus qu'hier.
Perpétue est éloignée ; les deux jeunes gens se regardent en riant. — • .\ous voici dans la place, dit Godibert.
— Oui, et nous avons eu déjà l'ineffable bonheur de voir Virginie !.. 0 fille incomparable ! ô Armidel ô Circé !...
— Elle nous a dit que nous étions vilains comme (;a. Le principal, c'est que le gros régisseur et le vieux Grilloie ne nous reconnaissent pas pour ceux qu'ils ont vus sur la roule.
— r.cs gens-là n'ont pas des yeux de lynx!
— Ils sont tous lesdeux malades en ce moment, cela nous donnera le temps de nous reconnaître... Ça ne m'amuse pas beaucoup d'aller cueillir du persil et de la ciboule pour cette vieille bavarde !
— Ni moi de plumer les pigeons et frotter l'escalier .
— Mais nous sommes près de la potile, c'est l'essentiol.
— 0 Virginie!... ô quatrième Grâce! 6 dixième Muse! ô...
— Monsieur Doudoux, il n'est pas question de tout cela. Happelczvous nos conventions, M"° Troupeau nous dira quel est celui qu'eMe préfère- de nous deux... alors l'aulrc s'en ira: mais jusqu'à ce que nous trouvions l'occasion de forcer la iielite à se déclarer, point de tentatives
pour la voir seule et lui dire des douceurs au détriment de son rivaL — C'est convenu... C'est entendu.
Les deux jeunes gens renouvellent une promesse que chacun d'eux a l'intention de ne pas tenir ; car ils pensent déjà à se procurer en secret
une entrevue avec Yirginie ; mais c'est presque toujours ainsi que cela se
pratique. On promet, on
jure même : cela n'engage
à rien.
— Quoique habitant
sous le même toit que
Virginie, il n'était pas
facile de se ti-ouver seul
avec elle; sa tante la gardait presque constamment
à ses côtés, et le temps
était trop froid pour aller
se promener au jardin. 1!
faut pendant plusieurs
jours se contenter do so
lancer de tendres regards lorsqu'on n'est pas observé ; mais Perpétue ne laisse pas un moment de repos aux nouveaux serviteurs, elle est sans cesse sur leurs pas: il faut que l'un lui épluche des légumes, que l'autre lui fende du bois ou lui allume son feu; et cela commence à ennuyer beaucoup les jeunes gens qui sont obligés d'obéir.
— Le sirop que M'" Bellavoine a fait prendre à Baisemoa cause à celui-ci des coliques qui le forcent à garder le lit huit jours de plus; mais Gueulard avait cessé d'aboyer depuis que Jean et Pierre étaient à la maison, et Perpétue ne cessait de dire à sa maîtresse:
— Voyez-vous, mademoiselle, c'est parce nous avons à présent deux défenseurs vigoureux que les tapages nocturnes ont cessé. Ah! j'ai eu là une heureuse idée de vous faire prendre pour domestiques ces deux Lorrains, ils ne sont pas très habiles pour plumer les volailles et éplucher les légumes ; mais ils sont doux et respectueux que c'en est édifiant.
— Oui, j'en suis assez satisfaite, répond la vieille fille. Je ne les entends ni jurer, ni dire de vilains mots, et ils sont remplis de zèle; car je ne
Il se précipite à ses genoui.
œUVRE DE PAUL DE KOCK
puis pas me retourner que je n'aperçoive l'un des deux frères derrière moi ; mais je ne sais pas s'ils portent des caleçons: le leur avez-vous demandé, Perpétue?
— Pas encore, mademoiselle.
— Vous aurez soin d'en placer un sur chacune de leurs couchettes, en leur disant que cela entre dans ma livrée.
— Oui, mademoiselle.
— J'espère que ces Lorrains plairont aussi à l'estimable Baisemon.
— Cela vaut mieux que ce vieux Grilloie qui gémit toujours dans son lit, l'ivrogne ! Mademoiselle, quand il sera guéri, il faudra le mettre à la porte ; il y a même bien des maîtres qui ne l'auraient pas gardé malade ; mais vous êtes si bienfaisante, mademoiselle, vous poussez quelquefois cela trop loin !
— C'est vrai. Perpétue, je consulterai Baisemon à cet égard.
— Un matin, Virginie trouve l'occasion de s'échapper et de courir au jardin ; elle y est à peine que Godibert est près d'elle, et prend sa petite main qu'il baise avec ardeur en s' écriant:
— Ah! mademoiselle, il faut bien vous aimer pour se décider à rester ici à racler un jardin et à éplucher desoignons pour une maudite servante qui est sans cesse sur mon dos!
— Comment, monsieur Godibert, vous pensez encore à moi?
— Vous êtes mon chef de file, mademoiselle, je ne veux obéir qu'à votre commandement ; il y a aussi un autre jeune homme qui prétend que vous l'aimez aussi?
— Il ment.
— Que vous lui avez donné des espérances?
— Ça n'est pas vrai.,
— Que vous lui avez permis de vous suivre?
— Qu'est-ce que cela prouve?
— Alors, puisque vous ne l'aimez pas, je vais le mettre à la porte.
— Non, je ne veux pas que vous mettiez M. Doudoux à la porte; je veux que vous restiez ici (ous les deux, parce que cela m'amuse.
— Cependant, mademoiselle...
— Voilà Perpétue... sauvez-vous!
Godibert s'éloigne; Virginie rentre à la maison, laissant Perpétue au jardin. Dans l'escalier, la jeune fille trouve Doudoux qui était obligé de frotter; il se précipite k ses genoux en s'écriant: .
— Ah, mademoiselle! je puis donc cnlin vous parler: et je brriie, je meurs, je me dessèche I
— Ah ! mon Dieu! monsieur Doudoux, pourquoi vousdesséciioz-vous?
— Parce que j'aurais besoin d'appuyer mon cœiir contre le vôlre, de mùler mes battements à vos pulsations... de trouver la vie dans vos regards...
— Vous parlez toujours de manière à ce que je ne vous comprenne pas; est-ce exprès?
— Ah! mademoiselle, depuis que je vous ai vue à Belle ville je n'ai pas eu un iota de plaisir! pas un bèta de bonheur! et ce grand M. Godibert prétend être aimé de vous?
— C'est faux!
— Il dit que vous le préférez à moi?
— Il n'en sait rien.
— Que c'est par vos ordres qu'il est ici?
— Ça ne fait rien du tout.
— Alors je vais lui dire qu'il peut s'en aller.
— Non, je vous défends de rien lui dire...
— Mais, mademoiselle...
— Ma tante m'appelle. Adieu .
La jeune fille s'éloigne : les jeunes gens né sont pas plus avancés, mais ils se promettent, à la première occasion, de forcer Virginie à se déclarer positivement. Cette occasion se présente le lendemain : Virginie saisit un instant où sa tante tourne le dos, elle s'échappe et court au jardin ; elle est bientôt abordée par Godibert. Malheureusement le joli mois do mai jp' était pas encore revenu, il n'y avait ni feuillage, ni ombrage, mais les amoui'eux s'accommodcnlde tout : lorsqu'on est sans témoin, tous les endroits sont propices pour donner ou recevoir des baisers; et je ne sais pas où l'on ne ferait point l'amour lorsqu'on est vivement possédé de le faire !
Au lieu de perdre son temps à parler de son rival et à cherchera savoir quel est celui que Virginie préfère, Godibert entourait de ses bras la taille mignonne de la petite, il embrassait tout ce qui était à sa portée; et, comme on se défendait mal, il trouvait toujours quelques larcins à faire. 11 se disait : — A quoi bon la questionner? si je triomphe, c'est moi qu'elle aime! Mais tout à coup un cri de fureur se fait entendre. C'est Doudoux quijVoyant sonriv.îl étreindre Virginie dans ses bras, se jette sur lui, le tire par sa blouse etlui glisse entx'elesjambeslemanchede sonbalai.
Virginie s'est dégagée et sauvée. Les deux amoureux se livrent ua
nouveau combat, se servant l'un du balai, l'autre du râteau. Perpétue
arrive dans le jardin, elle se précipite entre les combattants en s'écriant :
— Miséricorde!... est-ce bien possible!... deux frères se battre!...
0 mes enfants ! à quoi pensez-vous I... qui a pu allumer votre colère l...
se battre ici!... c'e»t fort mal!... je veux qu'on se raccommode... mais d'abord, apprenez-moi pourquoi vous vous battiez.
On ne pouvait pas avouera Perpétue le motif de la querelle. Godibert et Doudoux baissent les yeux et restent muets.
— Eb bien, Jean... eh bien, Pierre, vous vous taisez... vous êtes
tout honteux sans doute de vous être livrés à de tels excès.
— C'estvrai,mamzelle.
— A la bonne heure ; rnais enfin, pourquoivous battiez- vous ?
— Mamzelle.,. c'est que... ce matin, je n'avais que du fromage pour déjeuner... et il prétend, lui, que vous lui avez donné du raisiné.
— Comment! c'est pour une telle bagatelle que vous vous abandonnez à la colère ! Bonne sainte Vierge !... se battre pour tlu raisiné 1... Allons, calmez-vous, demain vous en aurez tous les deux; mais que l'on ne se querelle plus, sinon je le. dis à mademoiselle, qui vous renverrait bien vite.
Les jeunes gens promellcnt d'èfrc désormais d'accord, et Perpétue reprend :
— Maintenant, mes enfants, il faut que voU'^ sachiez pourquoi je venais vous chercher. Notre digne régisseur, M. Baiscnion, a toujours (les dou!(HUs intestinales, le pharmacien m'a donné pour lui un lavement composé; ce pauvre M. Baisenion no peut jias le prendre lui-même: je me serais bien sacrifiée, s'il n'y avait ou personne pour le lui donner... jiarce qu'il y a des cas où il faut fcuiuer les yeux ; mais, comme vous ('•l('s ici. c'est vous qui administrerez le purgalif en question... Allons, qui esl-ce qui monte là-haut?. . le remède est prêt, M. Baisenion l'attend.
Godibert et Doudoux font chacun une grimace épouvantable, et l'excuirassier s'écrie :
Les deux amoureui se livrent un nouveau couibat-
Baisemou eutr'ouvre son rideau. (P. 26ii.
— Ah ! sacré mille bombes, ce ne sera pas moi qui donnerai le lavement, toujours !...
• — Ah ! mon Dieu ! qu'ai-je entendu làl s'écrie Perpétue. Quel jurement ! quels mots !... ah! Jean, où avez-vous appris à dire de ces vilaines choses?
— Pardon, mademoiselle, mais c'est que je ne veux pas... je ne puis pas faire ce que vous désirez ! . . . D'abord, je n'ai jamais su tenir une seringue.
LIV. 34. — l'ALL DE KÛCK. — LA TLCELLE DE BELLEVILLE. — ÉD. J. ROLFF El C'« UV. 34
— Vous ne voulez pas ! rappelez-vous, mon garçon, que vous êtes ici pour lout faire.
— Tout faire... c'est une façon de parler ; je ne pensais pas que cola ii'ait jusque-là.
— Et vous, Pierre, étes-vous aussi peu complaisant que voti'e frère?
— Mamzelle, je ne me soucie pas d'étudier la nature do M. Baisemon, je suis, comme mon frère, peu familier avec l'instrument que vous m'offrez...
— Ali ! j'en suis bien fâchée, mais il faut obéir ou partir d'ici !... je suis bonne avec vous ; mais je veux qu'on exécute mes ordres... Allons, messieurs, montez tous les deux chez ce digne Baisemon, qui s'impatiente sans doute de ne pas vous voir venir... vous vous aiderez mutuellement : venez, je vais vous conduire.
Les jeunes gens suivent Perpétue tout en se promettant de ne pas faire ce qu'elle exige. La servante va s'armer de linstrument ordonné et marche, en le tenant, devant Godibert et Doudoux, qu'elle conduit jusqu'à la chambre de Baisemon. Le gros bonhomme était dans son lit. Perpétue entre et pose ce qu'elle tenait sur un siège, en disant :
— Monsieur Baisemon, je vous amène nos deux Lorrains, qui vont vous donner ce que vous savez bien.
Baisemon enlr'ouvre son rideau cl regarde dans la ciiambre ; les deux jeunes gens venaient d'entrer, ils se tenaient debout en faisant une moue horrible. Perpétue s'approche de Baisemon et lui dit à l'oroille :
— Comment trouvez-vous nos Lorrains?
— Hum !... mais... je leur trouve l'air bien sérieux.
— C'est le respect qui les rend ainsi.
— C'est dommage qu'ils aient tous les deux les cheveux rouges.
— Kst-ce que vous croyez que cela empêche de donner un lavement?
— .\on, mais... je n'aime pas les hommes rouges... ça me rappelle les Cosaques.
— Ce sont de bons garçons qui seront trop heureux do vous être agréable ; au revoir, monsieur Baisemon... tout est prêt, je vous laisse... Allons, mes enfants, tâchez d'être bien adroits et di! satisfaire notre excellent régisseur.
Perpétue sort et jtousse la porte ; M. Baisemon reforme son rideau en disant :
— Mes amis, je vais me disposer.
Coiliberl cl Doudoux sont au milieu delà chambre, se regardant, regardant la seringue cl ne bougeant pas. Le rideau s'ouvre de nouveau, et quoique chose d'énorme se présoule à nu sur le bord du lit ; les doux
jeunes gens reculent au fond de la chambre, tandis que Baisemon, dont on ne voit pas la tête, crie :
— J'attends la lotion qui doit dulcifier mes lombes et purifier mes voies; allons, mes bons Lorrains... admovete et promovete .
Mais Godibert croise ses bras, en disant: • — Le plus souvent! El Doudoux, en regardant vers le lit, murmure: — Cela a la figure d'un oméga.
■ — ^ Allons donc, mes bons amis, je vais m' enrhumer! reprend Baisemon en s'agitant sur le bord du lit. Finissons-en, ad rem.
— Il a raison, il faut en finir, dit Godibert en allant prendre la seringue ; puis se plaçant à l'autre bout de la chambre et visant Baisemon comme s'il tenait un fusil, il lui crie : — Y êles-vous?
— Vous le voyez bien, mon fils !
— Alors, attention : je fais feu.
Et, poussant de toute sa force, il asperge la nudité de Baisemon, qui crie à tue-tête :
— Mais ce n'est pas cela... vous vous trompez, mes amis, vous n'y êtes pas du tout.
Malgré ses cris, le gros malade reçoit tout le contenu de l'iustru ment, après quoi les deux jeunes gens sortent en riant de la chambre, ol, pour bien achever leur journée, ils vont dans la cour détacher Gueulard, qu'ils chassent à grands coups de fouet hors de la maison.