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LA NUIT. TOUS LESCHATS SONT GRIS

Après l'exploit des jeunes gens, Perpétue est montée chez M. Baisemon pour savoir s'il est satisfait du service des deux Lorrains ; la servante avait entr'ouvert doucement la porte ; mais entendant comme des mugissements sourds, elle se décide à entrer dans l'appartement, et elle voit Baisemon nageant sur son lit et se perdant sous sa couverture, parce que sa chemise mouillée s'est collée sur sa tête.

Perpétue s'arme de résolution, et elle va bravement dépêtrer Baisemon de ses draps et de ses couvertures ; frappée de la désolation peinte sur ses traits, elle lui dit :

— Qu'est-il arrivé? mon Dieu!... que signifie ce désordre?...

— Ah ! ma chère Perpétue, j'avais bien raison de me défier de ces deux garçons qui ont les cheveux rouges!...

— • Qu'ont-ils donc fait ?... est-ce qu'ils n'ont pas su vous administrer le pui'gatif?

— Oui, ils me l'ont donné, mais extra et non pas intra. Ils m'ont aspergé... nojé,.. ils ont fait un bassin de mon lit ; j'avais beau leur crier : ça ne se donne pas comme ça ! ils allaient toujours.

— Ablles imbéciles!... les butors !... arroser ce digne M. Baisemou!...

— J'ai pris un bain complet !

— Voilà ce que c'est que d'écouter de sols scrupules!... si je vous l'avais donné moi-même, cela aurait été si bien.

— Ah ! vous m'auriez fait tant de plaisir, bonne Perpétue!... vous avez la main si légère !...

— Mais je gronderai nos Lorrains!... je suis très mécontente.,. Je vais vous faire chauffer une chemise... Vous allez tâcher d'avoir chaud

et puis ensuite je parlerai à Jean et à Pierre... Le vez-vous un instant, que je refasse votre lit, que je change vos draps.

— Mais, digne Perpétue, c'est que je n'ai pasde caleçon pour l'instant.

— Eh ! mon Dieu, je l'ai bien vu!... mais que me font ces bagatelles quand il y va de voire santé?...

— Ah! fille céleste...

comme vos soins me redonnent de la chaleur!...

— Ah ! Haisemon !...

Haisemon !...

— Tout ce que vous voudrez, divine Perpétue!

Lorsque la servante a lini de réchauffer le ré-

AUons! aUoiidon jp fais feu.

glsseur, elle descend pour donner une semonce aux jeunes gens; ceuxci reçoivent avec assez d'iiiilifféreurc les réiirimandes de la domestique, ils commençaientàs'eniiiiycidurôlc (ju'il leur fallait jouer ; cliaciin d eux voulait forcer Virginie à s'expliquer et était décidé à tout lenicr pour obtenir d'elle un entretien secret.

Comme si le bain eût été salutaire à Baisemon, le lendemain de cet événement, il se sent assez bien pour descendre près de M"° Bellavoine. Il la trouve de fort mauvaise bumeur ; on venait de lui servir une petite volaille que Pierre n'avait pas vidée, malgré les ordres de Perpétue, et un potage aux herbes dans lequolJean avait mis de la bourrache et du pourpier au lieu de cerfeuil et d'oseille.

— Ah ! respectable Baisemon, il est temps que vous repreniez la direction de cette maison ! dit la vieille fille en voyant entrer son régisseur. J'ai deux valets qui ne font plus que des sottises!... Dans le commencement de leur séjour ici cela s'annonçait bien!... Mais je ne sais ce qui leur passe par la tête.., ils font tout à rebours à présent!

— Je m'en suis aperçu, mademoiselle!...

— N'ont-ils pas laissé échapper Gueulard, mon fidèle gardien!

— Quoi! Gueulard n'est plus ici?

— Depuis hier on ne sait ce qu'il est devenu! Jean et Pierre affirment que le chien a sauté par-dessus le mur!...

— Il faudrait admonester un peu ces deux valets...

— Voilà un dîner détestable... je ne puis manger décela... Ma nièce, appelez donc Perpétue, que je sache ce qu'il y a dans ce potage.

Virginie se pince les lèvres pour dissimuler un sourire, et va sonner la servante, qui accourt et baisse modestement les yeux en apercevant le gros Baisemon.

— Perpétue, est-ce vous qui avez confectionné mon diner? demande M"° Bellavoine.

— Mademoiselle, je me suis fait assister un peu par Jean et Pierre.

— Tout cela est détestable... Ces garçons n'entendent rien à la cuisine. Ils m'empoisonneront quelque jour... jugez-en, honnête Baisemon

Baisemon approche de ses lèvres une cuillerée de potage et la repousse, en s'écriant :

— Cela est horriblement sauvage! et cette volaille est d'une amertume extrême !

— C'est singulier, mademoiselle, ces deux frères ne sont plus rcconnaissables... ils m'écoulent à peine... ils sifflent ou ils chantent quand je leur parle.

— Ils sifflent!... fi donc!... je ne veux ni qu'on siffle ni qu'on chante chez moi... Allez leur intimer d'avoir d.'autres manières, sinon je les renvoie.

— J'y vais, mademoiselle. Ah! à propos... Grilloie va mieux... il est levé aujourd'hui... Ah! il faut lui rendre justice, il n'a jamais chanté ici, Grilloie!... je vais tancer les deux Lorrains.

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Perpétue n'avait pas pardonné aux jeunes gens la manière dont ils avaient arrosé Baisemon ; elle ne les voyait plus d'un bon œil, et c'est presque avec joie qu'elle va leur transmettre les ordres de sa maîtresse. Cependant M"° Bellavoine a fait placer Baisemon près du feu; elle s'informait avec sollicitude de l'état de sa santé; elle voulait encore lui faire prendre du sirop, ce dont le gros régisseur se défendait, lorsque Perpétue revient pâle, effarée, les yeux presque hagards, ens'écriant :

— Ah, mon Dieu! sainte Vierge!... Je ne sais plus où j'en suis... Qui s'y serait attendu!...

Chacun regarde Perpétue, Virginie riant d'avance, parce qu'elle présume qu'il s'agit d'un nouveau tour d'un de ses amoureux ; Baisemon déjà inquiet, et M"° Bellavoine toute prête à se mettre en colère.

^ Qu avez-vous encore, Perpétue? s'écrie la vieille fille.

— Ah ! mademoiselle, je vais vous le dire... Mais cela est si affreux... Je ne puis parler devant mademoiselle voire nièce!...

— Virginie, allez à votre chambre.

• — Pourquoi donc, ma tante ?

— Allez toujours, petite ; une fille bien élevée obéit et ne réplique pas. Virginie s'éloigne, mais en se promettant bien d'apprendre parGodi-

bert ou Doudoux ce qui a bouleversé Perpétue.

La nièce éloignée, jM"" î5ellavoiue fait approcher sa servante et lui dit:

— Parlez maintenant.

— M'y voici, mademoiselle. J'étais allée trouver ces deux garçons, Jean et Pierre, pour leur laver un peu la tète, comme vous me l'aviez recommandé; je rencontre d'abord le plus petit dans la cour; je lui annonce que votre intention est de le renvoyer s'il ne se conduit pas mieux. Et en effet les escaliers ne sont ni frottés'ni balayés, cela devient un véritable désordi'e... Eh bien! mademoiselle, croiricz-vous qu'au lieu de s'e.xcuscr, M. Pierre me répond fort malhonnêtement: «Laissez-moi tranquille, vous m'ennuyez. »

— Cela est impertinent, dit M"° Bellavoine.

— Cela est même inconvenant, ajouta Baisemon ; car en ce moment l'honnête Perpétue vous représentait... Poursuivez, fidèle servante.

— Ilélas ! je ne sais si j'oserai vous dire le reste... c'est bien pis, ma foi I... Ce Pierre m'avait quittée ; je vais chercher Jean, que je trouve dans le jardin ; je le menace également d'être renvoyé, s'il ne fait pas mieux son service... oc grand vaurien me n'jiond aussitôt... ah! je n'oserai jamais dire cela !...

— Osez, Perpétue, je vous y autorise... osez, bonne lîile... songez que vims n'êtes ici qu'un éclio.

— Eh bien !... ce Jeaa m'a répondu : On me renverra si on veut... je m'en f. ..

— zVh .'quelle horreur !... quelle abomination!... dans ma demeure... dire : je m'en... Prononcer de ces mots-là!... Ah! le misérable garçon!... cela est révoltant, n'est-ce pas, monsieur Baisemon?

— • Cela est hideux, mademoiselle !

— Et qu'avez-vous répondu à cela, Perpétue?

— Eh^ mon Dieu ! je suis restée suffoquée, saisie, je n'ai rien trouvé à répondre !

— Pauvre fille! c'est bien fait pour cela!... Il faut que ces deux grossiers personnages sortent de chez moi... à l'instant même... qu'ils fassent leur paquet, qu'ils ne souillent plus ma demeure... Allez les chasser. Perpétue.

— Ah! mademoiselle, je n'oserai jamais... après ce qu'ils m'ontdit déjà, je crains d'en entendre bien d'autres !

— C'est juste, ce ne serait pas prudent. Eh bien! monsieur Baisemon, chargez-vous de ce soin, allez trouver ces deux garnements, réglez leui's comptes, et qu'ils s'en aillent.

Baisemon n'est pas trop satisfait d'être chargé de cette commission; mais accoutumé à obéir aux moindres désirs de M"° Bellavoine, il s'incline respectueusement et s'en va trouver les Lorrains. La vieille fille et la servante attendent avec inquiétude le résultat de la démarche de Baisemon, elles redoutent une scène, du bruit ; mais le gros régisseur reparaît bientôt l'air calme etle front serein:

— Tout est arrangé, dit-il, j'ai trouvé ces doux valets beaucoup plus doux que je ne l'espérais ; ils partiront : seulement, comme il se fait déjà tard, ils m'ont demandé la permission de passer encore la nuit ici ; demain de grand matin ils s'éloigneront. Je n'ai pas cru devoir leur refuser cette demande, cependant j'en réfère à vos ordres, mademoiselle.

— A la bonne heure, qu'ils couchent encore cette nuit ; mais qu'ils partent demain... car je ne puis pardonner à des domestiques qui disent... .\h !... fi... fi... oublions ces vilaines paroles et qu'il ne soit plus question de tout ceci...

On fait revenir Virginie, qui, au lieu de rentrer dans sa chambre, avait trouvé l'instant de rencontrer Godibert et Doudoux et donné pour la nuit un rendez-vous à chacun de ses amoureux.

La petite nièce est revenue, les yeux baissés, prendre sa place habituelle près de sa tante ; celle-ci lui donne une légère tape sur la joue et regarde Baisemon en disant :

— Quand on a chez soi la fleur de l'innocence, on ne doit pas l'ex-

poseràenteudre de grossiersvalols...n'est-ilpas vrai, respectable Baisemon? — Je suis de votre avis, mademoiselle, je me fais un devoir del'èlre

toujours.

Grilloie, qui est rétabli, vient présenter ses respects à sa maîtresse.

La conduite incivile des protégés de madame Beuré venait de rendre

au vieux paysan les bonnos grâces de sa maîtresse et de Perpétue. On lui pardonne d'avoir été malade, et on lui enjoint de reprendresesoccupations.

— Mais je croyais que mademoiselle avait pris deux nouveaux serviteurs, dit Grilloie.

— Ce n'était qu'en attendant votre guérison, mon vieux Grilloie ; vous voilà sur pied, les deux Lorrainspartirontdemain.

— Ah! c'est deuxLorrains qu'étions entrésici...

ma fine, je ne les avions pas encore aperçus!...

— Allez vieux Grilloie, continuez à me bien servir, j'aurai toujours

pour vous les mômes bontés.

Le vieux paysan aurait pu demander quelles étaient ces bontés, puisqu'on l'avait laissé au pain et à l'eau tout le temps qu'il avait été malade ; il aime mieux croire que c'est par ordonnance du médecin qu'on la traité ainsi. Il faut toujours voir les choses du bon côté.

11 élait luiit heures etdciiiirdu si»ir ; M"" Bellavoine, qui avait fort mal dîné, soupait, ainsi que sa nitce et Baisemon. Perpétue servait avec son zèle ordinaire, attentive à passer la bouteille au convalescent régisseur, qui en usait comme s'il n'avait pas été malade. Grilloie élait aussi là, il venait prendre les ordres de sa maîtresse rolalivemoni h des changements qu'elle voulait faire exécuter dans son potager, et la vifillc lillo avait poussé la bonlé jiis(]u'i\ dire i\ Perpétue de vcr.ser à Grilloie un demiverre de vin, pniir arliver s(in zl-lc h son service.

Grilloie qui est rétabli..

Godibei't et Uoudoux etaieut ailes se cliaiiller contre Je poêle. (P. 27o.J

Des pas qui se font entendre dans le corridor attirent l'attenlion de M"° Bellavoine.

— Qui vient ici? dit-elle : ces deux Lorrains se permettraient-ils de se présenter devant moi?... Renvoyez-les, Perpétue, je neveux plus les voir... Ils viennent sans doute me demander excuse pour que je les garde, mais c'est inutile !... je ne pardonnerai pas.

M"° Bellavoine n'avait pas achevé ces mots, que Godiberl et

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œ:uvre de paui, dk kock

Doudoux ouvraiont la porto et entraient dans la salle à manger ; mais leur tèlc haulo, leur physionomie assurée et presque moqueuse n'annonçaient pas des gens qui viennent solliciter un pardon.

— Que voulez-vous?... que venez-vous faire ici ? s'écrie la vieille fille d'un ton aigre et impérieux.

— Mademoiselle, dit Godibert, comme nous devons vous quitter demain, nous venons vous rendre votre livrée, que nous ne jugeons pas devoir emporter avec nous.

En disant cela, il tire un caleçon qu'il tenait roulé sous son bras et le met sur la table, Doudoux en fait autant.

— Ils sont plus honnêtes que je n'aurais cru, dit M"° Bellavoine à Caisemon, j'ai presque envie de leur faire cadeau de ces caleçons.

• — JXous sentons que nous n'étions pas en état de bien servir, mademoiselle, aussi sommes-nous décidés à nous faire soldats, mon frère et moi !

— Oui... c'est, je crois, ce que vous pouvez faire de mieux... x\llons, voilà Grilloio qui casse son verre à présent!... Ou ne fait donc que des sottises à mon service !... Est-ce que vous retombez malade, Grilloie?

— Non, mamzellej non, c'est pas ça!

Le vieux paj-san était devenu tout tremblant depuis quelques minutes, et son verre s'était échappé de .ses mains; il se glisse derrière Baisemon et lui dit à l'oreille :

— Est-ce que vous n'avez pas reconnu ces deux hommes?...

— Non, Grilloie, que voulez-vous dire?...

— Que je les reconnais, moi !... malgré leurs perruques rouges ! Ce sont nos brigands de dessus la route, vl'à le grand et le petit.

— Ah! mon Dieu !...

M"° Bellavoine hésitait pour faire présent des deux caleçons, lorsqu'elle voit Baisemon. changer de couleur et laisser tomber la salière qu'il venait de prendre.

■ — Eh bienl... qu'y a-t-il donc?... voilà M. Baisemon qui fait aussi des mallieurs... la salière renversée... c'est de bien mauvais présage... Vous avez quelque chose, monsieur Baisemon?

— Moi... non... rien, mademoiselle... un mal de gorge qui m'a pris !...

Le régisseur se penche vers la vieille fille et lui dit tout bas:

— Grilloie a reconnu ces deux hommes... je les reconnais aussi maintenant... ce sont les deux voleurs qui nous ont poursuivis sur la route !...

— Juste ciel! se pourrait-il!...

— C'est un complot formé de longue mainl...

— ■ Ah, mon Dieu !... et hier ils ont fait disparaître Gueulard...

— 11 est probable qu'ils veulent nous assassiner cette nuit.. .

— Je me sens défaillir, mon pauvre Baisemon...

— Mon Dieu, v'ià mademoiselle qui se pâme aussi ! s'écrie Perpétue en courant à sa maîtresse. Celle-ci dit à l'oreille de sa servante ce qu'elb vient d'apprendre, et Perpétue balbutie :

— J'aurais dû le deviner ce matin à leurs propos...

— Prenez garde, dit Baisemon, n'ayons pas l'air de les avoir reconnus... ils tomberaient sur nous tout de suite... Je vais aller chei-cher main-forte...

— Non, je ne veux pas que vous nous quittiez... votre présence leur impose... si vous n'étiez plus là, qui sait à quels excès ces brigands se porteraient envers trois pauvres femmes !...

— Envoyez Grilloie, alors.

— Je ne veux pas qu'il nous quitte non plus.

— ■ En ce cas, moi, je ne quitte pas la table, et je mangerai toute la nuit. J'aime mieux mourir d'une indigestion que par le poignard.

Pendant que l'on parlait bas, Godiberl et Doudoux étaient allés se chauffer contre le poêle, d'où ils lorgnaient Virginie, et celle-ci riait sous cape, parce qu'elle devinait le motif de la teri'eur qui se peignait sur tous les visages.

M"° Bellavoine pense aussi que le parti le plus sage est de dissimuler jusqu'au lendemain matin; elle s'efforce de cacher sa terreur, et adresse la parole aux deux jeunes gens, mais d'un ton aussi mielleux cette fois qu'il était aigre auparavant.

— Vous êtes donc bien décidés à vous faire soldats, messieurs ? — ■ Oui, mademoiselle.

— Voulez-vous vous rafraîchir... prendre quelque chose avec nous?...

— Nous boirons avec plaisir à la santé de mademoiselle.

— Perpétue, donnez des verres, du vin à ces braves garçons... et moi, demain malin, je leur compterai une gratification... une bonne somme d'argent et tout ce qu'ils voudront... Je veux qu'ils aient longtemps de quoi boire à ma santé...

— Mademoiselle est trop bonne, mais nous n'accepterons rien.

— Oh! que si! il le faudra bien... Je suis bien maîtresse de vous donner de l'ai'gent, moi !

— Ce que vous faites là est prodigieusement adroit ! dit tout bas Baisemon à la vieille fille, en leur offrant tout ce qu'ils désirent, cela leur

ôtera peut-être l'envie de vous voler. Dites-leur aussi que vous les garderez autant de jours qu'ils voudront.

M'" Bellavoine se hâte d'engager les jeunes gens à ne point partir le lendemain ; mais ceux-ci persistent, et, après avoir bu et salué la société ils prennent congé, en annonçant qu'ils vont se coucher et partiront de bon matin.

Les jeunes gens partis, on tient conciliabule devant Virginie, à qui l'on apprend que les prétendus valets sont deux brigands.

— Est-ce quemamzelle ne les apas reconnus pour nos deux voleurs de la route ? dit Grilloie.

• — Eux... les voleurs de la route !... Mais vous êtes fou, Grilloie ; ils ne leur ressemblent pas.

— Oh ! parce qu'ils ont des perruques ; mais...

■ — Mais je vous dis que les autres étaient bien plus âgés... K "est-ce pas, monsieur Baisemon ?

Baisemon ne sait plus auquel croire. L'air persuadé de Virginie ébranle

M"* Bellavoiae prend le bras de sa nièce.

sa conviction; il doute de ce qu'il allirmait un instant auparavant, et M"" Bellavoine s'écrie :

■ — Grilloie, si ces deux hommes ne sont pas des voleurs, je vous reliens six mois de vos gages jiour vous apprendre à me faire donner de mon vin à deux manants qui ont fait les insolents chez moi.

Griliiiie reste tout saisi de cette menace cl conmience à craindre do s'ctic trompé. Cependant Perpétue dit à son tour :

— Mademoiselle, il est très possible que Grilloie ne soit qu'un imbécile : ce ne serait pas la première fois qu'il verrait de travers, d'autant [pIiis f]ue M"" Bcuré, la fruitière, m'avait répondu de ces deux hommes; mais enlin, dans le doute, il me sendih' (pi'il faut toujours prendre ses précautions.

— C'est juste, Perpétue, c'est raisonnablement pensé.

— C'est parler comme Pallas elle-même, dit Baisemon ; prenons toutes nos précautions pour n'être pas tués cette nuit.

— Si nous couchions tous ensemble!... s'écrie Perpétue avec inspiration.

Mais M"° Bellavoine regarde sa servante et fronce le sourcil.

— Y pensez-vous, Perpétue? Quelle idée vous vient là I La décence avant tout.

— Mademoiselle, quand je disais coucher ensemble, je voulais dire coucher dans la même pièce... A Dieu ne plaise que j'aie d'autres pensées !...

— Non, non, Perpétue, cela serait intolérable. Mais ce qu'il est, je crois, prudent de faire, c'est de ne pomt coucher dans nos appartements accoutumés... Cela dépistera les voleurs : M. Baisemon et Grilloie coucheront cette nuit dans une des pièces près de nous.

Allons, Grilloie, et vous, Perpétue, vous coucherez dans la même chambre que moi... Je prendrai le grand salon jaune, et nous mettrons ma nièce dans le petit cabinet qui donne dedans.

— Comment, matante, vous voulez que je change de chambre ?

— Oui, mon enfant.

— Mais puisque je n'ai pas peur, ma tante...

- — C'est égal, ma nièce:

je réponds de votre personne, et je dois veiller sur vous, même pendant que vous dormez. Quant à M. Baisemon et à Gi'illoie, ils coucheront dans la bibliothèque, à côté de nous.

Cet arrangement ne plaît nullement à la jeune fille, qui avait d autres^projets pour la nuit; mais la vieille tante a décidé que cela serait ainsi. Cependant, malgré son humeur, Virginie ne peut s'empêcher de

Grilloie avance sa lumière.

sourire ; car, dans les dispositions que sa tante vient de prendre, il y a quelque chose qui doit, dans sa pensée, amener de singuliers événements. Perpétue et Grilloie vont opérer la translation des lits; et pendant ce temps Baisemon continue de boii'e, afin de maintenir son courage ou do noyer sa frayeur.

Les deux valets viennent annoncer que tout est prêt. On s'arme de flambeaux. M"° Bellavoine prend le bras de sa nièce; Perpétue se tient tout contre Baisemon, et Grilloie ferme la marche. Au moindre bruit causé par le vent, qui souffle ce soir-là avec force dans les longs corridors de la vieille maison, chacun s'arrête en tremblant et croit voir les Lorrains armés de poignards ou tout au moins de couteaux. Cependant le chemin se fait sans que l'on rencontre personne. On arrive devant la porte du salon jaune ; c'est une immense pièce, dont on pourrait facilement faire une infirmerie : aussi aperçoit-on à peine les deux lits qu'on y a dressés pour M"° Bellavoine et sa suivante. Au fond est la porte d'un vaste cabinet, qui n'a qu'une petite fenêtre grillée. C'est là qu'on a fait un lit pour Virginie. Les dames entrent dans le salon jaune ; les deux hommes doivent coucher dans la bibliothèque qui est à côté.

— Nous allons nous enfermer, dit M"° Bellavoine ; mais au premier bruit, venez vite à notre aide... Nous fi-appcrons au mur pour que vous entendiez mieux.

— 11 suffit, mademoiselle ; reposez sans terreur ; nous sommes prêts à voler vers vous.

— Nous y comptons, monsieur Baisemon ; demain il fera jour , et si ces deux hommes sont encore ici, nous aviserons alors au moyen de prévenir l'autorité.

— Fiat voluntas tua. Bonsoir derechef.

Perpétue ferme la porto, M"° Bellavoine envoie sa nièce se coucher dans le cabinet et pousse la précaution jusqu'à fermer à double tour la porte de son réduit. Puis la vieille tante se met au lit, en invoquant tous les saints du paradis pour que les voleurs ne découvrent pas son asile, et Perpétue va en faire autant sur un lit de sangle qu'elle a dressé à laulre bout du salon, alin de ne j^as entendre do Irop près .M"° Bellavoine, qui, en dormant, ronfle comme un portefaix.

Virginie s'est couchée avec humeur, en envoyant au diable sa taule et Perpétue ; clic est indignée d'être enfermée dans le cabinet, elle est furieuse de n'avoir pas couché comme à l'ordinaire dans sa chambre ; car il faut que vous sachiez qu'à force de regarder sa serrure, elle était parvenue à ùler les vis et à les replacer sans qu'on s'aperçût do rien, elle pouvait donc, la nuit, jouir de sa liberté malgré le double tour donné à

sa porte. Elle n'attendait que roccasion d'en profiter, et ce jour-là même celte occasion s'était présentée. Virginie avait rencontré séparément Godibert et Doudoux; chacun de ces messieurs l'avait suppliée de lui accorder un moment de tèle-à-tête, et à chacun Virginie avait répondu:

— Je vous attendrai cette nuit, et pour que vous ne vous trompiez pas, je mettrai un bouchon de paille à la porte de ma chambre.

L'intention de Virginie n'était pas de rester dans sa chambre, qui se trouvait entre sa tante et Perpétue ; afin de jaser sans crainte d'être entendue, elle avait songé à se rendre dans la bibliothèque qui était située à l'autre bout du corridor ; c'est là qu'elle ayait été attacher un bouchon de paille pour servir d'indication aux deux jeunes gens auxquels elle comptait avouer que ce n'était ni l'un ni l'autre qui avait touché son cœur. Mais les nouvelles dispositions prises par la vieille tante ont rendu inutiles toutes les combinaisons de la jeune fille ; il n'y a pas moyen de sortir du cabinet dans lequel on l'a enfermée ; il faut donc y rester en enrageant, Virginie prend le parti d'y dormir, c'est ce que l'on peut faire de mieux pour oublier ses ennuis.

Baisemon et Grilloie sont entrés dans la bibliothèque où leur lit est dressé. Le régisseur, qui a beaucoup bu pour se donner du courage , n'a gagné à cela qu'une grande envie de dormir ; il se dépêche de se fourrer entre ses draps en murmurant : Grilloie, vous ferez en sorte de ne pas me réveiller,... la petite nièce nous a juré que ces deux garçons n'étaient pas des voleurs... Par conséquent vous êtes une bêle, mon brave Grilloie, dormons tranquillement.

— Et moi, je vous dis que ce sont les deux hommes do la route... Oh! je les ai reconnus!... on a beau dire,., vous êtes bien heureux d'avoir tant de courage... Allons, le v'ia qui dort déjà comme un sabot!

Baisemon était endormi ; Grilloie, qui est loin d'être rassuré, promène des regards craintifs autour de lui et envie la tranquillitédurégisseur I Il cherche comment il pourrait se donner du courage, ou tout au moins un sommeil aussi prompt, et il se rappelle que dans la précipitation que l'on a mise à faire transporter les lits, on n'a pas songé à ôter le couvert du souper. — Il doit y avoir encore du vin, se dit Grilloie, il n'y a rien de tel que le vin pour chasser la peur ; allons chercher la bouteille, ja la finirai ici.

Grilloie sort, tenant sa lumière en avant, tremblant toujours, mais capable de s'exposer à tout pour avoir une bouteille de vin. Il arrive à la salle 011 l'on a soupe ; il trouve ce qu'il voulait, il met la bouteille sous son bras et se hâte de regagner la bibliothèque. Au moment d'entrer, le vieux jardinier aperçoit un gros bouchon de paille attaché au bouton

de la porte, et que Baisemoii n'avait pas remarqué en entrant dans cette pièce, parce qu"il était déjà à moitié endormi.

Grilloie avance sa lumière, examine ce bouchon de paille, et se dit ; — C'est drôle ça... est-ce que c'te chambre est à veudre ?... ou ben est-ce qu'on a mis ça là... comme un signal... pour se reconnaître ?

Le vieux paysan conunence par ôter le bouchon de paille, parce qu'il ne se soucie pas qu'on vienne les trouver, puis il va l'attacher à la porte du salon jaune, en se disant : Si on va gratter là, mamzelle Perpétue entendra, elle appellera, et nous aurons le temps de nous reconnaître.

Enchanté de son idée, Grilloie rentre dans la bibliothèque, il s'y enferme, il avale d'un trait le contenu de la bouteille et se jette sur le lit, où il ne tarde pas à s'endormir aussi profondément que Baisemon.

Les jeunes gens étaient rentrés chacun dans leur chambre, n'ayant garde de se rien dire l'un à l'autre du bonheur qu'ils espéraient pour la nuit! Ils attendaient que tout fût calme dans la maison. Godibert quitte le premier la chambre ; il ne prend pas de lumière, cela pourrait le trahir ; d'ailleurs les amoureux aiment assez l'obscurité. Le ci-devant cuirassier traverse la cour n'ayant plus à redouter les aboiements de Gueulard, il monte l'escalier, entre dans le corridor où il sait qu'est le logement de Virginie, il tâtonne à chaque porte, jusqu'à ce que sa main rencontre le bouchon de paille.

— C'est là. se dit Godibert, et il veut entrer; mais la porte est fermée en dedans.

— Qu'est-ce que cela signifie ? la petite aiu'ait-elle changé d'idée, et ne voudrait-elle plus me recevoir?... oh 1 je ne serai pas si près d'elle pour rien! j'entrerai, dussé-je briser la porte... Cependant tâchons de trouver un moyen qui fasse moins de bruit.

Godibert tâtonne de nouveau, il s'aperçoit que cette porte est à deux battants, et comme on a oublié de mettre ce qui assujettit l'un des côtés au plancher, en poussant avec un peu de persévérance, les tours s'échappent (lu pêne, et les deux battants s'ouvrent.

Godibert est entré, son cœur bondit de joie, il se donne à peine le temps de repousser la porte, il ne pense qu'au bonheur qu'il va goûter près de Virginie. Il marche, les mains en avant, il ne va pas loin sans rencontrer un lit, et ce lit est occupé, une respiration assez forte l'atteste.

— Elle dort! se dit Godibert; parbleu, je serais bien sot si je ne profitais pas do l'orcasion 1 ce n'est pas sans peine d'ailleurs !... et je l'ai bien gagné !

En un instant le jeune homme s'est débarrassé de ce qui le gène, il se fourre dans h; lit jnès de Perpétue, qui rêvait à Daisomon, et .se

LA PUCEI.LE DE HKI^LEVILLE

M"« BeUavoiae était encore au lit. (P. 2S6.)

sent réveillée par de tendres baisers. Elle crie d'abord : mais bientôt elle s'apaise en balbutiant d'une voix étouflee :

— Vous n'êtes donc pas un voleur ?

— Un voleur ! dit Godibort ; mais je suis ton amant !... je suis celui qui l'adore!... qui ne s'est introduit ici que pour te voir!...

Perpétue ne trouve plus rien à répondi'e ; elle se soumet de fort bonne grâce en regrettant que le jeune homme ne se soit pas déclai'é plus tôt, et Godibert se dit: ce n'est pas tout à fait ce que j'espérais !... c'est singulier pour une jeunesse ; mais il faut prendre les choses comme elles sont.

Doudoux, toujours timide et prudent, n'est sorti de sa chambre qu'une heure après Godibert, tant il craint de compromettre celle qui veut bien le recevoir la nuit. Enfin, il se met en route à tâtons, comme Godibert, et comme celui-ci, s'arrête au bouchon de paille ; il n'a pas la peine d'enfoncer la porte qui n'était que poussée. Il entre dans le salon jaune. Après une heure donnée à l'amour, Godibert s'était endormi : c'était peu pour un cuirassier, c'était beaucoup pour le compagnon de Perpétue. Le hasard veut que Doudoux porte ses pas d'un autre côté, il arrive au lit de la tante qui ronllait, suivant sa vieille habiludc.

— Elle jouit d'un heureux sommeil! se dit Doudoux. 0 fille de Paphos, je vais donc connaître près de toi les joies réservées aux bieniieureux! je vais atteindre au troisième ciel... Dieu deGiiideetdc Cythèrre je te remercie !

En disant cela, le jeune homme ôlait tout ce qui aurait pu l'embarrasser pour arriver au troisième ciel. Bientôt il est près de la dormeuse ; elle se réveille et veut crier ; comme Godibert, il étouffe ses cris par des baisers ; on le bat, on le pince, on le repousse, mais en vain. — C'est un Cosaque, murmure la vieille tante ; que les décrets de la Providence s'accomplissent !...

Vous pensez sans doute qu'il fallait que Doudoux fût bien novice pour s'abuser ainsi, il l'était beaucoup en effet ; il est un âge où l'on a tant d'illusions ! un autre où l'on a tant d'imagination !... et un autre où l'on n'a plus rien du tout !

Le jour succéda à la nuit; c'est dans l'ordre. Il faut qu'il y ail éclipse de soleil pour que cela n'arrive pas ainsi ; mais comme il n'y avait pas d'éclipsé le lendemain de cette nuit mémorable, nos deux amoureux en s'éveillant se virent couchés, l'un près d'une vieille douarière, l'autre contre une vilaine cuisinière. Tous deux se frottent les yeux, doutant encore de ce qu'ils voient; ils sautent en bas du lit, en jurant comme des damnés. Pour augmenter leur colère, les deux femmes s'éveillent et se permettent de les regarder tendrement.

28i ŒUVRE DE PAUL DE KOCK

^ Il y a de quoi se pendre, dit Godiberl !

— Je n'en rcdcverai pas, dit Douduux. Cependant la colère des jeunes gens ne peut pas Icnir contre la surprise qu'ils éprouvent en regardant dans le lit l'un de l'autre ; un rire fou s'empare d'eux ; mais s'apercevant que leurs dames font un mouvement pour se lever, et ne voulant pas s'exposer à voir au grand jour ce qu'ils ont adoré toute la nuit, ils s'emparent à la hâte de leurs vêtements et se sauvent comme si des furies les poursuivaient.

Alors W" Bellavoine et Perpétue s'aperçoivent, cliacune assise sur son séant : elles poussent de profonds soupirs : la vieille tante s'écrie : — Ali ! Perpétue !... quelle nuit !...

■ — Ah ! quelle nuit! mademoiselle!

— Ces deux scélérats sont entrés ici pendant notre sommeil !...

— Oui, mademoiselle... Oli ! ils avaient des rossignols! et de fameux!

— Le respectable Baisemon avaît raison... ce sont des Cosaques déguisés !...

— Oui, mademoiselle... Oh! ils se sont conduits en vrais pandours... Le ciel m'est témoin que je me suis défendue tant que j'ai pu !... mais contre laforce, que voulez-vous faire, mademoiselle "?...

— Moi, j'ai combattu le démon des ongles et des pieds... mais il m'a vaincue... Ah! Perpétue... cétait bien la peine de porter des caleçous jusqu'à soixante-cinq ans pour iinir...

— Par être cosaquée, n'est-ce pas, mademoiselle?...

— Mais du moins. Perpétue, que jamais votre bouclie ne divulgue les événements de celte nuit I

— Oh I... je n'ai garde; il y va de notre honneur I... personne que nous ne saura ce secret I

— Excepté moi1 se dit Virginie, qui. l'oreille ccdléecontre la [lorte du cabinet, écoulait la conversalinn de sa tante et de Perpétue.

CHAPITRI-: XXI

i.r.s n AN NET ON s

Les jeunes gens étaient surlisdela maison sans regarder derrière eux, ils couraient de toutes leurs forces, lenanl une partie de leurs vclcmenls sous leurs liras et oubliant qu'ils n'étaient qu'à demi liabillés ; mais l'un avait entrevu le genou de Perpétue, l'autre le sein de M"" Bellavoine, il y avait bien de (juoi faire sauver les jiliis intrépides.

Ils s'arrèleiil pourtant, pari-e qu'ils sont oidigésde reprendre hah-iiie.

Ils sont dans la campagne; heureusement il est de grand matin et personne ne les a rencontrés dans leur toilette de nuit. Ils s'habillent vivement tout en se disant: C'est une infamie!... c'est une horreur!...

— Cette hargneuse Perpétue... n'a eu garde de me détromper... Oh !... l'infâme cuisinière. Je me disais aussi... il y a un goût d'ognons dans ces baisers-là!...

— Moi, j'avoue que je n'ai pas eu le moindre soupçon... d'autant plus qu'on avait la pelile culotte de finelte... et je sais, à n'en pas douter, que M"" Virginie en porte... Il paraît que la tante en met aussi!... Qui diable aurait deviné cela?... Qui aurait cru cette petite Virginie capable de nous jour un tour pareil?. .. car c'est elle qui m'avait donné rendez-vous dans cette chambre... il y avait un bouchon de paille à la porte, c'était convenu.

— C'est absolument comme pour moi... un bouchon de paille... et il y était bien, ce maudit bouchon!

— Vous voyez qu'elle se moquait de nous deux!...

— C'était bien la peine de nous battre pour elle...

— Je la déteste autant que je l'aimais !

— Je ne puis plus la souffrir :

— Je retourne à Belleville.

— Et moi à Paris.

— Adieu, monsieur Godibert... sans rancune.

— Oh! nullement, monsieur Doudoux!... nous n'avons pas été plus heureux l'un que l'autre...

— Vous ne lui j-eparlerez plus, n'est-ce pas?

— Jamais!

— Et vous ne chercherez plus à la revoir ?

— Je m'en garderai bien.

— Adieu donc!

— Bon voyage !

Les deux rivaux se donnent la main et se séparent. Ils étaient sincères alors et avaient bien l'intention de tenir la promesse qu'ils venaient de se faire mutuellement; mais les serments d'amour ne valent pas mieux que les autres ! Trouvez-m'en donc que Ton ait respectés.

Baisemon et Grilloie ne s'éveillent que fort tard; ils se regardaient avec une satisfaction que l'on éprouve assez ordinairement après avoir bien reposé: Ma foi, Grilloie, la nuit a été fort bonne!... dit Baisemon eu se levant. J'ai dormi tout d'un somme !

— Moi de même... je n'ai pas entendu le moindre bruit!

— î\i moi.

œUVRE DE PAUL DE KOCK

— Vous vous étiez (rompe, Grilloie, ces hommes n'étaient pas des voleurs ! . . .

— Dame ! faudra voir s'ils n'ont rien emporté. ..

— Allons nous informer si ces dames ont bien reposé. Baisemon va heurter à la porte du scdon jaune, que Perpétue avait

refermée après la fuite des deux jeunes gens.

— C'est nous, mademoiselle, dit Baisemon; peut-on vous présenter ses devoirs?

T^erpùtuc était levée, elle vient ouvrir, sans lever les yeux surBaisemon. M'" Bellavoine étaitencore aulit, elle toussaitbeaucoupplus que d'ordinaire.

— Votre nuit a-t-elle été paisible, mademoiselle? dit Baisemon en s'inclinant devant le lit.

— Ali!... comme cela, mon cher Baisemon, comme cela!... Est-ce que vous n'avez entendu aucun bruit ?

— Aucun, mademoiselle...

— Allons, tant mieux !... Moi... j'ai eu un terrible cauchemar!... je m'en ressens encore!...

— C'est cela que mademoiselle tousse beaucoup ce matin; et vous, bonne Perpétue?

— Moi, j'ai fait des rêves qui m'ont bien agitée!

— Vous voyez cependant que nous nous inquiétions à tort!... Ces deux Lorrains sont probablement partis...

— - Allez vous en assurer, mon cher Baisemon; s'ils ne l'étaient pas, dites-leur que décidément je leur pardonne et les g-arde à mou service...

— Quoi! mademoiselle.

— Oui, j'ai réfléchi... ces jeunes gens peuvent s'amender... se corriger... 11 ne faut pas fermer aux pécheurs les voies du salut... dites-leur qu'ils auront tous les jours du vin à discrétion...

— Du vin? mademoiselle.

— Oui, monsieur Baisemon.

— Je vais vous obéir, mademoiselle. Baisemon salue et sort du salon jaune en se disant : le roi François l' "■ avait raison : Soiivnnt femme variai Mais voilà une vieille hllc qui s'y pi'end bien tard pour varier!

Baisemon revient bientôt annoncer que les deux domestiques sont partis, mais qu'ils n'ont rien volé.

— Ah! ils ont fait bien pis ! murmure JI'" Bellavoino en levant les you.\ au ciel.

Virginie était sortie de son caiiinel, elle avait l'air plus moqueur (]in> d'onliiiiiire, et il Ini échapjiait des éclats de rire toutes les fois qn'elliregardai! sa lanlc et Pcrpéine; mais ces deux «iames étaient \\\\\\ pré-

occupées clei souvenirs de la nuit pour remarquer la gaieté de la jeune fille.

— Coucherez-vous encore cette nuit dans le salon jaune, ma tante? demande Virginie d'un air malin.

— Non, ma nièce, je pense que c'est inutile; nous reprendrons tous nos locaux respectifs.

On reprend la vie uniforme et monotone que l'on menait chez 11"" Bellavoine avant que les deux jeunes gens n'y entrassent! mais leur absence est vivement sentie. La vielle tante se permet de pousser de temps A autre de longs soupirs; Perpétue se plaint de n'avoir plus personne pour l'aider ; Virginie se dépite de ne plus trouver l'occasion de s'amuser; Grilloie dit qu'il a trop d'ouvrage, et Baisemon a remarqué que Perpétue n'est plus en extase devant lui. La maison semble triste, on recommence à trembler la nuit, on frémit en songeant que l'on n'a plus Gueulard pour faire le guet.

Cependant le printemps ramenait les feuilles et les doux ombrages, la campagne redevenait riante, mais le soleil semblait craindre de pénétrer dans la vieille maison où l'on gardait Virginie.

M. Troupeau avait écrit plusieurs fois à sa tante, et dans chacune de ses lettres il lui mettait : Monsieur le comte n'est pas encore revenu de son voyage ; mais il m'a écrit qu'il était toujours dans les mêmes intentions: veillez donc sur Virginie comiae sur la lampe merveilleuse des Mille et une Nuits, j'irai la rechercher dès que vous me l'ordonnerez, et je me flatte que vous reviendrez avec elle près de nous.

— Nous avons le temps, disait la tante ; puisque ce seigneur est toujours en voyage, je puis bien encore garder ma nièce près de moi. Tu ne t'ennuies pas chez ta tante, n'est-ce pas, Virginie?

— Oh ! non, ma tante ! répondait la jeune fille en bâillant de manière à se déchirer les oreilles.

Un matin, le vent, la pluie ou le temps font tomber tout un pan de mur de la maison de M"° Bellavoine et fléchir le plancher de la salle à manger.

Aussitôt la terreur s'empare de Baisemon; il prétend que le plafond de sa chambre menace ruine, qu'il est imprudent de rester dans une maison qui peut s'écrouler sur ses habitants. Pour preuve, il fait remarquer qu'il ne peut y faire un pas, sans que le plancher crie sous ses pieds, ce qui n'avait rien de surprenant, vu la grosseur du personnage ; mais Virginie se joint à Baisemon, Perpétue déclare qu'elle ne descendra plus à la cave, dont les voûtes sont criblées de lézardes ; on persuade la vieille tante, qui consent à quitter sa demeure jusqu'à ce qu'on y ait failles réparations nécessaii'es.

M"" Bellavoine possédait une autre maison dans le centre de la ville ; elle ne l'habitait pas, parce qu'on y entendait le bruit de la rue; c'est pourtant là qu'elle se résout à se loger, jusqu'au moment où elle ramènera sa nièce à Belleville.

Cette nouvelle demeure n'a point de jardin, mais elle est située dans la rue la plus fréquentée de la ville. Virginie saule de joie en se trouvant dans une maison d'où l'on aperçoit les passants, et quoiqu'on lui donne ime chambre sur le derrière, elle se promet de s'en dédommager toutes les fois que sa tante aura le dos tourné.

Les beaux jours sont revenus. Un matin, étant allée se placer à une fenêtre pendant que M"" Bellavoine faisait les cartes avec Perpétue, pour savoir s'il reviendrait des Cosaques dans le pays, Virginie aperçoit un jeune homme qui s'avance d'un air pensif. Son cœur a battu avec violence ses joues se colorent d'un vif incarnat.

— C'est lui! se dit-elle, oh! c'est bien lui... M. Auguste Montreville... Mais il ne me voit pas... il ne Jèvc pas la tête... Que je suis malheureuse ! Mon Dieu ! est-ce qu'il va passer comme ça?

Virginie regarde autour d'elle, elle n'aperçoit que ses ciseaux ; elle les jette bien vite par la fenêtre : c'était un vieux moyen de comédie ; les vieux moyens réussissent toujours. Dans sa précipitation, Virginie avait lancé ses ciseaux sur la tête d'Auguste ; elle pouvait le blesser, ce qui eût été une manière peu agréable de se faire remarquer : heureusement les ciseaux glissent sur le chapeau et tombent aux pieds du ienno homme.

Auguste s'arrèle, ramasse les ciseaux et regarde en l'air; la jeune fille crie qu'elle va descendre les chercher. Elle descend en effet ; maisla porte de la rue est toujours fermée, et c'est Grilloie qui en garde la clef sur lui.

Virginie ne se rebute pas, elle va trouver le vieux domestique et lui dit : Criiloie, j'ai laissé tomlier quelque chose par la fenêtre, ouvrezmoi vile la porte.

— Mademoiselle, je vais aller ciierclier ce que vous avez laissé tomber, il m'est défendu de vous ouvrir sans l'ordre de votre tante.

— Mais je veux aller moi-même chercher mes ciseaux... on va les ramasser... les preiulre... Dépêchez-vous donc de m'ouvrir.

— Je vais demander à votre tante si...

— Grilloie... mon bon (n-illoie... comment, vous me refusez?... la tanle n'en saura rien... elle fait les caries avec l'erpéluc...

La jeiinr lillc a passé sa main sou; li- menton du ^ieilla^ll; elle le cajole, lui fail de [letites miui's; il y avait dans les veux, tlans les ma"

LA l'UCELLE DK BELLL:VILLE

Baisemon a commencé un discours. (P. 293.)

nières de Virginie, quelque chose à quoi l'on ne pouvait résister, alors même qu'on n'était plus en âge d'en profiter. Le vieux Grilloie se laisse aller au charme, et il va ouvrir la porte de la rue en disant :

— Eh bien!... allez chercher vos ciseaux, puisque vous en avez si envie !...

Virginie est déjà dans la rue. Auguste attendait avec les ciseaux à la mai": il n'avait pas eu le temps de reconnaître la personne qui lui par-

l.;V' 37 — PAUL DE KOCK. — LA PUCELLE DE BELLEVILLE. — ÉD. J. H'UTFEI C'". LIV. 37

lait de la fenêtre, il est bien surpris en voyant devant lui la fille de M. Troupeau. Virginie feint aussi l'étonnement.

— Quoil... c'est vous, mademoiselle!...

— C'est vous, monsieur!... Ah ! que c'est singulier de nous retrouver ici !..

— Vous n'habitez donc plus Belleville, mademoiselle?

— Monsieur, je suis chez ma tante. Il y a déjà plusieurs mois que mes parents m'ont envoyée ici pour faire plaisir à ma tante ; mais moi ça m'ennuie beaucoup de lui faire plaisir... et je voudi'ais bien retourner à Belleville... Encore n'avons-nous pas toujours demeuré dans une maison aussi agréable!... Nous avons passé l'hiver dans une espèce de prison située au bout du pays... on ne voyait, on n'entendait personne... Ah! je suis sûre que j'y ai maigri... Vous devez me trouver changée, n'est-ce pas, monsieur ?

Virginie a débité tout cela avec la précipitation de quelqu'un qui se dédommage d'une longue privation. Auguste sourit ; et comme il ne répond pas assez vite au gré de la jeune fille, elle reprend en baissant les yeux :

— Pardon, monsieur; tout ce que je vous dis là a'Ous intéresse peu et cela doit vous être bien égal que je me sois amusée ou non!...

— jlademoiselle, excusez-moi si je ne vous ai pas répondu sur-lechamp; c'est que votre présence inattendue m'a rappelé... tant de choses... que je voulais oublier ! . . .

— Cela vous contrarie de me voir !...

— Non, mademoiselle, non... ce n'est pas cela... mais je me reporte à Belleville, au temps que j'y ai passé... et mille circonstances... dont je voudrais perdre le souvenir !...

— Vous n'habitez donc plus chez M. Vauxdoré ?. . .

— Non, mademoiselle... j'ai quitté Belleville... il}' a déjà longtemps... je suis retourné à Paris... mais j'ai un parent qui possède ici une assez jolie maison... .\yant été un pou malade cet hiver, on m'a conseillé de venir passer le printemps à la campagne... c'est pour cela que je suis ici.

— En effet... vous êtes pàii... changé même... Ah? vous avezquilté Belleville... ol .. et Adriennc, y a-t-il longtemps que vous ne Pavez vue?...

La ligure d'Auguste se rembrunit, cependant il aiTcctc un air d'indilférencc en répondant:

— Je n'ai pas renconlré M"" .\drieunc depuis que j'ai quille la maison de son oncle, et je no pense pas avoir désormais aucune occasion pour la revoir.

LA PUCELLE DEBELLEVILLE

Virginie a peine à cacher le plaisir que lui cause ce qu'elle vient d'eutendre. Elle lève les yeux sur Auguste en murmurant:

— Quoi!... vous ne désirez plus la voir?...

— Mam'zelle !... mam'zelle !... vot" tante vous appelle, dit Grilloieen paraissant sur le seuil de la porte.

— Ail! mon Dieu !... ma tanteme demande... déjà rentrer !... que je suis malheureuse!... Oh ! si vous saviez combien je m'ennuie... et personne n'a la complaisance de venir me distraire... j'aurais eu encore tant de choses à vous demander...

— Mademoiselle, je serais charmé de vous rencontrer, et si...

— V'ià vot' tante qui vient! en disant ces mots Grilloie tire Virginie par sa robe cl la force à rentrer avant d'avoir pu répondre à Aug-uste.

La tante ne venait pas, Grilloie avait eu une fausse peur ; mais il a fermé la porte, et Virginie est obligée de remonter au salon.

Dès ce moment la jeune fille ne peut plus rester en place ; elle n'a qu'une pensée; qu'un désir: c'est de revoir Auguste, c'est à lui qu'elle songe continuellement. Ce n'est plus un sentiment de coquetterie qui fait travailler cette jeune tête si vive et si folle, Virginie ne se reconnaît plus, elle se surprend à rêver, à soupirer, et elle s'écrie avec effroi :

— Mon Dieu! qu'ai-je donc?... est-ce que je vais devenir triste... ou bète connue M. Doudoux?... Pourquoi penser toujours à M. Auguste... qui sans doute ne pense pas àmoi?...Mais s'il y pensaitcependant... Comment le savoir?... il faudrait le revoir... le rencontrer... je ne sors jamais... je suis comme dans une prison... Je veux sortir, moi... ou je tomberai malade ! c'est indigne de garder une pauvre fille comme une serine !

Virginie s'est remise bien souvent contre la fenêtre, mais elle n'a pas revupasser le jeune musicien. Elle emploie une nouvelle tactique pour en venir à ses fins : elle se rapproche de Baisemon, tourne et passe à chaque instant près de lui, le regarde, lui sourit, lui fait de ces petites mines enjôleuses dont la rusée sait déjà que les hommes ne savent point se garder.

Et on elfct le gros Baisemon, qui n'avait jamais vu la jolie petite nièce le regarder d'un air si aimable et montrer tant de déférence pour ce qu'il dit, devient tout gauche, tout embarrassé, tout hébété chaque fois que Virginie est près de lui ! mais Baisemon ayant fort peu de chose à faire pour prendre un air stupide, on ne remarque point le changement qui s'opère en sa lourde personne, excepté celle qui le fait naître et qui avait intérêt à le remarquer.

Un jour que le doux soleil du printemps invitait à la promenade, Virîrinie dit à sa tante:

— Je voudrais bien aller un peu dans la campaguc... il n'y a pas de bois pour se promener ici... et je suis sûre de ne plus avoir d'appétit, si je ne sors pas. Vous savez, ma tante, que depuis quelques jours je ne mange presque pas!... c'est parce que je ne prends plus d'exercice; et si ça continue, je ne mangerai plus du tout.

— C'est vrai, mon enfant, répond M"° Bellavoine, tu manges moins qu'autrefois... lu es moins gaie... lu as moins de couleurs. C'est comme moi... depuis 1... depuis mon cauchemar...

— Moi, c'est parce que je ne me promène pas, ma tante.

— C'est bien embarrassant... je ne puis pas te promenîr! ... la marche me fatigue... j'ai envie de te renvoyer à Belleville...

— Oh ! non, ma tante, je ne veux jias y retourner sans vous... et rien ne nous presse... D'ailleurs papa doit venir nous chercher.

— Mais si lu tombais malade ?...

— Laissez-moi me promener un peu, ça me rendra mes couleurs et mon appétit.

— Tu ne peux pas sortir seule, mon enfant ; avec Perpétue même cela ne serait pas décent. Deux femmes sont souvent insultées !... lorsqu'elles se croient à l'abri de toute attaque !

Et la vieille tante accompagne ces mots d'un long soupir.

— Mais, ma tante, est-ce que M. Baisemon ne pourrait pas me donner le bras ? Certainement il ne me laissera pas insulter, lui.

Baisemon, qui est présent à cette conversation, s'empresse de s'écrier en frappant sur son gros ventre :

— Je répondrais de vous sur moi-même, mademoiselle, dans le cas iiii votre respectable tante me jugerait digne devons servir de mentor.

— Alors, honnête Baisemon. allez promener cette petite ; je la laisse sans crainte sortir avec vous, bien jicrsnadée que vous veillerez sur son i.mocence !...

— Comme si c'était la mioiuie, mademoiselle.

Virginie est allée mettre un petit chajieau de paille qui lui sert trop rannient, et elle revient prendre Baisennin, qui se sent tout ému on sorlant avec la jeune lille.

— Allons jiar là! dit Virginie en in(li(juant une rue qui donne sni Il campagne, parce qu'elle a vu .\uguste se diriger de ce côté.

— Nous irons oii vous vniidrez, mademoiselle, réjjond Baisemon en souriant et (mi passaiil le bout de sa langue sur ses iJ-vres afin de leur diinner plus île verniillun. Vii'ginie a mis sou l)ras sous celui de son gros cavalier, el elle le force à marcher vile ; Baisemon sonflle et balbutie de temps II auli'e :

— Est-ce que mademoiselle ne serait pas cravis de se reposer un moment?

— Mais non, je ne suis pas lasse !

Virginie fait promener Baisemon pendant deux heures ; elle ne rencontre pas Auguste, il faut rentrer sans l'avoir 'vu. Baisemon est sur les dents, la sueur lui coule du front sur le nez "^S. ; f\ //# et du nez sur le menton ; il se retourne pour s'essuyer, le visage, et Virginie lui dit avec malice :

— Qu'avez-vous donc, monsieur Baisemon? votre ligure est toute luisante.

— ■ Ce n'est rien, mademoiselle !

— Est-ce que vous pleurez ?

• — Bien au contraire, mademoiselle.

— Est-ce que vous mettez de lapommadesur vos joues ?

— Jamais je n'ai falsifié ma peau^ mad(imoiselle.

— C'est singulier, vous avez l'air d'un homme

df> riri ' Baifeiiion ferme les yeux aussi.

— ■ Vous êtes trop bonne, mademoiselle.

On rentre ; Virginie mange avec appélit, Baisemon boit comme quatre, et M"° Bellavoine pense qu'eu elVet la promenade est une chose salutaire.

Le lendemain Virginie emmène Baisemon et le fait promener encore plus longtemps ; elle ne rencontre pas Auguste, et le gros régisseur est obligé de changer de chemise en rentrant ; mais la jeune fille lui a dit (ju'elle aimait beaucoup se promener avec lui, qu'elle lui trouvait l'air d'un grotesque, et Baisemon pense qu'on peut bien suer un peu pour s'entendre dire de ces choses-là.

Pour la troisième promenade, Virginie a dirigé ses pas vers un petit bois qui domine une riante prairie ; Baisemon a commencé un discours

sur les beautés de la nature et les plaisirs de la campagne, lorsque sa jeune compagne lui dit vivement :

— Chut!... Taisez-vous !... et asseyons-nous là...

— Comment, mademoiselle?...

— Je vous dis que je veux m'asseoir là.

Cette proposition est loin de déplaire à Baisemon, il est seulement surpris que Virginie désire se reposer ; il n'a pas aperçu un jeune honune qui est assis au pied d'un arbre à trente pas plus loin ; Virginie a vu et reconnu Auguste, qui est plongé dans ses réflexions et ne semble pas remarquer qu'il y a du monde près de lui ; Virginie se laisse aller au pied d'un bouquet de chêne; Baisemon en fait autant, il s'adosse à un arbre, et se trouve placé de manière à ne point voir Auguste, tandis que Virginie ne le perd pas de vue.

— Qu'on est bien ici ! dit la jeune fille en se couchant à demi sur l'herbe.

— Mais, oui, mademoiselle, on n'est pas trop mal... Cependant je me suis un peu luxé le genou en m' asseyant...

— Que c'est gentil de s'étendre sur le gazon !...

— Non seulement c'est gentil, mais encore... C'est... ça... est-ce que cela ne vous donne pas... mille jolies idées, mademoiselle?

— Came donne envie de dormir!...

— Si cela vous est agréable, je ne vois pas pourquoi vous vous refuseriez ce plaisir.

— Mais vous me tiendrez compagnie, monsieur Baisemon?

— Je m'en ferai un devoir, mademoiselle.

Aussitôt V'^irginie ferme les yeux et feint de se laisser aller au sommeil; Baisemon ferme les yeux aussi, mais il n'a pas besoin de feindre, ses lourds esprits sont bientôt engourdis. Lorsque Virginie est certaine que son compagnon est endormi, elle se lève et va s'asseoir un peu plus loin : Auguste est toujours livré à ses pensées, il n'a pas tourné la tète du côté de la jeune fille, qui s'impatiente et n'ose faire du bruit de crainte d'éveiller Baisemon.

— Ce n'est pourtant pas à moi à l'aller trouver, se dit Virginie. Mais s'il ne me voit pas... .Nous resterons donc ainsi sans nous parler!... .\li! tant pis;... M. Baisemon a le sommeil dur... il ne s'éveillera pas.

Va Virginie pousse un petit cri comme si elle venait d'apercevoir une hèle venimeuse.

Ce cri est entendu d'Auguste; il se lève, s'approche et sourit en reconnaissant M"° Troupt\in, qui rougit de plaisir d'avoir réussi à faire venir le jeinie liumnieprès d'idle.

L\ PUCELLE DE HELLEVILLE 29o

— Que VOUS est-il arrivé, mademoiselle?... J'ai entendu comme un cri de frayeur... et je ne savais pas être si près de vous...

— Ah, monsieur! j'ai eu bien peur!... je suis encore toute tremblante...

— Qu'avez-vous donc vu?... est-ce une couleuvre?...

— Oh! non, grâce au ciel... mais c'est une chenille... une énorme chenille qui était sur moi!... et j'ai une peur terrible des chenilles!

— Ahlah!... ce n'est que cela!... me voilà plus tranquille!...

— Cela vous fait rire, parce que j'ai de l'aversion pour les chenilles! .. . mais au moins ne riez pas si haul... vous pourriez réveiller mon gardien...

— Comment! vous avez un gardien?...

— Sans doute... ma tante ne m'aurait pas laissée sortir seule... c'est son régisseur qui m'accompagne partout... et tenez, le voyez-vous a« pied de cet arbre ?

— Ce gros homme qui ronfle là-bas?...

— C'est M. Baisemon, l'homme en qui ma tante a le plus de confiance.

— Je vois, mademoiselle, que votre gardien en a aussi beaucoup en vous, car il dort bien paisiblement. Me permettez-vous de vous tenir un moment compagnie?...

Virginie ne répond pas; elle se contente de sourire et de faire signe à Auguste de s'asseoir près d'elle sur le gazon.

On est très bien sur l'herbe pour causer; d'ailleurs on est bieu partout avec une jolie femme; mais l'ombrage, la verdure et la solitude ajoutent au charme que l'on goûte près d'elle. Le petit bois était déjà couvert, l'herbe était épaisse, et comme Baisemon n'était là que pour ronfler, on pouvait se croire sans témoins.

Cependant la conversation est languissante entre Virginie et Auguste ; celui-ci est rêveur et distrait, la jeune fille est toute surprise du trouble de son âme et presque attristée de ses nouvelles sensations. Elle lève parfois les yeux sur sou voisin, mais rarement ses regards rencontrent ceux du jeune homme, qui contemple des fleurs qu'il éparpille dans ses doigts.

Ils échangent seulement quelques mots de loin en loin.

— Vous pouvez donc sortir à présent, mademoiselle?

— Oui, monsieur; on me permet d'aller me promener avec M. Baisemon; j'en profite... je sors tous les matins. Et vous aussi, monsieur?

— }iIoi?... oui, je me promène souvent... C'est ce qu'on a de mieux à faire à la campagne... Et jusqu'à ce que je l'ctourne à Paris...

OEUVRE DE PAUL DE KOCli

— Est-ce que vous pensez déjà à relouruer à Paris?

— M^is... peut-être... je ne sais... Rien ne me presse, au fait.

Un long silence succède. Les traits de Virginie ont pris une expression de tristesse qui ne leur est pas liabiluelle. Auguste est retombé dans sa rêverie; il semble avoir oublié que quelqu'un est près de lui. C'est

Virginie qui rompt la l^'*^ IÈ^,Âèt^0^ - première le silence :

— • Vous étiez bien pensiî tout à l'heure , monsieur, car vous n'aviez pas remarqué qu'il venait du monde près de vous.

— En effet, mademoiselle; quelquefois nos souvenirs nous reportent si bien au passé que le présent a cessé d'être pour nous!

— ■ Il faut que ces souvenirs làsoienlbien agréables pour qu'on s'}' abandonne si entièrement!

— Agréables !... pas toujours... Mais les plus tristes sont ordinairement ceux que nous conservons le plus longtemps.

— Ah!... et... vous ne voulez pas me dire à quoi vous pensiez?-..

— Je ne le puis pas, mademoiselle...

— Pourquoi cela?... Est-ce que vous seriez fâché si je... Mon Dieu! je ne sais pas comment dire... ^lais enfin... si votre tristesse diminuait en me contant vos chagrins... Est-ce que cela ne s'est pas vu quelquefois?...

Auguste sourit et regarde Virginie :

— Vous êtes bien faite pour consoler... et faire oublier!... .Mais peut-être n'y gagnerais-je qu'un chagrin do plus!...

— Quv- voulez-vous dire?...

Le jeune iiomme soupire et se tait. Le temps s'écoule, et Virginie dit en soupirant aussi :

— Je crois (;u'il faut (jue nous rentrions... sans quoi ma taule no nous laisserai! plus sortir.

Et Virginie pousse un petit cri...

0 Jéhovah! sY-crie Baisemon. (P. 302.1

— Eli ce cas, je vous laisse, mademoiselle, car je pense que l'on doit m'altendie aussi.

Auguste se lève, salue Virginie et s'éloigne.

— Il ne m'a pas seulement demandé si je viendrais ici demain! se dit la jeune fdle en suivant Auguste des yeux. Quel singulier jeune homme !... Il ne parle pas... ne regarde pas... n'est pas enfin comme tous les autres!... C'est peut-être pour cela qu'il me plaît davantage.

LIV. 38. — PAUL DE KOLK. — LA PUCELLE DE BELLEVILLE. — ÉD J. nOL'FF ET C'". LIV. 38

Virginie va pousser Baisemon, qui ouvre les yeux en balbutiant :

— Mon Dieu! où sommes-nous donc, mademoiselle?

— • Mais tout simplement dans le pelit bois où nous nous sommes assis après noire promenade.

. — Ah! c'est vrai... Est-ce que vous avez dormi aussi, mademoiselle ?

— Certainement... Je m'éveille à l'instant... Ah! c'est bien amusant de dormir ainsi sur l'herbe...

— Mais oui... ça fait du bien.

— Vous avez des couleurs superbes, monsieur Baisemon... vous ressemblez à une pivoine !

— x\h! mademoiselle... j'aurai beau dormir, je ne serai jamais aussi joli que vous!...

— - Nous reviendrons encore demain nous reposer ici, n'est-ce pas?

— Je n'y vois aucun inconvénient...

— Mais nous ne dirons pas à ma tante que nous dormons; elle aurait peur que je ne fusse piquée par quelque bête !...

— Il me semble qu'avec votre caleçon vous pouvez braver les insectes décrits par M. de Buffon, et tout le règne animal.

— C'est ce que je fais aussi, monsieur Baisemon, je brave tout absolument! Mais levez-vous, donnez-moi le bras et retournons chez ma tante.

Les promeneurs sont retournés chez M"° B&llavoine, l'un enchanté d'arriver frais et dispos, au lieu d'être en nage comme aux précédentes promenades; l'autre désirant déjà être au lendemain pour retourner dans le petit bois.

Ce lendemain est venu, et Virginie presse Baisemon de sortir, cl elle ic conduit à l'endroit où ils se sont reposés la veille; ses yeux regardent au loin, mais ils n'aperçoivent pas Auguste.

- - Asseyons-Tious et dormons, dit Virginie du ton d'une personne qui veut être obéie.

Baisemon s'incline et s'assied en se disant :

— lime paraît que la petite nièce devient comme les marmottes; mais dormir est un plaisir bien innocent, et j aime beaucoup mieux cela que d'aller courir joer montes et vitulos!

Baisemon a fermé les yeux, Virginie a rouvert les siens; elle les porte à chaque instant vers la campagne en se disant:

— Viendra-t-il?... ^lon Dicul... s'il allait ne pas venir! il m'a quittée si froidement hier!... Il ne pense pas à moi... il ne m'ainnpas!... et moi !... J'étouirc... j'ai envie de ]ih'iu(M-... 11 me siMnl)le que je suis trop soirée tlans mon corset... Ah !...

Mais celui qu'elle désire ])araîl enliii : la jeune lille respire plus

librement ; l'expression du plaisir ranime sa piquante physionomie. Auguste vient s'asseoir près do Virginie, qui est à dix pas de Baisemon.

— Votre compagnon dort donc toujours? dit Auguste en souriant.

— Mais oui... c'est ce qui fait le charme de sa société. Cependant, si vous avez envie de causer avec lui, je vais l'éveiller...

— Oh! n'en faites rien, de gi'àce ! je suis trop heureux que cela me procure le plaisir de vous tenir compagnie...

— r Vraiment ! Est-ce que cela vous fait plaisir de me retrouver ici ?

— C'est cet espoir qui m'y a ramené.

Virginie n'a jamais éprouvé autant de plaisir qu'en cet instant. Quelques mots d'Auguste viennent de faire plus que tous les compliments et les déclarations qu'elle a reçus jusqu'alors. Elle n'ose cependant se livrer à sa joie, car Auguste est presque aussi réservé que la veille : mais Virginie le trouve un peu moins rêveur ; leur conversation est plus animée, plus suivie ; et cette fois, en se quittant, ils se disent: — à demain.

Le lendemain, Virginie ne manque pas de conduire Baisemon au polit hois et de lui dire :

— Asseyons-nous et dormons.

Le gros régisseur veut essayer de faire un peu de conversation ; mais la jeune fdle lui ferme la houche siu'-le-champ en s'écriant :

— Nous avons le temps de causer chez ma tante ; je viens ici pour dormir. Aimez-vous mieux que je vous fasse courir deux heures au soleil dans la campagne ?

— Oh ! non, mademoiselle !

— En ce cas, monsieur Baisemon, faites comme moi, fermez les yeux. Auguste ne manque pas de venir s'asseoir près de Virginie. Ce qui

n'était d'abord qu'une distraction agréable acquiert bientôt un charme puissant.

Qui pourrait n'en pas trouver dans la compagnie d'unejeune et jolie fille qui ne cherche pas à cacher la joie que lui cause notre présence?

Quoique Auguste veuille se tenir sur ses gardes, quoiqu'il se soit promis de ne plus aimer, parce qu'il a toujours été malheureux en amour, U ne peut s'empêcher de trouver Virginie séduisante, aimable, et surtout d'une originalité piquante, dont il fait honneur à la candeur do son âme.

A chaque entretien, Auguste perd de sa froideur, Virginie de son embarras.

Soit calcul, soit hasard, la jeune fille a soin, lorsque Baisemon est endormi, de quitter sa place, et chaque jour elle en choisit une plus éloignée du dormeur.

300 œUVRE DE PAUL DE KOCK

D'abord Auguste se tenait assis à quelques pas de Virginie ; petit à petit il s'est rappi'oché : il a pris et caressé un moment la main de la eune fille; puis cette main est restée dans la sienne pendant tout le temps que dure leur entretien.

Pourtant Auguste n'a pas encore fait cet aveu qu'une femme brûla d'entendre lorsqu'elle brûle d'y répondre. Auguste regarde Virginie tendrement, parfois il serre avec passion la main qui est dans la sienne; mais d'autres fois ses yeux distraits se reportent ailleurs. Il soupire et semble éprouver quelque chagrin.

— Je veux qu'il se déclare: je veux qu'il me dise qu'il m'aime, car je veux qu'il m'épouse I

Voilà ce que se dit Virginie on se rendant un matin dans le bois avec Baisemon, qui devient encore plus gros depuis qu'on le fait dormir dans la journée.

Lorsque Auguste est venu s'asseoir près d'elle, Virginie amène la conversation sur les projets de ses parents, enfin elle lui fait part des intentions du comte de Sonneville cl du désir qu'on a de la voir devenir comtesse.

Auguste a écouté tout cela beaucoup trop tranquillement au gré de la jeune fille, qui aurait voulu le voir entrer en fnreur aux pn^miers mots de ce mariage. Il s'est contenté de retirer sa main, qui tenait celle de Virginie, et de porter ses regards vers la teri'e. Pas un mot, pas une exclamation ne lui échappe ; Virginie a cessé de parler depuis longtemps, et rien n'interrompt le silence qu'ils gardent tous deux.

Trompée dans son espérance, Virginie laisse retomber sa tète sui- sa poitrine; deux grosses larmes brillent dans les yeux de cette jeune fille, ([ui jusqu'alors a%'ait ri de celles que l'amour fait répandre. Auguste en se retournant aperçoit ces pleurs qu'elle ne cherche pas à retenir. Vivc- £nent ému à ce spectacle, il entoure Virginie de son bras et la presse doucement contre lui en s'écriant :

— Pourquoi pleurez-vous?

— Parce que cela vous est égal qu'on veuille nie luarirr au comte de Sennevillc.

— Vous voudriez donc que cela ne me fût pas égal.'...

— Oui... je croyais que cela vous aurait fait du rhagiin...

— Vous désirez donc que je vous aime?...

— Sans doute... je vous aime bien, mui :

— Vous m'aimczl... chère jiotilc!... ali I vous le croyez!. . mais ce n'câl qu'un sonllnuMil iia-^siii^cr... l'ni' illusion do votre co'ur... .\ votre

âge on croit si vite que l'on aime !... mais ce n'est pas encore une passion profonde, et l'on en guérit facilement!

— Et moi, monsieur, je sais bien que je vous aime... que cela ne se passera pas... Ne me croyez point si cela vous déplaît; cela n'empêchera pas que ce ne soit.

— Il se pourrait!... être aimé par un cœur si naïf, si neuf, je serais trop heureux... Mais quand même je vous aimerais, à quoi cela me servirait-il, puisque vous épouserez le comte de Senneville?

— Ah! si vous m'aimiez, ce n'est pas lui que j'épouserais!

— Mais vos parents ont résolu ce mariage

— Et si je ne veux pas , moi... il me semble que cela me regarde d'abord.

— Mais ils ne voudraient pas de moi, simple artiste, pour leuF gendre... Oubliez-vous la

mine qu'ils ont faite en apprenant ce que j'étais?

— Je vous dis que l'on me donnera celui que je voudrai; que mes parents neferontquemavolonté...

oh ! ce n'est pas cela qui m'inquiète; mais puisque vous ne m'aimez pas.

— Eh! qui pourrait no [las vous aimer?

— Mais vous, apparemment !

— Ah ! Virginie ! vous ne le croyez pas!...

— Si, jelccrois... Vous êtes encore distrait... rêveur!... vous pensez à d'autres !...

— Non! désormais jene penserai plus qu'àvous...

Auguste serrait Virginie contre son cœur; la jeune fille semblait toujours douter de son amour, et, pour le lui pi'ouver, qui sait jusqu'où 1 serait allé!...

Mais on était dans la saison des hannetons; il y en avait en quantité mr l'arbre au pied duquel dormait Baisemon. Je ne sais si les hannetons

Baisemon s'éveille en se frottant le nez.

faisaient aussi l'amour ; ce qu'il y a de certain, c'est que deux des plus ^ros, qui s'étaient attachés ensemble d'une façon singulière, culbutèrent de l'arbre et tombèrent positivement sur le nez du dormeur.

Baisemon s'éveille en se frottant le nez, il se frotte ensuite les yeux puis il cherche la jeune fille dont on lui a confié la garde et qu'il croit endormie près de lui ; il ne la trouve pas à la place où elle s'était d'abord assise.

Il s'inquiète... se lève, fait quelques pas, et pousse un cri en apercevant Virginie dans les bras d'un jeune homme qui paraît très entreprenant.'... Il était temps que les hannetons tombassent sur le nez de Baisemon 1...

— 0 Jéhovah ! s'écrie Baisemon en considérant le groupe qui est devantlui, suis-je éveillél ou tout ceci n'est-il que chimère et déception?...

Auguste s'est bien vite reculé de quelques pas ; Virginie, sansparaître troublée, regarde Baisemon et lui rit au nez en disant :

— Ah! monsieur Baisemon, que vous avez lair drôle 1 vous me faites des yeux qui n'ont pas le sens commun 1

— Mademoiselle... c'est que je suis si surpris... si suffoqué...

— Remettez-vous et approchez... Cela vous suffoque de me voir causer avec monsieur?...

— Si votre tante savait I... je serais perdu, mademoiselle.

— Non, monsieur Baisemon, vous ne sei'iez pas perdu; car savezvous qui est monsieur?

— -Je n'ai pas cet honneur.

— (Test M. le comte de Senneville.

— Le comte de Senneville I

La figure de Baisemon s'épanouit tandis qu il murmure :

— Oh ! alors c'est bien différent !

Auguste regarde Virginie avec étonnement; elle lui dit à l'oreille :

— Laissez-moi faire, ne me démentez pas...

— Mais pourquoi me faire passer pour le comte? on Unira tôt ou tai'd par savoir que je ne le suis pas...

• — En attendant nous pourrons nous voir tant que nous voudrons...

— Mais après?...

— Après nous verrons... Taisez-vous.

Auguste se dit :

— L'amour donne de la ruse aux fenmies les plus simples; une coquette n'aurait rien imaginé de mieux (juc cela.

liaisenion s'avance vers .Xuuusie, le dos courbé, la tèle basse, ol avec l'air de la plus profonde Iminililé.

LAPUCELLE DE BELLEVILLE

• — Monsieur le comte veut-il me permettre de déposer mes respects à ses pieds?...

— ('/est M. Baisemon, dit Virginie, le régisseur de ma tante. Il est rempli de complaisance pour moi; aussi, monsieur le comte, je vous le recommande.

Auguste salue Baisemon, qui a l'air d'avoir envie de lui baiser la main. Le gros régisseur reprend :

— Nous allons nous rendre chez M"° Bellavoine qui sera cnchaatée de voir M. de Senneville.

— Non, dit Virginie, M. le comte ne veut pas encore aller chez ma tante : il est ici... incognito, il désirait me voir, causer avec moi; mais il a des raisons pour ne point se rendre maintenant chez mes parents... il leur ménage une surprise. Ainsi, monsieur Baisemon, nous espérons que vous serez discret, nous y comptons même ; vous ne direz pati un mot do monsieur.

— Ah! c'est différent, mademoiselle, du moment que cela oblige M. le comte...

— Oui,' monsieur Baisemon, dit Auguste, vous me ferez beaucoup de plaisir en ne parlant pas de moi.

— Cependant vous ne devez pas douter du bonheur que fera naître votre arrivée.

— Cela se peut, mais je ne suis pas pressé d'en être témoin.

— Nous ne sommes pas pressés, reprend Virginie ; ainsi, monsieur Baisemon, vous vous taillez, c'est chose convenue ; nous continuerons nos promenades comme à l'ordinaire, et M. le comte viendra nous i-ejoindre ici pour causer avec moi; car nous avons beaucoup de choses à nous dire quand on doit se nlai'ier ensemble, il est bien naturel de désirer d'abord de faire connaissance. Adieu, monsieur le comte, adieu... à demain n'est-ce pas?...

— • Ah! vous devez être certaine de mon exactituJ.; !...

— Monsieur le comte, je vous prie d'agréer derechef, l'expression de mes très humbles respects.

Baisemon salue de nouveau Auguste, qui s'éloigne en regardant tendrement Vii'ginie ; celle-ci passant son bras sous celui de son cavalier l'entraîne chez sa tante en lui disant :

— Quand je serai mariée, je vous bourrerai de confitures et de bonbons.

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