LA VOLONTÉ D UNE JEUNE FILLE
Les promenades au bois continuaient ; on y rencontrait toujours Auguste, qui venait s'asseoir et causer avec Virginie; mais Baisemon ne dormait plus ; il aurait cru manquer de respect au comte en s'endormant près de lui. D'ailleurs il se rappelait avec quelle chaleur les jeunes gens causaient lorsque les hannetons l'avaient éveillé ; et, quoique les deux amants fussent à ses yeux comme fiancés, il jugeait prudent de leur faire société.
La compagnie de Baisemon gênait les jeunes gens; on ne pouvait plus lui dire : Retournez-vous et dormez. Ontrouvaitbien le moyen de s'adresser mille choses qu'il n'entendait pas, mais on ne décidait i-ien, et il aurait fallu prendre un parti pour parvenir à se marier.
— Pourquoi donc M. le comte ne se présente-t-il pas chez M"" votre lante?
(lisait Baisemon toutes les fois qu'il rentraitavec Viriiinio. — Il a ses raisons .■■.[ipart'inme ni... il attend... dos papiers... dos titres ..
(Jue sais-jc, moi?
— Est-ce qu'il voudrait faire avoir une décoratiou à M. Troupeau.
— Je crois (jue oui !
— Ah! quelle joie cola lui ferait! c'est là sans doute la surprise <jn il liii ménage'
Un cavalier frappe fortement & la porte.
Comment! Virginie, vous auriez dit ces cliûsc;s-la/ [i'. 31i.)
— Je puis vous assurer que mon père sera très surpris 11 y avait déjà quelque temps que les promenades avaient lieu et que les amants se voyaient tous les jours, lorsqu'une après-midi, un cheval s arrête devant la demeure de M"° Bellavoine •, un cavalier, en descend attache sa monture, prend son portemanteau et frappe fortement à la porte. Grilloie ouvre, et M. Troupeau entre tout à coup dans le salon où la société est réunie.
LIV. 39. — PAL'L DE KOCK. — LA FICELLE DE BELLEVILLE. — ÉD. J. ROL'FF ET 0'» LIV. 39
— Papal sécrie Virginie en restant toule saisie.
— Mon neveu! dit M"° Bellavoine.
— Bon! se dit Baisemon, voici le papa; le gendre l'allcndait sans oute ; nous aui'ons bientôt la surprise.
— Oui, ma chèi'e tante ; oui, ma fille, c'est moi-même ! vous ne m'attendiez pas... hein?... Permettez dabord ma tante...
M. Troupeau va embrasser M"° Bellavoine; il en fait autant, mais avec beaucoup plus de plaisir, à sa fille; ensuite il tend la main à Baisemon et la lui serre longtemps ; il u'est pas jusqu'à Perpétue à laquelle il ne fasse un sourire gracieux.
— Je vous dirai donc, matante, que voyant le temps s'écouler je me suis décidé à venir vous chercher. Ma femme s'ennuie horriblemeui depuis que nous ne sommes plus que nous deux. C'est assez naturel, ellj n'a jamais été si longtemps séparée de sa fille. Vous nous avez promis de revenir à Belleville avec Virginette ; je viens réclamer l'exécution de cette promesse : si M. Baisemon peut nous accompagner, cela doublera nolro satisfaction; et vous serez toute portée à Belleviile pour assister à certaine cérémonie qui, je l'espère, ne tardera pas indéfiniment.
M. Troupeau se frotte les mains en finissant de parler. Virginij change de couleur et Baisemon sourit.
— Vous avez fort bien fait de venir nous chercher, mon neveu, répond M"" Bellavoine. Il y a déjà longtemps que je voulais vous ramener votre fille ; mais cHe se plail beaucoup dans ce pays. . . elle me priait chaque jour d'attendre encore...
— Matante, c'est que je mo trouve très heureuse d'être chez vous.
— Bien, ma fille, très bien, dit Troupeau eu prenant la main de sa fille ; je suis llallé de vos sentiments pour notre respectable tanle, et j'ose croire que, pendant votre séjour chez elle vous ne lui avez donné aucun sujet de mécontentement.
— Non, mon neveu, je suis satisfaite de la docilité de celle pelile; de voire côté, vous verrez tout ce qu'elle a gagné dans ma société.
— J'en suis plus que persuadé, ma laiilo, et niainleuant je vous demanderai la permission d'aller ôler mes hollcs, vu que le cl-eval m'a un peu froissé les molIcLs.
Perpétue s'empresse de conduire M. Troupeau à la chambre que lui indique sa maîtresse. Le père de Virginie ôle ses bolles, son habit do voyage, se met à son aise enfin; mais toujours avec la plus grande décence, pour paraître devant sa lantc, qui fait hAler le repas du soir, afin que sou neveu soil plus lot libre d'aller se reposer. Pendant ce temps Virginie est bien préoccupée; l'arrivée de son père la contrarie, cl cepen-
dant elle sent qu'il faut que ses amours aient un dénoùment; mais elle craint de ne plus pouvoir aller promener avec Baisemon; alors où verra-[-elle Auguste, et comment pourra-t-elle s'entendre avec lui?
M. Troupeau fait honneur au souper de sa tante ; on y décide que l'on partira pour Bclleville le surlendemain, et que Baisemon sera du voyage.
Ce prompt départ n'arrange pas la jeune fille ; mais ne pouvant s'y opposer, elle feint d'en être enchantée. Vers la fin du repas, M. Troupeau engage sa fille à rentrer, ayant, dit-il, à parler d'afFaircs de famille avec M"° Bellavoine. Virginie se doute hien qu'il va être question de son mariage avec le comte; mais elle obéit, elle prend sa chandelle, souhaile le bonsoir, et va se coucher en disant :
— Ai'rangez mon mariage avec le comte si cela vous amuse ; moi, j'en ai arrangé un autre qui m'amusera beaucoup plus.
Lorsque Virginie n'est plus là, M. Troupeau se rapproche de sa tante et de Baisemon en disant :
— Nous pouvons maintenant causer de la grande afTairo... du fntur mariage de ma fille. .T'ai pensé, ma chère tante, qu'il était plus convenable d'éloigner Virginie.
— Oui, mon neveu, cela est plus décent. Eh bien! le comte de Senneville est-il revenu, le verrons-nous bientôt?
— Ma tante, M. de Senneville n'est point encore de retour; mais j'ai reçu il y a peu de jours une lettre de lui. Il est plus que jamais dans les mêmes sentiments. J'ai sa lettre sur moi, me permettez-vous de vous en faire la lecture?
— Je vous y autorise, mon neveu.
M. Troupeau tire son portefeuille, il en sort une lettre qui est enveloppée avec soin dans du papier Joseph ; il la passe sous le nez de sa tante et de Baisemon en leur disant :
— Comme on sent que cela vient d'un grand seigneur!
— Elle embaume I...
— Elle est aux quatre fruits! dit Baisemon.
— Je lis :
« 3Ion digne ami... » C'est moi que le comte appelle son digne ami... « mon dir/?ie ami! je voudrais déjà être aux pieds de votre charmante fdle dont je raffole plus que jamais... •) Il en rallolc... vous le voyez... « plus que jamais; 7nais tm diable d'hoimne à qui j'ai gagne quelque cent napoléons est parti pour Londres sans s'acquitter; je cours aprè'i lui, et je reviens ensuite former la douce chaîne de Htymen avec cette jolie Virginie, qui fera la plus charmante pjetite comtesse que l'on ait
encore vue... » Ma fille fera une charmante petite comtesse... Quel joli style!.. « Adieu, cher beau-père, permettez-moï ce uom!... » Si je lui permets!... Dites donc, matante, il m'a demandé la permission!... ces gens de cour sont d'un poli outré! « pertnettez-moi ce nom! Tout à vous
)E Senneville. »
Et puis, parpost-scriptum :
« Je tâcherai de vous rapporter quelque chose dWnrjleterre. »
Voilà la lettre, ma chère tante, vous voyez que ce mariage peut être regardé comme fait.
— Dieu merci, mon neveu.
— Mais que peut-il vouloir me rapporter d'Angleterre?
— Peut-être des poires!
dit Baisemon d'un air malin.
— Oh ! mieux que cela. . .
c'est quelque surprise qu'il me ménage!... Ah!... je voudrais qu'il fût déjà de
retour!... il me tarde tant de le voir conduire ma lille à l'autel!...
— Il va peut-être rester encore longtemps en Angleterre, dit .M"° Bellavoine en secouant la tête; s'il poursuit un débiteur cela peut le mener loin... ce serait contrariant!
— Oui. car je ne vous cache pas, ma taule, que mon épouse et moi nous ne vivrons que du jour où le comte sera notre gendre.
Baisemon ne disait rien ; mais il souriait, se retournait sur sa chaise, pinçait sa houche et semblait brûler d'envie de parler; n'y tenant [ihis ciidn, il laissa échapper ces mots :
— Vous n'attendrez peut-être pas si longtemps que vous le croyez.
— Comment'.' que voulez-vous dire, inoti<iiMir Baisemon?
— Moi... mais, hum!... rien.
— l'ardonnez-nmi. mon cher Baisemon. \ous a\ez un air qui dénote quelque chose....
.M;ii.- avec beaucoup plus de [ilaisir à sa lille.
— Mon neveu a raison, honnête Baisomon, je crois que vous avez quelque chose à nous apprendre.
— Mais, mademoiselle, en vérité... Après tout... pourquoi ne parlerais-je point, puisque je vais faire des heureux!... Eh bien! mademoiselle et monsieur, je vais tout vous dire... Je m'expose à vos reproches peut-être; mais, comme le dit fort bien un sage... je ne sais plus lequel, en toute chose il faut considérer la fini... C'est ce que j'ai pensé et cela m'absoudra, je l'espère, à vos yeux.
— Ah! mon Dieu! esi-ce qu'ila encore volé une culotte! se dit Troupeau effrayé du long préambule de Baisemon.
— Nous vous écoutons, monsieur Baisemon, ditmademoiselle Bellavoine en se redressant sur sa chaise, et le gros régisseur reprend son récit:
— Depuis quelque temps je donnais le bras à M"° Virginie qui avait des inquiétudes dans
les jambes et éprouvaille besoin de la promenade.
D'abord nous marchâmes au hasard; puis nous dirigeâmes notre course vagabonde vers un joli petit bois qui est à peu do distance de la ville. Nous nous y reposâmes; ensuite, inspirés par l'ombrage, la verdure et le silence, nous y fimes plus encore.
— Qu'y fitcs-vous donc?
s'écrie M. Troupeau avec impatience.
— Nous y dormîmes.
Mademoiselle votre fille semblait enchantée de dormir sur l'herbe, je ne crus pas devoir moppo-
ser à cet innocent désir. Mais un jour en m'éveillant... qu'aperçus-je auprès de la jeune vierge... un homme, im fort joli homme qui causait avec elle...
— Un homme avec ma nièce !... Aii! monsieur Baisemon... • — L'n joli homme près de ma fille!..
Elle embaume I
— Calmez-vous, de grâce!... Stupéfait d'abord, j'allais faire une scène... jo ne sais pas ce que j'aurais fait... mais cet homme se nomma... et je n'eus pas la force de gronder... Vous ne devinez pas qui c'était...
— Eh bien! achevez donc...
— Le comte de Senneville!
— Le comte de Senneville!... il se pourrait? En effet, c'est un joli hommo! Et il était ici?...
— Et il y est toujours, depuis un mois nous le rencontrons tous les matins. Je voulais le présenter sur-le-champ à M"° Bellavoine; il a désiré différer... il veut vous faire une surprise et m'a supplié de gai'der le silence, c'est pourquoi je n'avais rien dit.
— Mais j'espère, monsieur Baisemon, que vous n'avez pas redormi depuis?
— Oh! je n'ai eu garde, mademoiselle! du reste le comte se conduit avec une grande décence près de sa future. Il voulait seulement causer avec elle avant l'hymen pour connaître la portée de son esprit, et je crois qu'il est satisfait.
— Quoi! ma petite-niece voyait M. de Senneville, ei ne m'en arien dit! Qui eût cru cela de cette enfant?
— Il faut lui pardonner, ma tante! le plaisir de causer avec un comte!... Quant à moi, je suis enchanté que M. de Senneville soit ici... depuis un mois, dites-vous?... mais ne voilà que quatre jours qu'il m'écrit qu'il part pour l'Angleterre.
— Il n'y aura pas été!... c'était une ruse!...
— N'importe, dès demain jo le surprendrai. Vous irez comme à l'ordinaire promener avec ma (ille, je vous suivrai de loin et je rirai bien en me montrant au comte.
— C'est ce que je pensais.
— Oui, monneveu, il faut forcer M. de Senneville à cesser ce mystère qui jiourrait compromettre la réputation de ma nièce.
— Calmez-vous, matante, c'était une fantaisie!... une bizarrerie de grand seigneur; mais demain nous le prenons au gîte! Jusque-là, silence! monsieur Daisemon, pas un mot à ma fille.
— Comptez sur ma disci'élion, monsieur Troupeau, .\insi vous ne m'en voulez pas d'avoir servi les désirs du comte?
— ^'ulIeme^l! vous avez très bien fait, mais demain!... Oh! demain nous allons rire!...
— C'est mon opinion.
On va se coucher, imiialient d'être au lendemain, M"° Bellavoine
n'est pas fort contente de la dissimulation de sapclite-nièce; mais comme Baisemon ne cesse de répéter :
— En toute chose il faut considérer la fin, la tante se calme en songeant que la fin sera le mariage.
— Me laissera-t-on aller promener ce matin? Telle est la première question que Virginie s'adresse en s'éveillant le lendemain de l'arrivée de son père. Si on me le défend, où reverrai-je Auguste?... nous devons retourner demain à Belleville... J'espère bien qu'il m'y suivi'a... mais pourtant je voudrais le voir, lui parler auparavant.
— La jeune fille est agréablement surprise lorsqu'à l'heure habituelle de ses promenades elle voit Baisemon prendre son chapeau en lui disant:
— Je suis à vos ordres, mademoiselle.
— Est-ce que nous pouvons aller promener, monsieur Baisemon?
— Certainement, mademoiselle.
— Mais mon père?
— Il ne le trouve pas mauvais ; je lui ai demandé pour vous la permission ce matin.
— Ah! monsieur Baisemon, vous êtes un gros amour 1...
- Toujours prêt à vous servir, mademoiselle.
Virginie a passé son bras sous celui du régisseur. On se rend au petit bois. Chemin faisant, Baisemon dit à la jeune fille :
— Puisque voilà M. votre père ici, il me semble que M. le comte devrait renoncer à son incognito.
— Oui, il faudra bien qu'il y renonce... Xous allons parler de cela 3e matin.
Auguste n'était pas encore au bois ; mais il ne tarde pas à arriver. Il est frappé du trouble de Virginie, qui lui dit :
— J'ai bien des choses à vous apprendi'e... Monsieur Baisemon, pendant que je vais causer avec M. le comte, ayez donc la bonté de veiller à ce qu'on ne vienne pas nous interrompre.
— Avec infiniment de plaisir, I\îadomoiselle.
Les jeunes gens s'asseyent sur un tertre de gazon ; et Baisemon, les laissant causer, s'éloigne en se frottant les mains avec satisfaction, puis va guetter l'arrivée de M. Troupeau, auquel il a indiqué le petit bois.
Le père de Virginie ne tarde pas à se montrer, Baisemon va audevant do lui.
— Est-il arrivé? dit Troupeau.
— Oui, il vient de venir... il cause avec M"" votre fille... avançons, nous allons les surprendre...
— Oh! oh! ce pauvre comte!... je ris d'avance de ce qu'il va dire!...
mais puisqu'il sera mon gendre cela ne peut pas le fàchcrl... il est fort aimable, il va rire avec nous.
— C'est mon opinion.
Baisemon conduit tout doucement Troupeau près des jeunes gens, Auguste pour consoler Virginie l'embrassait tendrement, au moment où le gros régisseur dit :
— Les voilà!...
M. Troupeau a regardé et il pousse un cri de fureur, et il jette des regards enflammés de colère sur les deux aman Is et sur Baisemon en s'écriant:
— Quelle horreur!... quelle indignité!... Ah! monsieur Baisemon! il faut que vous soyez bien bête !
Baisemon ouvre ses yeux tant qu'il peut et ne comprend rien à la colère de Troupeau. Son étonnement cesse lorsque celui-ci lui serre fortement le bras en disant :
— Où avez-vous pris que c'était là le comte de Senncville?... c'est un artiste!... un musicien!... qui se permet d'embrasser ma fille!...
— Ah ! mon Dieu ! . . . je tombe en ruines ! . . .
— Et vous, Monsieur!... comment pouvez-vous avoir l'audace.... oser aimer ma fille... la fiancée... la future... la promise du comte de Senneville !... Et quand même elle ne serait pas tout cela, vous ai-je permis, autorisé à faire la cour à ma fille?... Et vous, Virginie!... vous ne pouviez pas croire que monsieur était le comte, puisque vous connaissiez M. de Senneville... Ah! Virginie!.., vous me navrez le cœur... Mais j'aime à croire que c'est par excès d'innocence que vous avez été fautive... Je puis encore vous pardonner ; quant à vous, qui n êtes qu'un séducteur... qu'un audacieux !... je vous trouve bien hardi, bien impertinent... bien...
— Monsieur, dit Auguste avec calme en interrompant Troupeau, mettez fin, je vous prie, à ces injurieuses épithètes ; je puis avoir eu quelque tort en voyant à votre insu mademoiselle votre fille ; mais elle-même vous dira que je voulais la fuir, si elle ne m'avait fait espérer que vous approuveriez nos sentiments et que vous consentiriez à m'accordcr sa main.
— Comment! Virginie, vous auriez dit de ces choses-là?
La jeune fille, qui jusqu'alors n'avait pas soufflé mot, se lève et répond à son père d'un air fort résolu :
— Oui, mon cher papa ; tenez, il est temps que vous sachiez ce que je pense ; et je vais vous le dire en peu de mots. Je n'aime pas votre comte de Senneville, je n'en veux pas pour mari. Mais j'aime M. Auguste Monlrevilie, je veux être sa femme, et vous y consentirez; car vous n'avez qu'uiu' lillo et vous ne voudriez pas (ju'clli- fut m.illioureuse.
Insoleatel. .. je vous ferai bien baisser le lou. [P 315.)
M. Troupeau laisse tomber ses bras, il est prêt à se laisser tomber lui-même ; il regarde Baisemon, qui a presque caché sa figure dans sa cravate ; il regarde sa fille et murmure :
— Ai-je bien entendu?... c'est ma fille unique qui parle ainsi!
— Oui, mon cher papa, et je vous préviens que ma résolution est bien prise et qu'on aura beau faire, je n'en changerai pas.
— Alors c'est épouvanlable 1 s'écrie Troupeau en beuglant comme
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un tauroau. Ma fille me dire cela!... Marchez devant moi, mademoiselle... marchez... nous verrons qui obéira... Et vous, suborneur... si je ne me retenais...
Troupeau se baisse, et ne trouvant pas autre chose sous sa main qu'une tige de genêt, il veut l'arracher pour la jeter à la tête d'Auguste; mais sous les feuilles sa main rencontre des orties, et il fait une grimace horrible, ne sachant ce qu'il venait d'empoigner. Auguste ne peut s'empêcher de sourire de la figure que M. Troupeau a fait en se piquant, cela redouble la colère de celui-ci. Il pousse sa fille devant lui, il pousse Baisemon, il pousserait les arbres s'il le pouvait. Avant de s'éloigner, Virginie se tourne vers Auguste et lui cric :
— Aimez-moi toujours... je n'en veux pas d'autre que vous. La colère de mon père passera, et il consentira à nous unir...
— ■ Jamais! jamais! s'écrie Troupeau, marchez, mademoiselle ; marchez, monsieur Baisemon, ou je vous écrase les talons.
Virginie reprend le bras de Baisemon, qui se laisse conduire comme une machine et ne regarde qu'à ses pieds. M. Troupeau marche derrière, toujours fulminant, toujours exaspéré, et se retournant de temps à autre pour menacer Auguste, qui est resté dans le bois et ne peut plus les voir.
On arrive chez la tante, qui lei'mine les apprêts pour son départ.
— Eh bien, où est M. le comte? dit M'" Bellavoine en voyant revenir tout le monde.
M. Troupeau, au lieu de répondre, fait signe à sa fille de monter dans sa chambre ; celle-ci obéit et s'éloigne en saluant la compagnie aussi tranquillement que s'il ne fût rien arrivé.
Lorsque sa fille est partie, M. Troupeau se jette dans un fauteuil, et Baisemon se met sur une chaise. M. Troupeau fait le récit de ce qui s'est passé, et Baisemon pleure comme un veau tant que dure cette narration. M"° Bellavoine lève les yeux au ciel, et ne peut que s'écrier de temps à autre :
— Ah, mon Dieu !... il y a donc un mauvais génie qui en veut ;\ rinnocenco de notre famille!
— Oui, matante ; voilà ce (]ui s'est passé!... voilà ce que j'ai vu!... Mais M. Baisemon, qui diable a pu vous dire ijuo ce jeune homme était lo comte de Senneville?
— C'est M"" votre fille! répond Baisemon en sanglotant, je ne pouvais pas me permettre do suspecter sa bonne foi!
— Non, vous ne pouviez pas, dit M"° Bellavoine, calmez-vous, mon pauvre Baisemon, essuyez vos larmes. Dans tout ceci, c'est ma juMilenièce qui a les plus grands loris!...
— Je ne reconnais vraiment plus ma fille, dit Troupeau , elle m'a parlé avec un peLit air décidé... Où peut-elle avoir pris cet air-là?...
— N'importe, mon neveu, nous ne ferons pas moins une comtesse de Virginie ; il ferait beau voir qu'une morveuse tînt tête à ses parents! Demain matin nous partirons pour Belleville, et une fois le comte arrivé...
— • Oh! alors nous sommes sauvés!... lAIais si le comte apprenait... s'il venait à savoir... Ah! mon Dieu! il ne voudrait peut-être plus de ma fillo.
— ■ Qui voulez-vous qui lui dise que cette petite folle a causé avec cet Auguste? A coup sûr ce ne sera pas M. Baisemon!
— Moi !... j'aimerais mieux être mis en hachis que de parler.
— Mais en attendant je veux tancer ma petite-nièce! je veux qu'elle demande pardon pour ce qu'elle a dit et fait. Perpétue ! Perpétue !
La servante arrive, et M"° Bellavoinc lui intime l'ordre de faire descendre sa nièce. Virginie ne tarde pas à se présenter d'un air gai et dégagé, tandis que son père se tient gravement près de sa tante et que Baisemon reste dans un coin faisant des pigeons avec ses doigts.
— Vous m'avez demandée, ma tante? dit Virginie en souriant.
— Oui, ma nièce, répond la vieille fille en mettant ses lunettes sur son nez, et, levant d'un air sévère les yeux sur Virginie, oui, j'ai voulu vous voir... vous parler! Je viens d'en appi-endre de belles sur votre compte!... Et ce que je ne conçois pas, c'est que vous osiez encore vous présenter devant moi avec cet air leste,... me répondre sans trembler I... Courbez-vous, mademoiselle, courbez-vous vite! demandez pardon pour vos impertinences... prometicz, jurez d'obéir déso.vmaIs à vos parents...
— Non, ma tante, non je ne me courberai pas, et je ne demanderai pas pardon!
— Qu'est-ce à dire? sainte Vierge! est-ce bien ma petile-nièce qui me répond ainsi !
— Oui, ma tanle ; car je me suis promis d'être désormais très franche el de ne plus dissimuler.
— Insolente!... je vous ferai bien baisser le ton...
— Non, ma tante.
— El quant à vos amours, perdez tout espoir, mademoiselle : un comte a demandé votre main, on la lui a promise, et vous devez vou» estimer trop heureuse d'être comtesse !...
— Non, ma tante, je n'y tiens pas du tout, je préfère épouser M. Montreville.
• — Petite sotte! vous ayez donc le cœur bien bas! Préférer un artiste, un musicien à un comte!...
— Après tout, ma tante, un arlislc, un musicien vaut mieux qu'un Cosaque!...
Mademoiselle Bellavoine pâlit, la parole expire sur ses lèvres, ses lunettes tombent de son nez, elle se laisse aller sur le dos de son fauteuil.
— Ah! mon Dieu! voilà ma tante qui se pâme! s'écrie Troupeau;
lu secours, monsieur Baisemon, du vinaigre...
des sels... Ah! Virginie, c'est pourtant vous qui causez tout celai
— N'ayez pas peur, papa, ce n'est pas dangereux!... Je remonte à ma chambre, car je crois que ma tante n"aura plus rien à me dire.
En effet, M'" Bellavoine, en revenant à elle, semble fort contente de ne plus apercevoir sa petite nièce; et elle dit à M. Troupeau :
— Je ne veux pas me mèlerde tout cela! . . . Vous êtes le père de Virginie, c'est à 'VOUS de savoir vous faire obéir; moi,
cela m'irrite, et me fait mal... je ne veux plus me rendre malade pour les beaux yeux de ma nièce... En voilà bien assez! qu'on ne me parle plus de ces choses, ça me casse la tète...
— Cependant, ma chère tante, votre autorité...
— Taisez-vous, mon neveu, si vous dites un mot de plus, je ne vous accompagne pas à Bellcville, et vous ne me reverrez jamais.
Troupeau se tait, mais il ne comprend rien à sa tante. On se hâte de t'.iirc les apiircts du défiart; la carriole de M"° BcllaVoine est de nouveau tirée de la remise, et le lendemain matin on y attelle Cocotte en lui donnant pour auxiliaire le cheval de M. Troupeau.
M'" Bellavoine recommande sa maison à Perpétue à laquelle elle serre la main d'un air qui signifie bien des choses. On monte dans la voilure ; les deu.\ dames et .M. Troupeau occupent la banquette du fond ;
Voilâ ma tante qui se pâme!
Baisemon est sur le devant avec Grilloie, quia repris de nouveau l'emploi de cocher.
Le voyage se fait assez tristement. M"° Bellavoine n'ouvre pas la bouche, M. Troupeau imite sa tante; Baisemon craindrait de rompre le silence, et Grilloie se contente de jurer après les chevaux.
De temps à autre Virginie fredonne un petit air; mais elle cesse bientôt et s'amuse à regarder au carreau. Chacun trouve la routelongue; cependant, grâce au cheval attelé avec Cocotte, on arrive à Bellevillo avant la nuit.
Babello ouvre la porte et se met à crier :
— Madame, c'est monsieur avec mademoiselle! c'est tout le monde! M°° Troupeau accourt, suivie d'une grande fille qui ressemble h un
manche à balai, et que Troupeau montre à sa tante en lui disant :
— Mon épouse a pris une femme de chambre... Mes moyens me permettent de lui en donner une.
Ondesccnd de voiture: Virginie court embrasser samère,M""'Troupeau est cnchanlée de voir sa fille ; elle la presse tendrement dans ses bras, quoique M. Troupeau la tire par le bas de sa robe, en lui disantà l'oreille:
— Assez... pas tant... je te dirai pourquoi. Mais la maman embrasse toujours sa fille sans écouter son mari.
Tout le monde est monté au salon, et M°° Troupeau remarque alors l'embarras, l'air contraint de la compagnie.
— Qu'avez-vous donc tous? s'écrie-t-ellc. Vous ne dites rien, ma chère tante?... Toi, Troupeau, tu as l'air bouleversé... M. Baisemon se (ait aussi... 11 n'y a que ma fille qui ait au moins l'air content de me revoir... Qu'est-ildonc arrivé?
— Vous le saurez assez tôt, ma femme, répond M. Troupeau d'un air morne. Virginie, qui devine ce que son père veut dire, se hâte de se rendre à sa chambre, afin de le laisser parler en toute liberté.
A peine sa fille est-elle sortie du salon que M. Troupeau va en fermer la porte avec force. Il revient d'un air mystérieux près de sa femme qui ne sait que penser de tout ce qu'elle voit.
-- Ma chère amie, dit M. Troupeau en montrant un siège à sa femme, assieds-toi et arme-toi de courage!... Je vais t'apprendre des choses bien terribles!
— Des choses terribles!... Cela m'eiTraye déjà... Voyons, parlez, monsieur Troupeau,... je vous écoute.
Le ci-devant marchand de crin fait à sa femme le même récit qu'il a fait à sa tante; mais celte fois Baisemon s'abstient de pleurer en l'écoutant, et M"° Bellavoine ne sourcille pas.
318 CEUVRE DE PAUL DE KOCIi
jjmo Xroupeau a peine à croire ce qu'on lui raconte de sa fil'o •.
— J'ose me flatter, tlit-clle, que le mal est moins grand que vous ne le pensez Ma fille était un ange de douceur, d'innocence et de timidité ; vous l'aurez irritée, mon ami, et cela lui aura tourné le caractère. Mais je la prendrai par les sentiments; Virginie a le cœur sensible, elle écoutera sa mère, et elle redeviendra disposée à faire tout ce que nous voudrons.
— C'est mon opinion, ditBaisemon.
— Ainsi soit-il! dit Troupeau.
— Moi, je me méfie d'elle, dit mademoiselle Bellavoine; ccpendani, ma nièce, tâchez de réussir.
— Je ne veux point entamer ce grave sujet aujourd'hui: je lui parlerai demain et je l'aurai bientôt fait rougir de sa préférence pour ce jeune homme, que je ne veux pas nommer.
La tante va s'installer dans sa chambre, Baisemon va renouveler connaissance avec la salle à manger, et Virginie se remet à sa fenêtre, qui devrait lui rappeler Godibert et Doudovix : mais Auguste l'occupe seul, elle le désire, le cherche, l'appelle, et se dit :
— ]M'a-t-il suivie àBelleville? Songe-t-ilà moi comme je songe à lui I Le lendemain matin, M"" Troupeau cuire dans la chambre de sa
fille : celle-ci devine àlaphysionomiede samère de quoi il vaêtre question.
Madame Troupeau s'était préparée : pendant une partie de la nuit, elle avait mûri le sermon qu'elle voulait faire à sa fille, et avec lequel elle espérait la ramener à la soumission et au respect. Mais l'orateur le plus éloquent perd de sa verve lorsqu'il s'aperçoit qu'on ne l'écoute pas.
Au beau milieu du discours de sa mère, Virginie l'interrompt en s'écriant :
— Ma chère maman, tout ce que vous me direz est inutile; je ne veux pas de votre comte, parce que j'aime M. Auguste Montrcville; je vous aime beaucoup certainement, mais je veux me marier à ma fantaisie! Je suis assez riche pour prendre la personne qui me convient Ne m'amenez pas le comie, car je lui ferais la grimace et lui tournerais le dosl
— Ma fille ! dit madame Troupeau, en devenant rouge de colère, je me dallais que votre père m'avait trompée ; je vois qu'il a raison... Vous êtes une impertinente!... mais on domptera votre petit caractère. Pour commencer, je vous ordonne de garder la chambre, de ne point vous présenter au salon sans notre permission.
— Comme il vous plaira, maman.
— Si vous no changez pas, je vous mettrai au nain et à l'eau.
— Comme il vous fora plaisir...
— Et peut-être encore autre chose... avec une poignée de verges!...
— Tout cela ne m'empêchera pas d'aimer Auguste et de refuser le comte.
M"" Troupeau descend au salon, où son mari, sa tante et Baisemon allendaient avec impatience le résultat de son entrevue avec safille.
M°° Troupeau poussait tout à l'extrême, ce qui est assez l'usage des femmes, qui ne savent pas faire les choses à demi et qui ont sur nous l'avantage de ne pas y être souvent obligées.
En écoutant sa fille, la mère de Virginie n'avait retenu qu'avec peine l'éclat de son courroux ; mais au moment d'entrer dans le salon, où elle est pressée de se retrouver sans témoin au milieu de ceux qui l'y attendaient, elle aperçoit sa nouvelle femme de chambre qui frottait un petit meuble.
— Sortez, Lisette! s'écrie M'°° Troupeau d'une voix altérée par la colère ; et comme Lisette ne répond pas et reste à la même place, M""" Troupeau lui donne un soufUct en s'écriant: Ah! vous ne voulez pas m'obéir non plus!... Ça devient trop fort aussi !
Tout le monde reste saisi de l'action de M"' Troupeau. Baisemon, qui craint que cela n'ait des suites, met ses mains sur ses deux joues. La grande Lisette se met à pleurer en disant : Mon Dieu! madame, qu'avais-je donc fait pour être traitée ainsi?...
— Il est certain, dit j\L Troupeau, que je ne comprcmls pas trop pourquoi ma femme...
— C'est possible, monsieur... J'ai peut-être eu tort; mais je suis si en colère... Allez-vous-en, Lisette, je vous donnerai un beau foulard^ sortez, laissez-nous.
Lisette s'en va moitié contente, moitié fâchée. M""" Troupeau raconte sa conversation avec sa fille et termine en s'écriant : Il me semble que j'avais bien sujet d'être hors de moi!...
— Je m'attendais à ce résultat, dit M"° Bellavoine.
— Cela devient désespérant, s'écrie Troupeau, car, enfin, si le comte revenait... que lui dire? que faire?... Ah! c'est bien heureux qu'il soit allé faire un voj'age en Angleterre... Monsieur Baisemon, quel est votre avis sur tout ceci?... Que pansez-vous que nous devions faire?
Baisemon se pince le nez à plusieurs reprises, comme pour en tirer des idées : cela n'aboutit qu'à le faire se moucher, et il répond : Je pense... je crois qu'il faudrait chercher un calmant pour tout cela... M"" Virginie a la tête montée!...
— Oh! c'en est surnaturel! Unejeune fille jusqu'alors douce comme
un agneau, réservée, timide, craintive!... Il faut que cet Auguste lui ait donné quelque drogue pour lui tourner la tète I...
— Si vous faisiez demander à l'apothicaire une potion amortissante?
— Eh ! monsieur Baisemon, croyez-vous donc que les apothicaires aient des remèdes contre l'amour?
— Dame... ils en ont bien pour le mal de dents, et on dit que c'est la même chose.
— Ma nièce, je crois qu'il faut tout espérer du temps : laissez votre fille garder sa chambre, ne lui procurez aucun agrément, empêchez qu'elle ne se mette à la fenêtre, ou plutôt donnez-lui une chambre qui n'ait point vue sur la rue. Elle s'ennuiera bientôt de ce régime, et elle vous demandera elle-même pardon.
— Je crois que vous avez raison, ma tante.
— C'est-à-dire, reprend Troupeau, que notre taule vient de parler comme un oracle. Notre fille a une crise, ça se passera...
Grâce au ciel, le comte est absent. Attendons tout du temps... Mais de la fermeté dans nos résolutions.
• — Faut-il la mettre au pain et à l'eau?
— Pas encore : il faut cspércrmême quenousnc serons pas obligés d'en venir là. Quant à cet Auguste, à ce séducteur!
s'il a le malheur devenir rôder dans notre rue, je 'ous autorise tous à lui jeter sur la tête ce qui vous fera plaisir.
Après avoir arrêté ce plan de rondiiito, on commence à loger Virginie dan'; une petite jiièce sur la cour, d'où il est impossible qu'elle voie autre chose que Babdle ou Lisette se rendant à la cuisine. Virginie est vivement contrariée de (juittor sa chambre, mais elle ne veut pas le laisser paT'.iîlri- et se Cdiitcnti* de dii'e (>u prenant possession do son
La grande Lisette se met à pleurer.
Hm^.'-
Auguste va respectueusement embrasser M"« Bellavoine. (P. 327.)
UV. 41. — PACL DK KOCK. — LA PUCELLE DE BELLEVll.LE. — J. ROUFF ÉD.
LA l'LCELLE DE BELLEMLLl
nouveau logement : on me fera tout ce qu'on voudra, cela ne cliangeni rien à mes sentiments.
Quinze jours s'écoulent sans ramener la paix dans la famille Troupeau. Virginie s'ennuie beaucoup dans sa chambre, mais elle ne s« plaint pas ; elle ne dit rien à Babelle qui lui apporte sa nourriture, quoique la servante, touchée de la réclusion de la jeune fille, ait quelquefois essayé de lui donner des consolations.
Au bout de ces quinze jours,M™° Troupeau se présente chez sa fille et lui dit : Etes-vous devenue plus raisonnable? ferez-vous notre volonté maintenant?
— Maman, je suis toujours la même ; je ne crois pas avoir tort en syantenvie d'être heureuse ; etc'est pour l'être que je veuxépouser Auguste.
— Vous êtes une petite entêtée: c'est avec un comte qu'on est heureuse... Nous ne consentirons jamais à vous marier avec ce... musicien.
— Ce musicien est de très bonne faïuille, il m'a sauvé la vie, et il vaut bien votre comte!
— Non, mademoiselle; car vous ne serezpas appelée comtesse avec lui.
— Ça m'est égal.
— Taisez-vous!... vous me faites honte!...
jjmc Xroupeau quitte sa fille et va, d'un air désespéré, rendre compte de son entrevue avec elle. M. Troupeau se frappe le front en disant:
— Et si le comte arrivait!
Baisemon fait une mine piteuse et ne dit rien ; M'"' Bellavoine branle la tête en répétant :
— Il faut attendre !
On attend huit jours, encore quinze; mais la jeune fille fait toujours la même réponse aux sollicitations de ses parents. Baisemon propose alors de la mettre au pain et à l'eau; mais M"" Troupeau, dont la colère a fait place au chagrin, dit qu'elle ne veut pas rendre sa fille malade, et M. Troupeau est de l'avis de sa femme ; il craint que Virginie ne maigrisse et ne plaise plus au comte.
On est fort triste dans la maison. M. et M"° Troupeau commencent à craindre que leur fille ne s'obstine à refuser le comte, et qu'une trop longue réclusion n'altère sa santé. Virginie est leur unique enfant, et déjà leur fermeté faiblit, quoiqu'ils affectent toujours la même sévérité.
Ils ne reçoivent plus personne, parce qu'ils craignent qu'on ne vienne à savoir dans Belleville le fâcheux amour de leur fille ; M. Renard est éconduit sous divers prétextes, lorsqu'il se présente chez eux; mais leurs précautions mêmes font jaser : on se dit qu'il se passe dans leur maisoa quelque chose d'extraordinaire et qu'il n'est pas naturel que leur fille n'ai^
œUVRE DK PAUL DE KOCK.
pas mis le pied dehors depuis son retour àBelleville ; enfin les propos, les cancans vont leur train; Babelle les entend et ne manque pas de les rapporter à sa maîtresse qui les redit à son mari, et cela ajoute aux tourments delà famille Troupeau, dont la plus grande crainte est que le comte ne vienne à savoir toute cette histoire.
Six semaines se sont écoulées depuis que Virginie est revenue à Belleville ; on lui a permis d'aller se promener dans le jardin; elle n'a pas voulu profiter de cette permission. M. et M"' Troupeau ne savent plus que résoudre ; la tendresse qu'ils ressentent pour leur enfant combat leur ambition et leur colère. Babelle ne cesse de dire : mademoiselle change, mademoiselle maigrit!...
— Ah! mon Dieu! que faire? Mais que c'est heureux que le comte soit toujours en Angleterre ! dit M. Troupeau.
— Enfin, c'est notre fille 1 et nous n'avons qu'elle ! dit la maman en portant son mouchoir à ses yeux; je ne veux pas la laisser mourir pour la faire comtesse.
— Il est certain, dit Baisemon, que cela ne serait pas judicieux.
— Ma tante, conseillez-nous, ou plutôt allez parler à cette pe'-ilo, elle vous écoulera plus que nous.
— Non, vraiment, je n'irai pas lui parler... je ne veux plus me mêler de cela.
— Eh bien! je vais aller lui dire que, si elle n'épouse pas le comte, vous la déshériterez.
— Ma foi!... c'est bien aussi ce que je ferai.
M""" Troupeau va trouver Virginie. Ce n'est plus d'un air menaçant qu'elle lui parle, c'est presque du ton de la prière :
— Ma fille, lui dit-elle, votre tante vient de nous déclarer qu'elle vou< déshériterait si vous n'épousiez pas le comte de Senneville; songez-y bien, c'est vingt-cinq mille livres de rente que vous perdriez... et nous ne pouvons vous donner que le tiers de celte somme.
— Ma chère maman, je me passerai bien de riiérila'^e do ma taille; mais dites-lui pourtant que, si elle me déshérite, je sais une petite histoire des Cosaques que je conterai partout.
— Que voulez-vous dire avec vos Cosa(]ues, ma fille?
— Répétez simplement cela à ma tante, et je vous assure qu'elle me comprendra et ne me déshéritera pas.
M"" Troupeau reloiirne au salon; et, quniqu'clli' ne rompreuiie rien de ce que lui a dit sa lillc. elle le répi'li' nint piiur mut h sa tanle; alors M"" ISellavoine se laisse encore aller sur le dos de son fauleuil; elle semble près de s'évanouir; puis tout à coup elle se redresse et s'écrie :
— Maricz-Ia ; qu'elle épouse son x'^uguste... j'y consens... je ne la déshériterai pas!... mais qu'on me laisse en repos, qu'on ne me parle plus de Cosaques, au nom du ciel!.... que ce soit fini!...
Troupeau et sa femme se regardent d'un air surpris. Le mari s'écrie : ■ — Il paraît que ma tante a eu à se plaindre de ces hommes du Nord, car leur nom seul produit sur elle une bien triste impression.
— C'est probablement, dit Baisemon, parce qu'elle sait que ces genslà ne portent ni chemise ni caleçon.
Le consentement de la vieille tante a presque déterminé les Troupeau à céder aux désirs de leur fille ; cependant le souvenir du comte les fait hésiter encore, lorsque Babelle accourt d'un air tout effaré leur dire :
— Mademoiselle votre fille a prié en secret Lisette de lui procurer de la mort aux rats!...
— Ah! mon Dieu! la malheureuse! elle veut se détruire, s'empoisonner, il n'y a pas de doute ; car nous n'avons jamais eu de rats dans la maison... Allons, monsieur Troupeau, plus d'ambition, plus de grandeur, noire enfant avant tout!
■ — C'est juste, ma femme, c'estun sacrifice à faire... Mais je le fais... Allons embrasser Virginie.
Aussitôt M. et M"" Troupeau montent à la chambre de leur fille ; ils courent à Virginie, la pressent dans leurs bras, la couvrent de caresses, et lui disent :
■ — ■ C'est fini, mon enfant, lu l'emportes, épouse celui que tu aimes.. . nous y donnons notre consentement.
Alors Virginie embrasse et remercie mille fois ses parents ; et la petite rusée, qui n'avait fait demander de la mort aux rats que pour les effrayer, se dit en elle-même :
— Je .«avais bien qu'on ferait ma volonté.
UNE COUTURI tUE
Lorsque les premiers transports de joie sont calmés, et que l'on recommence à s'entendre, M. Troupeau dit à sa fille :
■ — Mais, à propos, où est-il ce M Montreville pour que lu l'épouses? car je dois lui rendre la juslicede dire que, depuis ton retour à Belleville, on ne l'a pas aperçu dans le pays.
— Oh! c'est qu'Auguste n'est pas de ces gens qui veulent forcer des parents à les recevoir! il est trop fier pour cela! Mais je sais son adresse à Paris ; je la lui avais demandée : il faut lui écrire, mon père, lui dire que vous n'êtes plus fâché etl'atlendez pour le nommer votre gendre... Alors il viendra tout de suite.
— Soit,... écrivons-lui.
M. Troupeau se met à son bureau ; il prend tout ce qu'il lui faut pour écrire; il reste un gros quart d'heure sans pouvoir commencer sa lettre; enfin il se lève en disant :
— C'est extrêmement embarrassant d'écrh-ede ces choscs-Ià... Je ne sais comment tourner cela...
— Mon Dieu! mon cher papa, c'est bien facile, et si vous permettez, je vais vous dicter.
— Ma foi, je le veux bien.
Troupeau se remet à son bureau, et Yirginie lui dicte : « Mon cher 7nonsieur Montreville, notre colère est passée; le bonheur de notre fille est rnaintenant notre seul désir, et noits sommes prêts à vous accorder sa main si vous l'aimez toujours et jurez de n'aimer jamais quelle. Venez vous- 7nême apporter votre réponse.
Troupeau écrit et signe; puis il regarde sa femme en murmurant:
— Comme notre fille a de l'esprit!
— Tout lui est venu à la fois, répond la maman.
La lettre est mise à la poste, et déjà Yirginie compte les heures, les minutes. Maintenant que ses parents consentent à l'unira celui qu'elle préfère, si Auguste avait cessé de l'aimer, s'il allait refuser sa main!... Cette idée ne lui laisse pas un instant de repos; elle est pâle, souffrante, et Baisemon dit :
■ — Elle a l'air plus malade depuis qu'où a consenti à faire son bonheur.
Virginie a calculé le temps ; elle a dit :
— Auguste recevra la lettre cette après-midi... il pourrait venir ce soir, ou au plu? tard demain matin. S'il n'est pas venu demain matin, c'est fini!... c'est qu'il ne m'aime plus... Oh!alors,jo ne sais pas ce que je ferai!
Le soir se passe, Auguste ne vient pas.
— Il n'y a point encore de temps de perdu, dit M"" Troupeau; ce joune homme pouvait être absent de cliez lui quand la lettre lui est arrivée.
Virginie ne dit rien, mais elle est loulc la nuit sans dormir : elle repasse dans sa mémoire ses entretiens avec Auguste; elle se rappelle que, ménie en lui faisant la cour, il était souvent rêveur, distiail; que
LA l'UCELLK DH li ELLE VILLK 327
des soupirs lui échappaient sans qu'il en eût avoué la cause; et elle se dit :
— Il ne m'aime pas, il ne m'a jamais aimée. J'étais une folle de le croire... Il me l'a dit, parce qu'il a vu que cela me faisait plaisir... mais il n'en pensait pas un mot!... Je suis sûre qu'il ne viendra pas.
Le lendemain, midi a sonné, et l'on n'a reçu aucune visite, aucune nouvelle de Paris, ^'irginie est triste, abattue, mais elle garde un morne silence. M. Troupeau va de sa femme à Baisemou, en murmurant :
— Je ne puis cependant pas aller prendre ce jeune homme au collet pour lui faire épouser ma fille.
Quant à M"° Bellavoine, aliène dit rien, et pourvu qu'on ne prononce plus devant elle le mot Cosaque, tout le reste semble lui être indifférent.
Sur les deux heures on sonne à la grille de la rue ; un mouvement général s'opère dans le salon; tous les regards se tournent vers la porte : elle s'ouvi'e, et Auguste Montreville paraît.
Virginie pousse un cri de joie, tous les fronts s'éclaircissenl, le jeune homme salue avec modestie la famille et s'avauce vers M. Troupeau, qui lui tend la main en balbutiant une phrase que lui-même ne comprend pas. C'est encore Virginie qui met fin à l'embarras réciproque en s'écriant :
— Vous voyez qu'il m'aime toujours,... ne parlez plus dupasse... Auguste, embrassez ma tante, vous êtes maintenant de la famille.
Auguste va respectueusement embrasser M"° Bellavoine, qui se laisse faire sans rien perdre de sa gravité ; M"° Troupeau montre plus d'effusion en recevant le baiser de son futur gendre. Baisemou s'avance, croyant qu'on va aussi l'embrasser, mais c'est par sa jolie future que le jeune homme finit, et c'est bien ce que celle-ci espérait.
On parle de la grande affaire.
Auguste n'a plus ni son père ni sa mère ; il est libre de lui-même ; il a mille écus de rente, ses talents, qui doivent lui rapporter davantage, et en perspective de belles espérances : il expose franchement sa position, car il ne veut en imposer à personne ; mais lorsque M. Troupeau va pour lui détailler tout ce que sa fille aura, ce qu'il compte lui donner en dot, Auguste l'interrompt en lui disant :
— Je vous jure, monsieur, que ce n'est point pour sa fortune que j'épouserai votre fille, mais parce que je crois en être sincèrement aimé : ne lui donnez point de dot, et je m'estimerai encore trop heureux d'être son mari.
Troupeau frappe dans la main d'Auguste en s'éci'iaut :
— C'est très bien, mon ami, je suis content de vous.., mais ma fille n'en sera pas moins très riche, et cela ne gâtera rien.
— Et moi qui ci'oyais qu'il ne m'aimait pas ! dit Virginie, ah! q\ie j'étais injuste, que je l'avais mai jugé!
Tout est arrangé, décidé, et il est convenu que l'on va s'occuper sur-le-champ de se procurer les papiers indispensables pour le mariage, afin que le bonheur des jeunes gens ne soit pas éloigné.
Auguste est retenu pour dîner. On le prévient que jusqu'au jour de son hymen il doit regarder la maison de son beau-père comme la sienne, et que son couvert y sera toujours mis. Virginie aurait même désiré qu'on lui offrit une chambre pour coucher ; mais on pense que cela ne serait pas décent : d'ailleurs, pour hâter son mariage, Auguste va avoir affaire à Paris, et il vaut mieux qu'il y retourne tous les jours.
Cette journée se passe vite : la joie, le plaisir sont revenus dans la maison de M. Troupeau. Virginie a retrouvé toute sa gaieté ; elle rit, chante, danse, fait mille folies et parvient inême à faire sourire sa tante. Les journées suivantes s'écoulent de même : l'approche du mariage de Virginie nécessite mille emplettes, préparatifs.
Tout le monde est occupé dans la maison. On n'y a pas un moment à soi. Baisemon est en course du matin au soir pour des achats d'étoffes ou de rubans ; mais il ne se plaint pas, parce qu'il a en perspective un superbe repas de noces.
Auguste vient tous les jours à Belleville ; il est tendre, empressé près de Virginie. Cependant son front est quelquefois soucieux, et lorsque sa future ne le regarde pas, il lui arrive de lever vers le ciel des regards où brillent plutôt de tristes souvenirs que do riantes espérances. Un jour il dit à Virginie :
— Tenez-vous beaucoup à ce pays?... voulez-vous rester à Belleville?
— Moi, mon ami? mon Dieu, non ; j'irai où vous voudrez... Vous n'aimez pas Belleville?
— Je vous avoue... que je n'aime plus ce pays.
— Eh bien ! nous demeurerons à Paris, cela m'amusera bien plus d'être à Paris, et comme c'est tout près, nous viendrons souvent ici voir mes parents.
— Mais voudront-ils?
— Ne vous inquiétez pas de cela!...
Quinze jours ont suffi pour qu'Auguste ait les papiers qui lui sont nécessaires pour se marier. On a fixé à dix jours plus fard la grande cérémonie, lorsqu'un matin, avant que son futur gendre soit venu, M. Troujjcau reçoit une lettre timbrée de Londres. Il pAlit en reconnaissant l'écriture et balbutie :
— C'est du comte do Senne ville!
Que c'est joli uu eufant. (P. 333.)
— Ehbkn.tnon père, qu'est-ce que cela vous fait maintenant, et pourquoi vous en affecter? dit Virginie en riant, vous n'avez plus xien •à démêler avec le comte...
— Sans doute, ma fille... mais, malgré cela... je crains...
— Ne craignez donc rien, et voyez d'abord ce qu il vous écrit. Troupeau ouvre la lettre et lit :
« Après-demain je quitte Londres. Je m'arrêterai trois jours à Calais
trV. i-. — PAUL DE KnOK. — LA PHCELLE DE BELLEVILLE. — ÉD. J. ROUFF ET C'» IIV. 42
pour vous y choisir de s coquillages. Ainsi, d'aujourd hui eu huit altendezmoi à Belleville, et tenez-moi toute pi'ête la main de ma petite comtesse. »
— Ah, mon Dieu !... il arrive dans huit jours I dit Troupeau en laissant tomber sa tête sur sa poitrine.
— Et il nous apporte des coquillages 1 murmure M°" Troupeau en poussant un gros soupir.
— J'aurais préféré des huîtres, dit Baisemon.
— Mon cher papa, on dira à M. de Senneville qu'il aille chercher ailleurs une petite comtesse, et qu'il remporte ses coquillages, voilà tout.
— Voilà tout!... certainement, ma filb, je sais bien qu'il faudra lui dire cela... mais j'aurais mieux aimé, j'aurais beaucoup mieux aimé qu'il te trouvât mariée, parce qu'alors on lui aurait dit : C'est fini!... elle est mariée!... Et tant que tu ne le seras pas, il peut réclamer l'exécution de ma promesse. Si nous pouvions avancer ton mariage de quelques jours...
— ■ Oh! je le veux bien, moi, et Auguste ne demandera pas mieux... donnez vos ordres, faites tout hâter... Avec de l'argent on fait ce qu'on veut... Mariez-nous donc dans six jours au lieu de dix.
— C'est dit... dans six jours... je vais comùr pour cela...
— Mais ma robe... mes robes de noces, qui ne sont pas faites I... .^h! il faudra bien qu'elles le soient... J'ii'ai moi-même à Paris chez la couturière... Vous, papa, courez et disposez tout pour dans six jours.
— C'est convenu. Alors, quand le comte arrivera, tu seras maiùée!... et ma foi, il ne pourra plus t'épouser.
M. Troupeau se met en com"se pour avancer le mariage de sa fille.
M°" Troupeau refait ses invitations; lorsque Auguste aiTÏve, ou lui apprend que son bonheur est avancé de quatre jours; en recevant celte nouvelle, le jeune homme laisse échapper un soupir; car plus le moment de son hjTnen approche, plus ses accès de mélancolie redoublent; mais, tout à son prochain mariage, Virginie ne s'apcrcjoit pas du trouble de son amant, qui lui répond en lui baisant la main :
— Dans six jours... soit... Quand vous voudrez.
— Est-ce que vous n'êtes pas content que co soit plus tôt?...
— Oh! pardonnez-moi...
— Ala bonne heure... Mais pourvuque mes robes soient faitos!
— Vous serez tou)ours bien, Virginie...
— C'est fort aimabli; d(! dire cela, mais je veux que votre femme vous fasse honneur, cl qu'il ne manque rien à ma luilolle.
Encore trois jours et Virginie sera M"" Montrcville. Mais la couturière n'a pas apporté les robes pour la cérémonie et le bal. Ce n'est pas à Belleville que l'on faitfaire la toilettedela mariée, c'est àunedesmeilleures couturières de Paris que l'on s'est adressé; car on veut que Virginie soit mise avec le' dernier goût, la dernière élégance; mais l'habile couturière est surchargée d'ouvrage, on craint qu'elle ne manque do parole, et chaque matin on lui dépèche Baisemon.
— Si j'allais moi-même chez celte couturière, dit Virginie à sa mère, je pourrais y essayer mes robes... Je serais bien plus certaine si elles vont bien... Oh! oui; c'est une excellente idée, et je vais aller à Paris.
• — Mais, ma fille, tu ne peux aller sfeule à Paris... Je suis un peu incommodée, et j'ai tant à faire ici!... Ton père est en course; il ne rentrera que pour dîner... Ton futur va venir, c'^st vrai, mais il ne serait pas décent de courir ainsi avec lui avant votre hymen.
— Eh, mon Dieu! maman, vous voilà bien embarrassée; M. Baisemon viendra avec moi, nous prendrons à la barrière un fiacre à l'heure et il nous ramènera ici.
Le projet de Virginie est approuvé ; depuis que la jeune fille avait montré de la tête et du caractère, on ne savait plus résister à ses moindres volontés.
M. Baisemon est appelé; on le prie de servir de cavalier à la jeune fiancée.
Baisemon, toujours aux ordres de la famille Troupeau, a pris son chapeau et présente humblement son bras à Virginie, qui le fait aller grand train jusqu'à la barrière, où il ne reprend sa respiration que dans un fiacre.
La couturière demeure rue Montmartre. On se fait conduire chez elle. Lorsqu'on est arrivé, Baisemon va pour descendre; mais Virginie lui dit :
— • Il est inutile que vous montiez ; je n'ai pas besoin que vous soyez là pour me voir essayer mes robes. Restez dans la voiture.
Le gros Baisemon ne demande pas mieux; il se jette sur les coussins et laisse descendre Virginie en se disant :
— Elle ne va pas courir après son amant, puisqu'elle l'épouse aprèsdemain.
La couturière occupe au second un fort bel appartement, où de nombreuses ouvrières sont employées. On s'empresse de montrer à Virginie sa robe de bal, qui est achevée; elle l'essaie, elle en est enchantée.
— Mais ce n'est pas tout, dit-elle. Et la robe pour la cérémonie?
— Oh! mademoiselle, il n'y a que forl peu de chose à y faire, elle sera terminée ce soir.
— Montrez- la moi. au moins.
— Mademoiselle, c'est que l'ouvrière qui estaprès, travaille chez elle.. : c'est une jeune femme, une jeune mère qui ne peut quitter son enfant
' pour venir ici ; mais elle travaille comme une fée et vous serez satisfaite- \ de voire robe.
— C'est possible, mais je voudrais la voir...
— On peut vous l'aller chercher, celte ouvrière demeure dans la maison...
— Dans la maison?... Alors, j'aime mieux monter chez elle; elle n'aura pas besoin de quitter ma i*obe, ce qui la dérangerait et la retarderait encore.
— Quoi! mademoiselle, vous vous donneriez la peine?...
— Pourquoi pas, puisque c'est dans la maison.
— C'est que cette jeune femme... n'est pas heureuse... elle logedans une mansarde.
— Eh, mon Dieu! qu'importe? ce n'est pas son logement, c'est marche que je vais voir.
— En ce cas, Alphonsine, conduisez mademoiselle.
Une petite apprentie se lève, Virginie la suit. Elles montent tout au haut de l'escalier; arrivées là, l'apprentie tourne une clef qui est sur la porte et fait entrer Virginie dans une petite pièce mansardée, où un berceau d'osier est placé sur deux chaises et recouvert de rideaux de calicot.
Il n'y avait personne dans celte pièce, mais elle communiquait à une autre, et la petite apprentie se met à crier:
— C'est la demoiselle qui se marie qui vient essayer sa robe.
— Je viens, répond une voix qui part de la chambre voisine. Alors l'apprentie présente une chaise à Virginie en lui disant :
— Elle va venir, mademoiselle... Puis la jeune fille salue et retourne à son ouvrage.
Virginie s'est assise, et ses yeux se promènent avec curiosité dans
< la pièce où tdle se Irouve ; l'ordre et la propreté qui y régnent ne pcu-
1 vent cependant en cacher la pauvreté. Point de rideaux à la fenêtre, qucl-
! ques vieilles chaises, une table vermoulue, un polit morceau de glace
pour servir de miroir, voilà tout l'ameublement. Habiluée aux douceurs
de l'aisance, Virginie n'avait encore aucune idée de la misère; son cœur
est louché de ce speclacle, elle se dit :
— Mon Dieul comme il y a des gens malheureux!... je suis sur»
qu'on manque de tout ici... et cette pauvre femme est mère... Voyons donc cet enfant...
Virginie se lève et va entr'ouvrir doucement les rideaux du berceau.
Un enfant, qui paraît avoir deux mois auplus,ydort paisiblement. Sa petite figure blanche et rose a l'air de sourire, sa bouche même en dormant semble chercher le sein de sa mère ; Virginie ne peut résister au désir de l'embrasser en s'écriant :
— Que c'est joli un enfant!...
Dans ce moment, une jeune femme sort de la pièce voisine et dit:
— Ah! ne réveillez pas mon fils.
Virginie se retourne...
elle reste immobile, elle n'a plus de voix., plus de force pour marcher... Elle vient de reconnaître Adrienne, celle ciapoussé un cri en murmurant :
— Virginie !
— Adrienne! Adrienne ici... dans cette mansarde... est-ce biea possible? dit enfin Virginie en revenant de son émotion.
— Oui, mademoiselle, c'est bien moi... D'où vient cet étonnement?... Ignorez-vous que j'avais quitté Belleville? que mon oncle m'avait chassée de chez lui?...
— Chassée... pauvre Adrienne!... Oui, sans doute, j'ignorais cela; car mon père ne voit plus votre oncle... et... on ne me parlait jamais de vous... Mon Dieu!... et pourquoi donc votre oncle vous a-t-il renvoyée?...
Adrienne montre le berceau en murmurant :
— Ne le devinez- vous pas?...
— Quoi... cet enfant... c'est à vous, cet enfant?...
— C'est mon seul bien, ma seule consolation!...
— Et... et son père?...
Adrienne veux-tu encore m'embrasser?
Œl VRE DE PAUL DE KOCK
Adrienne essuie quelques larmes qui s'échappent de ses yeux. Puis, en regardant fixement Virginie, elle répond:
— Ah! j'ai bien souffert... j'ai eu bien des chagrins, et si je vous en disais la cause...
— Dites-la moi, Adriennne; dis-la moi, je l'en prie ; ne me cache rien... j'étais ton amie autrefois...
— Oui! mais depuis ce temps!...
— Adrienne, conte-moi tout ce qui t'est arrivé... viens, viens t'asseoir près de moi...
Et Virginie, prenant la main d'Adrienne, la fait asseoir à côté d'elle, alors, les yeux fixés sur son ancienne amie, elle attend avec anxiété ce qu'elle va lui dire.
— Virginie, vous n'ignorez pas que M. Auguste Montreville demeurait chez mon oncle, à Belleville!
— Oui... je le sais.
■ — Je pensais aussi que vous saviez qu'ilmefaisaitlacour. Alors cen'était pas un mystère... il avait l'air de m'aimer... et je crois bien qu'il m'aimait réellement... Moi... je l'aimais aussi... oh! je l'aimais de toute mon âme!... mais il allait chez votre père... j'étais jalouse de vous... je craignais... qu'en vous voyant. . . et n'avais-je pas bien des raisons pour vous craindre '1... Enfin, Auguste avait cessé d'aller chez vous, et j'étais si heureuse... si confiante en son amour, que je n'eus pas la force de lui rien refuser...
— 11 est le père de votre enfant ! s'écrie Virginie en se levant avec un mouvement convulsif .
— Oui... et tenez... regardez mon fils... Ne trouvez-vous pas qu'il lui ressemble déjà?
Virginie s'approche du berceau, considère l'enfant pendant quelques minutes, puis retourne s'asseoir en balbutiant d'un air abattu:
— Achcvez-donc votre récit.
— En apprenant que j'étais enceinte, Auguste, qui m'avait déjà promis de m'épouser, ne cacha plus ses intentions à mon oncle et à ma tante ; notre mariage allait se conclure lorsque ma tante mourut, et nous dûmes le reculer pour quelque temps ; mais Auguste était toujours aussi aimant, aussi tendre près de moi, et j'attendais sans impatience lo jour où il me nommerait sa femme, lorsqu'un malia... 6 mon Dieu! ce souvenir me glace encore le cicur, je n'avais pas vu Auguste la veille au soir, et il ne paraissait pas; je monte à sa chambre, elle était déserte ; mais j'y trouve deux lettres, une pour mon oncle, l'autre pour moi... Tenez... la voici, celte lettre fatale... Oh! elle ne m'ajamais quittée depuis, quoique je ne puisse pas la lire sans plemer.
Adrienne sort de son sein la lettre d'Auguste ; elle la présente à Virginie, qui la lit précipitamment et sent un poids terrible se placer sur son cœur en arrivant à ces mots : « Je connais maintenant vos intrigues avec M. Ledoiix et votre cousin Godibert...
— Ah! Virginie, vous savez combien cela est faux ! dit Adrionne en levant les yeux au ciel. Vous savez si je fuscoupable... mais dans lomonde onl'acru... onl'a dit à Auguste, qui m'a abandonnée, quittée pour jamais!... Alors, mon oncle m'a chassée... et je serais morte do douleur peut-être, si je ne m'étais pas souvenue que j'étais mère et que je me devais à mon enfant.
Deux ruisseaux de larmes coulent des yeux de Virginie, qui cache !?a tête dans ses mains en murmurant :
— Pau\Te Adrienne ! c'est moi qui ai causé tous ces événements ; c'est moi qui suis l'auteur de tous tes chagrins... Ah! tu dois bien me haïr, n'est-ce pas?...
— Vous haïr!... ohl,..non... vous pleurez, vous êtes fâchée de me voir malheureuse, je vous pardonne... et pourtant j'ai bien souffert!... Mais vous, Virginie, vous êtes heureuse, vous allez vous marier ?... vous aimez votre prétendu, sans doute ?... Qui donc épousez- vous?...
— Je te le dirai plus tard, répond Virginie en se levant brusquement pour aller embrasser l'enfant dans son berceau.
— Votre robe sera faite ce soir... j'ai passé deux nuits après... voulez-vous l'essayer?...
— Non, non... c'est inutile...
— Pourquoi donc?
— Je l'essayerai plus tard... je reviendrai... Adrienne, veux-tu encore m'embrasser?
Pour toute réponse, Adrienne se jette dans les bras de son ancienne amie, et pendant quelques instants elles se tiennent étroitement embrassées; enfin, Virginie se dégage la première; elle essuie ses yeux gros de larmes, et, serrant la main d'Adrienne, sort de la mansarde en répétant :
— Tu me reverras.
Virginie a descendu l'escalier précipitamment; elle monte dans le fiacre, donne une adresse au cocher, et s'assied près de Baisemon, qui dormait et qui ne s'éveille qu'en se sentant rouler.
— Eh bien ! mademoiselle, avez-vous essayé vos robes ? dit le régisseur en sécarquillant les yeux.
— ■ Oui, monsieur Baisemon.
— Eles-vous satisfaite?
— Très satisfaite.
— Ah! j'en suis bien aise... c'est que, pour une mariée, de; ro!)cs...
nr;L'VRE a:-: paul de kock
diable! c'est comme une barbe bien faite pour un homme. Mais il me semble que le cocher ne reprend pas le chemin de Belleville.
— Nous n'y allons pas non plus à présent.
— Et où donc allons-nous?
— Chez un monsieur auquel je veux parler.
— Chez un monsieur... comment, mademoiselle... mais c'est que...
— Mais, mais, calmez- vous c'est chez M. Auguste Jlontreville que je vais, et j'espère qu'il m'est bien permis d'aller lui parler.
— Ah! c'est chez monsieur votre futur... oh! alors... pourvu que j'accompagne mademoiselle.
— C'est-à-dire que je vous le défends : vous resterez dans le fiacre.
— Mais, mademoiselle, les convenances!
— Nous voici arrivés. Taisez-vous et restez-là.
Baisemon se tait et reste
dans la voiture en murmurant :
— Quelle singulière petite fille!... Est-ce qu'avant le mariage elle voudrait essayer si... Ma foi! c'est mon opinion!...
Virginie demande au portier si Auguste est chez lui, et laisse échapper un cri de joie en appre nant qu'il n'est pas encore sorti. Elle s'élance vers l'escalier, monte rapidement, sonneavec violence, répond à peine au domestique qui lui ouvre, entre dans le salon où est Auguste et en referme la porte sur Virginie!... CC91VOU9I elle, toutccla dans l'espacc
de quelques secondes.
— Virginie!... c'est vous!... vous chez moi! dit Auguste en conduisant la jeune fille vers un fauteuil. Par quel hasard!... comme vous semblcz agilée!... Scrait-ii arrivé quelque événement?
— Non... je vais me calmer... mais je craignais lant de ne pas vous trouver... ce que j'ai à vous dire est si pressant... cela me pèse. .. cela
Oh, mou Dieu! n'est-ce point un rêve? (P. 339.)
m'étouffe... Mon Dieu!... est-ce que je n'ai plus le courage, à présent?...
— Ociell... vous pleurez, Virginie!... Mais qu'avez-vous donc, de grâce?
— Laissez-moi pleurer un peu... cela me fera du bien... cela me calmera... Écoutez-moi, maintenant... Je viens d'aller pour essayer ma robe de noce... je suis montée chez l'ouvrière qui la terminait... Pauvre femme!... elle habite dans une mansarde, où elle manque de tout, et
LIV. 43. — PAUL DE KOCK. — LA PUCEl.l.E DE BELLEVILLE. — ÉD 1. HOL Ff tT C'"
cependant il faut qu'elle travaille jour et nuit et qu'elle allaite on enfant, qui n'a que quelques mois. Eh bien!... cette pauvre mère... c'est Adrienne!... cet enfant... c'est votre fils!...
— Adrienne!... mon fils!...
— Ecoutez-moi, Auguste, écoutez-moi bien. Vous aimiez Adrienne ; vous alliez l'épouser, lorsque des bruits affreux ont terni sa réputation vous l'avez crue coupable, vous l'avez abandonnée... et c'est moi que vous alliez épouser!... Eh bien! apprenez que c'est moi qui fus coupable réellement, tandis qu' Adrienne était innocente. Ce Godibert, ce Doudoux, i'est à moi qu'ils donnaient des rendez-vous; c'est avec moi qu'ils •^iaient... mais je me sauvais toujours à temps : Adrienne nous surprenait, et on la trouvait à ma place...
— Virginie!... que me dites-vous?
— La vérité I... oh! vous pouvez me croire... il m'en coûte assez de ■• uus la dire !... mais je ne veux plus qu'Adrienne supporte la peine de mes folies... Je veux que vous sachiez qu'elle fut toujours digne de voire amour ; enfin je veux que vous rendiez un père à votre enfant... Auguste, vous aimiez encore Adrienne... oui, vous l'aimiez... vous y pensiez toujours Ces soupirs qui vous échappaient, même auprès de moi, c'est à
elle qu'ils s'adressaient. Auguste, je ne puis plus être votre femme... non, je ne le puis plus; cai' le malheur d' Adrienne ne me laisserait pas un moment de repos... Venez avec moi, que je repaie tous mes torts en lui rendant son époux... Auguste, vous le voulez bien... Dites doue que vous k- voulez bien?
Auguste est si ému qu'il peut à peine répondi'e. 11 regai'de Virginie en balbutiant :
— • Adrienne innocente!... pauvre filiel... il serait vrai!... Et mon iils!... Ah! Virginie, conduisez-moi près d eux!
— Vous épouserez Adrienne?
— Mais notre mariage...
— Il est rompu... Je vous rends votre liberté. Ah!... cela me coûte beaucoup; car je vous aimais autant qu'elle vous aime; mais elle vous rendra plus heureux... Auguste, embrassez-moi pour la dernière fois...
Auguste presse Virginie dans ses bras. Elle se lu\lo do s'cu dégager, en disant :
— C'est assez; ne me rendez pas le sacrifice impossible... Venez, venez, Adrienne vous attend.
Elle sort de l'appartement; Auguste la suit : ils moulent dans la voiture, liaiscmon, qui se rcndormail, sourit à Auguste, en disant:
— Ah ! vous revenez avec nous à Belleviile? Je m'en doutais en vous attendant.
On ne répond pas à Baisemon, on est trop préoccupé pour faire attention à ce qu'il dit. Virginie et Auguste se regardent et s'entendent sans parler... La voiture s'arrête de nouveau devant la maison de la couturière et les jeunes gens descendent, tandis que Baisemon s'écrie :
— Eh bien ! qu'est-ce que M. Auguste va donc essayer chez la couturière?
Les jeunes gens montent sans s'arrêter jusqu'à la mansarde : c'est Virginie qui en ouvre la porte, et entre la première. Adrienne était assise près du berceau de son enfant.
— Voilà le père de ton fils... ton mari que je te ramène! dit Virginie en allant embrasser Adi'ienne ; et presque au même instant celle-ci voit Auguste à ses genoux.
— 0 mon Dieu! n'est-ce point un rêve? dit la jeune mère; Auguste ici!... Auguste à mes pieds!...
— Oui, chère Adrienne, c'est Auguste... c'est votre époux qui vient réclamer son pardon! car je sais à présent combien j'eus tort de vous accuser...
— Oh! mou ami! que je suis heureuse!... Mais comment se fait-il?...
— J'avais causé tout le mal, dit Virginie, c'était à moi à le réparer. A présent que vous êtes réunis, je puis vous quitter.
— Nous quitter... déjà! dit Adrienne.
■ — Il le faut... ne vais-je pas me marier aussi?
— Et qui donc épouses-tu?
Virginie, après avoir jeté un coup d'oeil sur Auguste et hésité quelques instants, répond enfin :
■ — J'épouse le comte de Senneville Adieu, Adrienne.... adieu.
monsieur Auguste... faites-lui bien vite quitter sa mansarde, épousez-la, rondez-là bien heureuse^., aimez votre fils, et pensez quelquefois à celle qui sera toujours votre amie.
En disant ces mots, Virginie se hâte de s'éloigner pour dérober à Auguste et à Adi'ienne les larmes qui coulent de ses yeux..