CONCLUSION
— A Belleviile ! crie Virginie au cocher en se jetant dans la voiture.
— Ah! nous retournons enfin à Belleviile? dit M. Baisemon. Mais où est donc M. Auguste?... pourquoi ne revient-il pas avec nous?
œUVRE DE PAUL DE KOCK
— M. Baisemon, ayez la complaisance de ne plus me dire un moi jusqu'à ce que nous soyons arrivés, vous me ferez grand plaisir.
Baisemon se tourne d'un autre côté en murmurant :
— Elle a des jours où elle n'est pas aimable du tout!
On arrive à Belleville, on se fait descendre rue de Calais. M. et
M°" Troupeau commençaient à être inquiets d-e la longue absence de leur fille, et surpris qu'Auguste ne vînt pas ; mais Virginie entre dans le salon, suivie de Baisemon ; et quoiqu'elle sourie, sa figure pâle semble dénoter quelque chose de nouveau.
— • Jegagequetesrobes ne sont pas faites! s'écrie M"' Troupeau.
— Pardonnez-moi, ma-
'1 \iip \^^k8 ffaMmlilIrl ™^"' filles seront prêtes y WÊ \^^Êk vWÊÊ^ 1 pour le jour de ma noce. — Mais as-tu bien dit que c'était pour aprèsdemain?
— Non maman car je ne pense plus que ce soit pour après-demain.
— Comment! que veux-tu dire?... Auguste est-il malade?...
— Non, ce n'est pas cela... Mais je vais vous apprendre une nouvelle qui vous fora grand plaisir, j'en suis certaine.
— Quoi donc, ma fille?
— Kh bien ! mes chers parents, je vous avouerai que j'ai réiléchi... et décidément je n'épouse plus M. Auguste .Montrovillc.
— Ah! mon Dicuîvoih^ bien une autre histoire!... .Mais ce jeune homme qui compte sur ta main...
— Ce jeune homme m'a rendu ma parole, je lui ai rendu la sienne; nous sommes libres tous deux...
— Kt qui donc épouses-tu maintenant?
— Le comlc de Scnneville.
Notre elle sera coiutusse
3il
— Le comte de Senneville! s'écrie M. Troupeau en sautant presque jusqu'au plafond.
— Le comte de Senneville! répète M"' Troupeau en ouvrant ses bras à sa iille.
Et M"° Bellavoine eUe-mème pousse un cri de satisfaction, tandis que Baisemon murmure :
— Elle en voudra peut-être un autre demain.
— Quoi! ma fille, c'est bien vrai?... tu consens maintenant à épouser le comte?
— Oui, mon papa, c'est fini, j'ai pris mon parti; je ne pense plus à Auguste, et votre fille sera comtesse.
— Ah! quel plaisir! quelle joie !... quelle ivresse!... notre fille sera comtesse!... Babelle, Lisette... Grilloic... accourez.
— Eh bien, mon ami, qu'est-ce que tu veux donc?
— Je veux dire cela à tout le monde... partout!... je veux que tout Belleville le sache dans cinq minutes!
Et M. Troupeau ouvre les deux fenêtres du salon et il se met à crier de nouveau :
— Noire fille sera comtesse !
Et il regarde s'il passe du monde dans la rue, et comme il n'y voit personne, il prend son chapeau et sort pour répandre partout cette grande nouvelle, ii va la dire à M. Renard, il va la dire à toutes ses connaissances, il n'oublie pas M. Tir, auquel il dit :
— Je veux donner des fêtes magnifiques pour célébrer ce mariage ; je compte sur vous pour les feux d'artifice.
— Je vous ferai un soleil qui durera trois quarts d'heure 1...
II le présente à sa future
— Oh ! mon ami je veux mieux que cela!... On a tant vu de soleils en artifice!...
— Eh bien, je vous ferai une lune.
— A la bonne heure! une lune avec le nom des époux et leurs titres dans le milieu.
Dans sa joie, M. Troupeau, oubliant que ses relations ont cessé avec Vauxdoré se rend chez son ancien ami et lui apprend que sa fille va épouser le comte de Senneville. Vauxdoré fait compliment à M. Troupeau de ce mariage,mais il refuse l'invitation qui lui est faite d'y assister.
Depuis que sa nifece a quitté sa maison, il n'a pas eu de ses nouvelles, et, se reprochant toujours d'avoir été trop dur à son égard, Vauxdoré conserve au fond de son cœur des regrets qu'il ne peut surmonter.
Les parents de Virginie n'ont qu'une crainte, c'est que leur fille ne change de résolution avant l'arrivée de son futur époux; mais Virginie a pris son parti, et quoique au fond du cœur elle souffre encore, elle s'efforce de montrer sa gaieté d'autrefois.
La famille Troupeau voudrait bien savoir ce qui a pu brouiller Virginie et Auguste Montreville; on fait mille questions à Baisemon au sujet du voyage de Virginie à Paris. Mais Baisemon ne peut que répondre :
— Je suis resté dans la voiture, et nous avons été deux fois chez la couturière.
Alors M. Troupeau s'écrie :
— - Qu'importe comment cela s'est fait !... Le principal c'est que notre fille ne varie plus.
Le comte de Senneville est exact pour la première fois de sa vie ; il arrive à BcUeville le jour qu'il a ludique ; mais il no possédait plus un sou; il avait achevé de manger sa terre de Touraine, et il était temps' qu'un bon mariage vînt lui donner une nouvelle fortune.
M. de Senneville est reçu avec enthousiasme par la famille Troupeau, Virginie seule n'en montre pas, et, loin d'être glorieuse d'épouser le comte, elle prend d'abord avec lui un petit air de fierté qui semble dire que c'est lui qui doit s'estimer heureux d'obtenir sa main. Le comte avait Irop de finesse pour ne point comprendre la jeune fille; mais, loin do liaraître fftché du changement qui s'est opéré en elle, il en témoigne le plus vif plaisir:
— Je croyais épouser un auge, dit-il à Troupeau, je vois que vous me donnez un démon de malice et d'esprit, j'en suis enchanté; eu fait de femmes, j'aime mieux les démons que les anges.
Virginie présente en souriant sa main au comte, (jui la porte à ses lèvres, tandis (juc Troupeau dit h sa fenmio :
LA PUCELLE DE r.ELLEV[IXE 343
— Notre fille est un être extraordinaire!... Elle nous enfonce tous.
— Et ces coquillages que vous deviez nous apporter? dit Vii-ginie au comte.
— Perdus! brisés, cassés en route!... Je n'ai sauvé que celui-ci, et je vous l'offre, mademoiselle, à condition que vous me le rendrez le soir de nos noces.
Le comte avait sorti de sa poche un de ces beaux coquillages que l'on a baptisés d'un (rès joli nom. Il le présente à sa future, qui le reçoit en baissant les yeux.
— C'est une métaphore, dit Baisemon à Troupeau.
— r.'esi extrêmement délicat!...
Le mariage est fixé à quinze jours plus tard. Mais il est décidé que le festin so donnera à Paris, chez Grignon, car M. le comte ne veut pas se marier à l'Ile-d'Amour, et la famille Troupeau sent que ce n'est pas trop de Paris pour une .si belle fête. Malheureusement à Paris on ne pourra pas tirer le feu d'artifice préparé par M. Tir; mais, pour consoler l'artificier amateur, Troupeau lui promet de donner, à Belleville, une fête où le feu d'arlifica commencera à midi.
On a fait de nouvelles invitations; Troupeau dit à sa femme :
— Si quelques-unes de nosconnaissances allaient setromperetappeler notre fille M™° Montreville. .. comme il yavait surlesprécédentes invitations !
— Ne craignez rien, mon père, dit Virginie, cela n'arrivera pas, et d'ailleurs je vous réponds que M. le comte ne fera pas attention à cela... .\ propos, il y a deux personnes que vous voudrez bien ne pas oublier d'inviter.
— Qui donc, ma fille?
— ■ 5L Ledous et M. Godibert, le neveu de iL Vauxdoré. •
— Comment! ma fille, tu veux...
— Qu'ils viennent à ma noce, oui, mon père; ce sont deux jeunes gens fort aimables... Je les présenterai à mon mari; il m'a déjà dit que tous mes amis seraient les siens.
Troupeau ne résiste plus aux volontés de sa fille; les dcuxleltresd'invitalion sont envoyées aux jeunes gens, dont il parvient à se procurer l'adresse .
Virginie ne s'occupe pas que des lettres d'invitation; sa petite tête, quelquefois si folle, si légère, enfante aussi des idées fort raisonnables. Elle devine que le comte de Senneville ne l'épouse que pour sa fortune. Mais elle ne veut pas que son mari puisse un jour la ruiner et ne lui laisser que le titre de comtesse. Pour prévenir cela, elle se fait conduire par Baisemon chez le notaire qui doit rédiger son contrat. Elle lui explique ses intentions, qui sont d'abandonner sa dot au comte pour qu'A
m ŒUVRE DE PAL'L DE KOCK
dégage sa terre, mais de l'empêcher de toucher à la fortune que lui donne sa tante. Le notaire est tout surpris de voir qu'une jeune fille a plus d'esprit et de prévoyance que ses parents ; il lui promet de rédiger l'acte de manière qu'elle soit toujours maîtresse de son bien.
Pendant l'intervalle qui s'écoule entre le retour du comte et son mariage, Auguste Montreville a épousé Adrienne. Les jeunes époux se sont installés à Paris dans un joli pelit appartement. Tout au bonheur d'être père et de posséder une femme qui l'adore, Auguste ne regrette pas le riche mariage qu'il a été sur le point de faire ; il se trouve plus heureux depuis que sa conscience ne lui reproche rien, et il passe gaiement sa vie entre les arts, l'amour et l'amitié; car l'oncle Vauxdoré a été iusfniit du mariage de sa nièce, ei il vient souvent prendre part à son bonheur.
La veille du jour qui doit l'unir à M"° Troupeau, le comte se rend à Belleville pour signer le contrat, dont auparavant on lui a fait la lecture. M. de Senneville fait une légère grimace lorsqu'il entend les clauses du contrat qui l'empêcheront de disposer du bien de sa femme.
— Comment, mon cher Troupeau, s'écrie-t-il, se défierait-on de moi?... J'apporte à votre fille ma noblesse, elle m'apporte ses écus, tout ne doit-il pas être commun entre nous?
— C'est juste, dit Troupeau, et je n'avais pas dit à M. le notaire de rédiger le contrat de celte façon.
— Mon père, dit Virginie en interrompant Troupeau, c'est moi qui suisallée chez l\î. le notaire le prier de rédiger l'acte de cette manière.' Si cela déplaît à M. de Senneville, il est libre encore de ne pas me faire comtesse ; mais s'il m'aime un peu pour moi, il approuvera une précaution qui n'a pour but que d'assurer notre avenir.
Troupeau sent un frisson parcourir tout son corps, car il voit encore le moment où sa fille ne sera pas comtesse ; mais M. de Senneville a déjà repris son air aimable, il va baiser la main de Virginie en lui disant:
■ — II faut faire tout ce que vous voulez. Je me mets à votre discrétion
— • Monsieur le comte, répond Virginie, c'est le meilleur moyen pour que je vous rende heureux.
Enfin le] soleil éclaire ce grand jour qui doit voir Virginie décorée du litre de comtesse de Senneville.
Troupeau et sa femme sont levés avant l'aurore. Ils n'ont pas fermé lœil de la nuit, et, contre l'ordinaire, c'est la future mariée qui a bieu reposé ; on est obligé d'aller la réveiller pour qu'elle descende déjeuner. Troupeau dit à IJaiscmon :
— Elle dormait paisiblement! un jour de noce!... c'est une bien forte tète que noire fille !...
LA PUCELLE DE BELLEVILLii
Elle est comtesse. (P. 341.)
LIV. 4 1. — P.^fL DE KOCK. — LA PUCELLE DE DELLEVILLE. — ÉD. J. ROUFF ET C'«
LA PUCELLE DE BELLEVILLE 3i7
Les équipages, les remises, les modestes citadines affluent bientôt dans la rue de Calais. M. Troupeau a fait les choses superbement ; il a invité beaucoup de monde et loué un grand nombre de voitures. Tout Belleville est en émoi : la noce de M"" Troupeau forme un long cortège que chacun veut voir passer. Renard et Tir en font partie ; le premier n'a pas assez de langue pour pérorer sur tout ce qu'on fait ; le second ne sait comment s'asseoir, parce qu'il a déjà des chandelles romaines dans ses poches pour éclairer le coucher de la mariée.
Virginie est éclatante de parure, sa figure piquante et spiiùtuelle semble encore plus séduisante; le comte est enchanté de son élégance et de sa grâce. Virginie marche à l'autel non pas en fille tremblante et timide, mais en reine qui va se faire couronner. Les bonnes gens, les curieux, les flâneurs font là-dessus leurs commentaires :
— Ce sera une maîtresse femme, dit l'un.
— Elle en fera voir de cruelles à son mari, dit un autre.
— Eh ! mon Dieu! reprend un troisième, cela ne prouve rien. J"ai assisté à bien des mariages, et les jeunes épousées que j'ai vues pleurer et n'oser lever les yeux pendant la cérémonie, ne sont pas toujours colles qui ont gardé le plus religieusement leur serment.
Baisemon auquel M"° Bellavoine a fait présent d'un costume tout neuf, juge convenable de pleurer pour les mariés : pour édifier les fidèles, il s'est mis à geiioux devant le choeur : mais son nouveau pantalon collant lui est un peu étroit; en se relevant, il le déchire entre les jambes; un cri lui échappe, tout les regards se portent sur lui... Baisemon se hâte de dire :
— Qu'on ne craigne rien, j'ai deux caleçons.
Ce petit accident est le seul qui trouble un moment la cérémonie. En sortant de l'église, M. Troupeau a l'air d'un conquérant.
— ■ Elle est comtesse!... répète-t-il en regardant tout le monde; et lorsqu'il dit cela à Baisemon, le gros bonhomme répond d'un air piteux :
— ■ Oui, mais elle a craqué entre les jambes!...
— Qu'entendez-vous par là, monsieur Baisemon? s'écrie Troupeau en faisant des yeux fulminants. Pour toute réponse, le régisseur montre sa déchirure; alors Troupeau s'éloigne en haussant les épaules, et Baisemon va se faire faire une reprise en murmurant :
— Ah ! si j'avais ici la divine Perpétue, comme elle me reprendrait bien cela !
M"° Bellavoine assiste à la cérémonie de l'église, elle assiste môme au diuer; mais, ne voulant pas rester au bal, elle se fait ensuite reconduire à Belleville, d'où elle ne tarde pas à retourner à Senlis pour habiter
348 œUVRE DE PAI'L DE KOCK
sa vieille maison, qu'elle ne veul plus quitter, parce qu'elle lui rappelle de mémorables événements.
Le bal des noces est magnifique; plus de cent personnes, qui n'avaient point été eonviées pour le dîner, viennent le soir augmenter le nombre des danseurs.
Parmi ceux qui n'arrivent que pour le bal, on distingue deux jeunes gens dont les yeux sont incessamment fixés sur la mariée; ils semblent ne pouvoir se lasser de l'admirer, et cependant ils n'osent l'aborder. Mais en les apercevant, Yirginie va d'un air gracieux au devant d'eux et leur dit :
— Ah! monsieur Godibert... monsieur Ledouxl C'est bien aimable à vous d'être venus au bal de mes noces... je suis la comtesse de Senneville, vous le savez... permettez-moi de vous présenter à mon mari.
Le comte n'était qu'à quelque pas ; sur un signe de Virginie, il est bientôt à ses côtés.
— Monsieur le comte, lui dit-elle, voici deux de mes bons amis que j'ai l'honneur de vous présenter; j'espère que vous les engagerez à venir nous voir à votre terre en Touraine.
— Conunent donc, madame la comtesse ! mais ne vous ai-je pas dit que tous vos amis seraient les miens? Soit à Paris, soit à la campagne, ces messieurs seront toujours bienvenus.
— Vous l'entendez, messieurs, reprend Virginie, et vous viendrez, j'espère?
— Avec grand plaisir, madame la comtesse.
— Pauvre jeunes gens! reprend Virginie en détournant la tète, je leur dois bien ce dédommagement !
Que vous dirai-je ensuite? Vous savez bien ce que c'est qu'un bal de noces... M. Tir ne put y tirer ses chandelles romaines, parce que le comte emmena sa femme sans rien dire à personne. Quant h Baisemon, il se disait en allant se coucher :
— Je voudrais bien savoir si M. le comte a pris à sa femme le coquillage qu'il lui avait donné.
riN
Œuvre de PAUL DE KOCK
GUSTAVE LE MAUVAIS SUJET
J'ai pris ma course. (P. 350.)