‹ La pucelle de BellevilleChapitre 24 sur 104 · FRAYEUR, TERREUR, MALHEUR · texte numérisé non relu

FRAYEUR, TERREUR, MALHEUR

— Hue!... hue donc! Zéphire... du courage, mon gros, trotte encore une petite lieue, et nous serons cheux nous... Ah ! v'Ià que tu Le mets en train... c'est ben heureux!... Tu commences à sentir l'écurie, j' vois ça.

3j0 œuvre de PAUL DE KOCt

Le père Lucas s'eutreteuait ainsi avec son bidet, et tout en cheminant sur la route de Louvres à Ermenonville, s'efforçait, par ses discours accompagnés souvent de gestes expressifs, de donner du cœur à Zéphire qui n'en trottait par plus vite pour cela.

Tout à coup, un poids nouveau tombe sur la croupe du pauvre animal, il fait un saut et prend un temps de galop, ce qui ne lui ai'rivait pas deux fois l'an ; mais la violence de la secousse semble lui avoir donné des ailes. Lucas veut crier... deux bras vigoureux l'entourent et le serrent fortement ; le pauvre villageois, frappé de terreui', croit avoir le diable en croupe ; il n'a plus la force de parler ; il s'abandonne à son destin, lâche la bride du bidet, et ferme les yeux pour ne pas voir son compagnon de voyage. Cependant Zéphire n'était ui de force ni d'humeur à galoper longtemps ; d'aiUeurs le terrain devenait sablonneux, et cela amortit sa vigueur; il reprit donc son pas ordinaire. Les bras qui entouraient Lucas se détachèrent et lui laissèrent la respiration plus libre. Un éclat de rire partit derrière le dos du pauvre paysan. Il commença à reprendi-e ses sens, il rappela son courage, et réfléchissant que sans élj'e un esprit malfaisant on pouvait très bien avoir sauté sui* la croupe de Zéphire, il tourna un peu la tète... risqua un œil... et vit, au lieu de Bélzébuth ou d'Asmodée, un jeune homme d'une figure agréable, dont la muse «tait un peu eu désordre, mais qui, malgré cela, n'avait rien d'-effirayanaiL

— Morgue, monsieur, il faut avouer que vo-ns aaa'avez fait une fièi-e peur 1...

— N'est-ce pas, mon gTos père?... Aussi voaas avez fait piiesfue un (juart de lieue sans bouger, et je crois même sansTespirer.'..,

— Ça vous fait rire, ça, monsieur ; m'est avis •qui gnia jias de qu«i- ... Qu'aurait dit not' femme si cU' m'avait vu revenir mort à la maison?...

— Parbleu! elle se serait consolée.

— Oh! ça, c'est possible... mais moi, je ne serais pas consolé... et ma fille, et ma petite Suzon, qui aime tant son papa Lucas!...

— Allons, papa Lucas, vous n'êtes pas mort, et j'espère que votre frayeur est calmée ; ainsi ne parlons plus de cola. \ ous voyez que je ne suis ni un diable ni un voleur...

— Je n'en sommes pas encore bcn sûr... Un honiiue cpii tombe derrière moi comme un accident!...

— Depuis quelques moments je vous a]qielais, mais vous ne m'entendiez pas... J'ai pris ma course... et, comme j'ai eu des leçons do Franconi, je suis monté h cheval sans vous arrêter.

— Oh! ç:"), vous êtes leste!... c'est vrai. Mais est-ce que vous croyez que je vais vous mener comme ça longtemps?...

GUSTAVE LE MAUVAIS SUJET 3ol

— Parbleu! jusque chez VOUS, je pense.

— dieux moi? et pourquoi faii-e?

— Pour me loger cette nuit.

— Vous loger... un homme tombé des nues?...

■ — Qu'importe d'où je tombe, si je vous paye bien? Père Lucas, aimezvous l'argent?

— Oui-da... quand il est gagné honnêtement, s'entend.

— Eh bien! comme il n'y a aucun mal à donnera souper et à coucher à un -voyageur, vous me recevrez ce soir chez vous. Tenez, voilà vingt francs d'avance pour ma dépense. Maintenant serrons les genoux, piquez Zéphire, et hâtons-nous d'aller rassurer M™° Lucas.

Le jeune homme avait un ton si persuasif, si décidé, des manières si rondes et si gaies, que le paysan ne vit rien à répliquer à sa proposition. De plus, Lucas aimait l'argent, et vingt fraincsT c'est une somme, au village ! On presse donc le bidet, et l'on continue à trotter.

Chemin faisant, Lucas adresse d© noutvelles questions à son compagnon :

— Ah çà! vous venez donc des environs, car vous vous pn^meniez, sans chapeau?

— Parbleu ! je n'ai pas eu le tenips de le prendre ; c'est bien heureux que j'aie pu passer un pantalon et un habit!.. .

— Diable!... est-ce que vous étiez à vous baigner dans un endroit oùs'que c'est défendu?

— Je ne me baignais pas précisément, mais j'étais en effet dans un endroit où il est défendu d'aller.

— J'vois c'que c'est... vous étiez à chasser sans permission!

— Comme vous dites, père Lucas; je chassais sur un terrain qui no m'appartient pas.

— • V'ià c'que c'est... ces jeunes gens... ça ne doute de rien. Ah çà! vous chassiez donc sans habit et sans culotte?

— Ah! c'est que c'est beaucoup plus commode pour attraper l'oiseau que je chassais.

— Ah! c'est un oiseau!... Hue donc, Zéphire! Morgue, v'ià une drôle de chasse! il faudra que vous me l'appreniez, car je n'en avons jamais entendu parler.

— Mais, père Lucas, il me semble que Zéphire ne va plus! — • Ah ! dam ! il n'est pas habitué à porter deux charges.

■ — J'ai une faim dévorante : où demeurez-vous?

— A Ermenonville.

— Est-ce ce village que j'aperçois?

— Non, ce n'est que Morfonlaine; nous avons encore une lieue et demie à faire. C'qui me chiffonne, c'est que v'ià la nuit... et j'ons peur des voleurs et des loups,

— Ne craignez rien, je vous défendrai.

Comme nos voyageurs achevaient cette conversation, ils entendirent

le galop de chevaux qui venaient derrière eux. Il faisait déjà très sombre; on ne pouvait se reconnaître de loin. Le bruit approchait ; les personnes qui galopaient n'étaient plus éloignées de nos \oyageurs.

Tout à coup le jeune compagnon de Lucas semble saisi d'une crainte subite.

— Morbleu! s'écriat-il, c'est moi que l'on poursuit!... et vite, mon brave homme, il faut leur échapper!...

— Vous que l'on poursuit!... comment!

pour c't'oiseau que vous chassiez en chemise?...

— N'importe pourquoi ; je vous conterai cela... Allons, il faut absolument gagner du terrain ; ensuite la nuit nous protégera.

Sans attendre l'avis du paysan, le jeune homme pousse, presse, bourre de coups le pauvre cheval, et le force à prendre le galop. En vain Lucas se lamente, jure, crie qu'on va crever sa monture, son compagnon n'écoute rien que le bruit des chevaux qui le poursuivent et qui sont sur le point de l'atleindre. On traverse ainsi Morfontaiiio. Zéphire ne se possède plus : n'étant pas habitué à un pareil traitement, il se livre à un» noble fureur; il regimbe, gambade, rue, brise son mors et emporte ses cavaliers vers une mare où barbotaient tranquillement une douzaine de canards. Lucas crie :

— Arrête, arrête!

On crie derrière nos voyageurs :

On traverse ainsi Morfontaine.

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'rUMti

Le nouveau jockey de Gustave était un garçon de dis-huit ans... {P. 35

— Arrêtez! arrêtez!

Notre jeune homme rit et jure en même temps. Enfin Zéphire entre dans la mare ; il s'embourbe, tombe de côté; les cavaliers en font autant, on roule sur les canards, on en écrase quatre : on se mouille, on se crotte, on crie, on ne s'entend plus.

UV. 43. — PAUL DE KOCK. — GUSTAVE LE MAUVAIS SUJET. — ÉD. J. ROCFF ET C'" LIV. 45

— Mille escadrons 1 toujours de nouvelles fredaines ! encore un billet de six cents francs qu'il faut que je paye pour monsieur!...

— C'est une dette d'honneur, mon oncle.

— Morbleu ! monsieur, toutes les dettes sont des engagements sacrés ; mais ce n'est point une raison pour en faire, lorsque je sais prévenir tous vos besoins. Savez-vous, mon neveu, que vous êtes un bien mauvais sujet?

— Moi, mon cher oncle; mais je ne vois pas en quoi j'ai mérité...

— Ali! vous ne voyez pas... eh bien! je vais vous le faire voir, moi, monsieur! Asseyez-vous là, Gustave, devant moi! restez tranquille, si vous pouvez ; mais, morbleu ! ne m'interrompez pas !...

— Mon cher oncle, je sais trop ce que je vous dois...

— Silence ! IIoTtense Moranval, votre mère et ma sœur, était une bonne femme, aimable, rangée, économe...

— Elle avait toutes les qualités...

— Taisez-A'ous, monsieur; je sais ce qu'était ma sœur; je sais aussi, qu'aveuglée par son amour pour son cher fils, elle ne voyait pas qu'il était emporté, impatient, menteur, joueur...

— Ah! mon oncle!

— Morbleu! vous tairez-vous ! Voire père était homme d'esprit; ses talents, son mérite, son caractère agréable, le faisaient rechercher dans toutes les sociétés. Il se serait fait un nom dans la profession d'avocat qu'il exerçait avec honneur... mais la mort l'enleva brusquement à son épouse, à ses amis!... Vous étiez trop jeune encore pour apprécier celte perle, vous ne pouvez vous souvenir de ce cher Saint-Réal!...

— Du moins, mon onclo, je saurai toujours chérir et révérer sa mémoire !

— Si vous la révériez, monsieur, vous ne feriez pas tant de sottises!... Mais revenons: j'ai passé une partie do ma vie à l'armée; lorsque dans les rares voyages que je faisais à Paris j'allais voir ma sœur, vous preniez mon épée et la melliez ii la place de la broche ; mon plumet devenait la proie du chat, num chapeau changeait de forme, mes épaulcUes n'avaient plus de grains, et je trouvais à mes pistolets du fromage de gruyère pour pionc cl de la cendre dans le bassinet : tout cela n'était que bagalelles ; mais je m'apcrcavais que vous n'écouliez rien. Votre mero vous avait

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donné des maîtres que vous n'écoutiez point; vous dansiez avec votre maître delalin et d'histoire; vous liriez des pétards au nez de votre maître de violon ; vous mettiez des bouts de chandelle dans les poches de votre maître de dessin; vous faisiez le diable enfin!... Je disais à ma sœur de vous corriger, mais elle croyait que l'cige suffirait pour mûrir votre raison. Pauvre Ilortense!... elle vous trouvait charmant!...

— Ah! mon oncle, toutes les dames étaient de l'avis de ma mère!...

— Oui!... c'est donc cela que vous les aimez toutes généralement!...

— C'est par reconnaissance, mon oncle...

— Est-ce aussi par reconnaissance que vous les trompez? que vous séduisez les petites filles, débauchez les femmes bonne". .> ^l faites les maris cocus?... Mais poursuivons : votre mère... ma pauvre sœur est morte... cette perte vous a vivement affligé !... j'en conviens, vous aimiez votre mère ; c'est tout naturel : en la pleurant, vous n'avez fait que votre devoir. Ilortense, en mourant, me recommanda son fils: j'ai juré de veiller sur vous, et Dieu sait aussi îe mal que vous m'avez donné depuis ce moment! Je vous ai mis en pension : vous aviez alors douze ans. Pendant quelques années, vous avez été assez raisonnable. On m'écrivait que vous faisiez de rapides progrès ; j'étais enchanté! Enfin, je me rends- à Paris... vous veniez d'avoir seize ans. Je vais à votre collèg.e;,je me fais- une fêle de voir mon cher neveu!... je demande Gustave Saint-Réal... les visages s'allongent, les physionomies se rembrunissent... on hésite... on balbutie, je m'impatiente, je crie, je me fâche... on m'apprend enfin que mon drôle a disparu depuis huit jours, ainsi qu'une petite demoiselle de quinze ans, blanchisseuse de fin de messieurs les élèves, et qui demeurait en face de votre pension.

— Ah ! mon oncle, est-ce ma faute si l'amour...

— Mille cartouches ! monsieur, un enlèvement à seize ans!...

— Lise était si jolie... si espiègle...

— Et vous si libertin... Enfin, j'ai déniché M. Gustave et sa dulcinée au fond d'une petite chambre, au quatrième, rue du Fauconnier. J'ai ramené la jeune personne chez sa mère... je ne sais trop dans quel état... mais cela regarde les parents, qui n'ont pas su garder leur fille. Pour vous, depuis ce temps, vous ne m'avez pas laissé respirer un moment...

— Ah! mon oncle... pour quelques folies...

— Si je vous laisse à la ville, vous courez les bals, vous vous liez avec des mauvais sujets, vous les amenez chez moi, vous buvez mon meilleur vin, vous crevez mes chevaux!... vous cassez mon cabriolet, et, qui pis est, vous faites des dettes... Si je vous fais rester à ma maison de campagne, vous dévastez mon jardin, vous tuez mes laoins. vous

blessez mes chiens de chasse, vous vous bâtiez avec les paysans et faites des enfants à leurs femmes. Que diable 1 monsieur, il faut que cela Gnisse. Vous ne voulez pas être militaire, je le conçois, vous ne savez pas obéir^ et je n'insiste pas là-dessus, car je craindrais de vous voir, au bout de quelque temps, condamné à être fusillé pour avoir manqué à vos supérieurs. D'ailleurs, nous somme enpaix etil n'est pas nécessaire que vous passiez votre jeunesse en garnison. Mais enfin vous avez vingt ans;moi je commence à devenir vieux^ l'occupation que vous me donnez est trop fatigante, je suis bien aise de me reposer, mais je veux vous forcer à devenir sage, et pour cela, "monsieur, je vais vous marier.

— ■Memarier,mononcle.

— Oui, Gustave, oui, vous marier.

— Et c'est pour me rendre sage?

— Est-ce que vous ne pourrez pas vous contenter de votre femme?

— C'est selon, mon oncle; il faut d'abord qu'elle me plaise; il faut ensuite qu'elle m'aime...

— Me prenez-vous pour un imbécile, mon neveu? croyez-vous que je n'aie point songé à tout cela?... La demoiselle vous plaira, jiarce qu'elle est charmante; vous lui plairez parce qu'une lille bien élevée aime l'époux qu'on lui destine ;qued'ailleurs vousètosjoli garçon, ctqu'engénéralles femmes n'ont que trop de penchant pour les mauvais sujets. Enfin, ce mariage me feragrand plaisir, et j'espère que vouscompterez cela pour quelque chose.

— Ah! mon oncle, mon plus grand désir est de vous prouver mon attachement...

— En ce cas, Gustave, tu vas partir pour la terre de M. de Berly, qui est située à huit lieues d'ici, entre Louvres et Seuils : c'est là que lu verras sa nièce, la jeune Auréiie, celle que je te destine.

i, uouvelles fredamesl

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— Mais, mon oncle, je ne connais ni M. de Berly ni sa nièce.

— Tu feras connaissance : de Berly est un bonhomme tout rond, que j'ai connu jadis lorsqu'il était fournisseur de nos armées... D'ailleurs, tu es attendu ; parbleu! tu seras bien reçu.

— Mais vous, mon oncle?...

— Moi? tu vois bien que je ne puis pas remuer maintenant; ma maudite goutte me retient à Paris ; mais dès qu'elle me laissera en repos, je partirai, j'irai vous rejoindre. En attendant on se passera de moi : vous vous amuserez, vous chasserez : car de Berly est fou de la chasse!...

— Allons, mon oncle, puisque vous le voulez, je vais partir, je vais voir cette demoiselle Aurélie !...

— Tu n'en seras pas fâché, fripon... Tiens, puisque tu deviens raisonnable, je veux oublier tes folies passées : voilà cent louis pour ton voyage et pour t'amuser au château de Berly...

— Ah ! mon cher oncle, que de bonté !

— Mais, mon neveu, plus d'étourderies, de duels, d'enlèvements, de déguisements!... Rompez entièrement avec les marchandes de modes et les danseuses de l'Opéra... surtout ne voyez plus cette petite Lise... objet de vos premières amours... c'est elle qui vous engage à me désobéir.

— Non, mon cher oncle ! oh ! je vous jure...

— Enfin, monsieur, devenez sage, ou je vous avertis que je me fâche sérieusement et que j'emploierai la rigueur pour vous faire changer.

— C'est fini, mon oncle, je suis corrigé.

— Prends mon cheval gris. Il est dix heures; tu arriveras au château avant le dîner. J'ai dit à Benoît de préparer ton porte-manteau. Il te suivra pour être ton valet à la place de ce mauvais sujet de Dubois que je viens de chasser.

— Quoi, mon oncle, Benoît le fils de votre portier, mais ce garçonlà est bête comme une oie!..

— Tant mieux, cela fait que tu ne lui donneras pas d'intrigues à conduire. Allons, pars et fais ce que je te dis.

Gustave embrasse son oncle, monte le cheval gris, suivi de Benoît, part pour la terre de M. de Berly.

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