PALL DE KOCK
ÉD. 1. FOUF? ET C'=.
La petite quitte les genoux de sa mère :
— Attends... attends... dil-elle ; tu sais bien que je puis t'empècher de pleurer.
L'enfant va prendre un grand cadre placé sûr une chaise, et que Gustave n'a point encore remarqué ; la petite peut à peine porter ce tableau presque aussi grand qu'elle; cependant elle le place devant sa mère, et lui envoie des baisers. La jeune dame reprend sa fille, l'embrasse, et la fait mettre à genoux devant le portrait :
— Prie le ciel pour que ton père m'aime encore, et qu'il revienne un jour près de nous.
Gustave n'est plus maître de son émotion... cette voix lui est bien connue; il monte sur la fenêtre pour apercevoir aussi le portrait... il reconnaît cette image frappante... ses genoux fléchissent... ses larmes coulent... C'est lui, c'est bien lui qui est représenté sur celte toile... mais cette femme... cette enfant... Il entre dans le pavillon, il approche... il peut à peine en croire ses yeux : c'est Suzon qui est devant lui, qui se jette dans ses bras, qui lui présente sa fille... il tombe accablé sur le siège qu'elle occupait... son cœur n'a plus la force de résister à tous les sentiments qu'il éprouve.
On ouvre la porte d'un petit cabinet, et le colonel Moranval paraît :
— Mon cher Gustave, dit-il en s'avançant gaiement vers son neveu, tu as bien fait de revenir seul, car je te gardais ici une femme et un enfant,
Gustave ne peut encore répondre : il tient dans ses bras Suzon et sa fille, il les couvre de baisers.
— Allons, calme-toi, dit en souriant le colonel, tu dois être bien impatient de savoir comment il se fait que fa petite paysanne, que tu avais perdue à Paris, soit cette même dame qui possède des talents et a le ton de la société. Peu de mots vont te mettre au fait : ce petit Savoyard qui s'était établi devant la porte de mon hôtel... c'était Suzon !...
— Suzoq!.., s'écrie Gustave, et je ne l'ai point reconnue I...
— Ah '.mon ami! j'étais tellement déguisée!... tellement noircie, que tu no pouvais me i-econnaître ; et devant toi j'avais soin de ne parler que fort peu!...
— Et pourquoi ce déguisement?
— Pour être près de toi, pour le voir cha(iue jour, pour ne point te qiiitlor...
— Pauvre Suzon ! que de chagrins je l'ai causés !
— Ce fut en me sauvant de chez M"" Jlenry que je formai ce projet ; je vendis, je changeai tout ce que je possédais contre des habits do Savoyard. Hélas !... j'étais mère... je portais dans mon sein le fruit de
GUSTAVE LE MAUVAIS SUJET
nos amours, et lorsque tu passais près de moi, j'avais bien envie de me jeter dans tes bras, et de tout t'avouer, mais la crainte d'être encore séparée de toi m'empêchait de céder à l'impulsion de mon cœur.
— La pauvre petite me craignait, reprend le colonel ; cependant je ne suis pas si méchant que je le parais. Suzon nous avait suivis lorsque nous partions de Paris; elle monta derrière notre cabriolet, qui fut renversé à Sainf-(iormain. Tu dois te rappeler, Gustave, que pour céder à tes désirs, j'allai m'informer de l'état du petit Savoyard. Juge de ma surprise en reconnaissant alors dans cet enfant cette jeune fille qui m'avait tant intéressé ! Je calmai la douleur de Suzon, elle voulait mourir parce que tu partais sans elle ; je la consolai en lui faisant espérer qu'elle te reverrait, et en lui jurant de ne jamais l'abandonner. Cependant je me gardai bien de te faire part de cette aventure : et je partis pour Paris en emmenant avec moi le petit Savoyard.
Je l'avouerai, le dévouement de Suzon, la force de la sincérité de son amour, sa candeur, sa jeunesse, tout déjà m'altacliait à cette jeune fille.
Je la fis loger dans mon hôtel, et je fis soigner sou éducation. Elle apprenait avec une facillité prodigieuse, et mettait tout son plaisir à me parler quelquefois de toi. Elle mit au monde cette petite fille que j'aimai bientôt comme sa mère, car elle en avait déjà la douceur et la beauté.
Cependant Suzon apprit que sa mère était malade, elle quitta tout pour voler auprès d'elle, et j'approuvai cette conduite. La mère Lucas mourut en pardonnant à sa fille la faute que l'amour lui avait fait commettre. Suzon resta à Ermenonville; elle ne voulait plus quitter son père, qui n'avait qu'elle pour le consoler. Elle passa huit mois dans son village ; au bout de ce temps une fièvre maligne emporta le bonhomme Lucas. J'allai à Ermenonville, et je forçai Suzon à revenir avec moi ; j'eus quelque peine à l'y déterminer, car elle ne voulait plus quitter son village et le tombeau de ses parents ; mais je lui reparlai de toi, et l'amour l'emporta. Enfin, mon cher Gustave, j'appréciai chaquejour davantage les vertus et les aimables qualités de celle que j'avais recueillie : une maladie violente m'aurait fait perdre la vie, sans les soins, les attentions, les secours de Suzon, qui passa les nuits à me veiller. Tant de dévouement me toucha, et je commençai à désirer que tu ne rencontrasses point dans tes voj-ages une femme qui te captivât entièrement. Je fis part à Suzon de mes vues sur elle... Juge de sa joie!... Cependant elle me pria de ne point te parler d'elle; elle voulait te laisser maître de ton cœur, et ne point t'empêcher de former de nouveaux liens. Mais avec quelle inquiétude elle écoutait la lecture de tes lettres, dans lesquelles elle craignait sans cesse d'apprendre que tu n'eusses fait un choix!
Enfin, tu m'as annoncé ton retour, et je t'ai envoyé Germain, auquel j'avais fait sa leçon pour qu'il t'amenât ici. J'ai voulu piquer ta curiosité; je connais ton cœur, Gustave; mais j'ai cherché à l'émouvoir vivement, afin que tu apprécies davantage tout le honheur que je t'ai réservé. Sois heureux, mon ami : je te donne un enfant charmant et
une femme adorable, près de laquelle tu ne trouveras plus le temps long ; d'abord parce que tu es plus raisonnable, ensuite parce qu'elle possède des talents qui embellissent l'intérieur d'un ménage, et que, son esprit étant cultivé, tu pourras pai'ler avec elle d'autres choses que d'amour. . . C'est une conversation charmante, mes enfants ; mais pour avoir toujours quelque chose à se dire à ce sujet, il ne faut pas d'abord l'épuiser, et c'est ce que vous faisiez pendant le premier séjour de Suzon à l 'ho tel.
— Mon cher oncle ! dit Gustave en sautant au cou du colonel, désormais je serai constant. Près de Suzon, de vous et de ma fille, je vais trouver le bonheur que j'ai vainement cherché dans le tourbillon des intrigues et de la folie.
— Mon ami, il faut que jeunesse se passe : tu as jeté ton feu, tant mieux ; cela me rassure pour ton avenir.
— Ah ! Gustave, dit Suzon en prenant la main do son ami, je n'aurais jamais cru être aussi heureuse 1... Qui m'aurait dil, lorsque tu vins au village, que je serais la femme...
— Ma chère enfant, dit le colonel en unissant les deux amants, vous m'avez prouvé que les vertus, la douceur, l'esprit et la beauté, peuxent tenir lieu de naissance et de fortune.
La mère Lucas mourut en pardonuaut à sa Clle.
M. DUPONT
La dame est renversée sur l'herbe, tandis que le monsieur roule d'un autre côté avec le restant de la bête. (P. 591.)