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LA FAMILLE MOUTONNET. PORTRAITS BOURGEOIS

C'était ua dimanche, on dansait au bois de Romainviile, sur la place qui est devant la maison du garde. Probablement on dansait aussi ailleurs, parce qu'il faisait beau, que les promenades avaient été très fréquentées à la ville et à la campagne, et que les jours de repos il est d'usage de se

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fatig'uer beaucoup. Mais ne nous occupons que du bal champêtre de Romainville. Un violon, une clarinette et un gros tambour faisaient sauter les habitants de l'endroit, et même ceux de Belleville, de Ménilmontant, de Noisy-le-Sec et des environs, accourus au bal de Romainvilie, qui a la préférence sur les autres, grâce à Tharmonie de son orchestre, àTamabililé du garde, qui est aussi traiteur, et au voisinage du bois, qui ne gàtc jamais'rien. Les cotillons sautaient, les jambes se trémoussaient, les fichus s'élevaient, et les figures soufflaient. Les beaux danseurs suaient et se démenaient en donnant par-ci par-là des coups de pied à leurs voisins ; mais le plaisir de la danse empêchait de les sentir. Pour bien danser au village, il faut sauter beaucoup et longtemps ; et un zéphire de salon ferait une triste figure à un bal villageois, ou Tonne se contente pas de marcher, de se donner des grâces et de faire des mines.

Les jeunes paysannes avaient mis le joli déshabillé, le bonnet à dentelles ; quelques-unes avaient même le tablier de soie, ce qui est autant pour elles qu'un cachemire français pour une bourgeoise ou un cachemire des Indes pour une femme entretenue. Le plaisir brillait sur tous les visages. Celles qui dansaient en prenaient de toutes leurs forces, celles qui regardaient s'en promettaient pour la contredanse suivante, et jouissaient déjà en espérance. On est si heureux dans la jeunesse, clVcc une clarinette, un violon et un tambourin... quand on aime la danse cependant!

Quelques habitants de Paris se mêlaient aussi aux paysans. Les petites ouvrières, venues en promenade avec leurs bons amis, ne dédaignaient point le bal villageois. Quelques grosses mamans, assises toute la semaine dans leur comptoir, pinçaient et agaçaient leurs époux, pour tâcher de les décider à faire au moins une figure. Ces messieurs, après s'être bien fait prier, finissaient par se rendre et une fois en train on ne pouvaient plus les arrêter. Les commis marchands tournaient autour du bal en cherchant les plus jolies minois, et les vieux libertins de Paris se promenaient à pas de loup dans le bois, en y cherchant autre chose.

A une assez grande distance du bal, vers le milieu du bois, dans wx fond formant ramphilhéàtre, une société nombreuse est assise sur le gazon, ou plutôt sur le sable; des serviettes sont étalées sur le terrain cl couvertes de pâtés, de viandes froides et de fruits. Les bouteilles sont placées au frais, les verres s'emplissent et se vident rapidement ; les mets sont fêtés; l'appétit, le grand air font trouver tout excellent. On se forme dos assiettes avec du papier; on se jeltc à la volée dos morceaux de pâté, do saucisson; on mange, on boit, on chante, on rit, on se fait dos niches; c'est à qui fera le plus de plaisanlorics. 11 est convenu qu'à la campagne

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tout est permis; et la société bourgeoise qui est rassemblée an bois de Romainville paraît bien pénétrée de cet usage.

Un gros papa, d'une cinquantaine d'années, tâche de découper un dindon, et n'en peut venir à bout. Une petite femme, bien rouge, bien grosso, bien ronde, s'empresse de saisir une cuisse de volaille; elle tire d'un côté, le gros papa tire de l'autre, la cuisse se détacbe enfm, et la dame est renversée sur l'herbe, tandis que le monsieur roule d'un autre côté avec le restant de la bête. Les éclats de rire redoublent, et M. Moutonnet, c'est le nom du gros papa, se remet à sa place, en déclarant qu'il ne se chargera plus do rien découper.

— Je savais bien que vous ne pourriez pas vous eu tirer, dit aussitôt une grande femme sèche, dont le ton est d'accord avec la mine pincée et revêche, et qui, assise en face du vieux monsieur, n'avait -pas vu, sans en être piquée, la petite dame venir à l'aide de M. Moutonnet. Depuis vingt ans que nous sommes mariés, avez-vous jamais rien découpé chez nous?...

— Non, ma femme, c'est vrai, répond le gros papa d'un ton soumis et cherchant par un sourire à calmer sa chère moitié.

— Vous ne savez pas servir des épinards, et vous voulez découper une grosse pièce !...

— Ma femme, à la campagne....

— Monsieur, à la campagne comme à la ville, il ne faut se mêler de choses auxquelles on n'entend rien.

— Vous savez bien, madame Moutonnet, que je ne me mêle ordinairement de rien; mais aujourd'hui

— Aujourd'hui vous auriez dû faire comme tous les jours.

— Ahl ma chère amie, vous oubliez que c'est la Saint-Eustacho!...

— Oui, oui, c'est îa Saint-Eustache, répète toute la société; et les verres s'emplissent et se choquent de nouveau. A la santé d'Eustache ! vive Eustache!...

— A la vôtre, messieurs et mesdames, répond gracieusement M. Moutonnet; à la tienne, ma toute bonne!

C'est à sa femme que M. Moutonnet s'adresse en ce moment; celle-ci tâche de prendre un air aimable et daigne approcher son verre de celui de M. Eustache Moutonnet, dont vous voyez qu'on célèbre la fête au bois de Romainville.

M. Eustache Moutonnet est un riche passementier de la rue Saint- Martin. C'est un homme très estimé dans le commerce, car il n'a jamais laissé protester un de ses elTcts, ni manqué à ses engagements. Depuis trente ans qu'il est établi, il s'occupe régulièrement de ses affaires depuis

huit heures du matin jusqu'à huit heures du soir. C'est lui qui tient son grand-n\Te et son journal ; M"° Moutonnet se charge de la correspondance, et traite elle-même les négociations. Le détail de la boutique et de la caisse est confié à un vieux commis et à M"' Eugénie Moutonnet, avec qui nous ferons tout à l'hpure connaissance.

M. Moutonnet n'a pas, comme vous avez déjà pu le voir , l'habitude de commander chez lui ; c'est sa femme qui agit, ordonne, dispose et règle tout. Quand elle est de bonne humeur (ce qui est rare), elle permet à son mari d'aller prendre sa demi-tasse, à condition que ce sera au café qui fait le coin de la rue Mauconseil, parce qu'on y donne de très gros morceaux de sucre, et que M. Moutonnet en rapporte toujours trois à sa femme.

Le dimanche on dîne Celles qui dansaient en prenaient de toutes leurs forces. qq pgjj plus tôt, afin

d'avoir le temps de se promener le soir aux Tuileries ou au jardin Turc. Les parties de campagne sont fort rares, et n'ont lieu que dans les cas extraordinaires, comme la fête de M. ou de M™ Moutonnet. Cette vie régulière n'empêche pas le gros passementier de se trouver le plus heureux des hommes; tant il est vrai que ce qui causerait l'ennui de l'un fait le bonheur de l'autre. M. Moutonnet était né avec des goûts simples, paisibles; il avait besoin d'être mené, conduit comme un enfant.... Que cela ne vous fasse point hausser les épaules, vous, messieurs, si fiers de vos droits, si pleins de votre mérite! qui croyez être toujours maîtres de vos actions ; vous cédez journellement à vos passions; elles vous maîtrisent, vous eniraiiient et vous conduisent quelquefois fort mal. M. Moutonnet no craint pas cela ; il n'a point do passions ; il no connaît que son conunorce et l'oliêissance aux ordres do son épouse ; il trouve

M. DUPONT

M. Moutonnet, c'est demain la Saint-Eustache, dit M">" Moutouuet, en se donnant un air presque aimable. (P. K9T.^

que l'on peut vivre très heureux sans savoir découper une volaille et en se laissant mener par sa femme.

M"' Moutonnet a passé la quarantaine, mais il est convenu quel! n'aura jamais que trente-six ans. Elle n'a pas été jolie, mais elle est grande, et son mari est persuadé qu'il a une superbe femme. Elle n'est point coquette, mais elle pense l'emporter sur toutes les autres en esprit et en beauté. Elle n'a jamais été amoureuse de son mari, mais s'il lui

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faisait une infidélité, elle lui arrachait les yeux. M"" Moutonnet est, comme vous le voyez, excessivement jalouse de ses droits.

Une fille est l'unique fruit de l'hymen de M. Eustache Moutonnet avec M"° Barbe Désormaux. Cette jeune personne a maintenant dix-huit ans, mais ne tient ni de son père ni de sa mère. De qui tient-elle donc ? Je serais bien embarrassé pour vous le dire... Et ne voyons-nous pas tous les jours des choses qui passent notre faible conception ? Pourquoi le fils d'un imbécile a-t-il de l'esprit? Pourquoi des époux si jolis font-ils des enfants si laids ? Pourquoi, ayant tous des yeux, une bouche, un front, et le nez au milieu du visage, ne trouve-t-on pas deux figures exactement ressemblantes ? Pourquoi ce qui est beauté à Paris est-il laideur à Pékin ? Pourquoi crie-t-on en venant au monde, puisqu'on crie aussi en en sortant ? Pourquoi la vertu est-elle plus rare que le vice? Pourquoi le mal est-il plus commun que le bien? Pourquoi pleure-t-on de joie et de colère? Pourquoi voit-on la sottise en carrosse et le mérite à pied? Pourquoi ?... Pourquoi?... Cela nous mènerait trop loin ; et nous n'en serions pas plus avancés. Revenons à M"° Eugénie Moutonnet.

Elle a dix-huit ans, comme je vous l'ai déjà dit; à dit-huit ans les demoiselles de Paris sont ordinairement très avancées en tout. Mais Eugénie a été élevée sévèrement, et, quoique douée d'une certaine force d'âme, elle est timide, docile, soumise, et ne se permet jamais une observation devant ses parents. Elle a de l'esprit, de la grâce, de la sensibilité; mais elle ignore tous les dons qu'elle a reçus de la nature ; ses sentiments sont encore concentrés au fond de son coeur. Elle n'est point coquette, ou du moins elle ose à peine céder à ce penchant, si naturel chez les femmes, qui les porte à chercher à plaire et à paraître jolies. 5Iais Eugénie n"a pas besoin d'employer ces petits manèges, si nécessaires à beaucoup d auti'es, ni d'avoir à chaque instant recours à son miroir. Elle est bien faite et elle est jolie; ses yeux sont doux et expressifs, sa voix tendre et agréable, son front est ombragé par des cheveux bien noirs, sa bouche garnie de dents bien blanches ; enfin elle a ce je ne sais quoi qui plaît, qui charme au premier coup d'oeil, et que ne possèdent pas toujours des beautés plus parfaites, des traits plus réguliers.

Nous connaissons maintenant toute la famille Moutonnet ; pendant que nous sommes en train, faisons aussi connaissance avec le reste de la sociéli'^ réunie au bais de lîomainvillo pour félor la Saiiil- Eustache.

La pelilo danin (jni est venue avec tant d'empressement au secours de M. Moutonnet. est la f(Mnme d Un grand monsieur que l'on appelle Bernard, et qui est tablelicr dans la rue Saint-Denis. .M. Bernard fait

l'aimable, le folâtre; il rit, badine, fait des plaisanteries, des calembours même; c'est le bel esprit de la société.

Sa femme a été bien, elle veut l'être toujours. Elle se serre la taille de manière à s'étoufTer, et met une heure à se chausser, parce qu'elle veut absolument avoir un petit pied. Sa figure est un peu trop rouge, mais ses yeux sont très vifs, et elle tâche de les rendre continuellement malins.

M°" Bernard a une grande fille de quinze ans qu'elle habille encore comme si elle n'en avait que huit, afin de lui conserver l'air d'un enfant. On lui donne même encore des poupées, et la jeune fille n'appelle sa mère que ma petite maman.

Auprès de M"" Bernard est assis un jeune homme de dix-huit ans, qui a l'air aussi timide qu'Eugénie, et qui rougit toutes les fois qu'on lui adresse la parole, quoiqu'il soit depuis six mois dans le commerce; c'est le fils d'un associé de M. Bernard, et M"" la tabletière s'est chargée de le former et de le pousser dans le monde.

Un personnage de quarante ans. aj^ant de ces figures bêtes que l'on juge au premier coup d'œil, est assis près d'Eugénie. M. Dupont (c'est son nom) est un riche épicier de la rue aux Ours. Il porte de la poudre et une queue, parce qu'il trouve que cela lui va bien, et que son peri'uquier lui a dit que cela devenait très distingué. Son habit bleu de ciel et son gilet jonquille lui donnent quelque chose de niais qui s'accorde parfaitement avec l'expression de ses yeux à fleur de tète; il caresse avec complaisance deux chaînes de montre qui se balancent sur sa culotte de nankin, et s'écoute parler toutes les fois qu'il dit un mot: il se croit séduisant et plein d'esprit; il a la suffisance de la sottise appuyée par la richesse ; enfin il est garçon, ce qui lui donne beaucoup de considération dans toutes les maisons où il y a des filles à marier.

M. et HP* Gérard, parfumeurs de la rue Saint-Martin, sont venus se joindre à la réunion. Le parfumeur fait le beau-fils et a dans son quartier la réputation d'un terrible séducteur, quoiqu'il soit laid, mal bâti etlouche ; mais il croit coiriger tout cela en se couvrant d'odeurs et de parfums : aussi le sent-on un quart d'heure avant de le voir.

Sa femme est jeune et gentille ; elle s'est mariée à quinze ans et a un garçon de neuf ans dont elle paraît la sœur. Le petit Gérard crie, saute" casse les verres et les bouteilles, et fait presque autant de bruit à lui seul que toute la société. « C'est un petit lion, dit M. Géi-ard, je me reconnais : à son âge, on ne s'entendait pas quelque part quand j'y étais! Aussi on me trouvait charmant. Mon fils sera tout mon portrait. »

La sœur de M. Gérard, vieille demoiselle de quarante-cinq ans, qui

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jure à chaque instant qu'elle n'a jamais voulu se marier, et soupire toutes les fois que M. Dupont la regarde, est placée auprès de M. Moutonnet.

Le vieux commis du passementier, M. Bidois, qui attend pour parler que M"° Moutonnet le lui ait permis, et se verse à boire toutes les fois qu'on ne le regarde pas, est placé à côté de M"° Cécile Gérard, qui, quoiqu'elle jure à tous moments qu'elle ne veut pas se marier parce qu'elle déteste les hommes, est de fort mauvaise humeur de voir le vieux Bidois assis près d'elle, et fait observer que M"' Bernard accapare tous les jeunes gens.

Enfin, un jeune homme de vingt ans à peu près, grand, bien fait, d'une jolie figure, et dont la physionomie spirituelle annonce qu'il n'est pas né pour mesurer éternellement du calicot, est assis à la droite d Eugénie.

Ce jeune homme, que l'on appelle Adolphe, est commis dans un magasin de nouveautés où se fournit habituellement M"° Moutonnet, et comme illui fait toujours bonne mesm'e, cela lui a valu l'honneur d'être invité à la Saint-Eustache. Nous connaissons maintenant toute la société réunie pour célébrer la fête de M. Moutonnet.

DÉTAILS DOMESTIOLES, INTÉHIEUR DE MÉNAGE

La Saint-Eustache était une époque bien impatiemment attendue dans la maison du passementier. Ce jour-là tout était en mouvement chez M. Moutonnet, sa femme même permettait que l'on prît un air jpyeux. Eugénie apprenait une chanson nouvelle, qu'elle chantait à son cher père en lui offrant ou une bourse qu'elle avait brodée, ou un rond de serviette, ou une tabatière, et le bon Moutonnet ne recevait jamais le petit cadeau de sa fille sans que de douces larmes ne vinssent humecter ses paupières.

M"" Moutounet faisait aussi un présent à son épou.K ; mais comme l'ordre et l'économie dirigeaient toutes ses actions, son offrande consistait ordinairement en paires de bas, mouchoirs ou gilets. Quel que fût le cadeau, M. Moutonnet était ravi, enchanté ; sa femme ne lui aurait offert qu'une prise de tabac, qu'il aurait témoigné le même ravissement. Le bonhomme avait ses raisons pour paraître toujours content.

M. DL'POÎST

M. Bidois ne donnait rien. Il réservait ses petites économies pour la Sainte-Barbe, patronne de M""" Moutonnet. Le vieux commis était courtisan, car tout en complimentant Eustache, il avait encore l'adresse de parler des qualités et des grâces de M°" Moutonnet.

Pour le récompenser on l'emmenait à la campas^ne, et c'était lui qui était chargé de porter deux énormes paniers remplis de provisions, parce que M"" Moutonnet ne voulant pas laisser sa maison déserte depuis qu'on avait volé dans le quartier, ne permettait plus à sa bonne de les accompagner. Cela désolait le pauM"e Bidois, qui gémissait et suait à grosses gouttes tout le long du chemin, ployant sous le poids des énormes pamers, n'osant se permettre aucune plainte et tâchant même de paraître alcrle et fringant toutes les fois que M"" Moulon-= net regardait de son côté.

La veille du grand jour, M"" Moutonnet qui se chargeait d'inviter les personnes qui lui convenaient, et daignait ensuite faire part à son mari de ce qu'elle avait fait, arrête son époux à la fin du diner, au moment où, ployait avec soin sa serviette, le cher homme va. retourner à son grand-livre.

— Monsieur Moutonnet, c'est demain la Saint-Eustache dit M'°° Moutonnet en se donnant un air presque aimable.

— Bah! en vérité, répond le passementier en tâchant de paraître étonné, quoique depuis huit jours il regardât tous les matins à son baromètre pour s'assurer s'il ferait beau le jour de sa fête. Est-ce que nous tenons le 20?

— Oui monsieur, puisque c'est aujourd'hui le 19 septembre.

— C'est juste, ma femme.

— Je n'oublie jamais ces époques-là, moi, monsieur...

Eus^nie Moutonnet.

— Vous êtes bien bonne, madame Moutonnet, vous savez que je n'oublie point non plus la Sainte-Barbe... Mon cœur...

■ — 11 n'est pas question de la Sainte-Barbe, monsieur, mais de la Saint-Euslache que nous célébrons demain.

— C'est juste, ma femme.

— J'ai arrangé une partie de campagne... au bois de Romainville; cela vous convient- il, monsieur?

— Comment donc, ma chère amie, si cela me convient? cela me ravit! Au bois de Romainville! je l'ai toujours aimé, vous le savez...

Ce bois charmant Pour les amants...

— n n'est pas question d'amants, monsieur Moutonnet, vous êtes toujours d'une folie...

— Ma femme, c'est la Saint-Eustache qui fait son effet.

— Taisez-vous donc, monsieur.

Et un reg-ard sévère fait comprendre à M. Moutonnet que sa fille est assise près de là, et qu'elle peut l'entendre; le cher homme se tait et sa femme continue.

— J'ai invité beaucoup de monde pour demain ; j'ai tâché de bien choisir dans nos connaissances; je crois que vous serez satisfait de mon choix...

— Ma femme, vous savez que je le suis toujours.

— Laissez-moi donc pîirler, monsieur Moutonnet ; si vous mintorrompez à chaque instant, nous n'en finirons pas...

— C'est juste, ma femme...

— Voici comment sera composée notre société... Nous trois d'abord et M. Bidois;... je n'emmène point Jcanncton, je ne veux pas laisser la maison seule, je ne serais pas tranquille, ^1. Bidois portera les paniers. Ajpus savez d'ailleurs que cela l'amuse.

— Oui, madame, dit le vieux commis en s'elTorçant de sourire pour dissimuler la grimace qu'il a faite au mot de paniers.

— Je vous préviens, monsieur BidoiSj qu'ils seront pout-èlre un pou lourds demain, car nous serons beaucoup de monde, et, excepté le pain et le vin que nous prendrons chez le garde, je fais tout porter... mais vous êtes fort, vous êtes alerte.

— Et puis, je pourrai le relayer quelquefois, dit M. Moutonnet.

— Non pas, non pas, monsieur; je n'entends pas cela : je ne vcmix point que pour volro fêle vous vous fatiguiez dès lo matin, vous ne seriez plus bon à rien le soir

M. DUPONT

— C'est juste, ma femme.

— ■ Revenons à notre monde : nous aurons M. et M"" Bernard, leur fille Mimi, et leur petit commis Estève. M. Bernard est fort aimable, il est plein d'esprit, de gaieté ; quand il est quelque part, il met tout en train, et c'est ce qu'il nous faut ; car s'il n'y avait que vous, monsieur Moutonnet, pour amuser une société.

— Mais, ma femme, il me semble...

— Chut ! je poursuis : M"° Bernard est loin d'avoir l'esprit de son mari, quoiqu'elle ait beaucoup de prétenlions et veuille sans cesse placer son mot... Enfin, chacun a ses défauts en ce monde, et s'il fallait ne voir que des gens parfaits, on resterait seul chez soi. J'avoue que cela me fait de la peine de voir combien M"" Bernard se serre pour paraître mince... aussi elle peut à peine respirer... en vérité j'étouffe pour elle... Quelle folie... à trente-huit ans... au moins!... D'ailleurs elle n'a jamais été bien faite ; et sa fille qui à quinze ans, et que l'on fait encore jouer à la poupée ; cette grande Mimi devrait être au comptoir depuis trois ans. Mais enfin sa mère le veut ainsi !...

— Il est vrai que cela est bien ridicule, murmure le vieux Bidois tout en taillant sa plume et sans lever les yeux de dessus son cahier. M"" Moutonnet lui jette un regard approbateur et poursuit son discours : — Bidois a bien raison, cela n'a pas le sens commun, et la manière dont M""" Bernard élève sa fille... mais silence: tout ce dont je vous prie, monsieur Moutonnet, c'est de ne point vous écarter de la so- 1 iété avec M"" Bernard sous prétexte de chercher des fraises... cela me déplait, vous entendez...

— Ma femme, je ne savais pas que...

— Vous le savez maintenant, monsieur...

— D'ailleurs il n'y a point de fraises au bois de Romainville.

— Quand même il y en aurait, monsieur, je vous défends d'en aller chercher avec elle ; d'ailleurs elle aura son commis, ce petit Estève que j'ai été obligée d'inviter, puisqu'ils le mènent partout avec eux. Vraiment, si on était méchant, cela ferait penser des choses... Vous riez, Bidois?...

En elTet Bidois affectait de rire avec malice pendant que M"" Moutonnet parlait du petit commis de la tabletière, et cela lui valut un second coup d'œil d'approbation.

— Voilà donc déjà quatre personnes d'une seule maison. J'ai invité aussi nos bons voisins de la rue Saint-Martin, M. et M"" Gérard, leur fils et leur soeur M"° Cécile Gérard ; au moins ces gens-là ont le bon ton, les bonnes manières. M. Gérard est d'une galanterie... d'une attention auprès des dames...

— C'est dommage qu'il sente toujours si fort, dit à demi-voix M. Moutoiinet.

— Comment ! monsieur, il sent fort ? mais dites donc qu'il embaume ; qu'il parfume tous les endroits où il s'arrête... C'est un sultan ambulant. Il faut avoir l'odorat bien commun pour ne pas être enivré de ces odeurs-là.

— Cela porte à la Lête, madame Moutonnet...

— Hé! mou Dieu ! monsieur, où voulez-vous donc que cela porte?... N'allez-vous pas faire le nerveux... Vous me faites pitié.

— Ma femme, je ne dis pas...

— Eh bien I alors, taisez-vous, monsieur, et tenez-vous-en à votre eau de lavande... vous n'êtes pas digne de respirer la pommade superfine de M. Gérard.

Ici Bidois prit ime prise de tabac qu'il savoura pendant cinq minutes en

ayant lair de se croire

dans la boutique du parfumeur.

— Aous aurons donc la famille Gérard, continue M""" Moutonnet, après avoir regardé Bidois qui respii-ait en idée la pommade superfine. M"' Gérard est un peu folle, un peu étourdie, mais du moins elle est jeune, on peut lui passer cela. M"° Cécile, leur sœur, est une fille fort sensée, fort raisonnable: je suis vraiment fâchée qu'elle ne ti'ouve point à se marier ; car, malgré sa prétendue aversion pour les hommes, je sais bien que la pauvre demoiselle meurt de dépit de ne pas trouver un jiarli... Mais il faut convenir qu'avec son humeur un peu revèche et sa ligure !... C'est son nez surtout qui est effrayant 1... Quel nez, grand Dieu 1... passe dans un homme, mais une femme... C'est vraiment un nez trop prononcé.

— Trois pouces de long, murmure Bidois.

Bidois pril une prise de tabac.

M. DUPONT

Mon Dieu! Mam'selle, comme vous avez lair content.... quoi qu'il y a donc de nouveau à la maison? (P. 606.)

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