‹ La pucelle de BellevilleChapitre 50 sur 104 · LIV. 'iC. — TALi, UF. KOCK. — ÉD. J. ROL'FF ET G'». LIV · texte numérisé non relu

LIV. 'iC. — TALi, UF. KOCK. — ÉD. J. ROL'FF ET G'». LIV

M. DUPONT

— Ohl trois pouces, c'est trop fort, dit M"" Moutonnet; mais je gage qu'il en a plus de deux. Ah ça! vous pensez bien ! monsieur Moutonnet, que je n'ai pas oublié d'inviter notre ami Dupont : un homme comme lui est toujom's le bienvenu. Il fait do fort bonnes affaires, son commerce va parfaitement... Dupont est un homme rempli d'ordre, d'économie... Ah! celui-là trouvera des femmes tant qu'il voudra... Quel sort heureux pour celle qu'il mettra à la tète de sa maison !... Uu comptoir aussi achalandé! Sûr de vendre depuis cinq heures du matin jusqu'à minuit, tous les jours de la semaine, même le dimanche. Ahl quel avenir brillant... quelle vie agréable...

M°° Moutonnet semblait appuyer sur ces détails, et tout en parlant de l'ami Dupont, elle regardait sa -fille qui travaillait au comptoir; mais Eugénie ne paraissait faire aucune attention aux éloges donnés à l'épicier, elle continuait de travailler sans lever les yeux ; le nom do M. Dupont ne l'avait nullement émue.

— Il viendra, ce cher Dupont, reprend M°° Moutonnet ; il a accepté avec beaucoup d'empressement; il paraît enchanté toutes les fois que je l'engage à quelque fête... Je crois qu'il se plaît beaucoup avec nous et dans notre maison... n'est-il pas vrai, monsieur Moutonnet? Ne l'avezvous pas l'emarqué comme moi?...

— Oui, ma femme, oui je l'ai remarqué, comme vous... Il nous vend d'ailleurs d'excellent café, où, j'en suis bien certain, il n'entre pas de chicorée...

— C'est un des plus gros épiciers de Paris, dit Bidois en grattant un pâté qu'il vient de faire.

— Oui certes, dit M""" Moutonnet, et vous pourriez même dire des plus riches. C'est avec cela un charmant cavalier, bien fait, bonne tournure... Je gage qu'il ne manquera pas d'apporter demain une bouteille de liqueur pour le dessert...

— Vous croyez, ma chère amie ?

— • Vous savez bien que c'est son habitude toutes les fois qu'il vient avec nous.

— Pourvu qu'on ne la mette pas dans le panier, dit en lui-même le vieux commis ; ils sont capables de me faire tout porter.

— Voilà toute notre société... .\h! non pas, j'oubliais M. Adolphe Dalmont, ce jeune commis de notre voisin le marchand de nouveautés.

Ici Eugénie leva subitement les yeux et les reporta en rougissant sur son ouvrage ; mais sa main tremblait, sa respiration était gênée, et c'était le nom d'Adolphe qui avait produit cet effet. Heureusement alors

M"® Moutonnet ne regardait point sa fille ; elle ne put s'apercevoir de son trouble.

— Je ne pensais point d'abord à inviter ce jeune homme, dit M"* Moutonnet; mais j'ai fait rétlexion que nous étions treize, et vous sentez bien que je n'ai pas voulu de ce nombre fatal ; ce n'est pas pour moi^ je ne suis point superstitieuse ; mais ces dames le sont toutes, et je gage que M " Cécile n'aurait pas consenti à être de la partie si nous avions été treize. Cela m'a décidée à inviter M. Adolphe. Je ne connais point sa famille ; mais M. Diival, chez qui il est, dit son père fort bien né, et fait beaucoup d'éloges de M. Adolphe ; ce jeune homme a pour moi infiniment de complaisances et d'égards : lorsque je vais à son magasin, il me mesure en ami, et me» prévient quand il y a des occasions à bon marché. Voilà, monsieur Moutonnet, toute notre société... Etesvous content de mon choix ?

- — E.xtrêmement content, ma chère mignonne ; nous nous amuserons comme des rois.

— Jeanneton fait rôtir un dindon supei'be et un morceau de veau ; nous aurons avec cela un beau pâté, une langue, un saucisson, des fruits, du fromage...

— C'est très bien, ma chère femme... et aurons-nous aussi... vous savez?...

— Quoi donc, monsieur ?

— La fine bouteille de muscat.

— Nous verrons cela demain, monsieur...

— Allons, ma toute bonne, je vois que vous voulez me faire une surprise...

— C'est bon... c'est bon, monsieur Moutonnet.

— Ils ont résolu de m'éreinter, dit en lui-même le vieux commis.

— Le temps est superbe, il fera très beau demain.

— Magnifique, ma femme I

— Et chaud, dit tout bas Bidois.

— Le rendez-vous est ici. A dix heures, tout le monde doit être arrivé, et nous partirons. Surtout, que chacun soit prêt ; qu'on n'aille point se faire attendre : vous entendez, monsieur Moutonnet.

Et vous Eugénie ?

— Oh I je serai prête, maman.

— Quant à M. Bidois, je sais qu'il est toujours exact ol prêt avant les autres.

M. Bidois s'incline fort respectueusement. Le papa Moutonnet, après avoir écouté attentivement tous les détails que son éjiouse a bien voulu

M. DUPONT

lui donner sur la fête du lendemain, se dispose k retourner s'asseoir devant son bureau, lorsque sa femme le relient encore.

— Monsieur Moutonnet?...

— Ma femme 1...

— C"est demain voire fête... Allez prendre votre demi-tasse au café Mauconseil: vous avez assez travaillé aujourd'hui.

La figure de M. Moutonnet devient radieuse ; il presse avec atlendrisscment la main de sa femme.

— Ma chère amie, tu es vraiment d'une bonté, dune complaisance. . . Jeanneton ? mon chapeau, ma canne... Ah! je ne sais pas si j'ai encore de l'argent...

■ — Comment, M. Moutonnet, je vous ai donné un petit écu il n'y a pas quinze jours.

— C'est juste, ma belle ; mais tu sais bien que nous avons joué au loto dimanche chez M. Gérard.

— Vous n'avez pas, je pense, perdu un écu au loto ?... Vous avez des intrigues, monsieur Sloutonnet.

Vous en avez : il n'est pas possible que ce petit écu soit dépensé en si peu de temps.

— Attends... attends donc que je me fouille... J'ai encore dixsept sous...

— C'est beaucoup plus qu'il ne vous en faut... Allez, monsieur, et soyez sage...

— Ma belle, je te rapporterai trois morceaux de sucre.

■ — C'est bon, c'est bon... ne regardez pas tant les petites tilles sur voire chemin, cela vaudra beaucouji mieux.

M. Moutonnet embrasse sa femme, enfonce son chapeau sur sa lëie, baise sa fille sur le front, et sort de sa boutique, se donnant un petit air décidé, dès qu'il n'est plus sous les yeux de sa femme.

Le vieux Bidois est tout entier à ses calculs; M""" Moutonnet va se replacer au comptoir. Eugénie tient toujours son ouvrage : elle voudrait bien le quitter... elle sent le besoin de marcher, de parler, d'agir enfin; mais elle n'ose bouger; sa m'ere est là, et la jeune fille tremble devant elle, parce qu'elle connaît sa sévérité.

Mais M"" Moutonnet lui ordonne elle-même de laisser un moment son ouvrage, et d'aller voir si rien ne manque à sa toilette du lendemain. Eugénie ne se fait pas répéter cet ordre : en une minute elle a serré son ouvrage : elle est sur le petit escalier du fond, qui conduit à sa chambre, laquelle est au premier en face de celle de ses parents.

Eugénie rencontre Jeanneton qui sort de la cuisine, au moment où la

jeune fille va entrer dans sa chambre. Celle-ci a l'iiabitude de causer quelquefois avec la domestique : Jeanncton est une bonne grosse fille qui a pour Eugénie le plus sincère attachement ; d'ailleurs, à qui Eugénie pourrait-elle confier ses peines, ses plaisirs, ses petits secrets (et une jeune lille en a toujours), si ce n'est a cette bonne Jeanneton ? Ce n'est qu'en tremblant et les yeux baissés qu'Eugénie parle à sa mère ; son père ne veut pas qu'elle lui dise rien en particulier, de crainte d'être grondé par sa femme, et ce n'est point au vieux Bidois qu'Eugénie ira conter ce qu'elle éprouve. Jeanneton seule peut donc recevoir les confidences de la pauvre enfant : Jeanneton est femme; elle est jeune et sensible : c'est plus qu'il n'en faut pour inspirer de la confiance à un jeune cœur.

— Mon Dieu! mam'zelle, comme vous avez l'air content... Quoiqu'il y a donc de nouveau à la maison?...

— Ahl Jeanneton : ne sais-tu pas que c'est demain la fête de mou père?...

— Oui, j'crois ben que je le sais !... Ce dindon et ce veau qu'il faut faire rôtir... Encore si on m'emmenait à la campagne comme autrefois... Mais non, faut que je garde la maison! La seule chose qui me console, c'est que c'est Bidois qui porte les paquets... et que ça fait endèver ce vieux sournois-là. . .

— Ah ! Jeanneton, que tu es méchante... Dis-moi, mi jolie colleretlo est-elle plissée?

— Oui, mam'zelle, oui.

— Je mettrai ma robe lilas, mon chapeau de paille avec ce ruban neuf; il me va bien, n'est-ce pas?

— Hé! mais comme vot' toilette vous occupe aujourd'hui, vous qui ordinairement vous en inquiétez si peu...

— Mais Jeanneton, nous serons beaucoup de monde, et il faut songer à...

— Oh! soyez tranquille, n'importe quelle toilette auront les autres, j" vous réponds, moi, que vous serez toujours la plus jolie.

— Tu crois, Jeanneton?

La figure d'Eugénie exprimait bien alors tout le plaisir que lui faisait l'assurance de Jeanneton : ses yeu.x semblaient interroger ceux de sa bonne, et y lire avec joie que la grosse fille ne savait point faire de compliment et quelle parlait avec franchise.

— A coup sur, reprend Jeanneton, ce n'est pas mam'zelle Mimi Bernard qui peut vous être comparée... C'Ie grande nigaude! qui fait des boules de savon quand elle vient ici... et sa mère qui a les bras plus

[. DUPONT

gros que mes cuisses, sauf vot' respect, et M"* Gérard qui m'empeste avec sa vanille à la moelle de bœuf, et sa vieille sœur qui croit qu'on no voit pas qu'elle a une perruque...

— Ah! Jeanneton, il ne faut pas se moquer... Mais c'est vrai qu'elles sont si drôles I...

— Quant aux hommes, ils sont encore plus farces... Ah! mon Dieu! c'est à qui sera le plus laid... excepté le petit Estève qui n'est pas mal... mais il a l'air si dadais... Enfin, c'est égal, c'est encore le mieux.

— Oh! non, Jeanneton... il y en aura un autre qui est bien mieux que ceux-là...

— Un autre monsieur?

— Oui, un autre jeune homme... je ne sais pas si tu l'as vu... il n'est encore venu que quelquefois le matin à la boutique parler un instant à maman. C'est le premier commis du magasin de nouveautés.

— M. Adolphe! oh! je le connais.

— Ah! n'est-il pas vrai qu'il est... très bien?

— Oui, c'est un joli jeune homme... Pardi, toutes les fois que je passe devant le magasin et qu'il m'aperçoit, il accourt me demander de vos nouvelles...

— Comment! Jeanneton, et tu ne me l'as jamais dit?...

— Ecoutez donc, mam'zclle ; ça m'est sorti de la tète ; et puis d'ailleurs tous les voisins, les jeunes gens surtout en font autant... s'il fallait que je redise tout cela...

— Ah! M. Adolphe... c'est difTérenl... comme il a l'air doux, honnête, sensible!... n'est-ce pas, Jeanneton?...

— ■ Mais dame! oui; il a l'air gentil... pour ce qui est de sensible... je ne peux pas trop vous dire... Ah ça! il vous a doncparlé!

— Oh! non, Jeanneton... jamais... tu sais bien que je ne parle jamais devant maman; il m'a saluée, voilà tout!... puis il m'a regardée quelquefois... d'un air bien honnête...

— Tiens j' crois ben qu'y n'vous faisait pas la grimace... et il va demain à la fête de M. Moutonnet?

— Oui, Jeanneton, c'est maman qui l'a invité.

— Oh! pardine, j'sais ben que ce n'est pas vot' père... Est-ce qu'il se permettrait d'inviter quelqu'un de son chef!

— Oh ! comme nous allons nous amuser demain au bois de Romainville!... Oh! ma pauvi'e Jeanneton! que je suis fâchée que tu ne viennes pas avec nous !

— Que voulez-vous! mais c'est égal... vous me conterez ce qu'on aura fait...

— Ohl oui, je te le dirai... tu sais que j'aime à raconter tout ce que je pense, ma chère Jeanneton... Hélas!... je n'aime pas parlercomme cela à ma mère.

— Ah! damel c'est que votre mère ce n'est pas M. Moutonnet... 11 s'en faut...

— C'est elle-même cependant qui m'a engagée à songer à ma toilett-? de demain... Il me semble, Jeanneton, que depuis quelque temps maman est moins sévère avec moi; elle s'occupe davantage de ma parure; elle aimeque je sois bien coiffée, bien habillée ;j en suis quelquefois toute surprise.

— Bahl ça ne me surprend pas, moi; écoutez donc, mam'zelle Eugénie, vous avez dix-huit ans, c'est l'âge où l'on songe à marier les demoiselles; et j'ai ben dans l'idée que vos parents... c'est-à-dire que vot' mère s'en occupe: car pour vot" père, il sera là pour dire qu'il est tiès content.

— Comment, Jeannetonl... tu crois que l'on pense... me marier... Oiilmon Dieul je n'y pensais pas. moi... et cependanî... .Jeanneton, je vais faire mes préparatifs, pour demain.

Eugénie entre dans sa chambre, mais sa toilette ne l'occupe plus autant; elle est distraite, rêveuse; ce mot de mariage la fait soupirer... C? mot-là met toujours le trouble dans l'esprit d'une jeune fille.

— Oui, oui, murmura Jeanneton en retournant à sa cuisine, on s'en occupe. Oh! j'ai des yeux, des oreilles; et quoiqu'on ne médise rien, je comprends de reste!... Pauvre petite! je me doute ben avec qui on veut la marier!... mais je n'ai pas voulu le lui dire ; car ce n'est pas avec le beau jeune homme du magasin de nouveautés.

LA SAINT-ELSïACHE

Le soleil s'est levé, et brille d'un éclat que ne lempèreaucun nuage, et qui vous annonce qu'il fera beau et chaud pour la Sainl-Eustache, qui ce jour-là se trouve tomber un dimanche : cela arrange tout le monde, excepté M. Bidois. pour qui cette circonstance est un jour de repos de moins; mais il faut bien prendre son parti. Dès le matin, le vieux commis a été à la cuisine peser le dindon, le pAlé et le morceau de veau; il a soupiré, puis il s'est consolé en pensant qu'il eu mangerait sa part,

M. Moulonuet s'est levé à sept heures, à huit il a fait sa barbe, à neuf

M. DUPONT

L'épicier avait le bras eu laii- devant Euj;

e. ^P. Ulû.)

il a pris son café au lait, à dix il est habillé; il a même déjà à la main sa canne et son chapeau pour que l'on n'attende pas après lui.

Eugénie a aussi terminé sa toilette : elle descend près de son père qui lui donne l'étrenne de sa barbe. La jeune fille est moins gaie que la veille; mille pensées l'agitent; et chaque fois que l'on ouvre la porte de la boutique, elle rougit, et sent son cœur battre avec plus de force. Cependant, malgré celte préoccupation, elle donne de temps à autre, à la dérobée, un

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