PREMIÈRE ESPIÈGLERIE DE VIRGINIE
Il est rare que nous ne rêvions pas à ce qui nous a fortement ému la voillo, soit peines, soit plaisirs; s'ils ont produit sur noire âme une vive
OEUVRE DK PALL DE KuCi;
impression, dans nos songes celle impression se reproduit encore. On dit que le sommeil est le repos. Oui, pour ceux qui onl iMé calmes et exempts de soucis dans le courant de la journée; mais regardez dormir le joueur, l'ambitieux, le jaloux, le malheureux qui n'a pas de pain h donner à ses enfants, et dites-moi si ces gens-là goûtent un doux repos!... pour eux le sommeil est encore une fatigue : c'est eux cependant qui auraient besoin de connaître ses douceurs; mais le repos sera pour celui que la fortune comble de ses dons, que rien n'inquiète, ne tourmente, par la raison que l'eau va toujours à la rivière, ce qui ne prouve pas, quoi qu'en dise le docteur Pangloss, que tout soit bien ici-bas.
S'il est des songes agréables, quoiqu'ils nous agitent encore, il me semble que ce doit être ceux d'une jeune fille ne connaissant l'amouique parles petites confidences de ses aiinV'^, nu ce ija'illc a pn sri'^i'' on écoutant innocemment quelques conversations.
Que de plaisirs, de jouissances nouvelles elle entrevoit lorsqu'on lui fera la cour, lorsqu'un jeune homme qu'elle crée, qu'elle façonne , qu'elle habille même à sa fantaisie, lui dira :
— Je vous aime, je ne veux aimer que vous !
(Juand elle dort, elle voit le beau jeune homme auquel elle a pensé la veille; il est à se.
genoux, puis il est dans ses bras, enfin , san qu'elle sache comment, il se trouve à ses côtés sur sa couche solitaire : on sait que dans nu rêve les choses les jilus extraordinaires paraissent toutes naturelles!... et c]uelquefois ou est bien fâché île s'éveiller, car même en soiii^e le bonheur est toujours imparlail.
Virginie a rêvé ;i M. IKiinlmix, ipic piinilant l'ile ne connaît pas encore; mais la ciinversalion di' la veille lui avait lucinlé l'imaginalinn ;
Le rcHe d'uue jeuue IJllc
LA PUCELLE DE BEF.LEVILI.E
Le chat saula en miaulam sur les épaules de... (P. 67 ) dans son rêve, M. DouJoux lui faisait la cour, c'était d'elle qu'il était amoureux, et non pas d'Adrienne. Lorsque Virginie s'éveille, elle se frotte les jeux avec humeur en disant :
— Ah! c'est dommage... voilà qu'à présent ce sera d'Adrienne qu'il sera amoureux... c'était plus amusant dans mon rêve...
Pendant le déjeuner Virginie demande à sa mère d'un air inditlérenl si on ira le soir chez M""" Vauxdoré.
LIV. 0. — P.SL'L DE KOCK. — H PUCELLE DE DELLEVILLE. — ÉD. J . HOLTF ET C'^. 1"". 9
— Mais... pourquoi cela, ma lille?
— Maman, c'est que... Adrienne m'a dit qu'elle me montrerait de jolies images qui ^dennent du journal des modes et dout on lui a fait cadeau... Comme il y a longtemps que nous n'avons été chez elle, je n'ai pas encore vu cela, et moi j'aime beaucoup les images.
jjmo Xroupeau sourit de l'innocence de sa fille qui place son bonheur dans de si simples récréations; elle répond :
— • Oui, je pense que nous irons ce soir chez les Vauxdoré... puisque ma tante n'a plus besoin que nous lui tenions compagnie... n'est-ce pas, Ti'oupeau?
Troupeau étend ses bras et ses jambes en disant :
— Je suis encore bien fatigué I... mais nimporte, comme c'est à deux pas... nous irons...
— Je crois qu'il faudra faire de la toilette ; ils ont beaucoup de monde maintenant, dit-on... Vendiedi dernier on assure qu'ils avaient onze personnes, sans se compter! Virginie, je t'arrangerai les cheveux, mon enfant I tu n'es pas coquette, c'est fort bien ; mais j'entends, malgré cela, que ma fille soit bien coiffée.
— C'est juste, dit Troupeau, quand on appartient à des parents riches... on peut se permettre les petits peignes.
Virginie fait la révérence en répondant modestement :
— Comme il vous fera plaisir, maman.
Puis elle remonte à sa chambre, où elle va se placer devant soq miroir, tandis que M"° Troupeau dit à son mari :
— Quelle perle de fille que la nôtre I...
— C'est vrai, ma femme.
— Elle a de la candeur depuis les pieds jusqu'à la tète'... et ma tante prétend qu'elle a besoin de passer quelque temps auprès d'elle!.,, c'est être trop sévère !
— Ma chère amie, un gros héritage mérite quelques complaisances, et d'ailleurs Virginie, qui s'amuse partout oii il y a des poissons rouges et des papillons, ne s'ennuiera jias chez sa tante. Je ne voudrais pas que .M"° BcUavoine restât fâchée; et cependant pourquoi s'est-elle fâchée... n'étais-je pas dans mes droits?
— Ah! monsieur Troupeau, ne me rappelez jias cela... vous allez uieroiulre pourpre!...
Le soir, on va chez la famille Vauxdoré. Virginie a été coilTéo par sa mère, el, sans avoir l'air do s'en occuper, elle a en secret donné beaucoup de soins à sa parure. Virginie n'était pas une beauté ; ce n'était ni un do CCS profils grecs qui vous frappent jiar leur régularité, ni une de
ces vierges de Raphaël devant lesquelles on se mettrait volontiers en prières ! mais M"° Troupeau avait dans son ensemble quelque chose qui séduisait, qui éveillait les désirs; un homme ne pouvait passer près d'elle sans la remarquer; elle avait dans la physionomie ce je ne sais quoi qu'on ne peut décrire et qui nous charme sur-le-champ, du moins un homme est-il presque toujours séduit par cela ; et c'est le meilleur juge de la beauté d'une femme. Ces dames entre elles ne se rendent jamais justice. « Les femmes, dit la Bruyère, ne se plaisent point les unes aux autres par les mêmes agréments qu elles plaisent aux hommes : mille manières qui allument dans ceux-ci les grandes passions forment entre elles V aversion et V antipathie. » Je suis entièrement do l'avis delà Bruyère; sans doute les femmes ne nieront point une beauté évidente, car il y aurait de la maladresse de leur part, ce serait laisser croire qu'elles en soc^ envieuses; bien au contraire, elles renchériront alors sur les louanges des hommes tout en mêlant à leurs éloges la remarque de quelque imperfection. Mais quant aux femmes qui, sans être ni belles ni même jolies, plaisent partout et sans cesse, elle ne voudront rien accorder, elles les trouveront affreuses, se plairont à vous détailler tous leurs traits en s'écriant : » Que lui trouvez- vous donc de joli? » Eh! mesdames, croyez-moi, cessez do vous donner une peine inutile pour enlaidir vos rivales, vous aurez beau faire, vous n'êtes point juges compétents dans cette matière ; les hommes voient avec leui's sentiments, leurs passions, leurs penchants, tandis que vous ne voyez qu'avec vos yeux. Et lors même que vous me diriez que madame une telle est un monstre, si je vois tous les hommes la trouver à leur gré, je serai pei'suadé qu'il y a quelque chose de fort agréable dans la physionomie de ce monstre-là. Il y avait déjà du monde chez le voisin Vauxdoré ; outre quelques anciennes connaissances, la réunion était augmentée de JM"" Doudoux et son fils. A peine Yirginie est-elle entrée dans le salon qu'Adrienne lui dit tout bas en l'embrassant :
— Il est là... c'est lui qui est assis à côté du chat. Cette indication était assez inutile, M. Doudoux étant alors le seul jeune homme qu'il y eût dans le salon. Néanmoins Virginie en profite, tout en sautillant et faisant l'enfant, elle s'approche du chat, et, pendant qu'elle le caresse, ses yeux à demi baissés examinent le jeune homme qui est à côté d'elle, et qui a les regards attachés sur Adrieuue. Virginie trouve que ce monsieur pourrait bien lui faire rhonnêleté de la regarder aussi un peu ; impatientée de ce qu'il ne tourne pas la tête elle se met à serrer la queue du cliat si fort que l'animal saule en miaulant sur les épaules de M. Doudoux, que cela tire de sa préoccupation.
— Qn'est-ce que tu fais donc à mon chat? dit Adriemie en s'ap prochant.
— Moi... j'ai pincé un peu son superflu qu'il avait en trompette, cl voilà tout.
— Que me contes-tu là... un supertlu en trompette?
— Oui, ma tante pré tend qu'on ne dit plus Is queue.
M. Doudoux, qui, pendant ce temps, s'es'.
débarrassé du chat et a regardé Virginie, s'approche d'elle en disant :
— Est-ce qu'il a provoqué en vous une douleur quelconque, mademoiselle?..,
— Mais je crois que oui... tenez, voulez-vous regarder, s'il vous plaît?
Virginie montrait son cou et son dos. M. Doudoux avance timidement la tète, osant à peine regarder, tandis que la jeune iille se penchait vers lui et entr'ouvrait le haut de sa robe en répétant :
— Voyez-vous quelque chose?
Le jeune homme commençait eiïectivemcnt à apercevoir quelque chose, mais ce n'étaient point des marques de griffes. Adrienne, que cet examen semble ennuyer, s'écrie :
• — Mon Dieu! ma petite, que tues folle! esl-cc que le chat a put mettre ses pattes là!... tu as bien de la complaisance de tendre ainsi le cou!
Virginie relève la tète, remercie M. Doudoux en lui faisant une grande révérence et lui lançant un petit regard fort gracieux ; si bien que le jeune homme en reste tout en émoi, parce qu'il n'avait pas l'habitude de ces rcgards-là, n'ayant encore que fort peu vu le monde, (i surtout la bonne compagnie, où il se fait une si grande dépense de ces (luuci's manières.
Mlle Virginie et M. Ledoux.
— Au jeu... jouons, ne perdons pas de temps! dit Vauxdoré en comptant des fiches sur une grande table couverte d'un vioux morceau de serge.
Les amateurs se mettent au jeu. Virginie, Adrienne et deux petites fdles de huit à dix ans re.stent avec M. Doudoux, qui est chargé de récréer ces demoiselles, et n'a pas l'air de vouloir se mettre en train. Virginie a eu le temps d'examiner le jeune homme; elle trouve que son amie ne l'a pas flatté, qu'il est en effet très bien. Lorsque le jeune cercle s'assied pour causer, elle a soin de se placer à côté de M. Doudoux.
— Voyons, dit Adrienne, en riant comme à son ordinaire qu'allons-nous faire pour nous amuser?... Ah! monsieur Doudoux, vous devriez nous conter quelque chose.
— Mesdemoiselles, répond le jeune homme en se rengorgeant, que désirez-vous que je vous
conte?... l'Iliade, l'Odyssée, ou la Jérusalem //6erata ?
— - Oh ! non, c'est trop sérieux, tout cela... Quelque chose de gai...
— Mais il me semble que l'Iliade...
— Moi, j'aime bien les histoires de revenants, dit une des petites filles.
— Ah ! oui, dit Adrienne, une histoire bien effrayante, ça nous fera rire...
— Oh ! cherchez bien... Vous ne voudriez pas me refuser, je pense. ..
Ces derniers mots sont dits tendrement et avec un doux sourire :
M. Doudoux va retomber en extase .. Virginie fait un grand bond sur sa chaise, cela fait retourner le jeune homme.
— Mon Dieu ! qu'as-tu donc, Virginie? dit Adrienne.
— Ah! c'est que ton oncle a fait remuer le quinquot, et il m'a semblé due c'était encore le soleil de M. Tir que je voyais éclater!. . A propos, tu
M. llévrard est dans son histoire.
ne sais pas, maman a eu quelque chose de brûlé aussi hier au soir...
— Vraiment?
— Oui elle a une grande marque rouge... ici... leiong... du fémur... M. Doudoux, qui a écouté Virginie, paraît être en admiration de ce
qu'une jeune personne se serve de termes scientifiques; il s'écrie :
— Je vois que mademoiselle a fait de fortes études... qu'elle connaît l'anatomie et probablement l'ostéologie... peut-être même un peu de chimie...
- — Monsieur, vous êtes bien honnête, répond Virginie en baissant les yeux, c'est ma tante qui m'a appris cela.
— Mademoiselle, cela vous fait honneur. Il serait à désirer que les femmes sortissent enfin de l'ornière, qu'elles prissent un vol auquel leurs facultés intellectuelles leur donnent droit d'attemdre... quelles sussent les mathématiques, qu'elles sussent la géométrie... quelles sussent les langues mortes... quelles sussent...
— Moi j'ai sucé ce matin un beau bâton de sucre d'orge, dit une dos petites filles en regardant fièrement M. Doudoux.
(^ette naïveté fait partir Adrienne d'un éclat de rire, ce qui arrête le jeune savant au milieu de sa période; il paraît même éprouver un certain dépit de ce qu' Adrienne aime mieux rire que de l'écouter, et il se tourne vers Virginie en reprenant :
— Mademoiselle a-t-elle lu la description du corps humain par Plalon?
— Non, monsieur, je ne suis pas encore savante sur le corps humain.
— Ah! mademoiselle, c'est un ouvrage bien précieux, bien admirable : selon le disciple de Socrale, vous y verriez que notre têle est une citadelle, notre cou un isthme, notre cœur une source, autrement dit la fontaine du sang; nos pores sont des rues, et notre rate est une cuisine...
Virginie ouvre de grands yeux, mais Adrienne rit comme une folle en s'écriant :
— Ah! par exemple, monsieur Doudoux, vous vous moquez de nous... Notre rate est une cuisine !...
— Mademoiselle, puisque Platon le dit...
— Ah! finissez, je vous en prie... vous me faites tant rire !.. j'en ai mal h ma cuisine!...
Le jeune homme se pince les lèvres et se tait, .\(lrienne, (jui craint de l'avoir fâché, reprend :
— El notre histoire de revenants?
— Je n'en sais pas, madomoiscile.
— Eii bien! moi j'en sais, dit un monsieur qui vient d'arriver, et qui s'est approché du rond formé [lar la jeunesse. Failos-uioi uu peu de
place... je vais vous raconter de l'effrayant... du terrible... tout ce que vous voudrez enfin.
On fait une place au nouveau venu, qui se nomme M. Renard ; c'est un homme d'une cinquantaine d'années, dont le bonheur est de parler, de pérorer. A l'en croire, il sait tout, il fait tout ce qu'il veut, il est plus adroit que tout le monde. Il n'y a que pour faire fortune qu'il n'a pas réussi, mais il vous dira encore : — ^ Ah ! si j'avais voulu! Dans le monde on rencontre beaucoup de ces gens-là; si vous n'aimez pas à parler, ils vous conviendront en ce qu'ils vous en éviteront la peine ; mais ne les voyez pas trop souvent, car alors ils vous fatigueraient.
M. Renard est dans son histoire; les petites filles l'écoutent avec attention^ les deux grandes avec distraction. Adrienne est surprise que M. Doudoux ne la regarde pas aussi souvent que de coutume, elle interrompt même le narrateur pour dire à Virginie :
— Prends donc garde, ma petite, tu te mets dans la poche de M. Doudoux.
■ — • Mon Dieu!... si je gêne monsieur, il n'a qu'à mêle dii'e! répond Virginie en faisant semblant de reculer; et le jeune homme s'écrie :
— • Vous, me gêner, mademoiselle!... Oh! Jehova!... Vous ne le croyez pas, j'espère !...
— Tiens! est-ce qu'il croit que je m'appelle Jéhova? se dit Virginie en regardant Doudoux à la dérobée. C'est égal... il me regarde au moins autant qu'elle à présent.
— Renard, pourquoi ne veux-tu pas jouer? crie M. Vauxdoré; est-ce que tu ne sais pas le nain jaune?
— Ah! par exemple!... moi qui connais tous les jeux!... Mon pauvre Vauxdoré, tu te crois fort, mais je t'en apprendrai encore quand tu voudras!... Pardon, mesdemoiselles, je poursuis.
Et M. Renard continue de narrer, et Adrienne ne rit plus, parce qu'elle ne comprend pas pourquoi M. Doudoux ne la regarde pas aussi, et celui-ci ne sait plus oii il en est d'être lorgné par une jeune fille qui dit mon fémur au lieu de ma cuisse.
M. Renard conte longtemps, avec lui les histoires ne finissent pas, un fait en amène un autre, c'est comme les Mille et une Nuits. Le jeu est fini qu'il conte encore. Mais c'est l'heure de rentrer; à Belleville on ne vit pas comme à la Chaussée-d'Anlin. La société se sépare ; avant de quitter Virginie, Adrienne lui dit à l'oi'eille :
— M. Doudoux n'a pas été aussi aimable qu'à l'ordinaire ce soir, probablement il avait quelque chose.
— Mais si fait, je l'ai trouvé bien gentil.
— Oli! tu verras! ii y a des soirs où il est tout autrement avec moi... C'est que... comme il y avait beaucoup de monde et qu'il ne to connaissait pas encore, ça l'aura intimidé.
Virginie ne dit pas à son amie ce qu'elle pense et ce qu'elle espère ; mais elle est toute joyeuse, et en se mettant au lit elle s'endort en disant :
— Après tout !... pourquoi m'a-t-ellc dit que c'était si amusant d'avoir un sentiment? Je n'y pensais pas, moil il ne fallait pas m'en parler I
Quelquesjoursaprès,lesjeunesgensse retrouvent ensemble. Doudoux rougit en voyant Virginie, qui lui fait encore de petites mines aL;açantcs derrière le dos d'Adrienne. Dans la soirée, en causant et gesticulant, mademoiselle Troupeau fait en sorte que sa main se trouve plusieurs fois près de celle du jeune homme, qui d'abord recule la sienne comme s'il avait rencontré un charbon ardent; mais, sans le faire exprès sans doute, Virginie pose un moment son bras sur celui de M. Doudoux, qui ne peut pas se reculer, parce qu'il risquerait de laisser tomber la jeune fille, mais soupire comme un asthmatique.
Ce soir-là Virginie se dit :
— Je crois qu'il me regarde plus qu'elle h présent! La première fois je lui accorderai une petite faveur pour voir si cela le rendra très heureux.
A la réunion suivante, Virginie commence par faire de petits soupirs lorsqu'elle est à côté de M. Doudoux. Le jeune homme ne regarde plus du tout la folâtre Adrienne, il est bouleversé par les soupirs qu'il entend et qui sont accompagnés de regards furtifs; il se sent transporté, hors de lui ; il s'approche de Virginie et lui dit à l'oreille :
— Ah ! mademoiselle!...
— Oh! monsieur! répond la jeune espiègle sans lever les yeux. -— Mon cii'ur est plein, mademoiselle.
— Et de quoi, monsieur.'
— Je n'ose pas vous le dire.
— Comment voulez-vous que je le sache alors?
— Si je ne suis pas pour vous un objet de foule nulllh-. une fraction ni'iilrr, un zéro cnlin!... daignez me pernirllrc de vous prendre le bout du doigt.
Non seulement Virginie le permet, mais elle donne sa main et répond à la pression de celle ipii la lient; alors Doudoux ne se connaît plus, il saule en arrière, et mauqer d'écraser le chat de .AI"'" Vauxdoré.
— Est-ce ()ue mon li's a des crisiKilions? ilit .M'"" Ledoiix.
Venez ce soir â la brune près de cette petite porte. (P. 79.1
— Non, madame, répond tranquillement la maman Troupeau, ne \oycz-\ous pas que cette jeunesse s'amuse innocemment?... qu'elle saute et gambada?... Ah! je suis tranquille 1 Je connais ma fille!... celle-là n'entend malice à rien !
Voyez ce que c'est que la confiance ! Voilà une jeune fille qui noue presque une intrigue sous les yeux de sa mère, et celle-ci n'en a pas le moindre soupçon. Vous me direz à cela que quelquefois une femme en
LIV. 10. — TAUL DE KOCK. — LA PUCELLE DE BELLEVILLE. — ÉD. J. ROUFF El C'». LIV . 10
74 œUVRE DE PAUL DE KOCK
fait autant sous les yeux de son mari qui ne s'en doute pas davantage surtout si sa femme a su éviter de le rendre jaloux. Oh! la réputation!... c'est une belle chose que la réputation!... et ceux qui en ont une de sagesse font très bien de tâcher de la conserver! Sous son manteau on peut faire tant de choses ! Contentez vos désirs, vos penchants, vof passions, qui s'avisera de vous soupçonner si vous jouissez d'une bonne réputation? Vous n'en vaudrez pas mieux au fond, vous vaudrez moins tnême, car vous aurez joint l'hypocrisie à vos autres défauts ; mais le monde sera satisfait parce que vous aurez respecté les convenances. Que veut-il que l'on ail, le monde ? Un bel habit : peu lui importe ce qu'il y a dessous. Il y a bien encore quelques esprits moroses qui voudraient que ['on eût de la probité, de la franchise, des vertus!... Mais ils sont en petit nombre. On les traite de radoteurs et on ne les écoute pas.
Doudoux ne pense plus à Adrienne, qui ne l'avait séduit que parce çu'elle était femme, et qu'à dix neuf ans presque tous les jeunes gens sont comme le petit page de Beaumarchais; pourvu que l'on soit femme, on fait tressaillir leur cœur. Mais ce ne sont que les désirs qui causent cette émotion ; il y a loin de là à l'amour, et c'était de l'amour que le jeûna Bavant éprouvait pour Virginie, parce que Virginie ne causait pas comme toutes les demoiselles de son âge, qu'elle se servait dans la conversation de termes rarement employés par les femmes ; Doudoux trouvait enchanteur de pouvoir parler anatomie ou physio logie avec l'objet de sa tendresse ; ainsi ce que M"° Bellavoiue avait appris à 6a nièce dans l'intérêt de la décence était justement ce qui faisait tourner la tête à un jeune homme.
Adrienne cherchait ce qui pouvait avoir refroidi M. Doudoux à son égard; pauvre fille!... comme s'il fallait des raisons aux hommes pour être inconstants, Elle voyait bien que le jeune savant aimait à se rapprocher de Virginie, mais elle ne pouvait croire qu'il en fût amoureux; elle regardait Virginie, comme une enfant, une petite niaise en amour, et elle prenait pour un défaut ce que les hommes trouvent une qualité.
— M. Doudoux agit peut-être ainsi pour me rendre jalouse, se disait Adrienne. Jlais qu'il y prenne garde!... s'il continue, je cesserai bien vile de penser à lui... Quoique ça, c'est bien singulier qu'il soit plus difficile de conserver une conquête que de la faire.
Tandis qu'Adrienne soupirait et se dépitait en ayant toujours l'air de rire, M"" Troupeau conservait son air ingénu ; mais de retour dans sa chambre, elle riait devant son miroir et se disait en se déshabiUant :
— ^lon Dieu! que c'est facile de rendre les hommes amoureux: qu'il faul peu de chose pour leur tourner la tête !... Ce M. Doudoux... il
était comme un fou parce que je lui ai serré le doigt!... Ah ! Adrienne avait raison, c'est bien amusant d'avoir un sentiment, et je veux en avoir beaucoup, parce que ce doit être encore plus drôle.
Voilà de belles dispositions, et qui promettent bien des choses ! mais qui peut répondre de l'avenir? sait-on jamais ce qu'on sera et, ce qu'on fera ? Combien de jeunes filles élevées dans l'horreur du vice, détour^ nant la tête à l'aspect d'une femme entretenue, montrant au doigt celle de leurs compagnes qui a commis une faute, se laissent à leur tour séduire, puis, de faiblesses en faiblesses, tombent enfin si bas qu'elles font rougir celles qu'elles ont méprisées! Virginie ne pense encore qu'à s'amuser ; car elle n'éprouve pas de l'amour pour le fils de M°° Ledoux. Vous trouverez peut-être que ce n'est pas d'un bon cœur de s'amuser de ce qui fait de la peine à son amie ; je vous répondi'ai que ce sont de ces petites espiègleries que les femmes aiment beaucoup à se faire ; que leur amitié est rarement assez forte pour résister à la vanité d'augmenter le nombre de leurs conquêtes, et que souvent ce qu'elles n'ont commencé que pour rire devient sérieux avant qu'elles puissent s'arrêter.
Et pourquoi la nature, si parcimonieuse pour les uns, est-elle si prodigue pour les autres? pourquoi des êtres déjà laids, difformes, repoussants, sont-ils de plus, sots, imbéciles et ennuyeux, tandis que d'autres, doués d'un physique séduisant, d'une taille élégante, d'une tournure gracieuse, ont avec cela un esprit qui subjugue, des grâces qui charment, une voix qui pénètre jusqu'au cœur? Comment voulez-vous que l'on ne cherche pas à profiter de ses avantages ? ne serait-ce point une duperie ? Quand nous arrivons dans la vie si bien dotés, c'est que le destin nous a fait beau jeu ; ce serait dommage de ne pas risquer sa partie. Une jolie femme est faite pour aimer ; un homme aimable pour faire sa cour aux dames : c'est leur mission à chacun, ils seraient coupables de ne pas la remplir ; mais les femmes, qui devinent fort bien quelle est leur mission ici-bas, la remplissent toujours avec zèle, et M"° Virginie Troupeau, qui sentait sans doute au fond de son âme qu'elle était née pour plaire, pour tourner les têtes, pour faire endiabler les garçons, commençait à ne plus s'amuser à voir des poissons rouges et se trouvait mal à son aise dans son caleçon. En revanche, son imagination lui fournissait mille moyens pour se rapprocher du jeune Doudoux, et comme on n'allait pas tous les soirs chez les voisins Vauxdoré, elle lui avait fait entendre qu'il pourrait se promener en face de sa fenêtre, qu'elle pourrait s'y placer pour prendre l'air, qu'elle pourrait tousser si elle n'était pas seule, ou chanter si on pouvait lui parler. Le jeune savant, qui ne l'était nullement en intrigues, était demeuré émerveillé de l'esprit de M"° Virginie, qui avait
trouvé ces choses sans les avoir apprises et qui paraissait susceptible d'en trouver bien d'autres. Il lui avait dit tendrement :
— 0 mademoiselle !... vous m'apprendrez des petites malices pour nous rapprocher, et moi, je vous apprendrai le latin!
Virginie avait répondu à M. Doudoux :
— Vous tâcherez de m'apprendra autre chose que le latin, parce que je crois que cela ne m'amuserait pas beaucoup.
■ — Cependant, mademoiselle, les poésies de Catulle, les vers de Properce sont écrits pour des amants.
— J'aime mieux vous écouter que de lire ces poètes qui sont morts.
— Ils vivent dans la postérité, mademoiselle.
• — Est-ce qu'on fait l'amour pour ça, monsieur?
Doudoux était resté tout sot, et n'avait su que répondre ; un autre eût agi, cela eiit mieux valu. Les femmes ont raison de ne pas aimer les novices, il y a trop de temps à perdre avec ces gens-là.
Il y avait trois semaines que M. Troupeau avait été à Paris, d'où il était revenu en si joyeuse humeur, lorsqu'un matin M"° Troupeau, qui de puis quelques jours tournait autour de son mari comme pour lui faire une proposition, l'aborde enfin d'un petit air inditTérent et lui dit à demi-voix.
— Mon bon ami... il me semble que lu nous avais fait espérer que le jeune comte de Senneville nous ferait l'honneur de venir nous voir.
— Ma chère amie, il me l'a dit en oITet en me serrant la main pendant fort longtemps... mais, que veux-tu, ces jeunes seigneurs ont tant de connaissances... tant de choses en tête !... il aura oublié sa promesse.
— Oh! ce serait dommage... mais... Troupeau... il mesemble... je pense que si tu allais à Paris revoir M. de Senneville... cela te rappellerait à son souvenir.
— Ma chère... il n'y a que trois semaines (jue j'y suis allé... Je craindrais d'être indiscret... Vois-tu, dans le grand monde, il y a une certaine étiquette... un savoir-vivre... et après tout, je ne puis pas forcer le comte à venir nous voir; il sera bien plus flatteur pour nous que cela lui vienne... de lui-même.
M'"" Troupeau ne répond rien; mais elle tourne encore dans la chambre; au bout de quelques instants elle se rapproche du fauteuil de son mari en s'écriant :
— Mais, mon ami, le comte ne nous doit-il pas de l'argent?
— Oui... quelque chose...
— 'Vous n'avez pas réglé cela à la (ieriiiére \isilo?
— Non, tu sais bien que nous u'atttMulons pas après cette rentrée; Dieu merci, je suis à mon aisel...
— N'importe, mon ami, avec les jeunes gens il faut penser pour eux... Si tu ne demandes pas ton argent au comte, il ne songera jamais à te le rendre... Crois-moi, va le voir... Tu amèneras la conversation làdessus... sans avoir l'air de rien... vas-y... à l'heure... de son déjeuner...
— Mais, ma chère, je suis persuadé que M. de Senneviile ne nous donnera pas d'argent.
— Vas-y toujours, mou petit... il te donnera peut-être du chocolat.
Sic vos non vobis.
Pour contenter sa tendre moitié, M. Troupeau est parti de bonne heure pour Paris, il a fait une toilette soignée et acheté des gants neufs pour aller chez son ami le comte de Senneviile; il préparc la phrase qu'il dira en l'abordant et la manière dont il tiendra son chapeau sous sou bras. M. Troupeau a entendu dire qu'on reconnaissait un homme de génie jusque dans les plus petites choses; depuis ce temps il met beaucoup de prétentions à tout ce qu'il fait, espérant que cela lui Amnera du génie.
M"° Troupeau a vu partir son époux avec un doux battement de cœur; les pensées les plus voluptueuses la bercent en son absence; elle rêve amour, cors aux pieds chocolat, et mille autres choses encore. Heureux
les gens qui rêvent tout éveillés! ceux-là peuvent façonner leur rêve ù leur fantaisie, et le prolonger tant que cela leur plaît.
Pendant que ses parents font travailler leur imagination, Virginie
1 1 mut ost VI nue 1
cherche à employer utilement son temps ; quelqne chose lui dit qu'il est pour les femmes un autre bonheur que celui que l'on rêve ; elle a trouvé fort amusant de faire la conquête de M. Doudoux; mais il lui semble que le sentiment dont ce jeune homme prétend brûler devrait avoir d'autres résultats que des soupirs, des œillades et des mots latins. Virginie ne sait pas bien encore ce qu'elle désire, mais il est certain qu'elle désire quelque chose. La Fontaine nous a dit comment l'esprit vient aux filles ; il en est dont l'esprit précoce devance toutes les leçons, et qui ont deviné ce qu'on leur apprendra. Beati pauperes spiritus !
Si vous ne connaissez pas Belleville, je vous apprendrai que la rue de Calais est grande, large et passablement déserte, surtout le côté qui ne donne pas dans la rue de Paris. Le jeune Doudoux pouvait s'y promener souvent sans crainte d'être remarqué par les voisins, qui sont aussi mauvaises langues à Belleville qu'ailleurs. Mais Virginie, qui n'est pas romantique, trouve que c'est peu de chose de regarder son amoureux par la fenêtre, quoique le jeune homme se donne un torticolis afin de l'apercevoir plus longtemps. Si elle se trouve en société avec le jeune savant, Adrienne est sans cesse sur leur dos ; ils ne peuvent pas se dire un mot qu'elle ne cherche à l'entendre ; cela semble d'autant plus contrariant à Virginie, que Doudoux lui répète sans cesse :
— Ah ! mademoiselle, si vous saviez !...
Et la phrase du jeune homme n'a jamais été plus loin.
— Je veux absolument savoiri se dit Virginie. Si je pouvais causer seule avec M. Doudoux, il achèverait sans doute sa phrase... Il n'invente rien pour me parler... pour se rapprocher de moi... 11 est bien drôle ce jeune homme-là! il faut que ce soit moi qui fasse tout. Si j'étais aussi gauche que lui, nous ne risquerions rien que de passer notre vie à soupirer... Oh ! mais ça ne m'amuse pas, les soupirs !... Je veux bien rire de ceux des hommes, mais je ne veux pas eu faire pour eux !
Vous voyez que ^r'^Virginic a presque la science infuse; une grande coquette ne penserait pas autri'ment; comme je vous disais tout à l'heure, elle était de ces êtres que la nature a richement dotés.
Il y a des personnes qui disent qu'on peut tout ce qu'on veut, cela n'est vrai que jusqu'à un certain point; mais il est bien certain que les gens intelligents et laborieux peuvent plus que les sots et les fainéants. L'imagination de Virginie n'était pas paresseuse, elle a bientôt trouvé un expédient pour avoir un lête-ù-lêle avec M. Doudoux
La maison de M. Troujieau a des fenêtres au rez-de-chaussée, maisces fenêtres éclairent l'antichambre, la salle à manger, pièce nù la servante va et vient sans cesse; ce n'est donc pas là qu'on pourrait causer. A la
grille d'entrée on peut encore être surpris ; mais, en suivant le mur du jardin, on trouve bientôt uns petite porte de bois. Cette porte e^st toujours fermée à double tour, et la clef n'est pas dans la serrure, parce qu'on ne sort jamais par là. ; Virginie sait que cette clef est pendue dans la cuisine. En allant et venant dans la journée, elle a saisi le moment où leur servante Babelle n'est pas à la cuisine ; elle prend la Clef, court au jardin, tourne les deux tours de la petite porte, s'assure qu'elle n'est plus fermée qu'au pêne, va remettre la clef à sa place, puis se poste à sa fenêtre, attend que Doudoux passe, ce qui ne tarde pas ; lui fait signe d'approcher, lui dit à demi-voix :
— Venez ce soir à la brune, près de celte petite porte ; et, sans attendre la réponse du joli garçon, parce qu'une femme sait bien qu'un homme ne refuse jamais un doux tête-à-tête, Virginie referme la fenêtre, va rejoindre sa mère et reste à côté d'elle toute la journée sans ôter les yeux de dessus son ouvrage, ce qui fait que M™" Troupeau se dit encore en regardant sa fille :
— ■ Quelle perle d'enfant mon mari a eu l'esprit de me faire !
C'était justement le jour où M. Troupeau s'était rendu de nouveau à Paris. Son père est absent, et sa mère a fait commander un bain à domicile pour huit heures du soir (on a des bains à domicile àBelleville) ; Virginie voit avec joie que rien ne la troublera dans l'entretien qu'elle veut avoir avec Doudoux.
La nuit est venue, le bain aussi; M""" Troupeau, qui espère. que son mari reviendra coucher, plonge dans l'eau ses chastes appas avec accompagnement d'eau de miel et de pâte d'amandes, attendant le retour de son époux dans la situation de Suzanne, mais avec de tout autres intentions.
Babelle est à la cuisine, et Virginie, qui a dit qu'elle allait dans sa chambre regarder des images, se rend furtivement dans le jardin etgagne la petite porte.
Il était presque nuit, Virginie éprouvait une vive émotion dans laquelle entrait le plaisir, delà curiosité, de l'espoir et de la peur; on ne va pas sans crainte à un premier tète-à-tète, et à dix-sept ans on n'est pas bien aguerrie, mais la plus grande crainte de la jeune fille était que M. Doudoux ne l'eût pas bien entendue et ne fût pas au rendez-vous
Avant d'ouvrir la porte qui donne sur la rue, Virginie dit à demivoix :
— Ètes-vous là, monsieur Doudoux?
— Oui, mademoiselle, répond le jeune homme, depuis longtemps je contemple Phébé en vous attendant.
— Alors je vais ouvrir... Eh bien !... mon Dieu, que cette porte est
ure!... Elle e^t rouillée.., elle ne veut plus tourner... Aidez-moi donc, monsieur Doudouxl...
— Que faul-il donc faire, mademoiselle?
— Poussez!... poussez bien fort!...
— Je vais y employer l'union de mes moyens.
Et, en eiïet, M. Dou-
doux se jette sur la porte avec tant d'impétuosité qu'elle s'ouvre brusquement et renverse Virginie, qui était derrière.
Le jeune homme pousse un cri en voyant la jeune fille faire la culbute : mais Virginie se relève lestement en lui disant :
— Taisez-vous donc!
Si vous criez on va venir, et nous ne pourrons pas causer.
— Ah! mademoiselle, je suis si désolé !... C'est que vous m aviez dit de pousser...
— C'est vrai ; mais je ne croyais pas que vous iriez si vite...
Êles-Tous là, Monsieur Doudou^?
— Mon Dieu!... vous ètes-vous blessée?...
— Non, ce n'est rien.
— Sur quoi ètes-vous tombée?
— Tiens... vous l'avez bien vu!
— Je vous assure que je n'ai rien vu, mademoiselle...
— Je me suis seulement un peu écorchée... iYl'os coxal.
— A l'os cox... 0 fille éminemment scientifique! vous fûtes faite pour moi, je suis fait pour vous, nous sommes faits l'un pour l'autre.
— Ça me fait un peu de mal, quoique ça... Tenez, asseyons-nous là, monsieur Doudoux.
11 y avait un vieux banc de bois dan.s le jai'din près do la pelilo porto ; Virginie va s'asseoir dessus, Doudoux se iilare près d'elle, et il
Je vous y prends, Monsieur Doudoux 1 (P. 84.)
LIV. II. — PAUt DE KOCK. — LA TOCELLE DE BELLEVILLE, ÉD. J. ROITF ET C". LtV. 11.
reste en admiration devant le joli visage de la jeune fille, que la lune éclaire parfaitement.
Se lassant d elre admirée en silence, Virginie dit à Doudoux:
— Eh bien, monsieur?...
— Eh bien, mademoiselle... Quidnovi?
— Comment avez-vous dit, monsieur?
— Qidd novi? mademoiselle.
— Ah! monsieur Doudoux, ça m'ennuie quand vous parlez latin... Qu'est-ce que vous voulez dire avec novi?
— Je vous demande ce qu'il y a de nouveau, mademoiselle. ■ — Est-ce que c'esL à moi à vous apprendre du nouveau?... Quand vous me rencontrez dans le monde, vous me dites ton
jours: Ah! mademoiselle, si vous saviez!... Dites-moi donc à présentée que je ne sais pas.
— C'est juste, mademoiselle; vous parlez comme Cicéron, c'est à moi de vous dire ce qu'il y a dans mon âme.... C'est que;... j'ai tant de choses à vous expliquer ; je ne sais par où commencer.
— Commencez par la fin, je serai plus vite au fait... Mais ne remuez pas tant sur le banc... Entendez-vous comme il craque?
Après s'être un moment recueilli, Doudoux s'écrie en faisant un bond sur le banc :
— Savez-vous ce que c'est que l'amour, mademoiselle?
— Non, monsieur.
— Eh bien!... ni moi non plus ; du moins je ne l'avais pas su jusqu'à ce que je vous eusse rencontrée. Je croyais aimer... je ne m'en doutais pas... Je n'étais qu'un polisson près des femmes ; mais vous m'avez fait connaître cette divine flamme.. Ah! mademoiselle!...
— Prenez garde... vous casserez le banc...
— Mademoiselle, si je vous demande en mariage à vos parents, pensez-vous qu'ils me donneront votre main?
— Je ne sais pas... D'abord, cela regarde aussi ma tante... et puis on ne veut pas me marier si jeune.
— C'est comme moi, ma mère a décidé que je ne pouvais me marier avant vingt-cinq ans...
— Vous avez le temps d'attendre !
— Mais que faire d'ici là?... Quand on brûle... qu'on se consume...
— Moi, je ne brûle pas!... Tenez, tâtez mes mains, comme je suis fraîche.
Le jeune homme prend les mains de Virginie dans les siennes ; il était en elTet brûlant et la nression des petites mains qu'on lui aban-
donnait ne rafraîchissait pas son sang. Il se rapproche de la jeune fille, qui commence à s'échauffer aussi ; car il y a entre deux personnes de cet âge un fluide électrique qui se communique très rapidement. On ne se disait plus rien, mais on éprouvait un bien-aise qui valait les plus belles phrases. La lune se cachait. Doudoux se rapprochait toujours de Virginie, qui se reculait un peu, mais se laissait prendre lataille et serrer fort tendrement par le jeune homme, qui devenait plus audacieux à mesure que l'astre des cieux se dérobait derrière un nuage... Enfin, il va se hasarder à prendre un baiser... lorsque le banc fait la bascule... Les jeunes gens étaient parvenus au bout sans s'en apercevoir. Ils tombent tous deux... Doudoux roule sur Virginie... D'abord il se désole; mais la jeune fille rit, il se calme ; il se permet même de fureter avec sa main et il rencontre... le petit caleçon de finette ; il pousse un cri, et se relève comme s'il venait de marcher sur un serpent, en disant :
— Ah! mon Dieu, est-ce que c'est un garçon?...
Avant que Virginie ne réponde, quelqu'un paraît à l'entrée du jardin, et une voix s'écrie :
— Je vous v prends, monsieur Doudoux!... et avec iM"" Vu'giniel j'en étais sûre !
C'est Adrienne qui vient de parler, Virginie a reconnu sa voix, en une seconde elle s'est relevée, a poussé Doudoux dehors, elle lui ferme la porte sur le nez, puis court dans sa chambre regarder ses images en se disant : Je ne sais pas ce qu'Adrierine dira, mais je soutiendrai toujours que je ne suis pas sortie de ma chambre.
Doudiiux s'est trouvé dans la rue sans trop savoir comment. Il n'est pas bien revenu de la surprise que lui a causée le caleçon, et il est resté immobile contre la porte qui vient de se fermer derrière lui. Adrienne est à (juclques jias, fort émue aussi, mais cherchant à dissimuler son dépit. Elle attend que le jeune homme lui dise quelque chose; comme il n'en fait rien, elle se décide à parler.
— Monsieur... je suis bien aise d'avoir une exi)licalion avec vous... car vous pourriez croire que je suis venue interrompre votre têto-à-tèle parce que je vous avais suivi... et certainement c'est bien loin de ma pensée!... je ne suis personne... et quoique votre conduite avec moi ait été bien singulière... Mais au reste je suis charmée de vous dire que cela m'est bien égal!... vous me parliez sans cesse... vous étiez toujours sur mes pas, à présent vous êtes tout occupé d'une autre!... Mon Dieu!... vous avez raison !... il ne faut jamais se gêner!... les femuics n'en valent pas la peine !...
Ici .\di'icnne est obligée de s'arrêler jionr rcpreudic s;i iosi)iralioii ,
elle a débité son discours si vite qu'elle élouffe. Doudoux profite de ce moment de répit pour murmurer :
— Mademoiselle... je ne sais pas pourquoi...
— C'est bien, monsieur. Oh! je n'ai pas besoin de vos excuses... je vous répète que cela m'est fort indifférent que vous soyez amoureux de M"° Troupeau... qui sera une franche coquette avec son petit air niais I...
— Une coquette... Ah! par exemple, mademoiselle...
— Oui, monsieur, et qui se moquera de vous... et ce sera bien fait. Mais tout ce que je veux vous dire c'est que j'ai passé ici par hasard ; ma lante m'avait priée de lui acheter une petite flûte pour son souper, chez le boulanger du coin, puis de monter jusque chez notre laitière, qui demeure dans cette rue, lui dire de nous apporter demain le double de lait... parce qu'elle veut faire de la boullie à mon oncle...
— Mademoiselle, je n'ai pas besoin de savoir...
— Si, monsieur, je veux vous prouver que je suis venue par hasard; en passant devant cette porte je l'ai vue ouverte, cela m'a paru singulier, car elle est ordinairement fermée; je me suis approchée... j'ai entendu rire... et je vous ai vus tous les deux... vous étiez drôlement assis à ce qu'il m'a paru!..
— Mademoiselle, nous venions de tomber...
— Oh! c'est possible, monsieur; d'ailleurs ça ne me regarde pas... et à présent je me repens de vous avoir dérangés...
— Mademoiselle, je vous prie de ne pas croire...
— Comment donc, je me garderai bien de rien croire!... Une petite niaise, si innocente... et un jeune homme qui a l'air si doux, si timide !... Ah! ah ! ah !... vous jouiez à pigeon vole, probablement?... Au reste, soyez tranquille, monsieur, je ne dirai rien... je ne parlerai à personne de ce que j'ai vu, car je ne suis pas méchante, et je serais très fâchée de causer de la peine à quelqu'un... quoiqu'on n'ait pas craint de m'en faire à moi.
Adrienne a fini, elle se tait; Doudoux ne répond rien, au fond du cœur il se sent un peu coupable ; tous deux restent en face l'un de l'autre. Doudoux voudrait voir Adrienne s'en aller, celle-ci voudrait entendre Doudoux s'excuser, car les femmes, lors même qu'elles semblent le plus en colère ne sont pas bien loin de pardonner, il ne s'agit que de savoir s'y prendre; mais aussi elles ont quelquefois dos accès de colère très violents, lorsqu'au lieu d'implorer leur pardon on est insensible à leurs reproches. En voyant M. Doudoux prendre sans mot dire, le chemin de chez lui. Adrienne, qui le croyait louché de ce qu'elle
venait de lui dire, éprouve un tel mouvement de dépit qu'elle court sur les pas du jeune homme, en lui criant :
— C'est égal, monsieur, vous êtes un malhonnèt^ un impertinent, et vous vous êtes conduit avec moi comme un homme sans éducation I...
— Ah ! mademoiselle!... calmez-vous, je vous en supplie!...
— Qu'est-ce que cela vous fait que je me calme!... cela vous est bien égal... après m'avoir fait des yeux si tendres... car vous aviez l'aii' d'une perdrix à côté de moi... Ah ! c'est affreux!... c'est indigne!...
— Oui, mademoiselle, c'est indigne!... dit d'une voix forte un homme qui se trouve alors entre les deux jeunes gens sans qu'ils l'aient aperçu venir. .Mais c'est votre conduite qui est épouvantable, mademoiselle!... Donner des rendez-vous le, soir... à un jeune homme... et dans ma rue... devant ma maison... que vous devriez respecter, car elle est l'asile de l'innocence!...
Les jeunes gens ont reconnu M. Troupeau, ils se sauvent chacun de son côté. Le ci-devant marchand de crin revenait seulement de Paris, et au moment d'entrer chez lui, il avait entendu Adrienne parlant avec feu à Doudoux. La fuite des jeunes gens ne le calme pas ; il continue de s'écrier :
— C'est épouvantable!... c'est une horreur!... devant chez rnoi... à ma porte!... dans ma rue !... il n'y a plus de mœm's!... je voudrais que tous les voisins pussent m'entendre !... c'est par trop de liberté!
Et, tout en criant, M. Troupeau avait saisi le cordon de sa sonnette il le lirait avec violence, par suite de son agitation; et M™ Troupeau, qu de son bain avait entendu crier dans la rue, sonnait aussi sa bonne pour savoir ce qui se passait, et Babello au lieu d'aller ouvrir courait à sa maîtresse, et Virginie restait sans bouger dans sa chgmbre en se disant :
— Criez ! sonnez! ça m'est bien égal! je n'entends rien, moi.
— Babelle, qu'est-ce donc?... qu'cst-il donc arrivé? demande ^m« Troupeau en sortant de sa baignoire, de manière à laisser voir un sein qui ne bougeait pas de place et qui n'en tenait même pas du tout.
— Ah! madame, je suis tout effrayée! dit la cuisinière eu s'appuyaut contre un meuble.
— J'ai entendu crier dans la rue... s'
— Oui, madame, et maintenant entendez-vous connue on sonne à la grille?... ils veulent entrer de force peut-être...
— Ali? mon Dieu! mais d'où vient tout ce bruit?
— C'est encore une émeute, madame, c'est une nouvelle révolution... La fruilièro m'avait bien dit que la semaine ne se passerait pas sans
quelque chose, parce qu'on devait mettre un impôt sur les haricots flageolets ! Je suis sûre que tout est à feu et à sang dans Paris...
— ^ Ah! grand Dicul... et Troupeau qui n'est pas revenu...
-^Teûez, madame, entendez-vous comme ils carillonnent? drelin! drelin!... le plus souvent que j'ouvrirai...
-^ Mais que veulent-ils enfin?...
- ' ■■ -^ Je crois qu'ils veulent qu'on crie avec eus :Yive la liberté !
— Eh bien! il faut les satisfaire... Ah ! mon Dieu!... et je suis nue... ■■BaBeMé, vile mi "peignoir... un châle, un caleçon... ce que vous me trouverez... Et ma fille, pourvu qu'elle ne sorte pas!
•' '■ ■■ M"? Troupeau saute hors de sa baignoire, laissant voir à sa cuisinière desebjets que M.Troùpe'au devait seul admirer quand même, mais Babello ne s'ocoùpe point dé toiïtes ces bagatelles ; tandis que sa maîtresse s'essuie à la hâtfe, elle court dans la chatnbre, cherchant les vêtements de madame qui, de son côté, couVt en sauvage et ne trouve rien, comme c'est assez l'ordinaire quand on est pressé. Enfin Babelle s'écrie :
— Ah! voici un caleçon, madame.
-^ Bien, donnez... donnez donc vite.
— ^ C'fest ce iflaudit peignoir que je ne trouve pas... voilà un châle.
— Allons, je vais m'en contenter, avec le caleçon... Ils vont casser la sonnette... ouvrons la croisée à côté ; certes, je ne veux pas descendre au rez-de chaussée... venez, suivez-iûoi, Babelle.
Figutez-vous une grande femme maigre, n'aj-ant pour tous vêtements qu'un caleçon et un châle ployé en long, telle est M"" Troupeau, qui court ouvrir une fenêtre de son salon, et s'y met en criant :
-^ Oui, mes amie, vive la liberté!
-^ Et point d'impôt sur les haricots ! ajoute Babelle en se démenant à la croisée et agitant un vieux mouchoir à tabac.
'■ — Qu'est-ce que cela veut dire, ma femme?... que signifie cette plaisanterie-là, et pourquoi ne vient-on pas m'ouvinr, depuis une heure que je sonne? crie M. Troupeau en regardant à la fenêtre. 1 -^.Mais, mon Dieu! c'est mon mari!...
— Comment! c'est monsieur qui sonne, madame?
— Et qu'ètes-vous venue me chanter, Babelle, avec votre émeute et vos flageolets?
— Dame, ces cris... ce bruit...
— Allons, vous êtes une sotte! descendez vite ouvrir à mon époux. Babelle va ouvrir. M. Troupeau a de l'humeur d'avoir attendu si
longtemps à la porte : en entrant dans son salon, il trouve sa femme qui
s'est jetée Jaiis un fauteuil et n'est pas encore remise de son émotion Le costume lie madame semble fort singulier à monsieur; madame se hâte de donner des explications à son mari, et de lui demander à son tour la cause des cris qu'elle a entendus. M. Troupeau apprend à sa femme ce qui a causé sa colère.
— Cette petite Adriennel... cela no m'étonne nullement de sa part, dit M™" Troupeau en déroulant son châle pour tâcher de couvrir ses épaules. C'est une éveillée, une évaporée !...
— Vous voyez que notre tanle avait raison en nous engageant à ne pas laisser Virginie la fréquenter.
— Oh i Virginie n'écouterait pointde mauvais conseils. Chère enfant! elle a passé la journée à travailler à côté de moi! et ce soir elle n'a pas quitté sa chambre, où elle regarde les images du Juif-Errant ; il parait même que tout ce bruit que tu faisais dans la rue ne l'a pas effrayée...
— Tant mieux ; quant à moi, je dirai à mon ami Vauxdoré de veiller sur sa nièce, et je n'engagerai pas M™" Ledoux et son fils à venir chez nous, ainsi que j'en avais l'intention, puisque ce jeune homme est un petit séducteur.
— • Je suis de ton avis, mon ami.. Mais parle-moi donc de ton voyage... tu ne me dis rien... Viens donc te mettre dans cette bergère... près de moi... tu seras mieux.
M"" Troupeau minaudait en prononçant ces mots, et elle arrangeait si maladroitement son châle qu'elle laissait voir qu'elle n'avait pas de chemise. Sans être ému par toutes ces agaceries, M. Troupeau se lève; prend une chandelle et dit à sa femme :
— Bonsoir, ma chère amie, je suis très faligué et je vais me coùctîei":.! demain je te racontcmi ce que j'ai fait à Paris. Tout ce que je puis te dire, c'esi^ue je n'ai pu parvenir à rencontrer le comte de Senneville.
— Et vous n'avez pas pris de son chocolat? ajoute M"" Troupeau d'un air ironique. Puis, voyà^nt que son mari s'est retiré, elle se lève ; se drape à 1 antique et se décide aussi à aller se coucher en murmurant : C'était bien la peine!... Les honiimes no sont jamais aimables quand cela nous ferait nlaisir.