‹ La pucelle de BellevilleChapitre 6 sur 104 · VU · texte numérisé non relu

VU

UN ClIIBA^SSIER

— Mon cher Vauxdoré, lu ne vu-illes pas assez sur fa nièce, dit M. Troupeau en rencontrant son ami le lendemain de son retour de Paris.

— Je ne puis pas avoir toujours nva nièce dans ma poche, répond

ft

Et! oui, c'est moi. (P. 94.)

Vauxdoré en feuillelaiit dans un gros livre qui explique Ja règle de tous les jeux.

— Il me semble cependant, mon ami, que lorsqu'il s'agit des mœurs... de l'avenir de ta nièce... Je doute fort qu'elle trouve un mari en se conduisant ainsi!...

— On peut jouer l'impériale de rencontre... C'est ce que je soute-

LIT. 42. — PAl'L DK KOCK. — LA 1 CCELLE DE BELLVILLE. — ÉD. J. ROUFF ET C'«. UV. 12

nais encore hier au café de M. Bart... J'y faisais ma partie avec M. l'ingénieur-géomètre de Belleville...

— Yauxdoré, le jeu te maîtrise trop, tu deviendras un Beverley. Il ne s'agit pas de.l'impénale ; mais de ta nièce, que j'ai prise hier sur le fait, dans la rue, à près de neuf heures du soir, avec le tils de M"" Ledoux !

— Comment, sur le faill... Qu'est-ce que cela veut dire, qu'est-ce que tu a-s pris hier au soir?

— Comme j'allais rentrer chez moi, j'aperçois un jeune homme et une demoiselle causant avec beaucoup de feu... la demoiselle surtout semblait exallée ; j'avance... c'était ta nièce et M. DouJoux.

— Eh bien, après!... Ils causaient, voilà tout.

— Voilà tout!... Peste! La nuit, une demoiselle avec un jeune homme dans la rue... Tu trouves cela convenable?

— Ils pouvaient s'èlre rencontrés...

— Tauxdoré, tu me fais de la peine I... Ce n'est pas ma fille que Ton rencontrera jamais causant en têtc-à-tète avec un jeune homme Au i reste, je t'ai averti, c'était mon devoir. Tu feras à présent ce que tu voudras.

— Oui, oui... Je parlerai à ma femme... Le point ne se compte qu'après l'impériale.

En rentrant chez lui, Vauxdoré fait part à sa femme des propos qui courent sur Adrienne. M"" Vauxdoré est une bonne femme toute ronde et très gourmande, qui ne soupçonne jamais le mal ; pourvu que ses ragoûts ne sentent pas le brûlé, elle est satisfaite. Elle se hâte de prendre la défense de sa nièce :

— Votre M. Troupeau est un cancanier!... Il ferait un potirou avec un eland! Adrienne est sortie hier au soir parce que je l'ai envoyée me cheixher une petite llùte chez M. Patte, boulanger, et du lait chez nolie laitière, qui demeure rue de Calais... Il fallait bien qu'elle passAt devant la maison de Troupeau ; mais vous voyez qu'elle n'avait pas prémédité un rendez-vous...

— Je ne te dis pas le contraire... C'est Troupeau, qui...

— Adrienne... viens nous parler, mou enfant.

Adrienne accourt à la voix de sa tante, devinant déjà ce qu'on va lui demander.

— Ma chère amie, est-ce que lu as rencontré quehju'uu hier soir eu allant chez la laitière?

— Oui, ma tante ; en revenant j'ai rencontré le fils do M"" Lodoux... Ce jeune homme m'a souhaité le bonsoir, je lui ai répoudu... Est-ce qu'il y a du mal à cela?

— Aucun, ma chère, c'est ]\I. Troupeau qui a dit à Ion oncle qu'il t'avait surprise à un rendez-vous.

— • M. Troupeau est arrivé si brusquement sur nous eu criant que cela nous a fait peur... Je me suis sauvée, et M. Doudoux s'en est allé d'un autre côté... voilà tout.

— Jeté crois, mon enfant, mais il y a des gens qui voient du mal dans tout !...

— Il faut les laisser dire, ma tante; il me semble qu'il doit nous suffire de ne rien avoir à nous reprocher.

— C'est égal, dit Vauxdoré, j'expliquerai tout cela à Troupeau, aliu qu'il n'ait plus de mauvaises pensées sur ta vertu... Ma femme, je te propose un écarté...

Adrienne n'aurait eu qu'un mot à dire pour se justifier et se venger de celui qui l'accusait ; mais Adrienne est bonne, elle serait désolée de causer du chagrin à Virginie, et il ne lui vient pas un moment à la pensée de se disculper en faisant connaître la conduite de celle qu'elle appelait son amie.

Par suite de cet événement, Doudoux n'ose plus passer dans la rue de Calais, car M. Troupeau lui fait une paire d'yeux très sévères toutes les fois qu'il le rencontre, et le jeune homme craint que le papa n'ait deviné l'amour qu'il éprouve pour sa fille. Cet amour a triomphé de la sensation désagréable causée par l'attouchement du petit caleçon. Doudoux, qui a pris des informations, sait maintenant qu'il n'y a rien d'extraordinaire à ce qu'une femme porte des culottes. Il donnerait tout au monde pour obtenir un nouveau rendez-vous ; mais il se creuse en vain la tète pour en faire naître l'occasion ;il n'a pas l'imagination de Virginie, et celle-ci ne le seconde plus, car elle n'a pas été satisfaite de son tèleà-tète avec lui, et elle se dit :

— Pour être jetée deux fois par terre , ce n'est pas la peine do se donner tant de mal.

Vauxdoré a conté partout comment sa nièce avait eu occasion de se trouver le soir dans la rue de Calais avec le fils de M""" Ledoux ; mais Troupeau et sa femme conservent la même opinion d'Adrienne. Le monde est méchant, il est toujours porté à croire le mal, et revient difficilement sur ses jugements : c'est un auteur qui, lors même qu'on le siffle, ne veut pas s'être trompé. Cependant les voisins continuent à se voir, parce que dans un petit endroit on ne fait pas aisément de nouvelles connaissances, et qu'il est souvent difficile d'éviter les anciennes; mais jyjme Troupeau ne laisse plus sa fille causer seule avec Adrienne , et celle-ci a encore la bonté d'en être fâchée , car elle avait réellement

fie l'amitié pour Virginie. Quant à M'^" Troupeau, depuis la soiréedu jardin, elle baisse les yeux devant Adrienne en faisant une petite raine si drôle , qu'il serait difficile de lui garder rancune : aussi Adrienne a saisi un moment où leurs parents ne les regardaient pas, pour prendre la main de son ancienne amie; elle l'a serrée dans la sienne en lui soufflant dans loreille :

— Je ne dirai rien ! je ne l'en veux pas et je l'aime toujours.

Sur quoi Virginie a souri en faisant nu pelil mouvement do tête pour remerciement.

La providence devait un dédommagement à cette bonne fille qui se faisait soupçonner d'une faute... qu'à la vérité elle eût peut-èlre été fort aise de commettre, mais qn'enfin elle n'avait pa^ commise. Adrienne souriait encore un peu en pensant à M. Doudoux.

lorsqu'un matin elle entend dire à son oncle :

— rs'ous allons avoir des cuirassiers à loger dans Belleville... C'esl ]\1. Renard qui vient de me le dire.:, il sait les

nouvelles même avaiil les uiilorilés... Je dois m'atlendre à loger aii

moins un honuiic... comme propriétaire de la maison ijue j'habite...

Adrienne. In |'rc'|iareras la petite pièce d'en haut... Si ce cuirassier esl

aimable, ji' ferai la ]iarlie avci- lui.

— Kl })eul-èlre pourrons-nous apjirendre des nouvelles de notre neveu, dit mailame Vauxdoré, cet es|>ii'glc de (îodibert, <]ui s'est engagé quoiqu'il ait eu un lion nunn'rn... (Vi-lail uin» mauvaise léte... mais je l'aimais, moi. ce ::;ar(;iiii !

— .Vil I niiiii cousin ( ■ndinerl , dil Ad lienne ; je me le rappelle encore puuiqu'il y ail sept ;ins qu'il soil parti!... Il m'appidail sa petite fennne. et je rni»pelais mon pelil mari!... Je serais liien conlenle de le revoir.

Vauxdoré s'en va on se froUanl les maios.

— Parbleu ! il s'était mis juslfinenl dans les cuirassiers !... dit Vauxdoré; si c'était son régiment qui vînt loger à Belloville... Je vais tâcher de m'en informer au café de M. Bart... on jouant une poule.

Pendant que la nouvelle de l'arrivée des cuirassiers fait battre de plaisir le cœur d'Adrienne, on est aux abois chez M. Troupeau, qui craint qu'on ne lui donne des militaires à loger.

— Je ne doute pas de l'honneur de ces militaires, dit M"" Troupeaumais enfui notre Virginette est si jolie !... un cuirassier ne se gêne pas pour dire une galanterie... quelquefois un peu trop cavalière... Monami, il ne faut pas que l'innocence de notre fille coure le moindre péril... Va à la mairie, informe-toi... qu'on nous donne deux chevaux, trois chevaux s'il le faut... mais point de militaires à loger... ce sera plus convenable.

— C'est juste... quoique j'aie bien le moyen de recevoir aussi des hommes... mais tu as raison, les chevaux sont moins dangereux près du beau sexe.

— Pourquoi donc ne veulent-ils pas inger de militaires? se dit Virginie, cela m'aurait amusée de voir chez nous un cuirassier... Nous ne recevons pas si souvent de nouvelles ligures!... On a peur do tout ici. Je suis bien sûre qu'Adrienne sera plus heureuse, et que son oncle aimera mieux des hommes que des chevaux.

On a satisfait aux désirs de M. Troupeau, au liou d'un soldat, il a quatre chevaux à loger. Quant aux Yauxdoré, ils voient arriver un jeune cuirassier de cinq pieds huit pouces, beau blond, au teint coloré, moustache bien peignée, tournure dégagée et martiale à la fois. En entrant dans la maison, le cuirassier saute au cou do Yauxdoré, puis à celui de sa femme en s'écriant :

— Comment, mon oncle!... ma tanto!... vous ne me reconnaissez pas!... C'est votre neveu Godiberl, surnommé Vonlre-à-Terre !... Mais embrassez-moi donc!...

— Quoi! ce serait lui !... ce pauvre Godihcrt ! dont nous parlions encore il y a deux jours... Ce cher neveu !... mais regarde donc, Vauxdoré, comme il est bel homme maintenant!... comme cet uniforme lui va bien !...

Et tandis que l'oncle et la tante embrassent et contemplent leur neveu, Adrienne, qui est restée au milieu do la chambre et à laquelle on n'a pas sauté au cou, dit à son tour :

— Eh bien! monsieur Godii)ert, est-ce que vous ne me reconnaissez

pas, moi

Le cuirassier examine la jeune lille en répondant ;

— Ma foi, mademoiselle, je vous demande pardon... mais je ae me rappelle pas...

— Tous avez oublié Adiienne... celle que vous appeliez votre petite femme!...

— Adiienne! il se pourrait!... Cette petite fille, quand je suis parti serait aujourd'hui cette belle demoiselle.

— Eh oui! c'est moi...

— Ah ! ma petite femme, permettez-moi de renouveler connaissance ! Ventre-à-Terre embrasse la jeune fille, qui se laisse faire, sans avoir

peur de la grande moustache que porte maintenant son petit mari, et jjme Vauxdoré ne cesse de s'écrier :

— Il est superbe en uniforme!... c'est un cuirassier fini!... Il faudra le régaler, ce cher enfant! Aimes-tu la nia(elote, mou ami?

. — • Oh! j'aime tout, matante, un soldat n'est pas difficile!... — • C'est égal, je te ferai une matelote, j'excelle là-dedans... Nous resteras-tu longtemps?

— Mon régiment ne restera que huit jours, à ce que je crois; mais j'espëre obtenir une permission du capitaine, et vous consacrer quelque temps...

— Ah! tant mieux!... Mon Dieu, comme il est devenu grand, mon petit mari!...

— Moi, je vais dire à tout le monde que c'est mon neveu que j'ai le plaisir de loger.

Vauxdoré court dans Belleville apprendre à ses connaissances rarrivée de son neveu qui a cinq pieds huit pouces et de fort belles moustaches.

— On ne l'a pas donné un neveu à loger, à toi? dit-il en entrant chez son ami Troupeau.

— Je ne peux pas avoir un neveu parmi des chevaux...

— Tu verras le mien, mon ami, je te le présenterai... c'est un homme achevé ! . . . un cavalier admirable. . . son nom de guerre est Ventreà-Torrc... il ne faut pas croire pour cela que ce soit un de ces militaires au l(iM rude et brusque... pas du tout!... c'est un air moelleux... c'est de la grâce... une galanterie permanente... rien qui sente la caserne!... Oh! j'en suis énnu-vcillé! Madame Troupeau, je vous présenterai mon neveu.

Vauxdoré s'en va on se frottant les mains, et M"" Troupeau dit :

— Je me passerais bien de voir son Vciitre-à-Tcrre!... Quel joli nom de i,'UciTe!... Je suis sûre iju'il seul la ]iipe d'une lieue...

— Ail! ma chère amie... on ne peut pas refuser... c'est son neveu... Mais je pense... ce jeune cuirassier qui va loger dans la maison... avec M"° .Vdrieune... (|ui a l'iiumour si gaie... Ileim... prévois-tu les conséquences?

— Oui, certes, je les devine... ces gens-là sont si bornés! ils no

verront rien... ce sera comme avec le pelit Ledous... Ah! c'est une fine matoise que cette Adrienne !

— Quelle différence d'avec notre lille !

— C'est qu'aussi Virginette a été autrement élevée et surveillée... et quand elle sortira de mes mains pour passer dans celles d'un mari, je pourrai dire avec orgueil à son époux: « Mon gendre! vous trouverez tout à sa place !...

— Oui, ma femme, je m'en flatte, et il y a tant de maris qui trouvent des places... où il n'y a rien!...

— Taisez-vous, Troupeau, votre fille n^est pas loin.

■ — A propos, ma femme, c'est bientôt la fêle de notre fille, ne feronsnous pas comme à l'ordinaire une petite réjouissance?...

— Pourquoi pas?

— A coup sûr mes moyens me le permettent... mais que feronsnous cette année?... Si nous donnions un bal?...

— Fi donc, monsieur! noire fille ne danse pas, vous le savez bien... sa tante ne veut pas qu'elle danse.

— C'est juste... nous donnerons un grand déjeuner.

— Un déjeuner... c'est toujours très fatigant pour moi!... il faut tout sui'vciller... aller... venir... c'est un casse-tête que de recevoir... de Irai 1er...

— Eh bien! nous le donnerons dehors... Tiens, dans le bois de Romainville... il y a longtemps que Virginie nous demande d'y aller, et nous n'avons pas pu nous y promener une seule fois tant que ma tante a été ici. il"° Bellavoine a le bois de Romainville en hori-eur à cause de la chanson : Ce bois charmant pour les amants...

— Oui, oui, je sais... mais où déjeunerons-nous?

— Chez Robert, au Tourne-Bride, c'est le plus ancien traiteur du bois, et moi je considère l'ancienneté d'un établissement. D'ailleurs, il y a une superbe pelouse en face de Robert, nous y fei'ons porter le déjeuner, et ce sera plus champêtre.

— Nous veiTons cela... Viiginette, approche, ma fille. Seras-tu contente, pour ta fête, si nous donnons un déjeuner soupatoire au bois de Romainville?

— Oui, maman... et j'irai sur un âne, n'est-ce pas?

— Tu iras même sur les chevaux de bois, si tu le désires.

— Oh! j'aime mieux un âne qui court. Et avec qui irons-nous?

— Nous verrons... il y a encore du temps... je réfléchirai pour nos invitations. ..

— Ah? vous prierez Adrienne, n'est-ce pas?

— Adrienne, peut-être, ma fille... La société de M"" Adrienne ne te convient guère !...

— Ah, maman! elle est si gaie, Adrienne?... je m'ennuierai si elle a'est pas de la fête.

— C'est bon, petite, nous verrons cela !

M""= Troupeau donne u;i petit coup sur la joue de sa fille, qui

s'éloigne en sautillant et en se disant :

— On invitera

Adrienne , on invitei'a

S' K^'^SSw'^^ ÉS^^' ^^ - ^^^ Vauxdoré, et par con-

/7S^^ "S ^v. Wy séquenl on invitera le

cuirassier.

Yenlre-à-Terre est établi cbez son oncle; ses manières aimables lui ont gagné le cœur de toute sa famille. Ce n'est jias par l'esprit qu'il bi'illo, mais il est beau garçon et galant près des dames : n'est-ce pas assez pour plaire dans ce monde, où l'on réussit plus par les dehors que par le fond? M"" Vauxdoré lui fait de petits mets, M. Vauxdoré joue avec lui aux dominos, enfin Adrienne rit toute la journée avec son cousin. Les souvenirs denf'ance sont bien doux, ils nous reportent à ce temps où l'on est exempt de soins et d'inquiétudes, où les passions ne se sont point encore emparées de notre cieur; les désirs d'un enfant ne vont pas loin ; il est rare qu'ils passent le leinliMuain mi le dimanche de la'semaine. C'est avec joie qu'on revoit ceux ()ui nons rappellent nos premiers plaisirs. Adrienne n'ose plus appeler le cuirassier son petit mari, mais elle lui parle souvent de répoque où ils jonaient ensemble: elle n'a oublié ni les noms qu'ils se doimaieul, ni les niches (ju'iis se faisaient. Venlre-à-Terre écoute Adrienne en caressant sa moustaches et s'écrie:

— Vous avez um- mémoire éîonnanle, ma |ietile consiiu^!

— i'rlil (iiii. mon cdiisin !.. d'aillenrs je n'a\ais pas oublié mon...

C'est bon, petite. .Nous verrons cela.

Adrienne donne le bras à son cousin. (P. 98.)

— Votre petit mari... Est-ce que vous n'osez plus m'appelerainsi?

— Mais non... vous êtes si grand à présent... si changé... cet uniforme, ces moustaches... vous êtes hien difTéreatl

— Et vous m'aimiez mieux autrefois?

— Je ne dis pas cela!... Seulement, à présent, je ne me sens pas libre près de vous...

— Pourquoi donc?

UV. 13. — l'ALL DE KOCK. — LA PUCELLE DE BELLEVILLE — ÉD. S. ROCFF ET C'». LIT. 13.

«« œUVRE DE PAUL DE KOCK

— Parce que... ce n'est pas la même chose I...

— Je suis toujours voire cousin... Toujours Godibert ! Je vous appellerais encore volontiers ma petite femme...

— Vraiment! oh! par habitude...

— Parce que vous êtes devenue bien gentille, ma cousine...

Le cuirassier souriait et caressait encore ses moustaches; Adrienne riait et faisait de petites grimaces fort agréables. Le cousin parlait ensuite de ses campagnes: il avait été à Alger, il avait combattu les Bédouins, il en avait tué six pour sa part; et il racontait tout cela non pas en jurant et en s'échaufTant comme beaucoup de militaires, mais avec une voix flûtée et un ton doucereux qui semblaient encore plus surprenants dans un homme de cinq pieds huit pouces. En écoutant son cousin, Adrienne fjûsait souvent des bonds sur sa chaise; elle s'écriait :

— Comment! mon cousin, vous avez tué six Bédouins!

— Pourquoi pas, ma petite cousine?

— C'est que vous avez l'air si doux... il faut être bien en colère pour tuer quelqu'un !

— • A la guerre, pas du tout, ma cousine, on va se battre en chantant, en folâtrant; on aborde l'ennemi poliment... il tire sur nous, et nous manque... on lui dit: C'est pas ça, cher ami, faut mieux ajuster... on tire et on le tue. » Merci, j'ai mon compte, qu'il dit en tombant. « Eh bien! alors, adieu, et sans rancune. » Voilà la chose, ma cousine, la guerre n'est pas plus terrible que ça.

Ces entretiens se renouvelaient fréquemment depuis que le jeune militaire était arrivé. On n'avait pas encore ou le temps de le mener chez M. Troupeau, mais Ventre-à-Terre ne s'ennuyait pas chez son oncle; car Adrienne le laissait rarement seul; elle semblait redoubler d'amabilité pour rendre agréable à son cousin la maison de son oncle.

Depuis qu'on logeait le cuirassier, il restait peu de temps à Adrienne pour penser à M. Doudoux, aussi avait-elle cessé de soupirer en songeant à lui. Le cœur d'une femme a besoin d'occupation, il conserve un souvenir pour avoir quelque chose à penser ; mais cela ne prouve pas toujours de la constance.

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