‹ La pucelle de BellevilleChapitre 51 sur 104 · LIV. "7. — P.^L'L DE KOCK. — ÉD. J. ROIFF ET C · texte numérisé non relu

LIV. "7. — P.^L'L DE KOCK. — ÉD. J. ROIFF ET C

coup d'œil sur l'une des glaces qui sont dans la boutique; ce coup d'œil la rend intérieurement satisfaite, et elle se rappelle ce que Jeanneton lui a dit ia veille. Oui, sa robe lilas lui va fort bien ; son fichu, mis en sautoir, est d'une couleur qui lui sied; son chapeau de paille entoure, sans trop la cacher, cette jolie figure qu'ombrage de si beaux cheveux, et ce ruban, noué sous le menton, est d'une fraîcheur parfaite ; ces yeux modestes, d'où s'échappent parfois des regards enchanteurs, suffiraient seuls pour tourner une tète. Eugénie n'ose point se dire cela, mais elle sourit à la glace qui lui répète ses grâces, puis rebaisse bien vile les yeux, de crainte d'avoir été aperçue.

Bidois arrive, portant deux énormes paniers qu'il place sur le comptoir d'un air piteux, en attendant qu'on se mette en route. M"'^ Moutonnet n'est point encore descendue, et ces messieurs se permettentla conversation pendant qu'Eugénie regarde à la porte de la boutique.

— Eh bien! Bidois, nous aurons beau temps?

— Oui, une chaleur étoutTante, un soleil qui est brûlant...

— C'est gentil au bois de Romainville... il y a de l'ombre, de la fraîcheur. \

— Oui, mais ce n'est pas gentil pour y arriver : cette montagne de Belleville est d'un rude !...

— Bah! c'est l'alïaire d'un quart d'heure à monter.

— Sans doute, ça n'est rien quand on n'a pas deux énormes paniers à porter... ceux-ci sont de poids, je vous assure.

— Ah! le dîner est soigné...

— Si M™ Moutonnet avait voulu, j'aurais emprunté le cliien du boulanger, ce gros caniche qui, avec un bâton dans sa gueule, porte tout ce qu'on veut au bout...

— Eh bien! pourquoi n'as-tu pas demandé ce chien?

— Pourquoi? vous savez bien que madame votre épouse n'aime pas les bêtes...

— Ah! c'est vrai Bidois, je n'y pensais plus... Diable ! ne va pas proposer le chien... il vaut mieux que ce soit toi... Donne-moi une prise, Bidois...

— Savez-vous au moins si on prendra un iiacre jusqu'à la harrii'rc ?

— Ma foi! je ne sais pas, mon garçon...

— Tu sais que nous sommes beaucoup de monde ; nous no pourrions pas tenir quatorze dans un liacre,

— Que diable 1 on en prend doux... n'est-ce pas une all'aire entre six hommes?. ..

• — C'est juste ; lu n auras qu'à le [iroposer à ma femme.

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— ]Moi !... il me semble que c'est plutôt à vous, monsieur, à en parler.

— Eh bien! nous allons voir tout à l'heure... j'en dirai deux mots. ■ — Je gage bien que vous n'en parlerez seulement pas.

— Je te dis, Bidois, que j'en parlerai.

— Justement, voici madame.

M"° Moutonnet arrive en effet ; aussitôt Bidois court se replacer prës de ses paniers, en mettant la main sur les anses, et M. Moutonnet agite sa canne et son chapeau.

— Je vo'is que tout le monde est prêt, dit M°" Moutonnet d'un air satisfait.

— Oui, ma belle, nous voilà disposés à partir, comme tu vois.

— C'est bien. J'espère que la société ne se fera pas attendre.

— Parlez donc des fiacres, dit tout bas Bidois à M. Moutonnet

— Tout à l'heure, répond le passementier ; nous avons tout le temps. Tu vois bien qu'il n'y a encore personne d'arrivé.

M. Dupont vint le premier : Eugénie, qui était rentrée dans la boutique à l'arrivée de sa mère, lève les yeux sur la personne qui se présente ; mais elle les baisse aussitôt en apercevant l'épicier, qui pourtant lui fait un salut des plus gracieux.

— Mevoici : j'espère qu'on ne m'attendpas, dit M. Dupont en entrant- ■ — Non, mon ami, vous êtes un homme charmant !

- — Dix heures ne sont pas encore sonnées à Saint-Nicolas... Messieurs, mesdames, comment va la santé?... Mademoiselle, je vous offre mes très humbles hommages...

— Ma fille... entendez-vous? M. Dupont vous offre ses hommages... répondez donc !

— Monsieur est bien honnête, » dit à mi-voix Eugénie en faisant la révérence à l'épicier, qui, avec son habit bleu-ciel, son gilet jonquille et sa queue poudrée, ne doutait pas que M"° Moutonnet ne le trouvât ravissant.

— Ma fille est timide, dit M"' Moutonnet à M. Dupont, mais c'est ce qu'il faut; la jeunesse doit être élevée comme cela... De la tenue, de l'obéissance, de la réserve surtout; c'est ainsi que l'on a fait mon éducation, et vous savez quelle femme je suis.

— Peste ! dit Dupont, à coup sur, vous êtes une femme qui... M. Moutonnet en sait quelque chose.

— Ohl ma femme! il n'y a pas son pareil dans toute la rue Saint- Martin.

— Non, j'en réponds, dit tout bas Bidois.

— J'ai ce qu'il faut pour être à la lêle d'une iiiaison. et je me flatte que ma fille saura figurer dans un comptoir...

— Ah çà, il s'agit de fêter ce bon M. Moutonnet... J'ai mou petit bouquet à offrir... Tous permettez?... En disant cela, M. Dupont tire de ses poches deux bouteilles, une de muscat et l'autre danisetle, et les

présente à la maîtresse do la maison.

— Deux bouteilles! en vérité, monsieur Dupont, vous êtes très aimable, vous faites des folies...

— Toute ma boutique (S* à vous, belle dame...

trop heureux si je puis...

Ah I voilà aussi un petit sac de quatre mendiants.

— Eiicore?... eh ! vous poussez les choses trop loin.

— Du muscat ! dit M.

Moutonnet, c'est mon vin favori, et l'anisette est très bonne pour les vents.

— Allons, monsieur Moutonnet, laissez là vos vents, et placez ces bouteilles et ce sac dans les

paniers. Bidois, vous prendrez bien garde de les secouer, entendez-vous? Jîidois fait ce (ju'il peut pour cacher son humeur, et il marronne en jilaçant les bouleilles.

— En vérité on me prend pour un mulet... et il ne faut pas les secouer encore!... non, je vais me gêner... Si j'étais sur au moins d'aller en fiacre jusqu'à la barrière!...

— El il fait en arrière des signes à M. Mouloiiiifl : mais celui-ci fait semblant de ne pas les apercevoir.

Une odeur de vanille, de tubéreuse et de fieur d'oranger annonce l'arrivée de la famille (iérard. En (>lîet, le parfumeur se présente en sautillant, donnant la main à son petit garçon, qui, pour son entrée, grimpe .sur le comptoir, cl de là va se cramponner sur les épaules de M. Moutonnet. Les dames paraissent : on s'embrasse, on se fait mille politesses,

Le parfumeur se présente en saulillaul, doinant la maiu à son petit garçon

M. DUPONT

on se dit les choses les plus aimables, on a Fair de s'adorer et les yeux cherchent déjà s"ily a quelque ciiose à reprendre dans la toilette, quelque ridicule à trouver dans la personne.

Eugénie seule ne songe pas à remarquer la mise de ces dames; elle est troublée, embarrassée, et pourtant elle est bien contente...

M. Adolphe vient d'arriver presque en même temps que la famille du parfumeur.

Le jeune homme s'est empressé daller saluer M"" Moutonnet et son mari ; il s'approche ensuite d'Eugénie, et lui dit quelques mots qu'elle n'entend pas bien, car il lui semble que sa mère a les yeux sur elle, et qu'elle s'aperçoit de son agitation ; à peine si elle ose regarder un instant Adolphe, et cependant elle en meurt d'envie... Pauvre Eugénie!... l'éducation la plus sévère ne pourra jamais garantir le cœur des impres sions de l'amour!

— Allons, nous n'attendons plus que la famille Bernard pom' partir.

— Ils sont en retard...

il est dix heures dix...

— Dix heures cinq seulement, dit M. Dupont, je me suis réglé hier au soleil du Palais-Royal.

— Je suis sûre, dit M"" Moutonnet, que c'est M"" Bernard qui n'est pas prête ! elle n'en finit jamais.

— C'est vrai, dit M. Gérard, vous souvenez-vous qu'à la fête de ma femme elle nous a fait attendre deux heures sur la terrasse des Feuillants.

■ — Oui, oui, et c'est parce que son cordonnier n'arrivait pas, et qu'il lui fallait absolument des souliers roses.

— Chut! chut! ... les voici... Allons, il n'y a rien à dire, il n'est que le quai-t.

— Mais aussi, voyez comme M"" Bernard est déjà rouge.

M. Bidois ferme la marche en faisant une moue.

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— Nous voilà! dit M. Bernard en se précipitant dans la boutique comme un sauteur des Acrobates ; j'espère que l'on a une tenie... et que le badinag.e ira son train... Vive la joie! je ne connais que ça... Les enfants me suivent... en attendant, j'embrasse ce» dames. Les enfants étaient M"* Bernard, sa fille et le petit commis qui arrivèrent au moment où M. Bernard embrassait M"^ Moutonnet.

— Eh bien : le voilà déjà en train, dit M""' Bernard : ah! prenez-y garde, mesdames, il est aujourd'hui encore plus badin qu'à l'ordinaire.

— Il paraît que vous vous en êtes aperçue, dit M. Gérard d'un air malin.

— Oui, monsieur, oui, et je m'en aperçois trois fois la semaine.

— On le croit sans peine auprès de vous.

Et le parfumeur s'approche de M"" Bernard eu lui jetant un tendre regard de l'œil gauche, tandis que le droit va fixer la perruque de M. Moutonnet.

— Allons, partons, dit M°° Moutonnet.

— Partons, répète-t-on de toutes parts.

— Comment! partons! dit tout bas Bidois. et on ne parle pas de voitures! Mais est-ce qu'ils sont fous!

— Nous allons à pied, ma belle? dit d'un air soumis le bon passementier, en s'approchant de sa femme.

■ — Comment, monsieur, si nous allons à pied! Belle question, vraiment!... Parle temps qu'il fait, ne serait-ce pas un meurtre de s'enterrer dans des voitures?

— Certainement, mon cœur, certainement, ce serait un meurtre!

• — D'ailleurs, le bois de Romainville est si près... D ne faut que deux petites heures en se promenant... Nous aurons ensuite le temps de nous reposer.

— -Oui, oui, dit toute la société, il faut aller à pied; au moins nous ne serons pas séparés.

— Et puis en route, dit Bernard, on fait des folies... cl je suis là.

— Parlons, parlons.

— nfaul se résigner, dit Bidois; et il passe, en soupirant, un bras sous cliaquc panier.

Tout le monde se dispose à se mettre en route. On s'approche de la personne avec laquelle on est bien aise de faire le chemin. Déjà M"" Bernard s'est emparée du bras du petit Eslèvc. Gérard offre le sien à Mimi; M. Moutonnet prend celui de M"° Cécile; M. Bernard se saisit de M°" Moutonnet; Adolphe s'est appi'oché d'Eugénie; Celle-

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ci sourit il l'idée qu'il sera sou cavalier... mais la voix de sa mère fait entendre ces terribles paroles :

— Ma fille, acceptez le bras de M. Dupont...

En effet, depuis cinq minutes, l'épicier avait le bras en l'air devant Eugénie, en lui exprimant le plaisir qu'il aurait à faire la route avec elle; mais Eugénie ne l'entendait ni ne le voyait; elle attendait toujours Adolphe ; il lui semblait que ce n'était qu'à elle qu'Adolphe pouvait donner le bras.

La voix de M°" Moulonnet a détruit le charme, Eugénie a entendu l'ordre, elle sait qu'il faut obéir sans faire d'observations; elle obéit donc. . mais en passant son bras sous celui de l'épicier; elle jette à Adolphe un regard... puis fait pendant tout le reste de la route, une petite mine si triste.... Ah! si Dupont avait eu la moindre connaissance des femmes, s'il n'avait pas été aussi sot, il se serait bien facilement aperçu de ce .qui se passait dans le cœur de la jeune fille ; mais si l'épicier ne voit rien, Adolphe en revanche a bien compris tout ce que lui disait le regard d'Eugénie.

11 s'éloigne sans oser paraître mécontent; il va offrir son bras à M"" Gérard, mais il s'arrange de manière à marcher toujours auprès d'Eugénie.

Tout le monde s'éloigne, et Bidois ferme la marche en faisant une moue qui augmente à mesure qu'il se sent plus fatigué.

La compagnie conserve une marche réglée tant que l'on est à Paris, mais une fois dans le haut du faubourg du Temple, on commence à rire et à se rapprocher; enfin on passe la barrière, et M. Bernard déclare qu'il ne répond plus de lui.

M"" Moutonnet, malgré tous ses efforts, ne peut empêciier son cavalier de l'entraîner, de la faire courir et quelquefois sauter par dessus les pièces de bois que l'on trouve sur la route.

Votre mari est pis qu'un démon, crie M'"" Moutonnet à M"" Bernard; je ne puis pas en venir à bout!...

— Oh ! cela ne m'étonne pas, dit la tabletière; dès qu'il est dans les champs, c'est comme un cheval échappé.

— • Mais nous ne sommes qu'à Belleville, que sera-ce donc tout à l'heure?...

— Vous verrez la feuille à l'envers, mesdames...

— Ah! par exemple, monsieur Bernard, ceci est trop fort, dit M""" Moutonnet; si vous me dites encore des choses pareilles, je serai forcée de vous quitter le bras...

M"" Bernard pousse et tire le petit Estève pour l'engager à faire

aussi des folies; mais le petit commis est encore bien gauche, bien peu dég-Qurdi, quoique M"" Bernard lui répète à chaque instant :

— Tâchez donc de vous animer un peuEstève ; vraiment mon ami, vous êtes trop timide pour ungarçon; il n'y arien de bète comme un homme timide.

— M. Gérard marche à l'écart avec M"° Mimi ; le parfumeur aime beaucoup les petites filles, et quoique M"° Mimi joue encore à la poupée, elle n'est plus une enfant aux yeux de tout le monde. Sa taille est élancée, son fichu dessine déjà deux petits contours bien arrondis, et sa bouche, qui rit toujours, est aussi fraîche que ses joues. Le parfumeur a remarqué tout cela, il s'est emparé bien vite du bras de Mimi. Ils marchent assez loin pour qu'on n'entende pas ce qu'ils disent; mais M. Gérard paraît fort animé et louche un peu plus qu'à l'ordinaire, en tâchant de regarder tendrement la grande Mimi ; et celle-ci rit tout le long de la route, parce qu'elle ne comprend pas ce que lui dit M. Gérard, et qu'elle veut avoir l'air de le comprendre.

M. Moutounet et M"° Cécile sont les plus tranquilles ; ils marchent d'un pas réglé, qui n'est interrompu que par quelques prises de tabac offertes et acceptées tous les quarts d'heure. Le bon passementier vante les plaisirs des promenades champêtres, des parties de campagne, et passe en revue toutes celles qu'il a faites depuis qu'il est marié. M"° Cécile, que cette conversation ne paraît pas amuser beaucoup, laisse parler son cavalier et regarde ce que font les autres, cherchant sur leurs figures à deviner ce qu'ils se disent.

Adolphe, qui donne le bras à M"" Gérard, tâche de se tenir sans cesse auprès d'Eugénie et de rendre la conversation générale. La petite parfumeuse remarque l'attention de son cavalier à rester près des mêmes personnes et, par malice, le force quelquefois à s'arrêter ou à marcher plus vite; mais Adolphe trouve toujours moyen de l'evenir près de celle qu'il aime, et quoique je ne vous aie pas encore dit qu'il aimât M"° Moulonnot, je me flatte que vous vous en êtes aperçu. Il y a do ces choses qui se devinent au premier coup d'œil; il n'y a que les papas, les mamans et les maris qui ne voient pas aussi vite ce qui les intéresse, et c'est fort lieureux pour tout le monde.

Eugénie contente quand Adolphe était près d'elle, repreuait alors sa gaieté; s'éloignait-il, elle soupirait, n'osant retourner la tête pour voir s'il allait se rapprocher, mais trouvant toujours quelques prétextes pour s'arrêter ou ralentir sa marche, lorsqu'il restait trop longtemps en arrière.

.M. Dupont épuisait toute son élocjuonrc pdur amuser sa jolie compagne, et répi'tail à chaque iiisianl :

— Quel temiis supcrliy 1... [Mail hii'ii chaud!... Coiuuie nous allons

M. DUPONT

Mme Bernard fait courir sou petit commis daus les eudroits écartés. (P. G21.)

nous amuser!... J'avais peur qu'il ne plût ce matin... J'avais presque envie de mettre mon habit marron... mais à présent, je suis enchanté d'avoir mis celui-ci; il est plus frais.

Toutes ces jolies choses étaient perdues pour Eugénie qui ne répondait que par quelques monosyllabes, et l'épicier se disait en lui-même :

— Cctie jeune personne est parfaitement élevée... extrêmement bien élevée.

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