‹ La pucelle de BellevilleChapitre 57 sur 104 · UV. 82. — PAUL DE KOCK. — ÉD. J. BOIFF ET C". LIV · texte numérisé non relu

UV. 82. — PAUL DE KOCK. — ÉD. J. BOIFF ET C". LIV

— Comment donc, ma femme ! mais j'allais moi-même vous proposer de ne plus les revoir.

Adolphe et Eugénie sont les seuls qui ne disent rien, la dispute ne les a que peu occupés ; et je crois d'ailleurs qu'ils béniraient en secret un événement qui les retiendrait encore dans ce bois de Romainville qu'ils ont trouvé charmant, et dont ils s'éloignent avec tant de regret.

Mais il faut bien retourner à Paris. La nuit est venue, et le temps semble se mettre à l'orage ; déjà quelques gouttes de pluie ont alarmé les citadins, qui se hâtent de regagner la grande ville. '1=°'' Moutonnet tire son époux, qui fait tout ce qu'il peut pour faire des pas aussi grands que ceux de sa femme. Dupont, toujours en nage, ne veut pas rester en arrière ; il fait sauter ses breloques , entraînant sa jolie compagne qui voudrait bien donner le bras à Adolphe et cherche une ruse pour y parvenir. Bidois trotte derrière, enchanté d'avoir trouvé le moyeu de se débarrasser d'un panier et des bouteilles; il oublie presque le coup de poing qu'il a reçu.

Mais la nuée crève, la pluie tombe par torrents, le vent la pousse avec violence contre le visage des voyageurs. On est sorti du bois, mais on n'est pas encore dansBelleville, et il n'y a point d'abri; il faut se résoudre à être mouillé, trempé, traversé. M"" Moutonnet tâche de faire courir son mari qui a mis son mouchoir en marmotte, tandis que Bidois, pour garantir son chapeau qui n'a que deux ans de ser\dce, fourre les restes du dîner dans ses poches, et après avoir défait l'anse du panier, le met pardessus son chapeau, ce qui lui donne uu faux air de Robinson.

Dupont veut aussi faire courir Eugénie ; mais celle-ci fait un faux pas, elle s'arrête, elle boîte... elle ne peut presque plus marcher. Adolphe court lui offrir un bras, afin que, soutenue de chaque côté, elle puisse continuer sa route. Eugénie accepte; c'est en effet sur le bras d'Adolphe qu'elle s'appuie de préférence, en se félicitant de sa petite ruse : et c'est presqu'une Agnès qui vient de trouver ce moyen pour se rapprocher de son amant. Comme l'amour donne vite de l'imagination aux demoiselles !

On est à Belleville, mais de là à la rue Saiiit-Marlin, il y a encore loin, et l'orage ne cesse point.

— 11 faut tâcher de trouver un fiacre, dit M. Moutonnet; car, malgré ma Itnnne volonté, je ne pourrais pas courir jusqu'à Paris : n'est-ce pas ma femme?

— Vous avez si peu de jarroll... Oui, sans doute, il nous faut un ûacre ; mais où en trouver?...

■ — Je vais courir de tous côtés, mesdames, dil Adoipho, pendant que lous m altiMulrcz dans ce café.

M. DUPONT

— Vous êtes trop bon, mousieur, en vérité.

Adolphe va à la découverte, et la société entre au café Vert, seulement pour se mettre à Tabri, parce que M"" Moutonnet déclare que ce serait une folie de prendre quelque chose, et Dupont n'insiste pas. Mais le temps s'écoule, la pluie fi'appe avec violence contre les carreaux, et Adolphe ne revient pas.

« Pauvre Jeune homme! dit en elle-même Eugénie, il va recevoir tout l'orage!... Mais je suis sûre qu'il ne songe pas à la pluie!... Avec lui, je braverais tous les temps!... Ah! je voudrais être encore au bois de Romainvillc I... »

Mais quand on n'est pas amoureux, on ne se soucie point de recevoir une averse. M°" Moutonnet voyant qu'Adolphe ne revient pas, et ne voulant point rester si tard hors de chez elle, ordonne à Bidois d'aller il la découverte.

— Voyez à l'Ile-d' Amour, lui dit-elle, il doit toujours y avoir des voitures; enfin, remuez- vous; nous ne pouvons pas coucher ici.

Bidois, forcé de quitter le café, replace le panier sur sa tête, et se dirige du côté de l'Ile-d'Amour, en donnant au diable la Saint-Eustache et les parties de campagne. A peine est-il parti qu'Adolphe revient avec un fiacre.

— Eh ! vite, mesdames, dit-il en arrivant, ce n'est pas sans peine que je suis parvenu à décider ce cocher à venir vous chercher ici... Mais ne perdons pas de temps, car il s'en irait. ^

— Oui, oui, dit M""" Moutonnet, montons vite. Ah! monsieur, que d'obligation!

— Et ce pauvre Bidois? dit M. Moutonnet en montant dans le fiacre.

— Ah ! ma foi, c'est sa faute, il devait rencontrer monsieur; au reste, appelez-le.

— Bidois! Bidois... crie M. Moutonnet en mettant sa tète à la portière.

Mais on ne reçoit point de réponse, et déjà le cocher jure et s'impatiente-

— Allons, allons, partons, dit M"" Moutonnet, Bidois en sera quitte pour revenir à pied; cela lui apprendra à mieux faire les commissions.

Le cocher fouette ses chevaux. Comme la route va en descendant, la voiture roule avec rapidité jusqu'au boulevard, et s'arrête bientôt dans la rue Saint-Martin, devant la boutique du passementier, où rentre la famille Moutonnet en remerciant Adolphe et en renouvelant à l'ami Dupont l'assurance de son amitié.

Chacun se retire chez soi, emportant de la Saint-Eustache des sou-

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ŒLVRli DE PAUL DE KOCK

venirs ditTérciils. Bidois seul n'est point encore rentré. En allant à l'Iled'Amour, il n'a pas rencontré la voiture, parce qu'elle venait du côté de la barrière. Arrivé chez le traiteur, où sa coiirure singulière fait rire tous les niarmilons, il cherche en vain Adolphe et un fiacre; il parcourt encore une partie du village, et se décide à revenir au café Vert.

11 entre et cherche la société.

— Où sonl-ils donc, dit-il en remettant le panier sous son bras.

— Ils sont partis en voiture, répond d'un air cogucnard le maître du café.

— ■ Partis en voiture...

sans moi I...

— Ils vous ont appelé.

Ne vous nommez- vous pas Belloie?. ..

— Bidois, s'il vous j.lait.

— Bidois, Belloie, c'est h peu près la même chose.

— Non, monsieur; c'est fort différent au contraire.

— Enfin, monsieur Bidois, ils sont partis sans

vous, voyant que vous ne reveniez pas.

— Partis sans nui!... me laisser revenir à pied par le temps qu'il faitl... quand je me suis éreinté toute la journée à porter à dîner I... Ah! M°" Bernard avait bien raison d'appeler Mnntonnel un tyran!... Mais ils ne peuvent pas encore ù:re bien loin; courez un peu, je gage que vous les rattraperez avant la barrière; c'est un fiacre jaune.

— Vous croyez!.. Allons, en ce cas, je vais reprendre ma course. El Bidois sort du café, et [se met à courir malgré l'orage, espérant

atteindre la bienheuroiiso voiture ; ce qui eût été diflicile, car la famille Moulonnet était rue Saint-Denis, que le pauvre commis n'était encore que devant le grand salon de Desnoyers : mais le limonadier avait été bien aise de faire courir M. Bidois.

Enfin, après avoir passé la barrière, notre coureur aperçoit une voilure :

M™' Jloutonnet tâche de faire courir sou mari.

— Je les vois enfin! dit-il; je vais Jonc me reposer... Un peu de courage.

La vue du fiacre a doublé ses forces ; il s'élance, marchant au hasard dans les ruisseaux et les mares; mais il a fait le sacrifice de ses bas. Il atteint le fiacre qui est jaune, et c'est justement un fiacre jaune qu'on lui a désigné au café. Aussitôt, et sans s'assurer s'il contient en effet les personnes qu'il cherche, Bidois court à côté du cocher :

— ArrêtozI... arrêtez! lui crie-t-il d'une voix altérée par la fatigue. Le cocher, croyant qu'il se trompe, ne l'écoute pas.

— Arrêtez donc! crie de nouveau Bidois; je vous dis que les personnes que vous menez m'attendent, et que vous aurez pourboire !

— Ah! c'est différent, si ce sont de vos connaissances, dit alors le cocher en arrêtant ses chevaux ; en ce cas, montez, mon bourgeois.

Bidois ne se fait pas répéter celte invitation; dès que le fiacre est arrêté, il court ouvrir la portière.. Un cri part aussitôt du fond de la voiture:

— Ah! mon Dieu! c'est mon mari! dit une voix de femme que Bidois ne connaît pas.

— Son mari! répond un homme que Bidois n'avait pas aperçu, parce que la dame le masquait presque entièrement.

— Eh ! vite, en retraite 1 . . .

Aussitôt, un mouvement s'opère dans la voiture ; on ouvre ; la portière opposée à celle par laquelle Bidois s'est présenté ; le monsieur s'enfuit en laissant son chapeau, la dame se sauve en oubliant son châle, ses gants et son mouchoir, et Bidois reste ébahi sur le marchepied.

— Ah ça... quoique tout ça veut dire, mon vieux? dit le cocher étonné de voir se sauver par une autre portière les personnes qu'il menait.

— Eh! parbleu! répond Bidois en descendant du marchepied, cela vent dire que le guignon me poursuit, que je me suis trompé, et que ce ne sont pas les personnes que je cherche qui étaient dans votre voilure.

— Ah ! oui-da? eh ben ! vous êtes joliment Colas de m'avoir joué une farce comme ça!

— Comment, Colas! croyez-vous que c'est pour mon plaisir que je l'ai fait?...

— -Ah ben oui! mon homme... mais vous entendez ben que ça ne peut pas se passer comme ça : vous avez effarouché le couple que je menais, si ben qu'ils ont pris la clef des champs; mais moi je ne peux pas en être pour ma course!... Un instant, Fifi! j'avais pris mes particuliers chez Pelletan, au pavillon Français, et comme c'est hors la barrière, ils m'avaient promis un petit écu ; or donc, c'est un écu que vous allez me donner.

— Je vais vous donner un écu, moi ?

— Oui, mon homme, si ça vous est agréable...

— Vous plaisantez, sans doute... J'irais payer la course de gens que je ne connais pas!...

■ — Il ne s'agit pas de raisons; vous avez fait fuir mon monde et vous, allez me payer, ou nous allons voir.

Le cocher, craignant que Bidois ne se sauve, saute en Las de son siège; mais le vieux commis n'a plus la force de s'échapper, il se laisse saisir par le bras.

— Allons ! payez et que ça finisse.

— Je ne payerai pas, répond Bidois d'un air décidé, parce que je ne vousdois rien.

— Eh bien ! en ce cas, retournons vers le corps de garde de la bar rière, et l'on va vous faire entendre raison, mon petit homme.

En disant ces mots, le cocher fait rétrograder sa voiture, et mène Bidois aa bureau de l'octroi, où il explique l'aventure au commis et au commandant du poste.

— Mais vous avez de quai vous payer, dit Bidois, on a laissé des effets dans votre voilure.

- — Est-ce que vous me prenez pour un filou I... J'va déposer tout ça à la Préfecture.

— Je gage bien qu'on n'ira pas les réclamer.

— Ça ne me regarde pas.

— ■ Qu'aviez- vous à faire de déranger comme ça le monde I... Et avec c'te coilTure en panier I... Je ne m'étonne pas que vous leur ayez fait peur... ils vous auront pris pom* un diable!

Tout le monde rit de la mine piteuse que fait alors M. Bidois qui s'entend condamner à payer le petit écu au cocher. En fouillant dans sa poche pour chercher sa bourse, il laisse tomber les restes de la volaille qu'il avait retirés du panier afin de pouvoir le mettre sur sa tête. Cet incident redouble la gaieté des personnes qui l'entourent.

— Il paraît que monsieur ne laisse rien perdre quand il va dîner chez le traiteur? dit en riant le commis de la barrière.

— Monsieur, ce sont mes affaires, répond Bidois eu remettant avec humeur la volaille dans sa poche; n'allez -vous pas me faire payer une entrée pour cette cuisse de dindon?

— Non, monsieur, les dindons ne payent pas.

— C'est bien heureux. Allons, cocher, puisque je paye, j'espère au moÎDs que vous allez me conduire.

M. DUPONT

Ah! c'est trop juste.

— Où meniez-vous ce monsieur et celte dame ?

— Ds m'avaient dit de les déposer sur le boulevard du Temple.

— Eh bien ! moi, vous me déposerez à la Porte Saint Marlin.

— Cela suffit; suivez-moi.

On quitte la barrière pour aller retrouver le fiacre; il pleut toujours, et Bidois se dit tout bas :

— Du moins, si j'ai payé un peu cher, je pourrai m'étaler à mon aiso et dormir même jusqu'à la porte Saint-Martin.

Pauvre Bidois! il était sans doute écrit dans le grand livre des destins que tu ne reviendrais pas en voiture à Paris.

Près d'atteindre le fiacre, notre commis est devancé par quatre militaires, qui, plus lestes que lui, ouvrent vivement la portière et se jettent dedans en s'écriant :

— Enfin nous en avons donc trouvé un ! . . . Ce n'est pas malheureux ! .. . — ■ Qu'est-ce à dire? s'écrie à son tour Bidois en s'avançant vers la

portière, ils en ont trouvé un!... Ah bien! cela serait charmant... mais un instant!... Messieurs, messieurs... voilà une heure que je suis là, dit-il en remontant sur le marchepied.

— Je n'ai pas de monnaie, mon vieux, dit un des militaires, prenant Bidois pour un commissionnaire, ce qui était excusable, vu l'état déplorable dans l.'.quel l'orage avail mis sa toilette; ce sera pour une autre fois.

Et on le repousse brusquement en refermant la portière.

— Un instant, messieurs! pour qui me prenez- vous? s'écrie de nouveau Bidois en tâchant de s'accrocher à la portière; je suis un bourgeois de Paris, j'ai retenu ce fiacre, je l'ai même payé d'avance, il est donc à moi... Vous ne pouvez-pas le prendre...

— Vous voyez-bien que si, puisque nous sommes dedans...

— Il faut en sortir, messieurs... Cocher, expliquez donc mon affaire à ces messieurs.

Le cocher, enchanté de gagner une nouvelle course, se contente de monter sur son siège sans répondre aux interpellations de Bidois, qui court de la portière aux cocher et revient du cocher à la portière.

— Ce vieux fou aura-t-il bientôt fini de nous étourdir les oreilles? dit un des militaires.

— • Messieurs, il faut sortir de mon fiacre répète Bidois.

— ■ Sortir de la voiture pour la céder à monsieur !... Ah! mon drôle, si j'en sors, ce sera pour te couper les oreilles!... Allons, cocher ; en avant, nous sommes pressés, et n'écoute pas ce vieil ivrogne.

— Ça suffit, mon officier.

Et le cocher fouette ses chevaux, et le cocher disparaît aux regards de Bidois, atterré par ce nouvel événement.

Il va s'asseoir contre une borne, regardant d'un air consterné s'éloigner le fiacre qui emporte son petit écu et qui le laisse au milieu

de la rue. Il hésite un moment, ne sachant pas s'il retournera à la barrière demander au corps de garde justice du cocher qui le laisse là après avoir reçu son argent. Mais Bidois se rappelle que le commandant et les soldats même ont eu l'air de se moquer de lui ; et il ne veut pas leur servir encore de risée.

— Allons, se dit-il, il faut prendre son parti ; retournons chez nous à pied, ne courons plus après les fiacres!... Cette journée m'a été bien funeste ; les maudites Saint- Eustache me portent toujours malheurl.. L'année prochaine je ferai le malade huit jours d'avance, pour ne pas en être... Bien obligé d'une partie de plaisir comme celle-ci!.. Porter des paniers assommants! faire les commissions! n'avoir point le temps de se reposer!... recevoir dos coups de poing! puis un orage, courir après un fiacre, le payer double, ne pas monter dedans et recevoir des sottises! voilà ma journée d'aujourd'hui!... A ce pri.\-là un dîner sur l'herbe coûte trop cher; j'aime encore ii icu.x m'en tenir au pot-au-feu de tous les jours.

Tout en faisant ces réfle.Kions, Bidois arrive enfin devant la boutique du passementier; il rentre par l'allée et monte à sa chambre sans chandelle, plutôt que d'entrer dans la cuisine pour y prendre de la lumièic, car il craint, en rencontrant M'"" .Moulonnot. qu'elle ne lui donne encore quelque cour.>o à faire ; et, pont éviter tout accident nouveau, il se hAte d'aller se couche.'.

11 s'élance marchant au liasard dans les ruisseaux et les mares.

M. DUPONT

Elle quitte avec mystère sa couche solitaire. (!'. Go

lA JEUNE FILLE ET SA BONNE

Depuis longtemps M. et M"" Moutoniiet se sont retirés dans leur appartement. Ils sont couchés et dorment sans doute ; car à l'âge de nos deux époux, les époques remarquables, telles que les fêtes ou anniver-

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