‹ La pucelle de BellevilleChapitre 58 sur 104 · LIV. 83. — PACL DE KOCK. — ÉD. J. HOUFF ET C · texte numérisé non relu

LIV. 83. — PACL DE KOCK. — ÉD. J. HOUFF ET C

saires de mariage, ne causent pas d'insomnies : il est un temps pour tout, dit le sage; hélas! ne vaudrait-il pas mieux que nos plaisirs fussent de tous les temps?

En rentrant, Eugénie, après avoir souhaité le bonsoir à ses parents, est montée dans sa chambre ; mais en passant dans la cuisine, près de laquelle couche Jeanneton, Eugénie a entr'ouverl la porte et a dit à demi-voix :

— Quand tout le monde dormira, je descendrai tout doucement, et nous causerons... Obi j"ai bien des choses à te conter.

— C'est bon, mamzelle, a répondu Jeanneton ; je vous attendrai. Lorsque le silence qui règne dans toute la maison fait présumer à la

jeune fille que ses parents sont endormis, elle sort doucement de sa chambre, ne posant qu'avec beaucoup de précaution son pied sur chaque pièce de l'escalier; au moindre bruit, elle tressaille et s'arrête... et pourtant elle ne va point faire de mal; ce n'est pas un crime d'aller causer avec cette bonne Jeanneton qui aime tant Eugénie!... Mais si M'"" Moutonnet savait que sa iille ose ainsi, lanuit, sortir de sa chambre, quels reproches, quelles remontrances!... combien Eugénie serait grondée! et Jeanneton serait à coup sûr renvoyée. Ce n'est donc pas sans raison que la pauvre petite a si peur.

Combien elle est jolie dans ce moment où, n'ayant pour tout vêtement qu'un léger jupon et une camisole de nuit, et pour coiffure qu'un petit fichu à carreaux qui retient sa belle chevelure, elle quitte avec mystère sa couche solitaire pour se glisser dans la chambre de sa bonne ! L'émotion, la crainte qui l'agitent font plus fréquemment soulever son sein; sa main tremble, sa respiration est entrecoupée, tout en elle charme, séduit, entraîne ; c'est la beauté, l'innocence craignant de se livrer aux nouvelles sensations qui font palpiter son cœur.

Elle arrive en tâtonnant à la porte de la cuisine, car elle n'a pas emporté de lumière, de crainte d'être aperçue. Jeanneton a soin aussi de placer sa chandelle dans le fond de sa cheminée, afin qu'on ne puisse la voir de chez M"" Moulonuet, à qui cela donnerait l'éveil, et qui viendrait s'informer pourquoi sa domestique a de la lumière pour dormir. Que de précautions il prendre pour causer un moment en liberté!... mais aussi ce jilaisir en aura bien plus de charmes. Nous savons que, pour doubler le prix des choses, il suffit de les défendre, surtout pour tenter ce sexe qui a un penchant si prononcé pour le fruit défondu, malgré les exemples dos suilcf funestes qu'entraîne après elle cette tendance à la désuboissaui-c : mais en vain, depuis notre mère Eve, on leur racoulo l'histoire de Pandore, de Psychée, do la femme de Lolh, et même de l'épouse de Barbeblcuc ; ces dames frémissent d'épouvante... mais sont toutes prêtes à en faire autant : c'est sans donle une iniluencc secrète qui le veut ainsi.

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— Me voilà, ma bonne, dit Eugénie en entrant dans la chambre de Jeanneton, dont elle referme la porte sans bruit : tout le monde dort... nous pouvons causer un moment...

— Mais, mamzelle, il me semble cependant que Bidois n'est pas encore rentré... et s'il venait chercher ici de la lumière...

— Il est rentré et couché, te dis-je.

— Bah! sans chandelle I...

— Apparemment, mais je l'ai bien entendu, sa chambre n'est-elle pas au-dessus de la mienne? Il ronfle si fort qu'on l'entendrait de la rue.

— Ah ben! en ce cas, nous n'avons pus rien à craindre... C'est que c'est un vieux bavard et un sournois qui fait le câlin auprès de vot' mère, pour s'en faire ben venir.'... et il faut se méfier de lui; mais puisqu'il ronfle, vous pouvez parler. Contez-moi donc un peu les événements ; d'après queuques mots que j'ai entendu prononcer à madame, il me paraît qu'il y a eu ben des aventures!...

— Oh I oui, ma bonne !...

— La journée n'a pas bien fini ?

— Ah! je ne me suis jamais tant amusée!...

— - Bah!... alors j'ai donc compris de travers ; il me semblait qu'on s'était querellé, disputé, battu même avec des paysans?...

— Oui, oh! c'est très vrai...

— Et vous vous êtes amusée?...

— Je t'en réponds ! . . .

— Mais M"° Moutonnet s'est fâchée avec M"" Bernard, car je lui ai entendu dire en entrant qu'elle ne la reverrait jamais; et dam' ! elle paraissait ben en colère ! . . .

— Oui, c'est vrai aussi; elle était dune colère terrible!...

— Et ça ne vous a pas fait peur à tous?...

— Je l'ai à peine l'emarqué !...

• — -Mon Dieu, que c'est drôle! Mais enfin vous ne me direz pas que vous avez eu beau temps pour revenir... car il a fait un orage!... — ■ Ah! ma bonne, j'en étais enchantée!... — ■ Eh ben ! je n'y comprends plus rien.

— Mais songe donc qu'en voiture j'étais tout près de lui !...

— Qu'est-ce que c'est que lui ?

— C'est Adolphe, Jeanneton : c'est M. Adolphe!... '

— Adolphe, M. Adolphe... Ah! je commence à comprendre pourquoi vous vous êtes tant amusée !... cest parce que M. Adolphe était là.

■ — Oui, Jeanneton, c'est pour cela!... Ah! si tu savais combien il est aimable.

— Il vous a donc parlé souvent?..

— Presque tous les jours il était à côté de moi...

— Bahl et votre maman ne disait rien?

— Oh ! maman na rien vu... et puis, nous avons trouvé des occasions pour causer... en dansant, en courant, et en jouant à cache-

cache!...

— Ah ! vous avez joué à cache-cache I...

— Oui, Jeanneton, et c'était toujours M. Dupont qui Tétait.

— Ah! pardine! j'crois ben qu'il le sera souvent. . .

Ah ben I et .AI°" Moutonnet qui voit tout et qui ne voyait pas ça ! comment a-t-elle pu vous laisser jouer à cache-cache?...

— Mais, Jeanneton, est-ce qu'il y a du mal à cela?

— Ah ! tenez, mamzelle, si j'avais unefille,i'm'sembie que j'aimerais mieux la mener quelquefois à la comédie que de la laisser aller jouer k cache-cache dans un bois. Mais les gens qui prennent tant de précautions font quelquefois plus d'bètises que d'autres... C'est pas pour vot'mère que je dis ça, au moins?

— .\h!je le pense bien, ma bonne.

— Mais enfin que vous a-t-il dit de si joli, ce M. Adolphe, pour que vous vous soyez tant amusée mali^ré les disputes et les batailles?...

— Jeanneton... si tu savais!... mais je n'oserais jamais te le dire... quoique j'en meure d'envie !...

— Allons, parlez toujours... je ne suis pas vot'mère, moi.

— Eh bien! ma bonne, il m'a dit qu'il m'aimait, qu'il m'adorait... il ma pi'omis. juré de m'aimer toute sa vie!... .\h ! Jeanneton, je suis bien sûre (|u'il ne mentira pas et qu'il ne veut pas me tromper!...

— nh! inamzelle, i'ii'faut pas comme ça croire au\ discours des

Jeanneton... si tu savais !.

M. DUPOlNT

jeunes gens : ils en disenl autant à toutes les femmes gentilles; ça ne n'ieux coûte rien à eux de jurer!... ils vous font un serment d'amour comme je vous retourne une omelette!... mais faut pas s'y fier!

— ■ Jeanneton, je suis bien certaine qu'Adolphe n'est pas comme tous les jeunes gens. Si tu savais combien sa voix est douce... et puis ses yeux!... il semblait si heureux en me regardant! et il me regardait toujours!...

— Vous le regardiez donc aussi, mamzelle ?

— Oh! non... mais je le voyais... sans faire semblant!... et quand sa main tenait la mienne, comme il la pressait!..; je tremblais, mais l'éprouvais un plaisir !... ah! Jeauneton, je ne puis pas te dire combien j'étais heureuse !...

— Mon Dieu ! mon Dieu! mamzelle, comme c't'amour vous a donc fait faire du chemin en

peu de temps!... Mais vraiment, c'est que je ne vous reconnais plus!

— Ah ! ma bonne... si je n'avais pu te dire tout cela, je crois que j'aurais parlé toute seule dans ma chambre ... tant j 'avais besoin de prononcer son nom!...

— Pauvre petite!

comme ça vous a pris tout d'un coup!...

— • Il m'a appelée Eugénie!... sa chère Eugénie!

— Diable! mais c'est une déclaration !

— Oh ! oui, ma bonne, c'est une déclaration, et il m'en a fait tout plein.

- Et que lui avez-vous répondu?

— Ah! Jeanneton!... D'abord je ne pouvais pas répondre, car je n'en avais pas la force... j'étais si troublée, si émue!...

— Dame, c'est ben fait pour ça!

Ils sont couchés et dorment.

— Mais enfin, il m'a tant suppliée de lui dire quelque chose... je n'ai pas pu résister, et je lui ai dit que je l'aimais!...

— Que vous l'aimiez! quoi ! mamzelle! est-ce qu'on dit ça le premier j3ur!

— Mais il me semble que je l'ai toujours connu, toujours aimé... 11 me semblait aussi qu'il devait savoir que je l'aimais... je sais Lien que j'ai eu tort de le lui avouer... mais je n'ai pas pu faire autrement!...

— Pauvre Eugénie! et qu'espérez-vous à c'ie heure?

— Je n'en sais rien, mais si Adolphe m'aime toujours, ne scrais-je donc pas heureuse!... Adolphe ! ah! ma bonne, le joli nom!... que j'aime à le répéter... à l'entendre... Ah! je t'en prie, dis-le-moi quelquefois...

— Mais, mamzelle, c'est un nom comme un autre!

— Comme un autre!... Peu.'î-tu dire cela!... Est-ce qu'Adolphe ressemble à... Dupont... par exemple?... Dupont! ah! voilà un nom affreux et que je ne peux pas souffrir,

— J'gage ben, moi, que M"' Moutonnet l'aime mieux que l'autre !

— Ma bonne, il m'a promis de passer tous les jours devant la boutique... de regarder au comptoir ; il me saluera, et quand maman n'y sera pas, il pourra me dire bonjour.

— Oui, etBidois qui verra ça, le dira à vot' maman.

— Oh! non, il ne verra rien, et d'ailleurs, si nous ne pouvons pas nous parler, nous nous regarderons, et ce sera toujours un grand plaisir.

— Ah! mamzelle !... v'ia un amour qui vous causera peut-être ben du chagrin? dit Jeanneton en secouant la tête, et en se baissant pour moucher la chandelle placée au fond de l'àtre, tandis qu'Eugénie, qui a été contre la fenêtre examiner si tout est tranquille, revient d'un air plus rassuré se rasseoir près de sa bonne.

— Jeanneton, pourquoi donc penses-tu ijuc l'amour que je ressens pour Adolphe me causera du cliagrin? Je me trouve, moi, bien plus heureuse aujourd'hui qu'hier!

— Oui, sans doute, c'est toujours comme cela dans les commcnc^ements... mais ensuite ! car, mamzelle, quelle sera la fin de tout ceci?

— Je t'ai déjà dit que je n'en sais rien.

— Avant peu, peut-être, vos parents... c'esL-à-dire vot'mère, voudra vous marier...

- Me marier ! ch bien ! ma bonne, si c'était avec lui?. . .

— Ne l'espérez pas, mamzelle; ce jeune houuuo n'a rien, vol' niamau n'y consentira jamais.

— Ah! Jeanneton, tu me désoles!...

M. DUPONT

— ■ J'ai bien dans l'idée même que M°" Moulonnet a déjà fait un choix pour vous, et, si elle le veut, vous savez que le diable ne l'en fera pas démordre... L'époux qu'elle vous donnera ne sera peut-être pas aussi gentil que M. Adolphe, mais enfin il sera riche : c'est l'essentiel h présent; vous serez bien établie, et par suite vous serez heureuse. Tenez, mamzelle, croyez-moi, ne laissez pas ce nouvel amour s'emparer de votre cœur.., ça vous causerait trop de peine parla suite... croyez-en Jeanneton, qui vous aime, qui vous chérit... Ah! mamzelle quoique je n'sois qu'une fille de campagne, j'ai aimé, aussi, et je m'souviens de c'que c'est! Jérôme, mon amant, m'jurait aussi le plus tendre amour, pas si gentiment peut-être que M. Adolphe : mais pour moi ça me faisait autant de plaisir!...

— Eh bien! ma bonne, pourquoi ne l'as-tu pas épousé?

— Ah ! vous croyez toujours que ça va tout seul!... mais les parents de Jérôme avaient quelque chose, et moi je n'avais rien!., ils lui défendirent de m'voir, sous peine de le chasser du village. Quand il vit que c'était pour tout de bon, savez-vous c'qu'i fit, mamzelle?

— Non, ma bonne.

— Eh ben! un beau matin, il partit, il quitta la maison de son père et le village en jurant qu'il ne reviendrait jamais... En effet... d'puis ce tempslà on n'a plus entendu parler de lui... il se sera engagé... il sera parti sur quelque vaisseau !... mais il est mort sans doute. Pauvre Jérôme !... et c'est moi qui suis cause de ça!...

Jeanneton s'interrompit pour porter son tablier à ses yeux, que le souvenir de son amant remplissait encore de larmes.

— Tu vois bien Jeanneton, que tu l'aimes toujours, dit Eugénie atten drie par la douleur de sa bonne, que son cœur comprenait alors.

— Oui, mamzelle !... quoiqu'il y ait dix ans de cela... Je ne puis pas penser à Jérôme sans que ça me bouleverse, et quoique je n'aie que vingt-sept ans, et que je ne sois pas trop déchirée, ah! je n'aurai jamais d'amoureux ; je ne veux plus aimer !... On a beau me faire encore les doux yeux, et vouloir m'enjôler par-ci par-là... ça n'prend plus ; c'est fini; après Jérôme je n'écoute personne.

— C'est que tu l'aimais bien !

— Mais ça ne m'empêche pas de vous dire que ces amours, malgré les parents, ne tournent jamais ben ; non, mamzelle, ne vous laissez pas aller à vot'passion pour M. Adolphe, et pendant que c'est encore tout neuf oubliez-le au contraire. ,

— Que je l'oublie, dis-tu 1... que je l'oublie ! et c'est toi, Jeanneton, qui me donnes un semblable conseil !... Oublier quelqu'un à qui j'ai promis amour pour la vie, quelqu'un qui me jure de ne penser qu'à moi,

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de ne respirer que p OUI" moi! Ah 1 il faudrait que j'eusse un cœur bien froid, bien insensible bien méchant même, pour oublier ce pauvre Adolphe, il en mourrait, je gage...

— Non, mamzelle, les hommes ne meurent pas d'amour, et c'est même très rare chez les femmes...

— Moi, je vous dis qu'il en mourrait, mademoiselle, je le connais mieux que vous ; d'ailleurs votre Jérôme est bien mort pour vous ; pourquoi donc voulez-vous qu'Adolphe ne m'aime pas autant ?

— Si Jérômeest mort àl'armée ou surmer, cen'estpasla mêmecliose.

— C'est toujours par suite de son attachement pourvous... Mais vous ne sentez pas cela, vous, Jeanneton ; vous raisonnez comme si vous aviez soixante ans... vous êtes étonnée que j'aime, que l'on m'aime ; vous voulez quej'oublie Adolphe !... Ah! c'estafTreux, mademoiselle Jeanneton, demedire des choses pareilles... C'est fini ; je ne vous confierai plus rien... Je vois bien que vous ne m'aimez pas.

— Eh bien! en v'ia ben d'une autre à présent! dit Jeanneton on courant retenir Eugénie qui s'éloigne le cœur gros. Je ne vous suis pas attachée peut-être?... Ah! mamzelle, c'est bien mal de me dire cela!... Je vous ai dit ce que je devais vous dire : vous voulez aimer M. Adolphe, aimez-le !... Je ne vous contrarierai plus : je ferai tout ce que vous voudrez; au contraire, mon seul désir n'cst-il pas de vous voir heureuse?... Ah! je me jetterais dans le feu pour vous... Sans vous, n'aurais-je pas cent fois quitté c'te maison?... car M"° Moutonnet, quoique ce soit vot'mère, est si difficile à contenter !... Mais j'ai tout supporté par allachement pour vous, et vous me dites que je ne vous aime pas. Ah ! mamzelle. ..jen'ai pas mérité ce reproche-là, car il me faitbiendela peine.

Eugénie court se jeter dans les bras de sa bonne; elle lui demande pardon, elle la console, elle l'embrasse.

— Ma chère Jeanneton, lui dit-elle, ne pense plus à cela, je t'en prie... Ah ! je connais ton bon cœur!... Mais aussi tu ne me défends plus il aimer Adolphe?...

— Oh! non, mamzelle, au contraire.

— Tu me laisseras te parler de lui?...

— Oh! tant que vous voudrez!...

— Tu m'en parleras aussi quelquefois ?.,.

— Oui, mamzelle; j.'vous le promets...

— Ah ! ma chère Jeanneton, que je serai donc heureuse !... Ah ! je tâcherai tous les soirs de venir, ne fût-ce qu'un moment, pour causer avec toi... Nous parlerons de lui, et quelquefois lu me parleras de .lé.ùme...

Ils trouvent sur l'escalier Bidois, qui s'est armé d'un grand couteau de cuisine. (P. 6"2.1

— Oh! non, manizelle... je n'en parlerai plus; vol'amour vous rend heureuse, mais le mien me tait pleurer.

— Ma pauvre Jeannelon !...

Eugénie va se replacer près de sa bonne; il est tard, mais la jeune fille n'a pas la moindre envie de dormir : sa jeune tête travaille déjà, et son cu'ur... ah 1 son cœur n'est plus à elle.

— Jeanneton, dit-elle en approchant encore sa chaise de celle de sa

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