‹ La pucelle de BellevilleChapitre 59 sur 104 · LIV. Si. — PAUL DE KOCK. — ÉD. J. nOUFF ET C'«. LIV · texte numérisé non relu

LIV. Si. — PAUL DE KOCK. — ÉD. J. nOUFF ET C'«. LIV

bonne, si ma mère se laissait attendrir... Si elle consentait à m'unira Adolphe! que je serais heureuse!... Jeté prendrais avec moi dans mon ménage; tu le voudrais bien, n'est-ce pas?

— Oh ! oui, mamzelle.

— Là, l'ennui ne pénétrerait jamais ; il me serait si doux de travailler auprès de lui! car je voudrais qu'il ne me quittât pas de la journée... cela serait possible, j'espère?

— J'crois que oui, mamzelle.

— Je travaillerais donc près de lui... nous ne sortirions jamais l'un sans l'autre !... Toujours mêmes pensées, mêmes désirs, même volonté... Ah je serais si contente de faire tout ce qu'il voudrait!... Cela doit-être si doux d'obéir à quelqu'un que l'on chérit... c'est un plaisir! n'est-ce pas, Jeanneton ?

— Oui, sans doute, mamzello.

— Les jours de fête nous irions nous promener... Tu viendrais avec nous, Jeanneton. car tu ne nous empêcherais pas de parler d'amour.

— Non, mamzelle.

— Si mon mari avait besoin de voyager, oh I d'abord je partirais avec lui ; je le suivrais partout, c'est bien décidé. D'ailleurs Adolphe ne voudrait pas non plus se séparer de moi : et une femme peut bien, sans inconvénient, voyager avec son mari ; n'est-ce pas. ma bonne?

— Oui, mcimzelle, oh! ce n'est pas défendu.

— ^laisil n'est pas encore dit que nous voyagerons. Si nous sommes bien riches, nous aurons une petite campagne... De quel côté, ma bonne?

— Dam, mamzelle, du coté qui vous fera plaisir.

— Ah! du côté de Romainville ; oui, c'est cela; nous aurons une petite maison à Romainville, tout près du bois ; nous pourrons alors nous y promener tant que nous voudrons, sans crainte d'être grondés... Quel bonheur! Notre maison sera simple, mais commode. Nous aurons nn jardin que nous cultiverons nous-mêmes: nous verrons croître les ileurs que nous aurons plantées ; ce doit être bien agréable : j'ai toujours désiré un jardin. Et puis, à la campagne, on se lève au point du jour, et pendant que tu prépares le déjeuner, nous allons faire une promenade dans les environs : nous revenons bien fatigués et mourant de faim... nous trouvons tout délicieux. Après le déjeuner on travaille, on a soin de son ménage; .\dolphe écrit ou lit. .Vprès le dîner, nous allons au jardin, nous A' restons jusqu'à la nuit ; nous examinons les progrès de nos plantalions, puis nous rentrons enfin, toujours gais, contents!... Ah! ma bonne, quelle heureuse existence I...

— Oui... oui... mamzelle... répond Jeaniii'ton en étendant les bras

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et en se retournant sur sa chaise pour tâcher de surmonter le sommeil qui la gagne; oh! ça... ça sera hen gentil.

— Ce n'est pas tout, Jeanneton : nous aurons sans doute des enfants car c'est l'ordinaire en ménage. Ah! comhien je les aimerai!... combien je les chérirai !... Je ne veux pas qu'ils me craignent, je veux être leur amie autant que leur mère! Ce doit être si doux d'avoir leur confiance. Si j'ai un garçon, je l'appellerai Adolphe, et ma fille se nommera Adolphine. Je les nourrirai moi-même ; je suis sûre que mon mari le voudra bien, car on doit les aimer davantage!... Quel plaisir lorsque mon fils commencera à parler!... comme nous écouterons ses premiers mots... et quand il marchera... x\h ! je ne le perdrai pas de vue un seul instant I... Quand je serai lasse de le porter. Adolphe le prendra dans ses bras, le bercera, le fera jouer... Ah! quelquefois aussi je te le confierai, ma bonne; mais tu en auras bien soin !... car si tu allais le laisser tomber !...

— Non, non... mamzelle... répond Jeanneton à moitié endormie, oh! i'vous promets qu'il ne tombera pas !...

— Nous ferons nous-mêmes son éducation, ou nous la surveillerons en lui donnant des maîtres chez nous, mais je ne veux pas qu'il aille en pension. On y devient quelquefois très mauvais sujet! comme ce petit Bernard!... Et puis on oublie ses parents. Ah! je préfère qu'il soit moins savant et qu'il m'aime davantage. Et puis, je lui laisserai le choix d'un état, car il me semble qu'il ne faut jamais forcer les inclinations... !\'estce pas, Jeanneton?...

Jeanneton ne répond plus, parce qu'elle est endormie ; mais Eugénie ne s'en aperçoit pas, et elle continue :

— Si par hasard mon fils voulait être militaire... Grand Dieu... que de tourments cela me causerait!... C'est bien joli d'avoir un uniforme, une épée et quelquefois une croix d'honneur!... Ah! je conçois bien que cela séduise un jeune homme; mais que de dangers il faut courir! Il faut allei- à l'aimée... il faut se battre!... se battre!... Ah! quand je saurai que mon fils va se battre, je n'aurai plus un moment de repos !... Je le verrai sur le champ de- bataille, entouré d'ennemis!... et les balles, les boulets qui se croisent sur sa tètel... 11 peut être blessé, il peut être tué!... Ah! Jeanneton, si mon fils était tué!... Que dirait Adolphe?... et moi!... Non, non, je ne veux plus qu'il soit militaire. Ah! ma bonne, n'est-ce pas que j'ai raison? Eh quoi! tu ne réponds pas?...

Eugénie examine Jeanneton, et s'aperçoit seulement alors et avec surprise que sa bonne dort profondément. Cotte vue dissipe tous les châteaux en Espagne, tous les rêves délicieux qui occupaient l'aimable fille; elle n'a plus de fils, d'époux, de campagne ; elle se revoit chez ses

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parents, assise dans la chambre de sa bonne ; eile soupire I... son bonheur n'était qu'un songe, il vient de s'évanouir.

On rêve souvent tout éveillé ; ces rêves-là sont toujours aeréables, parce qu'on les arrange à sa fantaisie. Combien de jeunes filles, ainsi qu'Eugénie, ont passé et passeront encore des heures d'insomnie à se créer un bonheur qu'elles ne goûteront jamais en réalité I Quand on aime, on s'abandonne avec délices au doux avenir que nous compose notre imagination. Le jeune amant se voit prés de sa maîtresse : elle lui est fidèle, elle l'adore; si quelques nuages s'élèvent entre eux, ils sont bientôt dissipés, et la plus douce ivresse préside toujours à leurs raccommodements.

La jeune fille entend celui qu'elle préfère lui adresser le plus tendre aveu, lui jurer amour pour la vie, puis demandant sa main à ses parents ; elle se voit marcher à l'autel avec son doux ami, parée du charmant costume virginal, et plus belle encore de ses attraits, dont le bonheur, l'amour et la pudeur ont doublé l'éclat.

Rêves délicieux, vous valez bien ceux du conquérant, de l'ambitieux et du courtisan; vous ne laissez dans notre âme qu'une douce langueur; et tandis que les autres passions agitent nos sens et fatiguent notre esprit, les rêves d'amour, au contraire, nous reposent agréablement des peines de la vie. Ils sontbien moins heureux qu'Eugénie, ceux dont les désirs s'étendent au delà du cercle domestique.

Héros qui avez rêvé la conquête du monde, souverains qui voyez votre nom fameux dans l'histoire, ministres qui rêvez la toute puissance, courtisans qui rêvez les honneurs, votre réveil est bien plus pénible que celui de la grisette qui rêve un rendez-vous avec son amant.

Mais l'horloge de Saint-Nicolas vient de sonner deux heures, et Eugénie, étonnée qu'il soit si tard, ne comprend pas que le temps a passé plus vite pour elle qui parlait que pour Jeanneton qui l'écoutait.

— Deux heures du matin! dit-elle en quittant à regret sa chaise, je n'ai jamais veillé si tard I... Je croyais qu'il n était pas minuit. Ah! si maman le savait!... Je ne m'étonne plus que Jeanneton se soit endormie!... Il est bien temps de se coucher! Ah! c'est dommage cependant; j'aurais volontiers passé la nuit à causer. Couche-loi, ma bonne, dit Ivipénie en secouant le bras de Jeanneton : couche-toi vite, il est bien tard.

— Oui, inamzi'lle, répond Jeanneton sans (uivrir les yeux; et la grosse fille se déshahille macliiiialement et se couche sans s'être entièrement réveillée.

Eugénie quitte la chanii)ri' de sa bonne, traverse doucemoiit la oui-

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sine et se dispose à monter l'escalier pour regagner sa chambre. Comme elle va mettre le pied sur les marches, se tenant à la rampe et tremblant un peu, parce qu'une jeune iille tremble assez ordinairement lorsqu'elle est sans lumière, soit de crainte, soit de plaisir, un bruit assez fort, semblable à celui de quelqu'un qui se laisse tomber et roule plusieurs marches, retentit au-dessus de sa tête. Eugénie frémit et n'ose bouger. Elle regarde en l'air et n'aperçoit aucune lumière. Quipeut avoir fait ce bruit? Serait-ce son père, sa mère, ou M. Bidois! Mais ordinairement ils ne marchent point sans chandelle. Serait-ce un voleur !... Dans tous les ca^ la pauvre petite n'est point rassurée, et comment éviter la personne qui descend ? Elle a refermé sur elle la porte de la cuisine et ne voit pas où elle pourrait se réfugier.

Mais comme elle est encore toute tremblante, une voix se fait

entendre, et cette voix la .^ .

rassure un peu.

— 11 est écrit que je suis dans un jour de malheur !. . . marmotte Bidois, car c'était lui, qui, à la suite de tous les désagréments et fatigues de la journée, sesentantincommodé au milieu de la unit, s'élail levé et descendait à tâtons pour se rendre dans la petite cour située derrière la boutique et au bas de l'escalier.

— Moi qui ne tombe jamais... rouler quatre marches I... Maudit escalier!... Je me suis écorché toute l'épine du dos...

pourvu que les autres ne ^^^ boulangers.

m'aient pas entendul... Ah? aye!... quelle douleur! Est-ce que la charcuterie était empoisonnée?... Ma foi, je le croirais presque, à moins que ce ne soit le veau! M"° Jeanneton aura mal récuré sa casserole; ou c'est cette peste d'anisette de l'épicier!... elle ne valait rien du tout... Cela sent la réglisse, le girofle... je suis sûr que M. Dupont l'a faite lui-

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même... Avec son cadeau... jolie drogue, je voudrais qu'il l'eùL tout entière dans le ventre I . . . Ave ! . . .

Et tout en maronnant ainsi, Bidois descend l'escalier : il n'est plus très éloigné d'Eugénie, qui cherche comment elle évitera la rencontre du vieux commis, et qui ne voit pas d'autre moyen que de se blottir contre le mur, de cette manière, et en retenant sa respiration, elle pense que Bidois, qui à coup sûr doit tenir la rampe, passera près d'elle sans la toucher, l'escalier étant assez large pour cela, et qu'il ne l'apercevra point, parce qu'eu effet la nuit est assez noire pour qu'on no distingue pas près de soi.

Eugénie quitte donc la rampe, et s'adossant au mur en tenant le moins de place possible, elle garde le plus profond silence, attendant avec anxiété que le vieux commis ait passépour remonter dans sa chambre, d'où elle voudrait bien maintenant u'tMre pas sortie.

Le moment fatal arrive : Bidois, traînant les jambes et tenant l'escalier à deux mains, de crainte de tomber encore, et malgré cela ne posant le pied qu'avec la plus grande précaution, Bidois passe tout contre Eugénie, qu'il n'aperçoit point. Encore quelques minutes, et elle n'aura plus rien à craindre... lorsqu'un malheureux étcrnuement. que la jeune fille n'a pas eu le temps de comprimer, part subitement, et, en répandant l'alarme, vient changer toute la scène.

— Ah!... il y a du monde... Au voleurl... crie aussitôt Bidois, se cramponnant après la rampe ne sac'hant plus s'il doit descendre ou monter. Eugénie, voyant que tout va se découvrir si elle reste là, s'élance, et en moins d'une minute regagne sa chambre et son lit.

Mais le vieux commis a entendu monter les marches avec précipitation ; il ne doute point que des voleurs ne se soient introduits dans la maison, et il continue à crier de toutes ses forces, frappant des pieds et des poings sur le mur et sur l'escalier, afin que le bruit réveille tout le monde.

Au carillon que fait Bidois, M. et M"" Moulonnet ne tardent pas à s'éveiller.

- Ah, mon Dieu ! dit M"" Moutonnet en poussant vivement son cher é|)oux, qui, fatigué des suites de la fête et du petit anniversaire conjugal, goûtait avec délices les douceurs du sommeil; entendez-vous M. Moutonnet?... entendez-vous?... mais pour Dieu, réveillez-vous donci

— Qu'y a-t-il, mou cœur? dit h^ passt'Uieiiticr en passant du côté gauche sur le droit.

— f!e qu'il y a? ah I quels cris! (piel la|Kigt' !..

— C'est dans la rue, sans doute nnui ange.

— Non, uon, monsieur ; je reconnais la voi.v do Bidois?...

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— DeBibi... deBidois?...

— Eh! oui... il appelle au secours.,. 0 ciel 1 le feu serait-il à la maison?...

— Le feu ! . . .

Ce mot électrique produit son elfet ordinaire : M. Moutonnet se jette à bas de son lit et suit M"' Moutonnet^ qui ouvre une fenêtre donnant sur la cour, et demande ce qu'il y a.

— Des voleurs!... des voleurs!... répond Bidois d'une voix que l'épouvante rend encore plus lamentable : ils sont dans la maison... sur l'escalier... ils ont remonté... mais ils vont redescendre... Venez à mon secours... ou je suis perdu !...

— Des voleurs!... s'écrie M°" Moutonnet...

— ■ Des voleurs ! répète son mari en retournant au fond de sa chambre.

— Monsieur Bidois, réveillez Jeanneton : nous allons appeler par la rue... Eugénie, ma fille, enfermez-vous bien... Au secours! au secours!

Et M"" Moutonnet court ouvrir une fenêtre de sa chambre donnant sur la rue, et se met, de concert avec Bidois^ à crier au voleur, pendant que son mari court éperdu dans la chambre, cherchant un vieux fusil qui lui servit jadis lorsqu'il accompagnait la procession, et qu'il ne retrouve dans aucune armoire, parce que la peur, qui lui trouble l'esprit, ne lui permet pas de se rappeler qu'il l'a serré dans le bas d'un chiffonier.

Jeanneton, éveillée par le tintamarre que l'on fait dans la maison, croit qu'il est arrivé quelque malheur; Eugénie seule connaît la cause de tout ce tapage ; mais elle se gardera bien de la dire ; elle sait que le danger que l'on redoute est imaginaire, et elle ne peut s'empêcher de rire dans sa chambre, de la terreur qu'elle a causée à Bidois.

Les cris de M. et de M"' Moutonnet ont été entendus d'un boulanger, leur voisin, chez lequel on est occupé à pétrir la première foui'née, qui doit être enlevée dès le matin par les bonnes, les ouvriers et les vieux garçons.

— Oh! oh ! dit le boulanger à ses garçons, il y a une aventure dans le quartier; allons un peu voir s'il n'y aurait point tentative A' infraction manifeste. Le four n'est pas encore chaud ; en avant, garçons ! »

Les deux garçons quittent la pâte et suivent leur bourgeois, qui marche vers la maison d'où partent les cris.

— Ah ! voilà des libérateurs s'écrie M"" Moutonnet en apercevant les trois hommes qui se dirigent vers sa demeure.

— Vraiment oui, dit M. Moutonnet en courant à la fenêtre avec son fusil qu'il vient enfin de trouver, je crois que ce sont des Suisses.

— Eh! non, monsieur, ce sont des mitrons, c'est notre voisin M. Pétrin... C'est du monde enfin... Par ici messieurs!... par ici...

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On va vous ouvrir: on descend. Jeanneton? Jeannelon? allez ouvrir la porte de la boutique... Monsieur Pétrin, notre maison est pleine de voleurs 1

— Eh bien! nous allons les pincer, madame Moutonnet.

Pendant que Jeanneton introduit dans la boutique M. Pétrin et

ses deux garçons, M. et M""" Moutonnet se consullent pour savoir s'ils sortiront de leur chambre.

M. Moutonnet est d'avis d'y rester pendant que l'on fera la visite de la maison, mais M"° iloutonnet pense que cela ira mieux si elle dirige les opérations; son avis étant toujours adopté à l'unanimité, M. Moutonnet passe une robe de chambre, et, fusil en main, se dispose à suivre sa femme, qui vient de se vêtir de sa blouse du malin.

Us trouvent sur l'escalier Bidois qui s'est armé du srand couteau de cui-

Voilà des libérateursj s'écrie Mme Moutonnet.

sine de Jeanneton, et qui le lient d'une main, tandis que de l'autre il retient sa culotte à moitié défaite, et qui, à ciiaque pas qu'il fait, retombe sur ses talons. Ils descendent tous trois dans la boutique où se sont rassemblés les boulangers dans le simple costume avec lequel on procède k la confection du pain, tandis (jue Jeanneton éveillée en sursaut, n'a eu que le temps de passer un petit jupon.

Mais la décence a toujours cédé à la peur, et M""" Moutonnet qui est ordinairement fort sévère sur l'article de la mise, et qui n'a jamais voulu voir l'exposition des statues, ni pu regarder en face l'Apollon ou l'Antinous, est prête à sauter au cou du boulanger et de ses garçons, parce que leur présence, dans ce moment. ]ieut la préserver des dangers qu'elle redoute.

— FAi bien! que se passe-t-il donc chez vous, madame Moutonnet?

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