LUS CHKVAUX ET LES ANES
Un soir la fanilHe Vaiixdoré se rend chez les liabilants de la rue do Calais. Adrienne donne le bras h son cousin, elle se pavane en tenant le beau cuirassier; elle a un air lriom])hant, c'est (]ue l'on va présenter son cousin chez M. Troupeau, que Virginie le verra, qu'elle remari|uera la
tendre amitié qui unit le jeune militaire à sa cousine, et qu'elle sentira qu'Adrienne est amplement dédommagée de l'abandon de M. Doudoux. Voilà ce qui donne un air radieux à l'amie de Virginie, car la femme la moins méchante éprouve toujours un grand plaisir dans ces petits triomphes de l'amour-propre ; si elle ne ressentait pas tout cela elle serait trop bonne... mais une femme n'est jamais trop bonne, probablement parce qu'elle sait que le mieux est l'ennemi du bien.
Il y avait la famille Tir, M. Renard et quelques autres voisins réunis chez M. Troupeau, lorsque Vauxdoré entre dans le salon en tenant son neveu par la main; il le présente à la société en disant :
— Permettez-moi de vous faire voir mon neveu qui a cinq pieds huit pouces et a tué six Bédouins.
La société se lève ; on considère le jeune cuirassier, qui est obligé de se baisser pour ne point emporter avec sa tête une hollandaise en verres dépolis dont le salon est décoré.
C'est un bel homme... un fort beau garçon! dirent les dames.
-- Il est plus grand que ma plus haute baguette de fusée, dit M. Tir à son fils Pétard.
— Oui, papa, il a le double de vous.
— Ah! monsieur a vu des Bédouins? dit M. Renard en s'approchant du jeune militaire.
— Oui, monsieur.
— Oh! je sais... les Bédouins!... diable! ce sont do vilaines gens ! . . .
Vilaine race! J'ai vu beaucoup de Bédouins.
— Est-ce que tu as été à Alger, toi, Renard? dit M. Vauxdoré.
— Moi... oh! j'ai été à peu près partout... Et à quoi passiez-vous votre temps dans ce pays-là?
Ventre -à-Terre commence à être fort ennuyé des questions de ce monsieur, qu'il voit pour la première fois ; il ne sait pas encore qu'il y a dans le monde des gens qui s'arrogent le privilège de disposer du temps des personnes avec lesquelles ils se trouvent; celles-ci vont dans une réunion espérant s'y amuser, y causer avec d'intimes conaissance ; mais pas du tout, un pédant, un bavard, un indiscret en ordonne autrement : il vous saisit à votre entrée dans un salon, il s'accroche à vous et ne vous lâche plus; il ne voit pas que vous mourez d'impatience en l'écoutant, que vos yeux se portent incessamment à droite ou à gauche, il va toufours, quelquefois même il vous tient par un boulon ou le devant de votre habit. La bienséance ne vous permet pas de lui rompre en visière et de lui dire :
— Voilà deux heures que vous m'ennuyez ! mais aussi à l'avenir vous fuyez ces gens-là comme la peste.
Le cuirassier ne savait comment se tirer d'auprès de M. Renai'd, lorsque l'on entend madame Troupeau s'écrier :
— Oii est donc ma fille?... qu'est devenue Virginetle?
— Eu effet, dit Adrienue, je ne l'ai pas aperçue depuis que nous sommes arrivés... j'allais vous demander de ses nouvelles.
— Mais elle était là... dans le salon, lorsque vous êtes tous entrés... par où est-elle passée?... Virginctte 1
— Je suis là, maman, répond une petite voix qui part de derrière les rideaux d'une croisée.
— Mamzelle Virginie est cachée là-bas, derrière le rideau! dit mademoiselle Poudrette en montrant du doigt la fenêtre. Madame Troupeau va trouver sa fille et lui dit :
— Que fais-tu donc là, ma chère enfant?
— Ah! maman, laissez-moi ici, je vous prie...
— Que signifie cet enfantillage, Virginie?
— Maman... je n'ose pas être dans le salon...
— Et de quoi donc as-tu peur, ma petite?
— Maman... j'ai peur de ce grand... grand monsieur qui a tué six Bédouins! je n'ose pas le regarder!...
— Ah ! ah ! enfant...
Et madame Troupeau sort de dessous le rideau et dit en riant à la société :
— Vous ne devinez pas pourquoi ma iiUe s'est cachée... elle a pr'wr du neveu de M. Vauxdoré... parce qu'on a dit qu'il avait tué des Bédouins!
Toute la compagnie rit et se récrie sur l'extrême timidité de mademoiselle Troupeau. Il n'y a qu Adrienne qui trouve un peu singulier que sa petite amie soit craintive.
— Mon neveu, dit Vauxdoré, c'est à toi d'aller rassurer cette aimable enfant, et de lui faire comprendre qu'on peut tuer des Bédouins et être fort galant près des dames.
— Oui, certainement, dit M. Renard, d'ailleurs nous savons la chanson: Les Tartares ne sont barbares qu'avec leurs ennemis!...
Le jeune cuirassier, ayant demande la permission à madame Troup.viu. se dirige vers le rideau, suivi de M. Troupeau, qui cric à sa fille :
— N'aie donc pas peur, Virginie: monsieur est un jeune homme... ahsolumenl comme les autres... il a dos moustaches, c'est vrai... mais cola ne prouve rien... tous les hommes sont susceptibles d'avoir des
moustaches... moi-même, je pourrais en porter... si telle était mon opinion.
— J'ai eu longtemps une petite royale au menton, dit M. Tir en se caressant la figure; mais je me la suis brûlée en lirant un artichaut... elle n'a pas repoussé depuis... cela a beaucoup contrarié mon épouse, qui me dit toujouis :
— Ah! je t'aimais bien mieux quand tu n'avais pas brûlé minet!
Pendant que l'on cause dans le salon, le cuirassier, qui s'est introduit sous le rideau, est parvenu à vaincre la frayeur que la jeune fille prétendait éprouver à son aspect. A la voix mielleuse du militaire, Virginie, qui cachait sa figure dans ses doigts, a ouvert sa main petit à petit; puis enfin elle a entièrement laissé voir sou visage, et en regardant Ventre-à-ïerre elle a souri très gracieusement.
— Soyez certaine, mademoiselle, que je ne suis nullement méchant! fit le cuirassier presque intimidé par les yeux malins de Virginie.
— Oh! monsieur... à présent que je vous entends parler je n'ai plus pour... votre voix est si douce !...
— Ah! mademoiselle!... c'est un effet de votre part...
— Vos moustaches mêmes ne me semblent plus effrayantes... au contraire...
— Ah! mademoiselle... c est la chose de l'habitude...
— Votre uniforme me paraît fort joli maintenant...
— Mademoiselle... oui, il est vrai que l'uniforme est agréable.
— Eh bien? mon cousin?... est-ce que vous restez aussi sous le rideau? dit Adricune que toute cette histoire n'amuse pas.
N'aie donc pas peur Virginie.
En ce moment le cuirassier reparaît tenant M'" Troupeau par la main; il l'amène au milieu du salon. La jeune fille marche les yeux baissés comme une rosière ; le militaire a encoi'e plus de couleurs et se dandine avec une certaine grâce. On s'empresse autour de Virginie, que Ton plaisante sur sa frayeur. Godibert lui dit de temps à autre en faisant l'aimable :
— Est-ce que je vous fais toujours peur? Et les yeux de M"" Troupeau répondent d'une façon qui affirme le contraire.
La soirée se passe, et Adrienne s'est beaucoup moins amusée qu'elle ne l'espérait; son cousin lui a paru mettre trop de soins à dissiper la crainte de Virginie. En revenant, Godibert ne parle à sa cousine que de M"" Troupeau :
— Elle est gentille, cette demoiselle, dit le cuirassier, pendant qu'Adrienne essaie de changer de conversation.
— Oui... figure de fantaisie... vous ne nous quittez pas de sitôt, n'est-ce pas, mon cousin?...
— Xon, ma cousine... j'ai une permission... et, entre nous, je vous dirai que je travaille à obtenir mon congé.
— Quoi! vous quitteriez l'état militaire?
— Je l'ai pris de bonne hem-e, ma cousine, et je vous avoue que j'en ai assez... il me faudrait attendre trop longtemps pour être colonel... Pour en revenir à cette jeune personne... elle paraît bien candide!...
— Qui ça, mon cousin?
— Mademoiselle... du Troupeau.
— Ah I vous la trouvez candide?...
— Oui... elle me fait l'effet d'une Agnès.
— Elle vous fait cet elTet-làl...
Adrienne réjirime un rire moqueur, el dit au bout d'un moment :
— Mais, mou cousin, si vous quillcz le militaire, que fcrez-vous donc?
— • Je verrai, ma cousine; j'ai hérité depuis un au de quinze cents francs de rente, avec ça on peut attendre les événements... C'est votre amie, cette jeune personne?...
— Qui? Virginie!
— (Jui, ma cousine.
— .Nous étions fort amies il y a <]ueliiue temps, nous nous voyons beaucoup moins k présent.
— Pourquoi donc cela?...
— .\h! les di'Mioiselles nul ipiclquefois des motifs pour se brouiller...
— C'est juste, c'est comme les cuirassiers ; mais celle-ci paraît si bonne personne !
— Du reste, comme elle sera fort riche, son père ne la donnera qu'à quelqu'un de très riche aussi; je vous dis cela, mon cousin, dans le cas oià vous auriez des pensées sur elle!...
— Ah? ma cousinel... par exemple. ..je dis toutceci pour causer!...
— Mon cousin... ça me fera de la peine si vous quittez votre uniforme... il vous va si bien!
— Vous trouvez?... c'est ce que me disait aussi la petite... qui a eu peur. . .
Heureusement pour le cuirassier que l'on était arrivé devant la maison de Vauxdoré; car Adrienne, dans son humeur, allait pincer le bras à son cousin, mais elle se contente de le quitter et va se coucher sans lui dire un mot de plus.
Chez le ci-devant marchand de crin, le jeune militaire a été trouvé fort aimable ; le ton doucereux et galant du cuirassier a charmé M"' Trou peau; en songeant que ce jeune homme a tué six Bédouins, M. Troupeau se sent pour lui une certaine considération; quant à Virginie, elle ne dit rien, mais elle pense qu'il y a une grande différence entre le beau cuirassier et M. Doudoux.
— Par exemple, dit M"" Troupeau, j'ai trouvé que M'" Adrienne regardait son cousin d'une façon beaucoup trop familière.
— Cela m'a frappé aussi, dit M. Troupeau ; ses yeux étaient presque constamment attachés sur le jeune militaire... Si l'on n'y prend garde, il arrivera malheur à cette jeune hlle...
— Ce ne sera pas faute qu'on n'ait averti les parents!... mais votre ami Vauxdoré se dessèche sur ses cartes, et sa femme sur ses casseroles!...
— Les inviterons-nous pour la fête de ma fille?
— II le faut bien!... leur neveu est fort honnête, j'en conviens... c'est bien dommage qu'on l'appelle Ventre-à-Terre?... je ne peux pas me faire à ce nom-là. Enfin, ils passeront dans la foule... car nous aurons beaucoup de monde.
— Et Tir m'a promis un très joli feu d'artifice pour ce jour-là.
— Il nous fera encore quelque malheur, comme l'autre soir avec son soleil.
— Ma chère amie^ il tirera son feu dans les champs... en plein air nos meubles ne courront aucun danger.
— C'est bien heureux.
Les parents de Virginie ont fait leur invitation pour la fête cham-
pêtre qu'ils veulent donner à leur fille. Le cuirassier est ivre de joie en apprenant qu'il est invité. Adrienne, dont l'humeur n'est point dissipée, parce que son cousin parle toujours de la demoiselle qui a peur, raille Godibert sur le désir qu'il a de se retrouver avec M'" Troupeau ; le cousin prend très bien les plaisanteries et les petits mots piquants que lui lance sa cousine, on a toujours l'esprit bien fait quand on espère être heureux.
Cependant Godibert n'a l''f, 'l 1 revu Virginie qu'une seule fois, un matin, en allant faire une visite fi M"" Troupeau, et il n'a pu regarder la jeune fiJle qu'en présence de sa mère, mais les militaires, qui ont l'habitude d'aller promptcmcnt en amour, avancent leurs affaires aussi vite par la pantomime que par la conversation , et la petite .\gnès avait montré de fort belles dispositions pour la pantomime.
Le jour de la fête est arrivé. Dès le matin, le cuirassier s'occupe de nettoyer son casque, son uniforme; .Vdrienne lui dit d un air ironique :
— Mon Dieu ! mon cousin, conune vous vous faites beau!...
■ — Ma cousine, un militaire doit toujours être d'une sévère propreté!
— (111! c'est juste!... et puis, quchpiefois, on a des inlcntions!... Adrienne se regarde dans une glace, et se dit :
— Il nio semble pourtant que je ne suis pas mal non plus!... est-ce parce que je ne baisse pas les yeux... parce (]uc je n'ai pas l'air de trembler toujours que mon cousin trouve Virginie plus à son goùl?... Mon Dieu! que les hommes sont drôles!... Us ainn'ul dans l'une le contraire de ce qu'ils aiment dans l'autre!
Le rendez-vous -Jtait pum- nndi, choz M. frouiicau; la faniillo
Mais elle se contente de le quitter.
M. Renard qui a uu énorme riffard. (P. 109.1
Vauxdoré s'y rend; M. Reuard est déjà au milieu du salon, où il pérore sur ce que l'on doit faire pour s'amuser à la campagne. Plusieurs habitants deBelleville sont conviés à la fête, entre autres la famille Tir, qui arrive bientôt chargée d'artifice ; M. Tir tient une étoile qui doit effacer toutes celles du firmament, son fils porte des fusées et des serpenteaux, enfin M"° Poudretle lient un soleil suus chaque bras.
LIV. 14. — PAIX DE KOCK. — LA PUCELLE DE BELLEVILLE. — ÉD. ROUFF ET C'«. LIV. 14.
A l'aspect de cet attirail d'artifice, M""' Troupeau pousse un cri d'effroi.
— Que voulez-vous faire de tout cela dans mon salon?.... dit-elle à M. Tir, qui, au milieu de toutes ces pièces, ne sait comment se retourner.
— Madame Troupeau, je suis bien le vôtre... c'est le feu que nous apportons...
— Je ne le vois que trop, que c'est le feu!... je ne veux pas de tout cela dans mes appartements... Vous ne comptez pas tirer votre feu dans une chambre, j'espère?
— Oh!... nous n'aurions pas assez de place... mais j'emportei'ai cela avec nous... je le tirerai au bois de Romainville.
— Très bien... mais en attendant que nous partions, veuillez le porter dehors... en bas... dans la cour... cela me fait trop peur chez moi-
M. Tir descend, avec ses enfants, déposer son artifice en plein air, pendant que M. Renard dit à la société :
— J'en ai fait aussi, moi, de l'artifice!... oh! je connais cela!... si je voulais, j'en ferais encore... c'est la moindre des choses!... et je ne ferais pas tout l'embarras de ce pauvre Tir... Ah! voici M"° Virginie Troupeau que j'ai l'honneur de vous annoncer... charmante fille., parfaitement élevée, remplie de vertus, de qualités... tout le portrait de sa mère.
Virginie arrivait seulement dans le salon; elle était tout en blanc. Sa robe, faite en pèlerine, cachait scrupuleusement ses jeunes appas, et il était impossible que la pudeur laphis sévère trouvât rien à redire dans sa parure ; mais il y a une manière de porter les choses qui leur donne plus ou moins de grâce. Sous cette robe qui lui montait jusqu'au cou, il semblait que les charmes delà jeune fille cherchassent à se faire jour, et quoique sa démarche fût posée et modeste, ses deux hanches se dessinaient très voluptueusement à chaque pas que faisait la gentille pucelle.
Tous les hommes, en saluant Virginie, semblent sous le charme de ce je ne sais quoi qui séduit en elle ; le grand cuii'assier ne sait plus sur quelle jambe se tenir, et faute de mieux se mange les moustaches; M. Tir lui même, qui revient de déposer son artifice, s'écrie :
— Mademoiselle Troupeau serait charmante dans un transparent.
— Vous êtes donc toujours pour l'artifice, monsieur Tir? dit M. Troupeau en admirant la tournure de sa fille.
— Que voulez-vous monsieur Troupeau?... l'artifice me procure des passe-temps si agréables!... Quand j'ai fait des éloupilles depuis le malin jusqu'au soir, je me dis : je n'ai pas perdu ma journée... — Par exemple, je l'avoue... je ne suis pas ambitieux, mais j'ai un regrell
— Qu'est ce donc, monsieur Tir?
LA PLCELLE DE BELLEVILLR 107
— C'est de n'avoir pas inventé la pondre ; j'aurais été le plus heureux des hommes si j'eusse inventé cela... d'autant plus que je l'aurais faite imperméable.
— Voilà midi passé, dit M""", Ti'oupeau, pourquoi ne partons-nous pas?
— Ma femme, tu sais que j'attends encore deux amis de Paris... des négociants très riches qui m'ont assuré qu'ils viendraient peut-être.
M"° Troupeau ne répond rien ; son mari a parlé de gens riches, on doit attendre ; s'il s'agissait d'un modeste rentier, on se dirait : Partons sans lui. il nous rejoindra!... Le monde s'incline toujours devant les écus, et, quoique nous soyons dans le siècle des lumières, je ne vois pas qu'il y ait rien de changé à cet égard.
Cependant l'heure s'écoule et les riches amis de Paris ne viennent pas; mais, en revanche, il vient dans l'horizon un gros nuage noir qui s'avance et s'étend rapidement sur Belleville et ses environs.
— Le temps se gâte, dit Vauxdoré.
— Ce ne sera rieu, dit Renard; c'est un nuage qui passe... Je connais ça.
— J'ai peur qu'il ne tomlie de l'eau sur mon étoile, dit Tir.
• — Ce sei'ait bien désagréable si le temps était vilain, dit M°° Troupeau, car nous ne pourrions plus aller déjeuner au bois de Romainville.
— Mais j'espère qu'on déjeunerait toujours? dit M""" Vauxdoré à sa nièce. Et celle-ci ne répond rien. Peu lui importe le déjeuner : elle observe Virginie qui est en admiration devant le casque que Godibert a posé sur une chaise.
Malgré les prévisions de M. Renard, la nuée crève, et des torrents d'eau tombent du ciel. La société se désole.
— C'est extrêmement contrariant, dit M. Troupeau, voilà mes projets renversés.
— Ce ne sera rien, répond M. Renard, qui ne veut pas en démordre. C'est une pluie d'orage... cela va se passer.
— Ah! mon Dieu! et mes artifices qui ne sont pas à l'abri, s'écria M. Tir en sortant prccipilamment du salon. Viens, Pétard, suis-moi 1 sauvons au moins mon étoile I
— Voilà un temps bien vexant, dit Venfre-à-Terre en s'approchant de Virginie. Je me promettais tant de plaisir, mademoiselle, à me promener avec vous dans le bois.
Virginie sourit, et après avoir regardé autour d'elle si personne ne l'écoute, répond à demi-voix :
— Alors... si l'on sort... il faudra me donner votre bras... et pas à Adrienne.
— Oh! mademoiselle, avec le plus vif...
Le cuirassier ne peut achever, Adrienne s'est approchée
— Es-lu fâchée qu'il pleuve? dit-elle à Virginie.
— Ah! oui. ..Nous devions tant jouer, courir, aller à âne...
— Est-ce que lu oserais aller sur un âne?...
— Mais oui... j'irais même sur un cheval... J'aime beaucoup les
chevaux, moi.
Vauxdoré est monté sur son âne.
— Vous iriez à cheval, mademoiselle! s'écria Ventre-à-Terre en regardant Virginie d'un air d'admiration. Ahl Dieu!
une femme à cheval!...
Je ne connais rien de plus séduisant dans l'univers.
— En ce cas, mon cousin , dit Adrienne , Aous n'avez qu'à aller au bois de Romainville,vous \ errez des femmes à che- \al... mais je ne vous garantis pas que ce soit toujours séduisant!...
— Ma cousine, il y a amazone et cavalière, ça fait deux!
La pluie ne cesse pas et les estomacs deviennent pressants. M""" Troupeau dit à son mari :
— Qu'allons-nous faire de tout ce monde? D'abord, monsieur, je vous préviens que je ne vais pas m'occuper à présent de leur faire à di'rjeunor... Je n'ai pas envie de passer ma journée à la cuisine avec Babelle. Comme ce serait divertissant pour moi!
— Ma chère amie, je ne le dis pas... 11 faut pourlant que l'on déjeune... Je vais faire apporter à déjeuner de l'IIc-d'Amour...
— Non, monsieur, je vous répèle que je ne veux pas que vos Tir et vos Vauxdoré déjeunent ici... Ce serait toujours de l'embarras pour moi. Menez la sociclé à l'Ile-d'Amour, à la bonne heure.
— C'est juste... Cela me coûtera plus cher, mais mes moyens me permcllenl cet extra.
Et M. Troupeau s'adressaut h la compagriie, qui était moins aimable parce qu'elle avait faim, s'écrie :
— Messieurs el clames, puisque le temps nous interdit Romainville, descendons déjeunera l'Ile-d'Amour... avec des parapluies, nous pourrons arriver sans eau.
La proposition est acceptée. Les hommes s'occupent sur-le-champ de se procurer des parapluies pour les dames. En quelques minutes on en a réuni plusieurs, et la société se met en marche. M. Renard, qui a un énorme rifflard, s'empare du bras de 'Virginie. La jeune fille n'a pu refuser l'ennuyeux bavard; mais tout le long du chemin elle lui envoie de l'eau dans les jambes pour lui ôler l'envie d'être son cavalier une autre fois.
La réunion est bientôt entassée dans un salon de l'Ile-d'Amour. Les jeunes filles ne sont plus aussi gaies. Quand on espérait une partie de campagne, on ne se trouve pas bien dans une chambre, le dîner y fùt-il meilleur; c'est que la campagne promet et permet mille petites libertés interdites à la ville, et que les demoiselles les plus sages aiment beaucoup les petites libertés. M"" Troupeau avait placé son monde. Adrienne était entre le jeune Pétard et M. Renard; Virginie entre M. Tir et le voisin Vauxdoré. Aussi l'on ne disait rien, on avait les yeux fixés sur son assiette, mais on s'ennuyait considérablement, tout en mangeant le veau rôti et la gibelotte, plats obligés chez les traiteurs extra mitros.
Pour augmenter les regrets de ces demoiselles, il n'y a pas un quart d'heure que l'on est à table et déjà la pluie cesse, le soleil renaît, le temps redevient beau et les pavés secs.
— Je l'avais dit! ce n'était qu'un nuage! s'écria M. Renard en versant à boire à ses voisins afin d'avoir occasion de se verser à lui-même.
— Un nuage qui a duré longtemps! dit Vauxdoré. Qu'importe!... il n'y paraît plus maintenant ... je connais ça!
— • C'est dommage, dit M. Troupeau, si nous avions attendu, nous serions montés jusqu'à Romainville, comme c'était mon idée.
— Mais, papa, si le temps est remis... est-ce que nous n'irons pas après le déjeuner? dit Virginie.
— Au fait, s'il fait beau, je ne vois pas pourquoi nous n'irions pas nous y promener... Qu'en pense la société?
La société est d accord pour aller se promener quand on aura bien déjeuné; cette promesse fait de nouveau briller la joie sur les jeunes visages qui voudraient déjà quitter la table; mais il y a des gens cruels qui ne consentiraient pas à donner un coup de dent de moins.
Enfin les grands appétits sont satisfaits ; depuis longtemps les Jeunes filles ne mangent plus ;le temps est redevenu superbe,et M. Troupeau s'écrie:
— Partons pour le bois de Romainville !
— Oui, partons, dit Tir. en route je prendrai mon artifice, car nous pourrons le tirer tantôt.
On se remet en marche! Cette fois Virginie court prendre le bras de la petite Poudrette afin d'esquiver celui de M. Renard; Adrienne a saisi son cousin en descendant l'escalier du traiteur, et lui dit, moitié en riant, moitié au sérieux :
— Mon cousin, j'en suis bien fâchée pour vous, mais vous serez mon cavalier!
— Ma cousine... c'est une faveur de votre part! répond le cuirassier, qui a bu comme quatre, mais qui n'est pas gris, parce qu'il a déjà pris de bonnes habitudes.
M"° Troupeau dit à son mari en regardant de loin sa fille et Adrienne :
— Voyez donc, mon ami, comme l'innocence se manifeste en tout... Notre Virginette est contente de donner le bras à la petite Poudrette, tandis que cette Adrienne s'est emparée de son cousin le militaire d'une façon même indécente... il semblait qu'on allait le lui voler...
■ — Ces deux jeunes filles ne se ressemblent en rien, Dieu merci!... aussi je payerai un âne à Virginette pour l'amuser, je le lui ai promis.
— Payez-lui même un petit cheval si elle le désire ; grâce au ciel, ma fille est vêtue de manière à pouvoir monter à cheval sans offenser les mœurs.
On a monté Belleville et traversé le parc Saint-Fargeau au milieu des coups do pistolet qui partent à chaque instant aux oreilles des promeneurs depuis que la manie d'établir des tirs a gagné les campagnes, ce qui n'amuse pas les personnes qui sortent de la ville dans l'espérance de jouir d'un peu de calme, ctqui, tout le long de leur route, assistent àl'exercice à feu; mais en France, où tout est mode, celle-ci passera comme les autres.
On est arrivé aux loueurs d'Anes et de chevaux. De tous côtés on vient oll'rir aux piétons de dociles quadruples. Romainville est devenu dans cette partie rival de Montmorency, et je serais bien embarrassé pour dire où sont les plus mauvais chevaux.
Virginie a quitté Poudrette et s'est arrêtée, cllorogarde son père, qui lui dit : Nous te permettons une petite bête... choisis un âne ou un cheval.
Virginie est indécise entre les chevaux et les ânes; Vauxdoré s'écrie : Allons, une partie d'ânes!... j'en suis! Adrienne, je te paye un âne; à toi aussi, ma fcMumo; montons tous... nous ferons des manœuvres superbes.
— .le ne monte sur rien, dit M"" Troupeau, cela donne trop de mouvement!
— Moi et mes enfants, il faut i|ue nous restions avec nos artifices, 'lit \i. Tir on passant son étoile de son bras gauche dans le droit.
— Ah! papa! laissez-moi prendre un petit âne, dit Poudrette.
— Oui, un âne pour nous deux ma sœur, dit Pétard, je me mettrai sur la queue.
— Non, mes enfants... vous n'irez point à âne... et vos fusées, qui donc les porterait?... mon étoile me fait déjà suer...
— Nous les mettrons sur l'âne avec nous.
— Pour que le trot dérange les mèches!... je vous dis que vous irez à pied.
Poudrette pleure; Pétard déchire avec colère deux cartouches de fusées. M. Renard déclare qu'il a tant monté à cheval dans sa vie, que cela l'ennuie de voir même des chevaux de bois. Enfin une partie de la compagnie reste à pied, l'autre prend des ânes ou des chevaux : Virginie s'est décidée pour cette dernière monture parce que Ventre-à-Terre lui a dit qu'un cheval se roulait bien moins qu'un âne.
Un petit cheval gris est amené à la jeune fille, que le grand militaire enlève lestement dans ses bras et place sur une selle à l'anglaise ; M. Troupeau dit à sa femme : Je vais prendre aussi un cheval afin d'être toujours près de ma fille et de veiller sur elle.
— Je vous approuve, mon ami; mais n'allez pas trop fort, car on prétend que c'est perfide.
— N'ayez aucune crainte... je ne suis point imprudent... d'ailleurs je ne me flatte pas d'être un Franconi; ma fille ira doucement et je resterai près d'elle.
M. Troupeau se fait seller le plus petit locatif de l'endroit, et ne monte dessus qu'après qu'on lui a certifié qu'il est doux comme un agneau.
Godibert a pris le cheval qui lui a semblé le meilleur , il va se placer près de Virginie et lui dit : Je vais vous escorter, si vous le permettez...
— Ah! oui, monsieur.. .et vous ne me ferez point tomber, n'est-ce pas?
— Au contraire, je vous en empêcherai.
— Ma fille! la plus grande prudence... et toujours doucement, crie M"" Troupeau à Virginie, tandis qu'Adrienne monte avec humeur sur son âne enmurmurant: J'aurais mieux aimé un cheval aussi, moi... c'est égal... il faudra que mon âne les suive... ou je fais une pelote de son derrière.
Et pour commencer, elle pique sa monture dans les environs de la queue avec une forte épingle noire, tout en criant : Attendez-moi donc, mon cousin... je vais avec vous... Virginie, tu me prêteras un peu ton cheval, n'est-ce pas?
— Oui... oui.
Mais il y a peu d'apparence que la cavalerie se forme : Vausdoré est monté sur un âne qui ne fait pas dix pas sansse retourner, comme pour valser, ce qui fait beaucoup rire son cavalier M. Troupeau, qui, en elTet, n'est pointun Franconi, menace de tomber à di'oile ou à gauche, dès que soncheval prend le trot. Mais alors le cavalier s'arrête brusquement en disant à la société : Je vais m'y remettre... c'est un aplomb à prendre... je vais le retrouver.
Deux personnes de la compagnie, qui sont aussi à cheval, ont déjà pris le grand galop pour montrer leur talent en équitalion; elles disparaissent bientôt sur la route. Godibert voudrait en faire autant avec Virginie, mais il n'ose encore se lancer; il faut d'ailleurs que lajeune cavalière s'accoutume à sa monture, et que l'on ait un peu perdu de vue les parents.
A force d'épingler son âne, Adrienne est parvenue à se tenir presque derrière le cuirassier. Celui-ci ne peut nln« dire un mot à Virginie sans
que sa cousine ne l'entende; mais M"° Troupeau, qui n'est peut-être pas fâchée de s'éloigner d'Adrienne, dit au jeune militaire : Si vous me répondiez que jo ne tomberai pas, j'aimerais bien à aller un peu plus vile.
— Afin que vous soyez sans aucune crainte, je vais tenir votre cheval par la jjrido, et je loferai aller au mémo pas que le mien ; comme cela jo rtponds de vous.
i.c cuirassier prend
la bride du cheval de
j Virginie ; puis, avec cetle
i;i:e i„.,Ma sa monture. ^^^^.^1^ . ^^^^ ^^^^^^ j-j^^.
bilude de l'équilalion, il presse sa moiUuri' et emmène la jeune fille au Irut.
Virginie pnussi- d'iilnud quclqurs exclamations causées par la fra\eur; mais, rassurée par VeuIro-ii-Tei-re, qui est tout près d'i'lii', sa craiule lait
Comme vous êtes fort! (P. 116.^
bientôt place au plaisir, et elle trotte fort gentiment en disant : C'est drôle 1... je n"ai plus peur... On s'y fait tout de suite.
— N'allez donc pas si vite! crie Adrienno en piquant son âne; Virginie, la maman l'a défendu d'aller au trot... Ton père ne peut te suivre I... Vous allez tomber!. .
Vaines remontrances, et que déjà l'on n'enlend plus; car malgré les épingles noires dont Adrienne se sert pour émoustiller sa monture, son
LIV. 15. — PAUL DE KOCK. — L\ PBCELLE DE BELLEVILLE. — ÉD. J. ROUFF ET C'". HV. i'ù.
cousin et Virginie sont bientôt loin d'elle, et, pour augmenter son désespoir, elle les voit tourner à gauche et entrer dans le bois.
— Vous allez comme un chef d'escadron, dit Ventre-à-Terre en regardant amoureusement la jeune cavalière.
— Vous trouvez que je me tiens bien?...
— Oli! parliaitemeut... vous étiez née pour le cheval!..,
— Je trouve que c'est bien amusant de sauter comme cela!
— Si vous vouliez aller un peu au galop, cela vous plairait encore davantage I
— Vraiment "?.... Mais répondr.^z-vons toujours de moi?...
— Oh? sur ma vie 1... Une si jolie personne... est-ce que je voudrais TTOUS endommager !
— Eh bien! voyonsle galop... J'aime beaucoup à m'instruire, moi.
— Délicieuse jeune fille 1 Lai-ssez-vous aller. .. Eii hopl
— Ah Dieu! connue ça m'enlève...
— Nerésistez pas... cédez au mouN'^mont... Très bien... Près de vous iron coeur galope encore plus \-ite... Eh hop!...
— Ah! je m'y fais!... Que c'est gentil!... A chaque élan du cheval Q semble qu'on monte au ciel!...
— • Avec vous, je me trouve dans le paradis!...
— Mais comme cela fait voltiger ma robe...
— Qu'importe, puisque vous avez une petite culotte en dessous! Je • onviens que si vous n'en aviez pas... Ah ! Dieu!... si vous n'en aviez pas... Eh hopl...
— On veut que j'en porte toujours
— Quoi ! même sans aller à cheval?...
— Oui, monsieur...
— Drôle d'uniforme pour une femme!... Soutenez!... soutenez légèrement la bride à chaque temps... C'est cela... Ah ! les beaux yeux!... Eh hop!
— Oh! maintenant j'aime mieux le galop que toute autre manière... cela ne secoue pas et ou va plus vite...
— J'étais certain que cela vous plairait... le corps en arrièr.\.. droite. . ('/est cela... pas de raideur... (Juelle taille divine!... Eh hopl...
— Eles-vous content <]>• moi?...
— J'en suis si content... Ah! mademoiselle... Je ne sais plus oii j'i'U suis... I'!li liiip!
Venire-à- TeiTO ol Virginie sont entrés dans le bois de Romainville, ils ont déji'i iiarcouni plusieurs fois les petites allées cjui se croisent iioiure\cnir pres(|ii(,' loules an carriïfonr oii est située la maison du garde.
Quoique le bois soiL petit, en toui'iiant souvent autour on peut encore faire du chemin. Les clievaux commençaient à se lasser de galoper dans le sable : Virginie ne se lassait point, mais elle était en nage ; le cuirassier semblait aussi très enflammé; im bois, une jolie femme et le galop, voilà trois choses qui doivent nécessairement en faire désirer une quatrième. Depuis quelques instants les chevaux vont moins vite, et le jeune militaire ne les stimule plus. On est arrivé au bout d'une allée, on côtoie l'enceinte qui enferme le parc du château situé dans le bois ; château qui a beaucoup de rapportavec celui où reposait la Belle au Bois donnant, puisque de même que le castel du conte, on ne l'aperçoit point des environs. Le jeune couple est alors devant un chemin de sable jaune, qui descend assez rapidement jusqu'à ce que l'on soit arrivé au point de vue, d'où l'œil découvre une partie de Paris : les Invalides, la Colonne, l'Arc de l'Etoile, le canal qui coupe la route, les prés Sainl-Gervais, Pantin, le clocher de Saint- Denis, Montmartre, le Calvaire, les bois do Bondy etde Monlmorency, c'est un fort beau tableau, et lorsque, le soir, il est éclairé par la lune, et que sur les premiers plans s'élèvent les tourbillons de flamme et de fumée sortant des fours à plâtre établis daus le bas des buttes, cela mériterait peut-être que l'on fît plusieurs lieues pour l'aller voir; mais on n'y va pas paice que c'est à la porte de Paris, et qu'on est convenu de n'aduiiror que ce qui est loin.
Virginie et le jeune militaire sont arrivés au point de vue, là ils se sont arrêtés; ce n'est pourtant pas pour admirer le coup d'œil, Ventre-à Terre préfère les yeux de Virginie et les jolies petites buttes (jui sont plus bas à toutes celles que lui oITre l'horizon. Virginie se laisse regarder, elle y met beaucoup de complaisance, c'est assez l'habitude d'une femme quand elle s'aperçoit qu'on la trouve bien. Le jeune couple soupire et les chevaux soufflent depuis quelques minutes, lorsqu'un vieux couple sale et aviné les tii'c de leur extase en leur criant :
— Pardon, excuse, monsieur et madame, mais le chemin des fornications, s'il vous plait?... on nous a dit que nous en verrions au bout du bois.
— Vous voulez aller aux fortifications? répond Ventre-à-Terre.
— Oui, mon militaire, dit la femme, qui a la langue un peu moins épaisse que son mari ; il y a-z-un siècle que mon mari, qui est sans ouvrage depuis l'année dernière, me promet des fornications aux environs de Paris... il faut bien se distraire un peu... Nous avons tévu des malheurs, éprouvé des injustices... nous n'avons pas pris une bouchée de pain depuis la dernière fois!... Si c'était une providence que votre rencontre... obligez-nous de queuques petites choses... mon militaire.
Le vieux couple, qui prétendait manquer de pain, senlait le vin et ]'eau-de-vie à faire reculer; mais Venlre-à-Terrc, qui ne désire que s'en débarrasser, leur donne une pièce de vingt sous et leur montre le bout du chemin en disant :
— Suivez par là... c'est devant vous...
— Merci, mon officier... c'est un véritable service que vous nous rendez là... et qui vous portera bonheur... Viens, mon rat!... Au revoir mes enfants...
Les deux ivrognes se sont éloignés. Le cuirassier est descendu do cheval, il dit à Virginie :
— Ces pauvres bêles ont bien chaud...
— C'est vrai... Faut-il que je descende aussi?
— Ça ne ferait pas mal...
— Descendez-moi, alors.
Ventre-à-Terre prend la jeune fille dans ses bras et ne se presse pas de la poser à terre ; Virginie se laisse tenir et se contente de dire :
— Comme vous êtes fort!...
— Ah! je voudrais vous porter à cent lieues comme ça}
— Oh! vous ne pourriez pas... je vous fatiguerais! — - Jamais, fille adorable!... car vous êtes adorable.
— Mais qu'est-ce que vous faites donc? vous m'emportez?.,
— C'est pour vous prouver que vous ne me fatiguez pas.
— Et nos chevaux que nous laissons là?
— N'ayez pas peur, nous les retrouverons! Ces chevaux-là ne se perdent jamais, ils n'ont plus envie de courir..
— Mais où donc m'emporlez-vous?
— Qu'importe!... pourvu que je ne vous lâche pas.
Et le jeune homme prend, avec son joli fardeau, une des allées qui entrent dans le bois, non pas de celL's qui conduisent au carrefour du garde, mais une autre, plus sombre, plus solitaire, qui côtoie le bas du bois, où l'on rencontre rarement du monde, et qui semble faite pour de tendres dé>clarations. Virginie rit de se sentir emportée ; Vcntre-à-Terre serre très fort son fardeau, puis, au lieu de suivre l'allée, il prend à droite, descend, s'enfonce dans le fourré et ne s'arrête (jue dans un endroit loulïu. Là, il pose Virginie sur le gazon et se jette brus(iu('manl à ses genoux eu s écriant : §
— Mademoisidie, j(î n'y liens piu-^. il tant que vinis sachiez que je vous aime épcrdunient !
— M(in Dieu! nimsieur, est-ce pmr me dire cfla c;iio vous m'avez portée ici?
— Oui, mademoiselle, ça m'a semblé plus convenable ; mepermeltezvous de vous aimer?
— Mais... monsieur...
— Je vous préviens que si vous no me le permeLtez pas, je vous aimerai de même.
— Alors, j'aime autant vous le permettre.
— Depuis ce certain soir où je vous avais fait peur, je me suis senti subjugué par vos cbarmes.
— Je croyais que vous étiez amoureux d'Adrienne?...
— Amoureux de ma cousine!... je ris, je badine avec elle; voilà tout!
— Et ce n'est pas pour rire que vous m'aimez, moi, monsieur?
— Pour rire!... Ah, madcmoiselie!... pour rire... Tenez, j'en jure par votre main. . . par votre bras que je serre... parce baiser, par cet autre...
Virginie commence à voir que cela n'est pas pour rire ; le beau cuii-as sier y va sérieusement; il lui a déjà pris plusieurs baisers, il est sur le point de prendre auti'e chose, lorsqu'il entend beaucoup de bruit dans le feuillage ; le militaire fait trêve à ses entreprises pour savoir quel est l'importun qui se permet de le déranger : il reste confus en apercevant Adrienne et son âne.
La nièce de Vauxdoré, tout en picolant sa monture,était arrivée dans le bois; elle venait de rencontrer le cheval de Virginie, qui retournail à son écurie, un peu plus loin elle avait apei'çu celui que montait son cousin se régalant de feuilles de chêne. Adrienne, présumant que le cavalier ne devait pas être loin, avait cherché aux environs, et, comme les ânes aiment beaucoup les petits chemins, celui que montait la jeune fille s'était de lui-même engagé dans le taillis.
Celui Je soa cousin se résaUit de feuilles de chêne.
— Ah! c'est comme cela que vous galopez, mon cousin? dil Adrienne en sautant à bas de son âne. C'est joli de conduire les demoiselles dans les broussailles... Et toi, Virginie... Oh! je me doutais-bien que tu causais quelque pari avec mon cousin... et que ce n'était pas sans motif qu'on me laissait en arrière avec mon âne!... Ah! Virginie!... c'est bien mal, cela... moi... qui déjà!... Et voilà comme tu me récompenses!... et ton père qui te cherche... et quand on va voiries chevaux revenir sans vous, on vous croira morts!...
— C'est la faute de monsieur, dit Virginie, c'est lui qui m'a fait descendre de cheval... Est-ce que je savais que c'était pour m'embrasser qu'il m'emportait ici... Prêle-moi ton âne, Adrienne, je t'en prie; tu prendras mon cheval, si tu le rattrapes.
Sans attendre la réponse d'Adrienne, Virginie est montée sur l'âne, elle le pousse hors du taillis, et, une fois dans une allée du bois, la pauvre bête prend d'elle-même le bon chemin.
Pendant que M"° Troupeau prenait dans le bois de Romainville une leçon d'équilation, son père qui n'était pas parvenu à attraper l'équilibre, n'avançait que fort doucement devant la société. Son ami Vauxdoré, tout en valsant sur son âne, était parfois plus loin que lui, et M""* Troupeau criait à son mari :
— Tu ne suis jias notre liJJe et je ne la vois plus...
— Sois saiisinquiétudel je vais larattraper...M. Godiheii et Adrienne sont avec edJe... il n'y a pas de danger, ils vont doucement.
Puis M. Troupeau faisait deux om trois petits bonds sur son cheval el ne rattrapait personne, tandis que Vauxdoré lui criait :
— Avec mon asinus,^e gage que je te laisserais derrière moi.
On est ainsi arrivé au bois, devant la maison de l'ancien garde. Les piétons sont fatigués et désirent le repos • Troupeau est plus fatii;ué que les autres, quoiqu'il n'ait pas été à pied; il va descendre de ciievàl; lorsqu'on aperçoit le coursier di; Virginie qui sort du bois et trotte vers son écurie.
— Ah, mon Dieu! c'est le cheval que montait ma tille! dit .M""" Troupeau. Il est arrivé un malheur à Virginette!...
'l'unie la compagnie est aux aliois. M"" Troiipeaii pleure; .M. Renard jiérore; .VI. Troupeau se démène comme un damné pour avancer avec son ciieval, et Vauxdnré roule en bas de son âne en voulant rempêchcr de valser.
— I! faut i)attre le bois... H faut la retrouver, dit-onde toutes parts.
— Oui, battez le bois, dit Tir. Je vais vous attendre ici avec mon étoile... .le garderai l'Ane et le clii'val, (|iii vous gênent i>!us <ju'il ne vous serscut jiour avancer.
— C est cela .. attendez-nous ici avec ces nuiudili's hètes.
Et la société entre dans le bois en regardant de droite à gauche, et appelant Virginie, qui ne répond pas, en la cherchant sous chaque taillis et n'y trouvant que des champignons, dont quelques-uns ont une forme trèssingulière, mais que je ne vous décrirai pas.
On est au carrefour du bois; on s'iiiloime chez le garde; on se consulte sur la route que l'on doit suivre, loisqu'on aperçoit une jeune personne qui arrive au petit trot sur un àne.
— C'est elle ! cria-t-on ; et en effet c'était Virginie qui venait d'un air fort tranquille rejoindre la compagnie.
On court au-devant de la jeune fille, on l'entoure, on la presse de questions :
— Comment se fait-il?... Tu étais à cheval...
— Et il revient seul...
— Serais-tu tombée?
— N'es-tu pasblessée?
Virginie descend de son une en disant :
— -Mais non, maman, il ne m'est rien arrivé; seulciri«nt, comme Àdricnne désirait aller à cheval, je lui ai prêté le mien et je suis montée sur son âne, voilà tout.
— Mais ce cheval qui revient tout seul?
— Ah! dame... je ne sais pas...
— Mais Adrienne et son cousin, où somt-ib?
— Ah! dame... je n'en sais lien.
— Il faut maintenant que nous cherchions ma nièce, dil Vauxdoré, car le cheval m'inquiète.
jjme Troupeau, qui est satisfaite d'avoir retrouvé sa fille, ne se soucie pas de battre le bois pour chercher Adrienne.
— Nous allons retourner vous attendre près de M. Tir, dit-oUe, je ne puis pas marcher continuellement dans le sable... C'est trop fatigant.
— Allez, dit M. Troupeau, moi je vais aider Vauxdoré, dans ses recherches.
— Et moi je vous guiderai dans le bois, dit M. Renard. Je le connais comme ma poche ce bois-ci... Oh! scélérat do bois!... Si je vous contais tout ce que j'y ai fait!...
— Allons donc chercher ma nièce.
— C'est juste.
Les dames retournent à l'Ancien Garde, suivies de Poudrette et de Pétard, qui se disputent à qui montera sur l'âne ; et Vauxdoré, accompagné de Troupeau et de M. Renard, s'enfonce dans le bois en appelant sa nièce.
M. Reuard, qui prétend tout savoir, dit à ses deux compagnons :
^^lA
— Laissez-moi vous conduire ; je connais tous les détours de ce bois, nous ne pouvons manquer de trouver les jeunes gens... j'ai habité par ici jadis, et je m'y promenais souvent... pas toujours seul, comme vous pensez bien... Hum!... polisson de bois I... Messieurs, vous voyez bien cet arbre-là?...
— Oui.
— Eh bien ! là je fus vainqueur d'une femme charmante !
— Sur l'arbre?
— Non, dessous... venez par ici... Ah! Comme j'ai fait la châtaigne par ici!... car vous saurez que les châtaignes de ce bois sont fort bennes, et que les Parisiens ne se font pas faute d'en venir chercher...
— OhJ !... Adrienne!..
Godiberl!...
— Ne t'inquiète pas, mon cher Yauxdoré, nous allons les trouver... prenons celle allée... Ah!
celle allée, je la reconnais aussi. Tenez, messieurs...
avancez un peu... nous devons trouver par ici... certain bouleau... Oui... le voilà... Ah! messieui's, sur ce bouleau, il y a dix ans, je gravai la première lettre de mon nom et celle du nom d'une jolie petite blonde... terriblement voluptueuse... elle se nommait Quercille... Je fis sur cet arbre un R et un Q. Eh pardieu!... le voilà... tenez : l'R y est encore... le Q n'y est plus... c'est dommage!... j'aurais été content de le revoii aussi...
— -Vdrienne !... Godihort!...
— .le te dis que nous allons les trouver!... Il doit encore y avoir parci un gros chêne... Voyez-vous un gros chêne, messieurs?
— Eh ! c'est ma nièce que je veux voir... Avec tes souvenirs lu nous fais tourner sans cesse dans lo même cercle, et nous n'avançons pas.
— .Messieurs! messieurs! voici uuchcval ! crie M. Troupeau à scsamis.
Vaudoré roula en bas de son âne.
Elle court sur lui en criaut. (P. 126.)
LIV. 16. — PAUL DE KOCK. - LA PUCELLE DK BELLEVILLE. — ÉD. J. BOUFF ET c'» LIV. 16.
— Encore un cheval sans maître!... c'est bien singulier... il me semble que c'est celui que montait mon neveu?...
— Je le crois aussi.
— Qu'est-ce (jue cela veut dire?
— Que probablement ton neveu et ta nièce auront préféré se promener à pied.
M. Troupeau accompagne cette remarque d'un sourire malin, auquel M. Renard répond par un clignement d'yeux.
— Voyons, messieurs, dit Vauxdoré, il faut toujours garder ce cheval... il s'est arrêté, celui-là, il n'a pas l'air méchant... monte-le, toi, Renard, qui es un bon écuyer.
— Bien obligé, je n'ai jamais moulé que des chevaux de prix. Je ne veux pas me compromettre sur un marchand de cerises... c'est ainsi qu'on nomme ceux-ci... Montez-le, monsieur Troupeau.
— Ma foi, l'autre m'a trop fatigué.!, je crois même que je suis écoi'ché.
— Allons, messieurs, je crois qu'il faut que ce soit moi qui monte le cheval de mon neveu.
Vauxdoré s'approche du cheval en lui adressant de douces paroles; mais l'animal s'éloigne en secouant la bride ; MM. Renard et Ti'oupeau se mettent de la partie ; c'est à qui le saisira. Bref, ces messieurs font si bien que le cheval disparaît bientôt à travers le bois.
— Qu'il aille au diable I dit Vauxdoré, mon neveu s'arrangera! c'était à lui à ne pas le quitter.
— Pourvu qu'il ne fasse pas de malheurs.
— Mon neveu les payera... En avant, messieurs.
On s'enfonce dans une partie du bois où déjeunes taillis commencent à cacher les promeneurs.
— Ils ne peuvent pas être par ici, dit Vauxdoré.
— Il faut pourtant qu'ils soient quelque part.
M. Troupeau, qui était en avant, s'arrête bientôt en faisant un signe à son compagnon.
— J'ai entendu quelque chose, dit-il.
— Quelle espèce de chose? demande Renard d'un air goguenard.
— Ma foi... je ne sais trop...
Vauxdoré s'empresse d'avancer, et, derrière un épais buisson, il aperçoit Adrienne assise sur l'herbe, ayant les yeux rouges et pleurant encore, tandis que le grand cuirassier cherche à l'embrasser. Toutcela était fort innocent, car, depuis le départ de Virginie, Adrienne s'était contentée de pleurer, et son cousin était resté à côté d'elle sans rien dire , mais, comme
le jeune militaire s'ennuyait de voir pleurer sa cousine, il s'était dit enfin : Il faut pourtant bien la consoler! Et comme il avait consolé bien ""es femmes en les embrassant, il allait employer ce moyen au moment où son oncle s'offre à ses yeux avec ses deux amis.
— Qu'est-ce que cela signifie?... dit Yauxdoré en fronçant le sourcil.
— Il est bon là! Vauxdoré, qui demande ce que cela signifie! dit Troupeau en se penchant à l'oreille de M. Renard, cela se devine de reste!
— Oui, vraiment; la jeune personne pleure, donc elle est coupable.
— Il n'y a pas de doute. Quand une femme pleure... règle générale, c'est qu'elle a des raisons pour ça.
— Mon oncle, dit le jeune militaire en se levant, nous nous étions assis là... pour nous reposer... Et ma cousine pleure... parce que nous n'avons pas pu retrouver nos chevaux.
— Et pourquoi les avez-vous quittés, vos chevaux?... hum! mon neveu... je ne suis pas très satisfait de votre manière d'aller achevai...
Et vous, Adrienne suffit... Nous causerons ce soir; suivez-nous. Il
est bien temps de rejoindre la société.
Vauxdoré se remet en mai'che avec ses deux amis, dont l'un lui dit :
— Je t'avais prévenu de veiller sur ta nièce.
— Et l'autre :
— Ah! ce bois de Romainville est terrible pour les faux pas! Je connais ça...
Pendant que ces messieurs marchent en avant, le beau militaire dit à sa cousine :
— Adrienne... je vous en prie... vous êtes si bonne... ne compromettez pas M"° Virginie!...
— Non, mon cousin, dit Adrienne en s'essuyant les yeux, je ne dirai rien... on croira ce qu'oc voudra?... Je ne veux pas lui causer du chagrin à elle... car cela ne m'ôterait pas celui que j'ai!
On rejoint la société. L'air mécontent de Vauxdoré et les yeux ronges de sa nièce donnent beaucoup à penser. Quelques mots lâchés par Troupeau et Renard alimentent les cancans. M"' Troupeau se lève en disant :
— Voilà la nuit, il est temps de partir. Puis, olle ajoute d'un air solennel : Virginie, reste à cùlé de ta mère... je ne veux pas que lu ailles avec... d'autres personnes.
Ces mots sont accompagnés d'un coup d'œil de dédain lancé sur Adrienne; cl Virginie va, les yeux baissés, se placer à côté de sa maman.
— Comment! on part?... dit .M. Tir en so levant avec son étoile,
mais un instant, puisque voilà la nuit, je vais vous tirer mon feu là-bas... sur la pelouse... Vous voyez bien que j'ai disposé mes pièces... Pétard les garde...
— Cela nous mènera bien tard, monsieur Tir.
— Mais, madame, je ne veux pas avoir promené mon étoile pour rien... Venez... Oh! cela va aller tout seul... J'ai mon briquet phos phorique sur moi.
On ne peut pas refuser de voir le feu d'artifice que la famille Tir promène depuis le matin. On se rend sur la pelouse, mais M"" Troupeau a soin de se mettre avec sa fille à une grande distance du feu. Cette précaution était inulile. Vainement M. Tir, après avoir allumé sa mèche, l'approche de ces serpenteaux et de ses fusées, rien ne prend feu, et l'étoile, ainsi que les autres pièces, reste insensible aux atteintes de la flamme.
M. Tir se désole; suivi de son fils, il court d'une pièce à l'autre ; ils mettent leurs mèches sur tout, ils dépensent leur papier, toutes les allumettes dont ils sont pourvus. Rien ne part. M. Tir se frappe le front en disant:
— C'est ce maudit nuage de ce matin qui aura gâté tout cela.
Et la société, ennuyée de ne voir que M. Tir et son fils courir avec leur mèche allumée, se lève et se met eu roule en disant :
— En voilà assez pour ce soir... Cela prendra peut-être une autre fois. Le malheureux artificier abandonne sur la pelouse les fusées et les serpenteaux, mais il replace son étoile sur son bras en murmurant :
— Il faudra bien que tu finisses par briller!
La compagnie reprend la route de Belleville beaucoup moins gaiement qu'elle n'était montée au bois. Le grand cuirassier regarde de loin Virginie, mais il n'ose l'approcher; et la jeune fille ne lève pas les yeux et ne regarde pas une seule fois le militaire pendant le chemin.
Tout n'est pas terminé, il faut rendre les ânes et savoir si les chevaux que l'on a perdus sont revenus à leur écurie. Ou arrive aux limites de Romainville, là où commence Belleville, du moins s'il faut en croire un poteau qui l'indique aux passants. C'est là que sont établis les loueurs de chevaux, et du plus loin qu'on aperçoit Ventre-à-Terre, il entend crier:
— Le voilà., c'est son cheval qui a fait le malheur... c'est lui qui doit payer.
Le cuirassier, que le bruit n'effraie pas, perce la foule et demande la cause de ces cris. On lui apprend que les deux chevaux sont en effet revenus à l'écurie, mais que le coursier qu'il avait pris a renversé un hom-
ŒUVRE DE pAUL DE KOCK
me et une femme qui buvaient devant un cabaret à quelques pas de là.
— Ce sont des i^TOgnes, dit un palefrenier, ils ne pouvaient plus se tenir; c'est l'homme qui a été se jeter sous le cheval... je crois même que sa femme l'y a poussé en lui disant: Va donc, ça nous rapportera quelque chose...
— Et sont-ils blessés?...
— La femme n'a rien ; mais pour une légère contusion que son mari a reçue à la jambe, elle fait plus de bruit que s'il était mort. Tenez... la voilai... l'entendez- vous?
Une vieille femme s'avançait en criant, en îresticulant. Yentre-à-Terre reconnaît la femme à qui il a fait l'aumône dans le bois de Romainville, mais la vieille n'est pas en état de le reconnaître ; elle court sur lui en criant :
— Ali! c'est vous qui avez lâché le cheval sur mon honmie !... mon pau^Te homme!... il a une infraction à la jambe!... Nous étions là tranquillement à boire le riqiiiqid. . . il faut bien se donner un brin de bon temps après une journée d'ouvTage!... Monmari est très habile, il gagne quatre francs par jour... Il va être plus de trois semaines sans pouvoir travailler; il faut donc lui payer tout ce temps-là à raison de quatre francs par jour... Ah dame! vous prenez des chevaux, vous autres, et vous écrasez le pauvre monde!... Mais ça ne peut pas se passer comme ça, mes enfants?
Sans rien répondre à la mégère, Godibert la prend par le bras et la conduit jusque devant une maison dont l'entrée est éclaii'ée ; là, il lui dit en se plaçant devant elle :
- Me connaissez-vous, vieille mendiante?
— Comment?... quoi que ça veut dire? répond la vieille un peu Iroublée.
— Cela veut dire (pie c'est moi qui dans le bois de Romainville vous ai fait l'aumôrie de vingt sous, parce que vous m'avez dit que votre mari n'avait point d'ouvrage et que vous manquiez de pain. Tenez voici maintenant cent sous pour panser la jambe de votre mari ; mais en vérité, c'est plus que vous ne valez, vous et lui ! Des gens comme vous dégoûteraient de faire la charité.
La vieille est restée confondue, elle prend cependant les cent sous et s'en va accompagnée des huées de tous les gens de l'endroit, taudis que Godibert rejoint la compagnie dans le parc Saint-Fargeau.
Arrivée au coin de la rue de Calais, la société se dispose à se séparer, lorsque M. Tir s'avance en «lisant:
— Si vous vouliez venir jusi|ue chez moi... ce n'est pas loin : je suis certain que je pai viiMidrais à t'ullammer mon étoile.
— Nou, monsieur Tir, pas ce soir, répond M"" Troupeau, il est tard et nous sommes fatigués; gardez votre étoile pour une autre occasion. Messieurs et dames, nous avons l'honneur de vous souhaiter le honsoir.
La famille Troupeau salue et rentre chez elle : les autres en font autant. M. Tir, resté entre Pétard et Poudrette, se décide enfin à rentrer aussi en murmurant :
— Tous ces accidents ne seraient pas arrivés si j'avais inventé la poudre.