‹ La pucelle de BellevilleChapitre 61 sur 104 · L!V. 86. — PAUL DE KOCK. — ÉD. J. RO UFF ET C · texte numérisé non relu

L!V. 86. — PAUL DE KOCK. — ÉD. J. RO UFF ET C

Liv. 86.

M. DUPONT 083

fille s'appesantit sur les moindres circonstances; tous ces détails ne sont intéressants que pour les amoureux; mais Jeanneton songe encore quelquefois à Jérôme : et elle a toujours l'air d'écouter avec beaucoup d'attention, quand on lui dit qu'Adolphe avait une cravate noire et un liabit bleu.

Mais, en taillant sa plume et en faisant ses additions, Bidois voit tout ce qui se passe; il s'aperçoit que, depuis quelque temps, Eugénie a sans cesse les regards toui'nés vers le magasin de nouveautés ; il l'entend soupirer quand sa maman ne sort point ; il remai'que qu'elle court à la porte dès que M"" Moutonnet est partie; enfin il s'aperçoit que le même jeune homme passe et repasse sans cesse devant la boutique. Il reconnaît Adolphe, et sans avoir l'air d'être occupé d'autre chose que de sa besogne, Bidois épie les jeunes gens, et le résultat est qu'à la fin de la journée, le ^^eux commis sait, tout aussi exactement que Jeanneton, combien de fois dans le jour Adolphe a quitté son magasin ; ce qu'il a dit à Eugénie en passant; ce que celle-ci lui a répondu, et quelle était la couleur de sa cravate et de son habit. Les vieux garçons valent presque les vieilles filles pour épier tout ce qu'on fait.

Bidois i-it en secret de M""" Moutonnet qui, malgré sa sévérité et son extrême surveillance, ne s'aperçoit pas de l'amour des jeunes gens.

« Parbleu, se dit-il, cela nous promet de fameuses scènes! Je commence à croire maintenant que ce n'était pas un voleur qui s'était introduit dans la maison!... Ah! ces jeunes filles! ces jeunes filles!... Qui croirait que... Mais chut! ne disons rien; ayons l'air de ne rien voir et continuons à tout observer. »

Depuis la Saint-Eustache, la famille Bernard ne revient plus chez M'"'' Moutonnet, mais on voit toujours les Gérard et surtout l'ami Dupont. Celui-ci ne vient pas seulement le dimanche ; il quitte souvent son magasin dans la semaine pour se rendre chez le passementier. On l'invite souvent à diner, faveur que M"" Moutonnet n'accorde qu'à ses intimes amis. Ces jours-là, Eugénie est dispensée de travailler le soir; elle a la permission de rester avec la société, et elle joue au loto ou au nain jaune avec M. Dupont, qui ne manque pas de lui adresser des compliments en tirant les boules ou en faisant la bête, ce qu'il fait de la meilleure grâce du monde, au grand contentement de M. Moutonnet qui gagne lépicier et se croit très fort au nain jaune.

Quand l'épicier vient, Eugénie ne peut, dans la soirée, ni apercevoir Adolphe, ni lui parler; aussi elle déteste Dupont et frémit quand elle le voit arriver, de crainte qu'on ne l'invite ù diaer. Bidois fait aussi ses conjectures sur les visites fréquentes de l'épicier ; et, d'après l'accueil

que lui fait M"° Moutonnet, le vieux commis devine aisément quels sont les projets de la maman, et il se dit en regardant l'ami Dupont: « En voilà encore un qui pourra bien... Au reste, il a une figure à ça. »

Cependant de jour en jour les visites de l'ami Dupont deviennent plus rapprochées; il est mieux reçu que jamais chez le bon passementier: Bidois remarque qu'il y a souvent des conférences, des pourparlers entre les parents et l'épicier. M"" Moutonnet est moins sévère avec sa fille ; elle ne trouve plus mauvais qu'Eugénie donne du soin à sa toilette, et, depuis qu'Eugénie est amoureuse, elle s'en occupe passablement. L'amour donne toujours le désir de plaire ; cette coquetterie-là est bien naturelle ; on veut paraître jolie aux yeux de l'objet adoré, et quoi que l'on puisse dire, un peu d'art ne nuit jamais; il ajoute aux attraits que l'on a déjà, il cache les légères imperfections de la nature. Enfin, pour plaire longtemps, il ne faut jamais négliger entièrement les soins que l'on se donnait pour être aimé. Oh! messieurs les maris!... si vous ne portiez pas autant de bonnets de coton... ce qui vous va fort mal; et vous, mesdames, si, dans votre intérieur, vous conserviez toujours i-ette tenue aimable, gracieuse, qui vous fait distinguer dans la société, peut-être verrait-on plus de bons ménages... L'amour tient à si peu de chose... J'ai connu une dame qui ne pouvait plus envisager son mari depuis qu'elle l'avait vu sans perruque.

Mais, en général, c'est lorsque soi-même on n'a plus d'amour que l'on ne se donne plus la peine de soigner sa personne. Jeunes gens, méfiez-vous de votre maîtresse lorsque vous la verrez venir en papillotes au rendez-vous que vous lui aurez donné.

Eugénie, qui est tout amour, n'oublie rien de ce qui peut l'embellir encore. Tous ces soins sont pour Adolphe, et M"° Moutonnet est persuadée que c'est pour M. Dupont que sa fille soigne sa toilette. Elle le fait remarquer à l'épicier, qui ne doute pas que la jeune personne ne le trouve fort à son gré, quoiqu'elle ne lui dise jamais rien qui puisse le lui prouver, et qu'elle ne fasse pas semblant d'entendre les compliments (ju'il lui adresse ; mais il attribue cela à sa timidité et à sa bonne éducation.

Tout annonce qu'un grand événement se prépare dans la maison du passementier. M. Moutonnet a l'air plus guilleret, plus à son aise près de sa femme. Il va souvent avec Dupont prendre une demi-tasse et faire une partie de dominos; en sortant il embrasse sa fille d'un air moitié mystérieux, moitié phiisant ; il lui prend le menton, sourit en la regardant: puis, en lançant un coup d'œil à .M. Dupont, qui se tient près du [lapa II- «liaiiejin sous Ir lirns:

M. DUPONT

— Elle est gentille au moins, dit le bon passementier : elle est bien élevée, elle est sage, et ça connaît déjà l'ordre et la tenue d'une maison; elle vaudra sa mère!... Hein! dans un beau comptoir!., quelle tournure!, quels yeux !.. c'est tout mon portrait, n'est-ce pas, Dupont?

— Oui, certes, mademoiselle a tout votre nez...

— C'est vrai, c'est absolument mon nez, il y a vingt-cinq ans, avant que je prisse du tabac. . Ne trouvez-vous pas aussi que ce sont mes yeux?

— Oui, oui... si ce n'est que les vôtres sont gris, et que ceux de mademoiselle sont noirs; du reste, c'est bien la même cbose.

— Quant au front, par exemple, c'est celui de sa mère... un front de génie, un front de caractère...

— Oh ! ça n'est pas du tout votre front.. . généralement mademoiselle tient de vous deux... on reconnaît tout de suite... c'est comme le chocolat et le cacao.

— Oui, il a raison, Dupont... il faut marier cette petite fille-là, hein! Qu'en pensez-vous, Dupont?

— Je pense... ma foi... je pense que cela est aussi facile que de moudre du café...

— Ce gros balourd ne sort pas de ses épiceries, dit tout bas Bidois, qui écoute la conversation de M. Moutonnet et de son ami, tandis qu'Eugénie n'y donne qu'une faible attention, parce qu'elle a vu passer devant la boutique le jeune homme en habit bleu et en cravate noire.

Pendant que l'on traite une grande affaire dans l'arrière-boutique, l'amour va son train sur le devant : Adolphe passe et repasse plus que jamais, ce qui lui attire de fréquentes réprimandes à son magasin; mais Adolphe est amoureux, il brave tout pour voir celle qu'il aime, et cependant il n'a pour vivre que sa place, dont les appointements sont bien modiques: que deviendrait-il s'il la perdait?... Mais fait-on toutes ces réflexions à vingt ans, lorsqu'on est amoureux?

Adolphe est venu deux ou trois fois depuis la fête rendre visite à M"° Moutonnet. Le jeune homme a fait tout ce qu'il a pu pour se faire bien voir de la maman; mais quoiqu'on l'ait assez bien reçu, on ne l'a pas engagé à venir davantage. M""" Moutonnet a pensé qu'il était inutile de recevoir plus fréquemment les visites du jeune commis marchand. Ah! pourquoi n'a-t-ellepas pris plus tôt cette mesure ? Pourquoi Pa-t-elle engagé à être de la fête de Romainville? il n'aurait pas adressé les tendres aveux qui ont fait tant d'impression sur le cœur de la pauvre petite : la jeune fille, n'ayant remarqué Adolphe que comme on remarque un joli garçon, ne se serait pas livrée à tout l'amour qu'il lui inspirait. Comprimant au fond de son âme ses premiers sentiments, Eugénie n'aurait jamais aimé

peut-être, et, sans se trouver malheureuse, elle serait devenue l'épouse de M. Dupont. Pourquoi donc avoir engagé Adolphe à cette fête?... pourquoi? vous le savez déjà : pour ne pas être treize, nombre fatal qui attire toujours quelque malheur, à ce que nous assurent les bonnes femmes, les nécromanciens et les tireurs de cartes, gens très respectables que je vous engage à consulter, parce qu'ils lisent dans l'avenir en regardant du marc de café, du plomb fondu ou le creux de votre main ; ce qui ne les empêche pas assez ordinairement de loger dans des chenils et de finir sur la paille. Mais ce sont de ces mystères qu'il ne nous appartient pas de pénétrer; et dans tout ce qui surpasse noire faible entendement, il faut croire et nous humilier.

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