LA JOURNÉE DES FIANÇAILLES
Deux mois se sont écoulés depuis la fameuse Saint-Eustache. Ils ont passé bien rapidement pour nos deux amants, qui se voient tous les jours et ne se lassent point de se témoigner leur amour. Adolphe cependant voudrait bien trouver quelque moyen pour pai-ler à Eugénie autrement que dans la rue et en courant : mais comment faire? Le jeune homme s'est adressé à Jeanneton, qu'il sait être dans la confidence de ses amours ; il la supplie de le laisser entrer le soir un seul instant dans sa chambre, oii, pendant le sommeil des parents, il pouri-ait causer ime minute avec celle qu'il adore, et cela en présence de Jeanneton : mais la bonne ne consent pas à cela, elle sent que, si une fois Adolphe s'introduit dans la maison, Eugénie courra de grands dangers. Jeanneton connaît la faiblesse de son sexe, et devine tout ce que peut entrepi'cudre un homme qui sait qu'il est aimé. Jeanneton s'arme donc de courage pour refuser Adolphe ; il lui en faut beaucoup, car les prières d'un joli garçon ont bien du pouvoir sur le cœur de la bonne fille.
Mais le moment est venu qui doit amener de grands événements dans la maison de M. Moulonnel, et Bidois, qui a tout observé, tout vu, tout entendu, attend avec impatience ce grand jour.
Un matin. M"" Moulonnet moule de bonne heure dans la chambre de sa fille; elle la prévient que M. Dupont va venir déjeuner avec eux, l'engage à s'habiller, à descendre dans la salle de l'iu-rière-boutiquo, et lui annonce qu'elle la dispense de tout travail pour le reste de la journée.
M'°' Moutonnet s'est éloignée, cl Eugénie, sur|)rise de ce que sa
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mère vient de lui dire, cherche à deviner pour quel motif on la dispense de se rendre à la boutique, parce que M. Dupont vient déjeuner. Loin de regarder cela comme une faveur, Eugénie soupire, elle songe quelle ne pourra apercevoir Adolphe de toute la Journée. Celte idée et le ton singulier avec lequel sa mère lui a parlé font battre son cœur et remplissent son âme de tristesse.
Elle s'habille lentement ; pour la première fois, mille souvenirs s'offrent à son imagination, et les fréquentes visites de l'épicier lui inspirent des craintes. Elle tremble, elle frémit de voir se réaliser ses soupçons, elle reste pensive dans sa chambre, et Jeanneton occupée en bas ne peut partager ses alarmes.
Neuf heures sonnent, il faut descendre. Eugénie quitte sa chambre et se rend dans la salle où sa famille et M. Dupont sont déjà réunis, il ne manque que Bidois, mais le vieux commis est obligé de garder la boutique, ce dont il enrage, parce qu'il se doute bien qu'il va se passer quelque chose d'important dans la salle à manger^ où cependant il trouve le moyen de se rendre souvent en prétextant toujours quelque affaire, mais dans le fond, pour tâcher de saisir quelques mots de la conversation.
— Avancez, ma fille, dit M"° Moulonnet en apercevant Eugénie tremblante à la porte de la salle ; avancez... monsieurDupont, allez donc lui donner la main.
— C'est juste, c'est juste, dit Dupont en s'élançant vers Eugénie ; c'est ce que j'allais faire quand j'ai aperçu mademoiselle.
Et l'épicier conduit Eugénie vers une chaise; elle s'y assied sans prononcer une parole, mais le gonflement fréquent de son sein annonce qu'elle attend avec anxiété le résultat de cette réunion, tandis que le papa Moutonnot, qui parait avoir envie de dire quelque chose et n'ose point se permettre d'entamer la conversation avant sa femme, se contente de tousser dans dilTérents tons et de prendre plusieurs prises de taliac.
On sert le déjeuner; on le prend en pariant dabord de la pluie, du beau temps et du cours des épiceries, fond de conversation dans lequel brille l'ami Dupont, qui trouve toujours moyen de revenir à la cassonade et au poivre, et d'en mêler dans tous ses discours.
Enfm M"° Moulonnet a fait un signe à son mari pour l'engager au silence, et elle s'adresse à Eugénie :
— Ma fille, vous avez dix-huit ans, votre éducation est achevée, vous savez ce que c'est qu'un comptoir, et, grâce à mon exemple, je vous crois en état de tenir une maison.
— Oui, certainement, dit M. Moulonnet, elle est en état de tenir...
— ChutI silence, s'il vous plaît, monsieur Moulonnet... Je vous ai de
plus inculqué de bonne heure des principes de vertu et de sagesse qui...
— ■ Madame, dit Bidois en s'avançantà l'entrée de la salle, je ne trouve pas exact le compte de M. Dupuis.
— - C'est bon, c'est bon, Bidois, nous sommes en affaire, je verrai cela plus tard.
^ Ahl c'est différent.
Bidois s'éloigne à regret, mais il a eu le temps d'examiner la figure do chaque personnage, et c'est déjà quelque chose ; il va tirer ses conjectures là-dessus.
— Enfin, ma fille, reprend M"'^ Moutonnet, grâce à mes soins, je me flatte que vous voilà en état d'être mariée, et que vous serez digne de votre mère...
— ■ Oui. m'amour, elle en sera digne, dit M. Moutonnet, c'est moi qui ta le...
— Mais silence donc, M. Moutonnet; me laisserez-vous parler?... Je ne vous ai jamais vu si bavard... Cependant, ma fille, nous n'aurions peut-être pas encore songé à vous marier, et, vu votre jeunesse, nous aurions sans doute attendu encore quelques années, si un parti brillant et solide ne s'était présenté pour vous.
Dupont, se dandine, s'agite sur sa chaise, tourne les yeux en faisant l'agréable, et, pour se donner une tenue, joue de chaque main avec ses doux chaînes à breloques.
— ■ Oui, ma fille, un parti brillant se présente pour vous ; la personne qui vous recherche a droit à votre alîection sous tous les rapports... Dupont se lève et salue M"" Moutonnet.
— • C'est un homme qui joint à des dehors fort agréables... (Dupont se lève et salue) les qualités essentielles qui rendent une femme heureuse... (Dupont se lève et salue de nouveau). C'est un homme d'un bon âge... comme il faut pour se marier, un homme qui veut faire votre bonheur, qui vous aime tendrement, qui est riche, fort riche, et, de plus, économe, et s'entend parfaitement au commerce.
Pendant tout ce discours, Dupont n'a pas fait autre chose que de se lever et de se rasseoir.
— C'est un homme, enfin, auquel je ne connais aucun défaut, et... Ici, Dupont, en voulant se rasseoir trop précipitamment, roule avec s»
chaise au milieu de la salle à manger, et Bidois, (]ui a entendu le tapage, accourt eu feignant de croire qu'on l'a appelé. Il aide l'épicier à se relever et regagne la boutique, tandis que le futur, afin d'éviter de nouvaux malheurs, se décide h, entendre debout la fin du discours de M"" Moutonnet.
— Enfin, ma fille, reprend M"" Moutonnet lorsque le calme est rétabli.
M, DUPONT
Jeaimeton soutient Eugénie, et lui fait respirer des sels. (P. 690.)
au portrait que je viens de faire, je ne doute pas que vous n'ayez reconnu M. Dupont, notre sincère ami. Eh bien ! vous ne vous êtes pas trompée : c'est lui qui nous demande votre main, et c'est à lui que nous vous marions.
Eugénie ne répond rien : elle est atterrée, elle n'a pas la force de parler, et d'ailleurs que dirait-elle; la pauvre fille sait que lorsque sa mère