‹ La pucelle de BellevilleChapitre 63 sur 104 · LIV. 87. — PAUL DE KOCK. — ÉD. J. ROCFF ET c'^. LIV · texte numérisé non relu

LIV. 87. — PAUL DE KOCK. — ÉD. J. ROCFF ET c'^. LIV

a prononcé, il n'y a plus qu'à obéir... mais obéir, lorsqu'on lui ordonne d'épouser Dupont, de l'aimer, et par conséquent d'oublier Adolphe !... Ah! cela ne lui semble pas possible, et Eugénie, qui, en une minute, a envisagé toute l'étendue de son malheur, sans apercevoir une lueur d'espérance, sent tout son sang se glacer ; un poids énorme s'est placé sur sa poitrine, il l'oppresse, la suffoque; elle ne peut pleurer... et lorsque M. Dupont s'avance pour lui adresser son compliment, il la voit successivement rougir, pâlir, puis perdre connaissance avant qu'il ait trouvé le commencement de sa phrase.

■ — Ah! mon Dieu! s'écrie l'épicier en soutenant Eugénie, je crois quelle se trouve mal...

— Elle se trouve mal! dit le papa Moulonnet en courant vers sa fille, à laquelle il frappe dans la main ; ma femme, vois donc, elle se meurt... Que faut-il donc faire?... Bidois! Jeannelon!...

M°° Moutonnet, que rien n'émeut, s'approche de sa fille en repoussant brusquement son époux. « Ce n'est rien... ce n'est rien! dilelle; les jeunes filles... quand on leur parle de se marier... vous sentez bien que l'émotion...

■ — Oui, oui... c'est la joie sans doute, dit Dupont; la pauvre petite a été saisie ; nous aurions dû la préparer à cela.

— Oh! soyez tranquilles... cela ne sera rien!

— Voilà une joie qui lui fait un bien triste effet, dit Bidois, qui se tient à l'entrée de la salle, pendant que Jeanneton, qui est accourue secourir sa chère enfant, soutient Eugénie et lui fait respirer des sels.

— 11 me semble, ma femme, que vous ne vous êtes pas trouvée mal quand je me suis présenté pour vous épouser, dit M. Moutonnet, d'un air timide.

— Oh! mais moi, monsieur, c'est bien différent!... j'ai toujours eu un caracti^re, une force d'àme... Eugénie est aussi molle que vous!... Les demoiselles à présent ont des attaques de nerfs et de mon temps on ne connaissait pas cela.

— Moi, j'aime beaucoup les femmes nerveuses, dit Dupont, cela annonce un épauchcment de sensibilité qui... Au reste, j'ai i-cgu de la fleur d'oranger surfine de Grasse, je lui en ferai prendre tous les jours. Mais la voilà qui revient à elle, je crois... oui... son teint reparait... Voyons sur qui tombera son premier regard.

Le premier regard d'Eugénie fut pour Jeannelon. qui coniju-it tout ce qu'il signifiait; la jeune fille rebaissa ensuite les yeu\. craignant également les regards de sa mère et ceux de son prétendu.

— Allons, ma fille, dit .M""" Moutonnet, je vois que vous êtes

M. DUPONT

très émue; je conçois que raunouce de votre mariage... que l'idée de quitter vos parents, peut produire cet effet ; remontez dans volro chambre jusqu'à l'heure du diner; prenez un peu de repos, et cela se calmera... Je vous l'ai dit, je vous dispense de vous rendre à la liouliquo aujourd'hui. Allez, ma fdle; vous connaissez maintenant nos inLe:itions; plus tard nous vous reparlerons des dispositions qu'il convient de prendre. Monsieur Dupont, donnez la main à votre fiancée...

Dupont va prendre la main d'Eugénie, qui la lui abandonne sans prononcer un mot; le papa Moutonnet va embrasser sa iille ; il ne voit pas les larmes qui obscurcissent ses beaux yeux, d'ailleurs sa femme dit que cela est naturel, et d'après cela M. Moulonnet est persuadé que sa fille est enchantée de se marier. « Je te le disais bien, l'autre jour, que tu étais bonne à mettre en ménage, dit-il en souriant d'un air malin. Ah! c'est que, vois-tu, je sais bien, moi, qu'une RUe... lorsqu'elle a dixhuit ans... peut fort bien... »

Un regard de M"" Moutonnet a coupé court à la phrase du passementier, et l'épicier conduit Eugénie jusque chez elle; la pauvre enfant se laisse mener sans lever les yeux sur son conducteur. Arrivés à la porte de sa chambre, elle va quitter M. Dupont ; celui-ci, qui pense que le moment est favorable pour dire quelque chose de tendre à sa future, la retient par la main, et après l'avoir saluée profondément, commence son compliment:

— Mademoiselle... il m'est bien doux de penser que... en sachant que je serai votre époux... vos beaux jtux... votre émotion... Cerlainement. .. je suis bien sensible à co témoignage non équivoque de la réciprocité qui... Si vous voulez bien me le permettre, je vous apporterai, ce soir, une demi-bouteille de brou de noix, c'est excellent pour l'estomac!... J'ai aussi des pastilles de chocolat de santé à la vanille, très agréables au goût et...

— Je vous remercie, monsieur, dit Eugénie en saluant froidement l'épicier, mais je n'en prends jamais.

Elle ferme aussitôt sa porto au nez de Dupont, qui reste quelques minutes sur le carré, en admiration devant la porte de la chambre d'Eugénie.

— Parbleu, dit-il enfin, il faut avouer que j'aurai une femme parfaitement élevée... Dieu! quelle éducation!... quelle tenue!... et de l'amom'!... oh! pour de l'amour... il faut que je lui en inspire considérablement, puisqu'elle s'est trouvée mal... c'est excessivement flatteur.

L'ami Dupont redescend dans la boutique, où il trouve le papa et la maman, qui, d'après l'air joyeux de leur futur beau-fils, pensent que

leur fille lui a dit quelque chose d'agréable; tandis que Bidois, en le regardant en dessous, rit aussi de sou côté.

— Eh bien! mon gendre, dit M. Moutonnet, vous avez l'air content ; il paraît qu'Eugénie ne vous a pas mal reçu...

— Oui, beau-père... oui, je suis content; votre fille ne m'a rien dit,

mais c'est égal... je l'ai parfaitement comprise ,.

elle est adorable... c'est un trésor que vous me donnez là.

— Vraiment! dit M°" Moutonnet; j^iurais bien voulu voir que ma fille résistâtà mes volontés ! .. .

Lorsque je lui dis : Voilà votre époux, elle doit obéir et se taire; c'est comme ça, monsieur, que j"ai été élevée. Quand on m'a présenté pour mari M. Moutonnet, je ne l'aimais pas du tout... je dirai même plus, je k trouvais vilain...

— Comment! mon cœur, vous me trouviez...

Dupont reste eu admiratinii ili'v.mt la porte. Oui monsieur'

vous portiez dans ce temps-là un habit cannelle; cela vous allait horriblement. Mais cela ne m'a pas arrêtée ; je me suis dit, une fois mon époux, il portera tout ce que je voudrai. Enfin monsieur, je vous ai épousé, et Dieu merci ! je crois que vous n'avez pas lieu de vous en repentir.

— Non, certes, m'amour, je m'en garderai bien.

— Ma fille fera comme moi, mon cher Dupont, et vous m'en direz des nouvelles.

Pondant que les parents et le futur font entre eux toutes les dispositions nécessaires au prochain mariage, Eugénie, resiée seule dans sa chambre, se livre à toute l'amertume de ses pensées. En quittant M. Dupont, elle s'est jetée sur une chaise ; les larmes se sont enfin fait un passage; Eugénie sanglote : la vue de cette jeune fille se livrant à sa douleur a quelque chose de si touchant, de si Iristc, que peut-cire, si M™" Mou-

M. nUPONT

toniiel la voyait maintenant, elle se sentirait attendrie.. Mais Eugénie n'ose pas même pleurer devant sa mère.

Elle est depuis deux heures dans sa chambre, toujours immobile, laissant couler ses larmes sans songer à les essuyer, s'abandonnant à celte douleur morne, cent fois plus cruelle que les éclats du désespoir; caries chagins muets annoncent que l'âme est profondément affectée, et sont plus difficiles à guérir que les crises violentes.

Eugénie passait la journée dans cette situation ; pour elle, le temps ne marche plus : défendre à une jeune fille d'aimer, c'est lui ôter tout le chai'me de l'existence. On ne lui défend pas cela absolument ; mais il faudrait donc aimer M. Dupont, et, en conscience, pour Eugénie, cela n'est pas possible ; il n'y a aucun rapport entre elle et l'épicier, et l'amour peulil donc naître où il n'y a aucune sympathie?

Un petit coup frappé légèrement à sa porte a fait tressaillir la pauvre enfant ; elle sort d'un rêve , elle écoute : on frappe de nouveau.

— Qui est là? demande en tremblant Eugénie.

• — G'estmoi,mamzelle, répond une voix que la jeune fille reconnaît aussitôt.

Elle court ouvrir sa porte, Jcanneton entre, et Eug'énie se jette dans S35 bras.

— Ah ! ma bonne ! s'écrie-t-elle ; elle n'a pas la force d'en dire davantage; ses larmes l'élouffent encore Eugénie se jette dans ses bras.

— Eh ben ! eh ben! dit Jeanneton, est-ce qu'il faut se désoler comme ça, se désespérer ainsi, se rendre malade?... AJIons, allons, ne pleurez pas, mamzelle, ne pleurez pas.

Tout en disant ces mots, Jeanneton mêle ses larmes à celles d'Eugénie, dont elle voudrait pouvoir calmer les chagrins !

COi ŒUVRE DE PAUL DE KOCK

— On veut me marier, Jeanneton...

— Eh pardi! il y a longtemps que je m'en doute.

— Et tu ne me le disais pas.

— A quoi bon vous faire de la peine d'avance?

— On veut que j'épouse M. Dupont.

— Joli bijou qui a l'air aussi embarrassé que la queue de ma poêle!

— Je ne l'aimerai jamais !

— Je le crois bien ; pour vous il est trop laid, Irop lête, trop vieux... Est-ce que c'est là le mari qui vous convient?

— • Oh! non, ma bonne, il ne me convient pas du tout!... Et puis il faudrait donc oublier Adolphe?... Ah! tu sais bien que cola m'est impossible... Adolphe que j'aime tant, qui m'adore !

— Ah, dame! celui-là est gentil... ce serait ben mieux vot'fait, s'il avait des écus.

— Ah ! Jeanneton, pourquoi s'épouse-t-on pour de l'argent?

— Pourquoi... pourquoi... Parce que l'on mange toute sa vie, et que l'on ne fait l'amour que dans sa jeunesse.

— Ah ! j 'aimerai Adolphe toute ma vie. je mourrai s'il faut en épouser un autre.

— Mourir!... Ah! je voudrais bien voir cola? pourquoi se désespérer si vile? Ce mariage n'est pas encore fait ; ce n'est pas demain que vous épousez ce Dupont. Peut-être votre mère...

— Elle veut cemariage; tu saisbien qu'elle ne changera pas de résolution.

— Et que sait-on? en lui parlant, en pleurant devant elle... Eii! mon Dieu! qui est-ce qui pourrait vous résister?...

— Ah! Jeanneton, je n'oserai jamais lui dire que j'aime Adolphe.

— Vous ne lui direz pas que vous aimez Adolphe ; mais vous lui direz que vous détestez Dupont.

— Elle ne m'écoutera pas.

— Si vous parliez à votre père?

— Tu sais bien que c'est inutile.

— Oh ! ça, c'est vrai... il vous jironietfra do parler pour vous, et il ne dira rien.

— Tu vois bien, Jeanneton, que jo n'ai plus (pi'à mourir.

— • Eh! non, non, mamzelle, je ne vois pas çal... Mourir, c'est toujours une sottise; vaudrait encore mieux épouser l'épicier... Du courage! nous verrons... on ne sait pas co qui peut arriver... Mais il faut que je re lonrne bien vite à ma cuisine; je suis venue h la dérobée, parce que je me doulais bien que vous pleurioz; innis nous nous verrous ce soir, ot nous causerons plus à notre aise.

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— Oh! oui, ma bonne ; mais lui!... lui !... je ne le verrai pas aujourd'hui; que va-t-il penser?

— Vous le verrez demain, et si par Iiasard je le rencontre, je lui apprendrai ce qui se passe.

— Ah! ma chère Jeanneton, que tu seras bonne!... ah ! je t'en prie, tâche de le voir.

— Oui, oui.

Jeanneton s'éloigne, et Eugénie se sent presque calmée. Il faut si peu de chose pour faire renaître l'espérance dans un cœur do dix-huit ans! A trente on ne se console pas si vite, on a déjà perdu bien des illusions, et quand l'expérience arrive, le bonheur s'en va.

Mais Jeanneton ne peut pas ce jour-là rencontrer Adolphe; elle est très occupée, parce qu'on a du monde à diner chez M"° Mouloimet. La famille Gérard et le futur gendre sont invités : c'est le repas des fiançailles. La grosse fille n'a pas dit cela à Eugénie, de crainte de lui faire du chagrin; elle retourne à sa cuisine, où tout est en l'air pour ce dîner qu'elle prépare à contre-cœur, car elle sait que sa chère enfant n'y touchei'a pas.

On dîne tard chez la plupart des marchands, parce qu'ils sont plus tranquilles quand l'heure de la vente est passée. M. et M"" Gérard, leur sœur Cécile et leur Fanfau arrivent à cinq heures et demie ; ils sont en toilette; ils ont cet air de satisfaction, de contentement que l'on croit devoir prendre quand on va assister aux noces ou aux fiançailles de quelqu'un. Ce n'est pas que l'on s'intéresse au bonheur des futurs, mais on va s'amuser à une noce comme on irait s'amuser au spectacle; bienheureux encore les époux qui échappent à la critique de ceux qu'ils ont invités à partager leur bonheur.

On n'a pas encore dit aux Gérard la grande nouvelle, mais quelques mots jetés par-ci pai-là, l'assiduité de Dupont dans la maison du passementier, et enfin ce repas qui n'a pas lieu un jour de fête, tout cela fait soupçonner à la famille du parfumeur que ce dîner ne se donne pas sans dessein.

Pendant que l'on échange les premiers compliments, et que Bidois prend du tabac, parce que la présence de M. Gérard lui fait mal à la tète, Dupont arrive, les poches pleines d'olives, de mendiants, de confitures, et tenant sous chaque bras une bouteille de vin fin. Cela confirme les soupçons des Gérard, qui se regardent en souriant d'un air qui signifie : nous avons deviné la vérité.

— Oui, oui, dit tous bas M"° Cécile à sa sœur, on va marier la petite à Dupont... C'est singulier! d'après ce que j'ai remarqué le jour de laSainte-Eustachc, j'aurais cru que... Mais nous verrons.

La vieille fille n'en dit pas davantage, mais elle se promet bien d'é-

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claircir ses soupçons. Malgré son prétendu éloignement pour les hommes, M"° Cécile avait lancé quelques œillades à M. Dupont, qui était un excellent parti ; mais l'épicier n'avait pas répondu aux regards de la vieille demoiselle; et quoique celle-ci ne conserve aucun espoir sur M. Dupont, elle ne serait pas fâché cependant de faire manquer son union avec Eugénie : ce serait toujours une petite vengeance.

— Mais où est donc cette aimable Eugénie, cette chère enfant? demande toute la société.

■ — Je vais la chercher, dit M"" Moutonnet, elle est dans sa chambre, elle a éprouvé ce matin des émotions un peu vives... Mais je vais vous l'amener.

— Oui, dit tout bas Bidois, je gage bien qu'elle aura les yeux rouges comme un lapin... Ils diront sans doute que c'est de joie. »

M"° Moutonnet monte chez sa fille, qu'elle trouve assise tristement près d'une croisée, d'où malheureusement on ne voit que dans la cour.

— Que faites-vous donc là, mademoiselle? dit M"° Moulonnet d'un air sévère, en remarquant d'un coup d'œil l'air triste de sa fille, ses yeux rouges de pleurs et l'abattement qui règne dans toute sa personne.

— Je ne fais rien, maman.

— Ne deviez-vous pas penser qu'il était l'heure de descendre dîner?

— Je n'ai pas faim, maman.

— Faim ou non, on dîne toujours... Mais on dirait, mademoiselle, que vous avez pleuré?...

Eugénie ne répond rien, mais elle tourne vers sa mère des yeux suppliants, et qui sont encore pleins de larmes.

— Eh bien! mademoiselle, que veut dire tout ceci? Pourquoi cet air pleurard?... Que signifie cette tragédie?... Est-ce parce que je vous marie que vous vous désolez?... Cela serait un peu fort!... Quand je vous donne un parti excellent, un homme qu'on peut mener à la baguette, vous devriez me remercier et être d'une joie... C'est vraiment bien la jieine que je m'occupe de votre bonheur!

Eugénie fait un effort et prononce d'une voix faible :

— Maman... c'est que je n'aime pas M. Dupont...

— Vous êtes une sotte. Est-ce qu'on a besoin d'aimer son prétendu?...

— Mais, maman...

— Mais, mais!... mademoiselle, qu'est-ce à dire encore?...

— Je ne voudrais pas... l'épouser...

— Vous ne voudriez pas!... Est-ce bien ma iillc (pii ]Kirle?... Et quand j'ai résolu quelque chose, depuis quand vous permettez- vous des observations?... Je crois que vous voudriez raisonner comme votre père;

Allons, mademoiselle, suivez-moi I (P. 697.'

que je n'entende plus de semblables discours. Dupont est ricbe, il c'a que quarante ans, c'est le meilleur parti que vous puissiez trouver. Aujourd'hui vos fiançailles, dans un mois la noce, voilà ce qui est décidé, et que je ne vous voie plus cette mine rechignée qui me déplaît. Allons, mademoiselle, suivez-moi; nous avons du monde à dîner, songez à avoir Yair décent et satisfait d'une jeune personne qui sait qu'on va l'établir.

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