LIV. 88. — PACL DE KOCK. — ÉD. J. ROLFF ET c'». LIV
Eugénie renfonce ses pleurs et suit sa mère en silence. Elle sent bien que c'est en vain qu'elle essaierait de fléchir M"" Moutonnet; mais Jeanneton lui a promis de parler à Adolphe, et certainement Adolphe ne la laissera pas devenir la femme d'un autre.
C'est par ces réflexions qu'Eugénie tâche de calmer son chagrin et de retenir ses larmes; mais, malgré tous ses efforts, elle ne peut parvenir à se donner un air gai, et lorsqu'elle paraît dans la salle, où tout 1« monde est réuni, M"° Cécile voit se confirmer ses soupçons.
— îlesdames et messieurs, dit M"" Moutonnet en prenant sa fille par la main et la lui serrant d'une manière significative, je vous présente ma fille et son futur époux, M. Jonas Dupont.
Pendant qu'Eugénie fait, par ordre de sa mère, une profonde révérence à la société, qui lui adresse les compliments d'usage que Dupont reçoit d'un air enchanté, M"° Cécile tâche de déguiser, sous un sourire, la grimace qui a contracté sa physionomie à l'annonce du mariage de l'épicier.
— C'est une union délicieuse, dit M. Gérard, qui. dans cette circonstxnce, ne voit que le plaisir d'aller ii la noce; c'est Flore qui épouse Mars, c'est Hébéqui s'unit à Ganymède...
— Comment, dit Dupont, csl-cc que Ganymèdo est le patron des épiciers ?
— Non, pas tout à fait... Ganymède est un dieu (jui donne à boire...
— Eh bien! mais en ce cas, il n'y a pas tant de différence : moi, je vends aussi à boire et à manger.
— C'est une figure que faisait Gérard, dit Eugénie.
— Elle est jolie, sa figure! dit tout bas Bidois, qui a enfin quitté le comptoir et vient dîner avec la compagnie.
On se met à (aMe, Eugénie est placée à côté de son futur époux; M"" Moutonnet est en face de sa fiL'e, sur laquelle elle porte souvent les yeux, voulant par ses regards lui indiquer la figure qu'elle doit faire; lui faisant à chaque instant des signes, soit pour sourire, soit pour prendre un air gracieux, soit pour répandre quchpie chose; mais .M"" Moutonnet se donne une peine inutile sa fille baisse constamment les veux el ne regarde pas sa mère; l'elle-ci, pour la forcera lui prèier alleiilioii. imagine un autre moven : la table est longue, mais n'est point très large, et les personnes placées au milieu peuvent facilement atteindre les pieds de leurs vis-;i-vis : d'après cela, madame .Moutonnet se décide à ag'ir par-dessous la table pour faire parli-r ses jambes. puis<jue ses yeux n'ont pas de pouviiir.
\I. (h'-imcI r.iil l'nimablr et li' ;:al.iiit. suivant son ordinaire. Il est
M. DUPONT
placé à la gauche d'Eugénie, qui est entre lui et Dupont ; mais comme Dupont n'adresse à sa future que dés compliments mêlés de cannelle et de cassonade, auxquels Eugénie ne répond rien, le parfumeur tâche d'être plus heureux; et Eugénie, qui ne voit pas en lui un homme qu'elle déteste, lui répoud de préféi-ence à l'épicier.
M. Moutonnet voudrait bien risquer quelques plaisanteries, quelques gaudrioles sur les plaisirs qui attendent les futurs époux; mais sa femme le lui a défendu, et toutes les fois qu'il commence une phrase, M"° Moutonnet lui jelte un coup dœil, qui fait expirer son discoui's sur sou assiette. M"" Gérard parle de la toilette de la mariée; le petit Fanfan de la jarretière qu'il enlèvera comme le plus jeune garçon de la noce. Bidois ne se permet pas de rien dire : il boit, mange et écoule en silence, se contentant déverser à boire quand madame le lui dit, et de s'offrir pour remuer la salade, après toutefois qu'on l'aura assaisonnée, chose pour laquelle il juge prudent de ne jamais se proposer. M"" Cécile parle peu, mais elle n'ôle pas les yeux de sur Eugénie, et un sdurire moqueur vient errer sur les lèvres lorsque par hasard elle regarde Dupont.
— Mais la mariée est bien silencieuse, dit M""" Gérard.
— Ma lillesait ce qu'elle se doit, une jeune personne que l'on marie ne doit point, à cause de cela, rire et chanter comme une petite folle !...
— Oh! il s'en faut bien que mademoiselle ait l'air de vouloir rire et chanter, dit M"° Cécile en se pinçant les lèvres.
— Cependant, reprend M™" Moutonnet, je lui permets, maintenant qu'elle va être dame, de prendre part à la conversation.
En même temps, M"" Moutonnet fait aller ses yeux et ses pieds ; mais Eugénie tient ses regards baissés et ses jambes tout contre sa chaise, ce qui empêche qu'elle ne reçoive les coups de pied qu'on cherche à lui faire sentir.
« Oh! se dit tout bas M"° Cécile, je trouverai bien tout à l'heure le moyen de la forcer à nous prêter attention. »
Bidois, tout en rongeant un morceau de carcasse, seule partie qui lui revienne jamais lorsqu'on mange de la volaille, et qu'il a toujours l'air de recevoir comme une faveur, tout en marronnanl de ce qu'on no lui donne que des os; Bidois, qui voit tout et fait attention à tout, se dit en lui-même, en regardant Eugénie :
« Si elle fait une figure comme celle-là le jour de sa noce, ça ne laissera pas d'être gai! »
On arrive ainsi au dessert. Eugénie est toujours silencieuse et garde la même contenance; cependant M"" Moutonnet fait souvent aller ses
pieds, et croyant rencontrer ceux de sa fille, elle a pressé fortement ceux de M. Gérard et de Dupont.
Le parfumeur, bien convaincu de son mérite, ne se doute pas de la méprise; il croit que c'est Eugénie qui, n'osant répondre devant tout le monde à ses galanteries, lui fait sous la table une tendre déclaration. Il
soupire alors et lui lance des regards passionnés, en risquant quelques petits mots, à demi-voix, sur le plaisir qu'il éprouve. Mais Eugénie ne voit pas les mines de M. Gérard et n'entend point ses soupirs étouffés ; son cœur et son esprit sont bien loin de là.
Dupont ne sait d'abord ce que cela veut dire : en se sentant marcher sur le pied, il fait une grimace affreuse et va crier parce qu'on a louché h un cor dont il souffre beaucoup. . .
mais l'idée que c'est une marque d'amour de sa prétendue arrête le cri qui allait lui échapper; il se contient, tâche au contraire de paraître enchanté, et remercie tout bas Eugénie en l'assurant qu'il est sensible à cette preuve de son amour. Eugénie le regarde d'un air étonné et ne répond rien ; mais Dupont paraît ravi, ce qui fait présumer à M™° Moutonnet que ses pieds ont fait leur effet, et que sa fille a dit quelque chose d'agréable h. son futur. D'après cela elle continue à jouer des jambes, et l'épicier et le parfumeur a faire des mines et à pousser des soupirs.
Mais cette pantomime ne contente pas M"" Cécile, qui veut frapper le grand coup, et s'assurer si certains soupçons sont fondés. Elle amène la conversation sur l'hymen, ce qui ne lui est pas difficile, parle de plusieurs personnes de sa connaissance qui viennent de se marier ; puis, feignant de se rappeler ime chose assez indiiféreiile :
— Enfin, dit-elle en regardant attentivement Eugénie, ce jeune luunme
Cest Flore qui épouse .Mars.
M. DUPONT
qui était avec nous k votre fête, M. Moutonnet... vous savez... au bois do Romainville ?...
— Oui, oui, M. Adolphe, notre voisin, répond le passementier, tandis qu'Eugénie, en entendant prononcer le nom d'Adolphe, sent tout sou sang refluer vers son cœur, et, sortant de sa rêverie, lève aussitôt les yeux sur M"° Cécile.
— Eh bien! ce M. Adolphe va aussi se marier...
— Se marier!... s'écrie Eugénie d'une voix émue, dont les accents décèlent ce qui se passe dans son âme, tandis que M"° Moutonnet, fort étonnée de la conduite de sa fille fait aller ses pieds avec plus do force encore, et tombant cette fois sur ceux de Dupont, force l'épicier à pousser un cri que lui arrache la douleur.
— Comment... mademoiselle... êtes-vous bien sûre?... balbutie Eugénie, qui ne voit plus sa mère et n'a plus qu'une pensée.
— Oui, sans doute, je le sais de bonne part, répond avec malice M"° Cécile. Je connais la mère de la demoiselle qu'il va épouser.
La pauvre Eugénie n'en entend pas davantage, Adolphe inconstant, Adolphe se mariant à une autre ! C'est trop de maux à la fois, elle ne peut les supporter; elle se sent mourir et tombe près de Gérard qui heureusement la reçoit dans ses bras.
Tout le monde se lève; on entoure Eugénie.
— Voilà le second évanouissement de la journée, dit Bidois en mettant dans se poche le morceau de fromage qu'il n'a pas eu le temps de finir, cela promet pour l'avenir.
— Eh mais! c'est bien singulier! dit M"° Cécile charmée en secret du succès de sa ruse, car on se doute bien qu'il n'y a pas un mot de vrai dans ce qu'elle vient de dire au sujet d'Adolphe; c'est le moyen par lequel la vieille fille a voulu s'assurer de l'intelligence qui existe entre les jeunes gens, intelligence qu'elle a fort bien remarquée au bois de Romainville, parce que rien n'échappe aune vieille fille qui cherche un mari.
— Mais d'où donc peut venir cet évanouissement ? Il me semble que je n'ai rien dit qui ait pu... Je parlais, je crois, de M. Adolphe... de son mariage...
— Eh! mademoiselle, il est bien question de M. Adolphe, dit avec emportement M"" Moutonnet voulant faire trêve aux remarques malignes de M"° Cécile, remarques qui lui font concevoir d'étranges soupçons qu'elle se garde bien de faire paraître maintenant, et qui pourraient alarmer M. Dupont, s'il était capable de les comprendre.
— C'est la chaleur... dit l'épicier, quoiqu'on soit au milieu de décembre et qu'on ne fasse jamais trop de feu cliez M. Moutonnet.
- — Ce serait plutôt le froid, dit tout bas Bidois. — ■ C'est sa digestion, dit M. Moutonnet.
— Mais elle n'a presque point mangé, répond M"° Cécile.
— C'est l'émotion naturelle d'une jeune fille qui apprend qu'on va la marier, dit il'"" Moutonnet.
— Mais ne le sait-elle pas depuis ce matin? dil ^1'^° Gérard.
— Eh! madame!... quand elle le saurait depuis huit jours... Je me suis évanouie sept fois le jour de mes noces.
— Vous, mon cœur ! dit M. Moutonnet, qui ne se rappelle pas cette circonstance; mais un regard de sa femme le fait taire aussitôt.
— Je vous répète que cela ne sera rien, dit M. Gérard persuadé qu'Eugénie ne s'est évanouie que pour avoir le plaisir de tomber dans ses bi'as, taudis que Dupont court dans la chambre, jette des verres d'eau sur les bras de sa future, lui fait respirer du vin pour du vinaigre et lui frotte les tempes avec de la crème de moka. Mais tous ses secours ne font pas revenir l'intéressante malade, et M""' Moutonnet juge plus sage de faire porter Eugénie dans sa chambi'e et d'envoyer M. Bidois chercher le médecin.
Cet événement a chassé les plaisirs, et la sociélé pense qu'il faut s'éloigner; car on ne va chez ses amis que lorsqu'on espère s'y divertir, et on les quitte bien vite lorsqu'ils sont dans le chagrin.
La famille Gérard fait donc ses adieux, en témoignant tout l'intérêt que lui inspire Eugénie. Dupont lui-même se retire, demandant la permission de revenir le lendemain de bonne heure savoir des nouvelles de sa prétendue, et M. Bidois va avertir le docteur. Ainsi se termine la journée des fiançailles.