‹ La pucelle de BellevilleChapitre 65 sur 104 · PEINES D ' .\ M 0 U R · texte numérisé non relu

PEINES D ' .\ M 0 U R

Pendant que toutes ces scènes se passent dans la maison du passementier, d'autres ont eu lieu dans la rue et au magasin d'Adolphe.

Depuis le matin, l'amant d'Eugénie arpente de long en large, le court espace qui sépare son magasin de la maison de M. Moutonnet; il n'a point aperçu une seule fois Eugénie. D'abord il la croit occupée près de sa mère, puis dans l'arrière-boutique, et chaque fois qu'il a vainement passé devant celle demeure qui renferme colle qu'il adore, et qu'ii regagne tristement son magasin, il se console av.cc l'espoir que dans un moment il sera plus heureux. Un quart d'heure après il repasse... cl point d'Eugénie ! La journée s'écoule ainsi. Le soir, son amie ne parait point sur le seuil de la porle, il faut rentrer sans l'avoir aperçue.

M. DUPONT

Le lendemain, Adolphe ne peut tenir en place : il brûle sur sa chaise, il va courir de nouveau. Le maître du magasin l'arrête :

— Où allez vous, monsieur? lui dit-il.

— Je vais... Je vais revenir, monsieur, balbutie notre amoureux, ne sachant trop que répondre.

— Monsieur, comptez-vous vous conduire aujourd'hui comme hier? Vous avez passé votre temps à courir dans la rue, je ne sais pourquoi taire ! Vous aviez l'air d'un insensé. Vous n'êtes pas resté cinq minutes à votre travail. Il est impossible, monsieur, que vous restiez chez moi, si vous voulez vous conduire ainsi. Depuis (juelque temps vous faites bévue sur bévue : vous demande-t-on de la mousseline, vous montrez du calicot; veut-on voir des fichus vous apportez des mouchoirs; achète-l-on deuj aunes d'étofie, vous en coupez quatre; enfin, monsieur, vous faites toul de travers, et vous n'êtes jamais là lorsqu'on a besoin de vous. Il faul changer de conduite, ou sortir de chez moi...

■ — Tout comme il vous plaira, monsieur! répond Adolphe enchanté, de penser qu'il pourra passer foule la journée dans la rue sans que personne y trouve à redire ; et, sans plus attendre, sans plus réfléchir, notre étourdi monte à sa petite chambre, fait un paquet de ses effets, et redescend au magasin, dont le maître s'empresse de lui donner ce qu'il lui doit, enchanté d'être débarrassé d'un commis qui semble avoir perdu la fêle.

Voilà donc Adolphe sans place. Loin de s'en affliger, il s'en réjouit, parce qu'il peut se mettre en faction devant la boutique de sa belle, y passer la journée entière, si cela lui plaît, et qu'il faudra bien qu'elle se montre enlin. Pour un amant tout cède au désir de voir sa maîtresse ; il ne pense pas à l'avenir, le présent est tout.

Adolphe a confié son argent à la portière de la maison où il logeait. Rien ne le gène, il a dans sa poche trois cent vingt francs, résultat de ses économies et de ce qu'il vient de recevoir. Avec une pareille somme, peut-on, à vingt ans, s'inquiéter de ce que l'on deviendra... surtout lorsqu'on n'a pas l'habitude de déjeuner au Café-Anglais et de dîner chez Vérv.

Adolphe se promène donc une partie de la journée devant la maison de M. Moulonnet. Vers les trois heures, son estomac, creusé et fatigué d'une marche continuelle, l'avertit, par de fréquents tiraillements, qu'on ne vit point d'amour et d'espérance. Adolphe entre chez M. Pétrin, dont la boutique est à quelques pas de celle du passementier, et il achète un petit pain avec lequel il revient à son poste. Tout en grignotant son dîner, il n'ôle pas les yeux de dessus la boutique où il attend que paraisse Eugénie, et comme elle ne paraît toujours point, le pauvre garçon soupire à chaque bouchée qu'il avale : ce qui n'empêche pas son dîner de

passer, parce qu'un estomac de vingt ans digère facilement les peines do

la vie et un petit pain de deux sous.

Mais la nuit vient sans ramener Eugénie au comptoir.

« Oh! c'en est trop! se dit notre amoureux, qui depuis un quart

d'heure ne voit pas qu'il marche dans le ruisseau. Il lui est arrivé quelque

chose, cette absence n'est pas naturelle... deux jours sans paraître... Elle estmaladepeut-ètre... Ou bien l'aurait-on enfermée dans sa chambre?... Connaîtrait-on notre amour?. .

N'importe ce qui arrivera, je ne puis rester dans cette incertitude... Le vieux commis est seul dans la boutique, entrons, et ta chons d'avoir de ses nouvelles. »

Adolphe s'élance... Arrivé à la porte de la boutique, il s'arrête, il tremble... Enfin il tourne le bouton et se trouve devant M. Bidois,qui lèvela tête sans se déranger, en Dupont court dans la chambre. reconnaissant Adolphe.

— Monsieur.... Je vous souhaite le bon soir, dit notre amoureux en jetant de tristes regards autour de lui.

— Monsieur, j'ai l'honneur de vous saluer... Cinq et cinq font dix, et neuf dix-neuf...

— Comment vous portez-vous?... monsieur Bidois ?

— Mais, monsieur, cela ne va pas mal, grâce au ciel... .Nous disons dix-neuf et quarante, cinquante-neuf.

— Vous travaillez toujours, monsieur Bidois... vous êtes le modèle des commis.

— Monsieur, je fais ma besogne... c'est mon devoir... Je pose sept et reliens six...

— Tout le monde n'est pas aussi exaot... aussi assidu que vous.

— C'est cedont je m'aper(:oissouvent... Nous disons que je retiens sis...

M. DUPONT

Adolphe avait saisi Bidois au collet. (P. 707).

— Et comment se portent M"^ Moutonuet et son mari?

— Parfaitement, monsieur...

— Ah ça ! c'est bien six que j'ai retenu.

— Et leur fille, M"° Eugénie?... je ne l'ai pas aperçue aujourd'hui au comptoir... ni même hier...

— C'est qu'elle est dans sa chambre .. Douze douzaines de franges vertes... c'est cela...

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