LIV. 89. — PAUL DE KOCK. — ÉD. J. ROUFF ET C'«. LIV
708 œUVUl^ DE I>AL-i; D!-: KÛCK
— Ah! elle est dans sa chambre I... Par quel hasard?...
— ■ Parce qu'elle est malade... Nous disons cent Irente-deux francs soixante-quinze.
— Elle est malade I... M"° Eugénie est malade! Ah! mon Dieu !... et qu'est-ce donc?... quelle maladie?... depuis quand?...
— Prenez donc garde, monsieur; que diable! vous vous jetez sur mon livre de caisse... vous avez manqué de renverser mon écriloire...
— Ah! mon cher monsieur Bidois!... de grâce, veuillez me répondre !...
— Il me semble que c'est ce que je fais depuis que vous êtes là...
— Dites-moi si sa maladie est dangereuse... si elle soufFi'c..; si l'on craint pour ses jours...
— Je pose zéro et je retiens huit... Non, monsieur, non... je ne pense pas que cela soit dangereux... à moins que cela ne prenne un caractère plus grave, ce dont on ne peut pas répondre... car il arrive quelquefois que les médecins mêmes n'y voient goutte... Total... onze cent trente-six cinquante...
— Mais enfin qu'elle est sa maladie?...
— Diable!... cela ne fait pas mon compte; j'ai une erreur do dix francs...
— Vous la trouverez une autre fois, monsieur Bidois... Sa maladie? je vous en supplie...
— Je la trouverai une autre foisl... Peste ! vous êtes rassurant; il faut que je la trouve sur-le-champ, monsieur...
— De grâce, sa maladie?...
— Cela vient peut-être de cette douza no de ù-anges vertes.
— 'Vous me faites mourir, monsieur Bidois... C'est que dix francs ce n'est point une bagatelle...
— Je vais vous les donner afin que vous no cherchiez plus... Mai' répondez-moi...
• — Monsieur, pour qui me prenez-vous, s'il vous pkùl?... m'offrir di' l'argent pour que je ne fasse point mes additions!... Voilà du nouveau...
— Eh ! monsieur, je sais que vous êtes un homme d'honneur, le plus intègre des commis; mais le travail n'exclut point l'humanité, et c'est au nom de ce que vous avez de plus cher que je vous prie de me répondre..
— Ce que j'ai de plus à cœur niainlenant, c'est de trouver mou erreur...
— Que je suis malheureux!
— Àh! je la tiens... la voilii... c'est co ;{ que je prenais pour un 2... - Enfin, vous avez fini... et vous alh-z un' dire...
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— Dans l'instant... On nous donne de si mauvaises plumes... M"° Eugénie est malade de joie... à ce qu'on dit. .
— De joie?... Ah! mon Dieu! El qui a pu lui occasionner celle joie?
— C'est qu'on va la marier...
— La marier!... la marier!... Eugénie!... à qui?... avec qui? quand?...
— Eh! ne remuez donc pas comme cela, monsieur... vous êtes cause que j'ai fait un pâté.
— Ah! monsieur Bidois ! avccqui?De grâce, répondez-moi...
— Avec M. Dupont, épicier delà rue aux Ours.
— Avec M. Dupont! Eugénie !...
— Monsieur, monsieur, vous m'étranglez! Voulez-vous bien me lâcher?...
— El vous osez dire qu'elle va l'épouser!...
— Monsieur, je vais appeler la garde, vous déchirez le collet de mon habit?...
— Non... ce n'est pas possible... vous voulez m'abuscr... me désespérer...
— Aïe. »
Et Adolphe qui, dans son désespoir, avait saisi Bidois au Collet, le secouait tellement que le vieux commis sentait qu'il allait perdre sa perruque, lorsque l'entrée subite de M"" Moutonnet vint changer la face de cette scène.
Les cris de Bidois ont été entendus dans le magasin où M"° Moutonnet était avec son mari. Après avoir regardé par le judas et reconnu le jeune homme, elle ordonne à son mari de rester au magasin. Elle descend seule et s'avance d'un pas ferme vers Adolphe, qui, à sa vue, est resté immobile, tenant encore d'une main le collet de l'habit de Bidois.
« — Que signifie ce bruit? dit M"" Moutonnet d'un ton qui achève d'abattre le pauvre Adolphe.
— Madame, dit Bidois en débarrassant son collet et renfonçant avec humeur sa perruque, c'est monsieur qui est comme un forcené parce que je lui ai dit que vous alliez marier M"° Eugénie à M. Dupont.
— Et qu'importe à monsieur avec qui et quand je marie ma fille? De quoi se mêle-t-il? Oscrail-il se permcllre de trouver mauvais ce que je fais? Monsieur, je vous croyais honnête et respectueux, je vois que je me suis trompée; je vous défends donc, à l'avenir, de remettre les pieds chez moi.
— Mais, madame... je ne vois pas pourquoi...
— • Vous ne voyez pas!... Oh! vous devez fort bien me comprendre ; et voire conduite, ce soir, justifie assez mes soupçons.
— Eh bien! madame, je ne cherche plus à le cacher... j'aime... j'adore mademoiselle votre fille; je ne puis vivre sans elle... je meurs si vous la mariez à un autre...
— Vous mourrez ou vous vivrez, ce ne sont point mes affaires ; mais je vous trouve bien impertinent d'oser aimer ma fille ; et encore plus de croire que je renverrai un excellent parti... un homme établi^ parce qu'un petit commis à sis cents francs s'avise d'en être amoureux. Invitez donc un jeune homme à une fête champêtre, pour qu'il vienne mettre le désordre dans une famille... Sortez, de chez moi, monsieur, et n'y rentrez jamais... Vous m'entendez, Bidois, si monsieur se présentait en mon absence, je vous autori^p h le rha^^or.
Bidois ne répond rien, parce qu'une telle commission lui semble fort désagréable ; d'après la manière dont Adolphe lu secoué il n'y a qu'un moment, il ne se sent plus l'envie de lutter avec lui ; il se contente donc de faire un signe d'yeux qui ne peut être aperçu du jeune homme.
— On n'aura pas cette peine, madame, répond avec fierté Adolphe, à qui le mot chasser a rendu toute son énergie.
Je sais ce qui me reste à faire... mais vous vous repentirez peut-être de cet
Le jeune homme sort de la boutique. CXCeS de sevtritè. »
En disant ces mots, le jeune homme sort de la boutique, et en ferme la porte de manière à faire résonner toutes les vitres.
« — A-t-on l'idée d'une pareille audace! dit M""" Moutonnet en regardant son commis.
— Je crois qu'il a cassé un carreau, dit Bidois en allant examiner les montres de la boutique.
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— Il ose aimer ma fille!
— Il y a longtemps que je m'en doute, moi !
• — Comment BiJois! et vous ne m'en avez rien dit?
— Ah! quand je dis quelque chose, on me traite d'imbécile, de vieux radoteur.
— C'est vrai, je l'avoue, on vous a dit cela quelquefois; mais enfin, Bidois, qu'avez- vous remarqué?
— Que depuis un mois et plus... tenez, depuis la Saint-Eustache enfin, ce jeune homme passe et repasse vingt fois par jour devantlaporte.
— En vérité ! et ma fille l'a-t-elle remarqué !
— Puisque je le voyais, à coup sûr elle a dû le voir aussi.
— Ce que vous me dites-là est très judicieux, mon cher Bidois; d'ailleurs, plus je rapproche les circonstances... Mademoiselle ma fille, qui ose me dire qu'elle n'aime pas M. Dupont! un homme superbe!
— Oui, c'est un bel homme!
— C'est qu'elle a remarqué ce freluquet !
— Il n'y a pas de doute !
— Et ces évanouissements successifs... que j'ai bien voulu prendre pour l'effet de l'étonnement... il y avait une autre cause, Bidois?
— C'est ce que je pense comme vous...
— Au lieu de la marier dans un mois à Dupont, je vais faire en sorte qu'elle l'épouse dans quinze jours.
— Vous ferez sagement, madame ! répond Bidois, qui, depuis qu'Adolphe a manqué de l'étrangler, se sent très porté pour l'épicier.
— - La maladie de ma fille n'est peut-être aussi qu'une ruse inventée dans l'espoir de m'attendrir ; mais je saurai bien me faire obéir.
— C'est cela, et une fois mariée, nous serons tranquilles... Et ces voleurs de la Saint-Euslache, pensez-vous toujours que j'ai rêvé?...
— Quoi! Bidois: ce petit scélérat aurait eu l'audace de s'inlroduire dans ma maison?...
— Tout ce que je puis vous répondre, c'est qu'il y avait quelqu'un dans l'escalier. — Ah! quelle perversité!... Si je croyais que ma fille l'ail su, je ne sais pas ce que je lui ferais... mais j'aime à penser qu'elle ignore l'effronterie de ce petit Adolphe Dalmont, et qu'elle m'obéira sans murmurer davantage... Ah! Bidois, qu'il faut du caractère pour conduire une maison et une famille, quand on a un mari aussi nul que le mien ! »
En disant cela, M"° Moutonnet monte à la chambre de sa fille, qui, depuis le repas des fiançailles, n'a pas eu la force de quitter son lit. Elle lui annonce qu'au lieu d'épouser M. Dupont dans un mois, il faut qu'elle se tienne prête à lui obéir dans quinze jours.
Eugénie étonnée, lève sur sa mère des regards abattus et n'ose se permettre aucune question; car la sévérité empreinte sur les traits de M^'Moutonnet la fait trembler encore davantage.
« Plus d'espérance ! dit la jeune fille lorsque sa mère n"ost plus là, il faut renoncer à Adolphe !... si du moins je pouvais mourir!... »
Et le pauvre Adolphe, en sortant de la boutique, en disait autant de son côlé.