LA VOISINE D ADOLPHE
Ce qui redouble le chagrin de nos amants, c'est la crainte d'être trompés dans leurs plus chères alTcclions.
<( Il va se marier, se répète Eugénie en songeant à Adolphe; il ne m'aime donc pas:... il me trompait donc eu m'assurant qu'il ne pensait qu'à moi?
— Elle est malade de joie, se dit notre amoureux, et cela parce qu'on va la marier à ce Dupont!... elle ne m'aimait donc pas : où elle m'aimait bien peu?...
Mais la réflexion leur rend l'espérance.
« Il n'est pas possible qu'elle aime l'épicier, se dit Adolphe; ce vieux Bidois n'a voulu que me faire du chagrin... non, Eugénie ne peut m'avoir trompé!... C'est bien plutôt parce qu'on veut la forcer à l'épouser qu'elle est malade... et je ne suis pas auprès d'elle?... je ne puis la voir, lui parler, la consoler... Oh! je la verrai cependant, il le faut absolument... je l'enlèverai et je l'épouserai malgré tout le monde!
— Cette méchante Cécile a peut-être menti, se dit Eugénie; Adolphe jic peut être infidèle; s'il avait dû se marier, je l'aurais su par Jeanneton. qui sait toutes les nouvelles du quartier... car, alors, pourquoi i)assail-il vingt fois par jour devant la boutique? Pourquoi me regarder si tendrement, me serrer la main, me dire de si jolies choses?... Non, Adolphe m'aime toujours, et dans ce moment sans doute il se désespère de ne point me voir; mais demain j'aurai, je l'espère, la force de descendre à la boutique et je le verrai. »
Adolphe ne cesse de rùder auprès de la demeure de sa belle; enfin, quelques minutes avant ipion ferme la boulique, il aperçoit Jeanneton,
M. DUPONT
qui sort, et le jeune homme est bientôt auprès d'elle, et lui a fait mille questions avant que la bonne ait eu le temps de répondre à une seule
— Eh! oui, monsieur, dit enfin Jeanneton, on veut qu'elle épouse Dupont; et elle est malade de chagrin, non seulement de ça, mais parce qu'on lui a dit que vous alliez vous marier.
— Me marier!... on a dit cela... et qui s'est permis?... Ah! Jeanneton, elle ne l'a pas cru, j'espère ? ..
— Monsieur, en amour on croit tout, le mal comme le bien, et j'avons eu ben de la peine à la consoler un peu.
— Ma Jeanneton, dis-lui bien que je n'existe que pour l'aimer.
— Oui, oui; soyez tranquille.
— ■ Que je me suis fait renvoyer de mon magasin, afin de pouvoir passer ma journée devant sa demeure.
— - M'est avis que vous avez fait là une sottise.
— Enfin que je suis décidé à l'épouser, quoique sa mère m'ait mis à la porte et défendu de revenir...
— Ah! madame vous a mis à la porte?... Eh bon ! v'ià un joli commencement pour vos affaires...
— Mais il faut que je la voie...
— Elle descendra demain, je pense; d'ici là, calmez-vous, et trouvezvous demain à la brune là-bas devant la maison du marchand de draps; j'irai vous y rejoindre et vous apprendre les nouvelles.
— A demain donc, ma bdiuie Jeanneton.
La servante s'éloigne. Aiiolphe songe alors qu'il est tard et qu'il n'a pas de logis pour la nuit, car la chambre qu'il occupait appartenait au marchand de nouveautés. E faut pourtant loger quelque part, et il est temps d'y penser. Adolphe va prendre ses effets chez la portière, et lui fait part de l'embarras où il se trouve.
La bonne femme lui indique un modeste hôtel garni dans le voisinage, et Adolphe s'y rend son paquet sous le bras II prend une petite chambre dans les mansardes, afin de ménager sa bourse, et en paye une quinzaine d'avance, moyennant quoi il est chez lui libre de faire tout ce qu'il lui plaira, et de penser à ses amours depuis le malin jusqu'au soir.
Sur le même carré qu'Adolphe loge une demoiselle qui fait aussi de l'amour sa principale occupation ; mais elle ne se contente pas d'y penser, elle juge convenable de mieux employer son (emps.
Adolphe s'est jeté sur un assez mauvais lit, qui, avec une table et quelques chaises, compose à peu près tout l'ameublement de sa nouvelle demeure ; il cherche dans le sommeil l'oubli de ses chagrins, et se berce
avec l'image d"Eugénie. Il vient de s'endormir, lorsqu'un bi'uit violent le réveille. C'est sa voisine qui A^ent de rentrer. Elle n'est pas seule, et on parle si haut qu'Adolphe entend malgré lui la conversation suivante :
— « J'ai une faim soignée; as-tu quelque chose pour souper, ma bonne amie?
■ — J'ai un pot de confitures et du fromage d'Italie, restant de mon déjeuner.
— Il faudra s'en contenter... Si j'étais en fonds, j'irais chercher un poulel; mais il y a impossibilité physique et molale...
— Ah! tu n'as jamais le sou 1
— Jamais le sou !... tu ne disais pas cela le jour que je t'ai menée dîner à Montmorency en tilbury ?
— C'est la seule fois que tu aies dépensé de Taigent avec moi. depuis six semaines que je te connais 1
— Je ne peux pas en dciieiiscr quand je n'en ai pas.
— Tu devrais rouler sur l'or 1... Quand on a l'entreprise des succès d'un théâtre de la comcqitence du mien, on doit faire joliment ses affaires.
— Tu crois ça, toi, Zélie. tu crois que c'est tout profit... mais il y a des frais immenses !... Ce n'est pas le lout d'applaudir ot de faire applaudir une pièce, est-ce que je n'ai pas ma troupe à soigner?... et les bols de punch, et la bière, et les demi-tasses, et les petits verres!... Ah! dam! aussi, j'ai des gens comme il faut ; i]iii ont une tenue !...
— Je le dis que lu as une iilacc superbe... et que les collègues achètent des maisons. .
11 lui a fait mille questions.
Zélie écoute contre la cloison. (P. "17.^
— Patience!... écoute donc, je ne fais que commencer... Ça viendra, mais j'ai du malheur depuis quelque temps; voilà trois pièces de suite qui dégringolent!
— Parce que tu n'as pas su les soutenir.
— Tais-toi donc! je les ai bien soutenues, que nous avons eu deux yeux pochés, sans compter les coups de poing et autres agréments... Mais
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faut avouer que ça n'était pas bon. Heureusement quou monte une pantomime, cà nous reposera un peu.
— J'espère cependant que tu m y soigneras...
— ■ Est-ce que tu as besoin de me le recommander ? Ah ! tu as jolimenl dansé ce soir!
— Vraiment?
— Oui, tu as fait des entrechats superbes; il n'y a que les pirouettes que tu ne soutiens pas assez...
— Que te disait donc l'auteur qui te parlait dans la coulisse?
— Il m'indiquait les endroits faibles de sa pièce nouvelle, afin que je les applaudisse plus fort que les autres ; il me recommandait sa reconnaissance et son déuoùment... Il faut avoir une mémoire inépuisable pour se souvenir de tout cela... Ah ! dis donc, et ce petit figui-ant qui fait un ours dans le nouveau mélodrame, et qui m'a promis un parterre pour que j'applaudisse son entrée... est-il bête! encore si l'ours avait un beau rôle, a la bonne heure, mais il ne fait que passer...
— Ah çà ! tu n'oublieras pas de faire siffler la petite débutante dans le nouveau ballet ; elle irait sur mes brisées, il faut la dégoûter de la tJanse.
— Sois tranquille, je lui ménage une petite sortie eu fusée, et j'aurai soin de l'applaudir de travers, eifin de mettre les payants de mauvaise hjuneur.
— Tu es charmant!... Soupons... Comment! tu as tout mangé.
— Parbleu ! cela n'était pas diflicile : un demi-quarteron de fromage et ton pot do conlitures dont on voyait le fond. ..
— Qu'est-ce que j'aurai donc, moi?
— Tiens, Zélie, crois-moi, ne soupe pas, tu danseras mieux demain.
— Eh bon! c'est cela, je n'ai qu'a ne pas manger de l'anuce poui mieux danser le jour de la Saint-Sylvestre ; tu es bon enfant !
— • Tu es jolie comme un ange, ce soir...
— Et il a bu tout le vin encore...
— Il était aigre, d'honneur! il l'aurait fait mal... Quels yeux! quelle tom'nure de déesse'... Je ne serai content que lorsque je te verrai au Grand-Opéra, dans les Vénus.
— J'aimerais beaucoup mieux me voir à table !.. .
— Est-ce que vraiment tu as faim?
— Mais sans doute.
— Eh bien en ce cas, couchons-nous... Tiens, je t'adore ce soir !... tu iras à l'Opéra, c'est moi qui le le dis...
— Il faul espérer que je soupcrai alors...
iM. DUPOiNT
■ — Tu ne penses qu'à manger ; quand je suis avec toi, ma belle, je no songe qu'à l'amour !
— Oui, quand lu as le ventre plein.
— • C'est afin d'être plus digne de toi... Viens dans mes bras, je parie (le l'enlever comme une paille.
— Laisse-moi donc? j'ai de l'humeur...
— C'est un orage qu'un baiser dissipera.
— Le bruit des baisers apprit à Adolphe quelle était la suite de la conversation, et il s'endormit en se disant :
« Qu'ils sont heureux ! ils s'aiment et ils peuvent se le prouver. »
Mais, à six heures du matin, le bruit que l'on fait chez sa voisine \o réveille encore.
« Voilà des gens qui s'aiment terriblement! » dit Adolphe qui croit que la conversation roule toujours sur le même sujet.
Mais il est bientôt détrompe par le bruit de plusieurs sotifflets auxquels succèdent des coups de poings accompagnés de cris et de jurements
— Monstre! scélérat! s'écrie la danseuse d'une voix qui ne ressemble ]tlus à celle de la veille... Je t'y prends, là! tu voulais te sauver avant mon réveil, emportant ma montre et ma chaîne d'or !
— Tais-toi, mauvaise sauteuse, oii je te casse ce pot h l'eau sur le nez 1
— Brigand ! coquin ! un homme pour qui j'ai tout fait, et qui veut me voler pour aller manger mes effets avec d'autres !
— Tes effets !... ils sont propres. Quant à la montre, elle m'appartient ;iutant qu'à toi : n'est-ce pas moi qui t'ai procuré la connaissance du monsieur qui te l'a donnée! C'est moi qui t'ai poussée au théâtre ; sans mo; tu serais encore dans les coryphées? si tu fais des rôles c'est à moi que tu le dois. Mais tu es une ingrate que j'abandonne sans retour : manque tes pirouettes, fais semblant de passer un entrechat, tu verras si on te passera tout cela.
— Abandonne-moi si tu veux, mais laisse-moi ma montre et m?, chaîne.
— Tiens, Zélie, tais-toi, ou gare la claque ; lu sais que c'est mon fort.
— N'avance pas, ou je te jette cette bouteille à la tête !
Les cris redoublent; Adolphe entend que l'on brise les chaises et les pots. Il est sur le point de se lever pour aller mettre le holà...
« Voilà des gens bien singuliers, se dit-il en se frottant les yeux; ils s'adoraient hier au soir, ils se battent ce matin!... Et moi qui enviais leur bonheur ! »
Enfin le calme se rétablit par le départ de l'amant, qui descend l'escalier quatre à quatre, sans écouter les cris, les pleurs, les gémissements
de Zélie, qui le suit en chemise sur le carré, et le suivrait même d'ins la rue si elle avait l'espoir de l'atteindre : elle rentre chez elle eu sanglotant, et Adolphe, qui espérait se rendormir, est encore forcé d'entendre ses lamentations.
« Le monstre I dit Zélie, il l'a emportée... encore s'il m'avait laissé
] a chaîne ! ... Si j 'avais osé crier au voleur!... mais il m'aurait tuée... Un homme que j'adorais !... ah!
si je pouvais le faire pendre!... que je suis malheureuse!... hi ! hi ! hi 1 mais aussi c'est ma faute ; j'aurais dû m'en douter., il m'avait déjà mangé un chàle de bourre de soie!
mais je suis si bète ; je lui avais pardonné, parce qu'il m'avait dit que c'était pour secourir son père qui est à Bicêtre V'ià ce que c'est d'être si bonne!... c'est fini, je ne veux plus avoir de faiblesse, c'est des bêtises.
11 desceud rescalier qiialiv a quatre. Allons. alloUS, CCla
se calme, dit Adolphe. Tâchons de nous rendormir, cai* il n'est pas sept heures, et Eugénie, qui a été malade, ne descendra pas de bonne heure : ce que j'ai de mieux à faire, c'est de dormir, je suis mieux au lit que dans la rue.
Notre amoureux se retourna dans son lit pour y cliercher le sommeil: mais sa couchette, qui n'est phis neuve, craque à chaque mouvement qu'il fait, et M"" Zélie, qui est dans un moment de calme, s'aperçoit que la chambre voisine de la sienne est habitée.
(' Tiens, il y a du monde à côté, dit-elle, j'ai un voisin ou une voisine... .\h bien! on a entendu ma conversation avec Poussard; après tout, Qa m'est égal, ou est maître chez soi!... Je voudrais bien savoir si c'est un iiomme ou une femme qui loge-lfi. »
Kt Zélip (iiililiant la perle qu'elle vient de faire, se met i^i chanter la
M. DUPONT
tyrolienne et un air d'OEdipe : les danseuses ont de la philosophie, chez elles le chagrin ne dure pas.
« Quelle drôle de voisine j'ai là! se dit Adolphe, qui cherche en vain à se rendormir ; elle pleurait il n'y a qu'un moment, la voilà qui chante à présent! et moi qui étais prêt à me lever pour aller la consoler! »
Lasse enfin de chanter, Zélie écoute contre la cloison qui la sépare d'Adolphe. Elle n'entend rien.
« Est-ce qu'on se serait endormi au bruit de mes roulades? se ditelle ; ah! il faut que je m'assure de cela. »
Elle frappe avec ses doigts plusieurs coups contre la cloison ; et Adolphe qui venait de fermer les yeux, entend en même temps la voix de Zélie :
— Je vous demande bien pardon, ma voisine, dit la danseuse, mais je voudrais bien savoir l'heure qu'il est?
— Pas encore sept hem'es, madame, répond Adolphe.
— C'est un homme, se dit Zélie, ce doit même être un jeune homme, car il a la voix douce et tendre.
Et prenant aussitôt une petite voix flutée et mignarde, elle se rapproche de la cloison :
— Je vous remei'cie beaucoup, monsieur, je vous suis infiniment obligée... C'est que ma montre est arrêtée ; sans cela je ne me serais pas permis de troubler votre sommeil.
— Vraiment, se dit Adolphe, on serait bienheureux si l'on dormait à côté d'elle? ne lui répondons pas, elle me laissera peut-être tranquille. »
Zélie attend que son voisin lui réponde ; mais elle attend en vain.
« Il n'aime pas causer, à ce qu'il paraît, dit-elle en allant et venant dans sa chambre, remuant ses chaises et dérangeant chaque meuble, de manière à ne pas laisser dormir le voisin ; chantant tour à tour les couplets d'un vaudeville nouveau ou des airs d'opéra, et ne s'interrompant que pour parler tout haut, comme si elle s'adressait à quelqu'un.
« Ah! s'il pouvait faire beau aujourd'hui, nous ferions cette partie de campagne avec la duègne...
Ah! vous avez des droits superbes Comme seigneur de...
Mais n'oublions pas que j'ai répétition à midi..
Et l'on revient toujours A ses premières amours...
œUVRE DE PAUL DE KOCK
Où diable ai-je donc fourré mon peigne? Est-ce que je l'aurais cassé..
Guernadier, que tu m'aftliges En m'appeurnant ton départ...
Si je ne danse pas demain, il faut absolument que j'aille à l'opéra, c'est ça un théâtre! c'est là que les femmes sont heureuses et considérées...
Amusez-vous, trémoussez-TOus, Amusez-vous belles !...
Ah! je ne serai heureuse que quand j"v serai. Tiens, qu'est-ce que je trouve là dans mon sac? Ah! c'est un billet doux ! c'est ce petit violon de ! orchestre qui m'aura glissé ça... Ah! nous allons rire!
« Mademoiselle, je vous adore toujours de plus en plus (Eh ben, moi c'est demoins en moins.) Je sens que jene puis vivre sans vous posséder. (Voyezvous ça !) Quand je vous vois en scène, je ne sais plus ce que je joue... (Pau\Te petit!) Vos entrechats me font tressaillir, vos pirouettes ma font mourir, et quand vous levez la jambe de mon côté, je crois voir le ciel s'entr'ouvrir (Eh ben ! ça va-t-il finir?...) Vos beaux yeux me tournent la tête! je prends les bémols pour des bécarres, et les croches pour des soupirs... (Eh ben! tant qu'il ne prendra pas sa colophane pour du sucre candi, il n'y aura pas de mal..) Enfin, mademoiselle, je dépose à vos pieds toute ma fortune ; je n'ai rien, à la vérité, mais je vous entretiendrai sur un joli pied, parce qu'avec du talent on se fait tôt ou tard un sort... (Oui, mais je ne veu.x pas que ça soit tard...) Je vais incessamment donner un concert à mon bénéfice à Nogent; si vous y consentez, je vous ollre le produit que nous mangerons ensemble... (Oui, prends garde de le perdre...) J'attends votre réponse dans le délire de l'incertitude. » Tu l'attendras longtemps, mon ami. Ces petits musiciens à huit cents francs d'appointements, qui voudraient avoir des premières danseuses, est-ce que ça ne fait pas pitié...
Dis-moi, mon vieux, dis-moi, l'en souviens-lu?
Encore s'il était joli garçon, on pourrait avoir quelque sensibilité; mais un petit vilain, les cheveux roux, le nez plat, ah! quelle hor-
Tu n'auras pas, petit polissou,
Tra la la, tra la la, tra la la la lùrc.
Tout on rliaiilaiit, parlant i-t remuant . Zi'-lio, va de lomps à autre
M. DUPOM
coller son oreille contre la cloison; mais elle n'entend aucun bruit: impatientée et n'y pouvant plus tenir, elle frappe tout doucement.
— Monsieur... monsieur... voudriez-vous bien avoir la complaisance de me prêter une carafe d'eau?... Je me trouve absolument à sec, et cependant j'ai un besoin urgent d'eau dans ce moment...
Adolphe ne répond pas. Zélie ne se décourage point: elle cogne do nouveau.
— Monsieur... Vous me rendriez un grand service en me prêtant un pot d'eau... Je suis vraiment honteuse de vous importuner pour si peu de chose... mais si cela vous dérange de vous lever, j'irai en chercher dans votre chambre.
— Mademoiselle, je n'ai plus d'eau chez moi, répond Adolphe avec humeur, j'ai bu en me couchant tout ce que j'avais, je ne puis plus vous en offrir.
— ■ Il a bu tout un pot d'eau hier au soir, se dit Zélie : par exemple, c'est un peu fort: il boit donc comme un canard, ce jeune homme-là. Voilà qui me donne une haute idée de sa fortune. C'est égal, je veux le connaître : il ne paraît pas très pressé de faire ma connaissance, raison de plus pour que je brûle de faire la sienne. Ah ! il ne veut pas se déranger pour me donner de l'eau... Nous allons voir tout-à-l'heure à employer uu autre moyen.
Zélie recommence à chanter et à aller et venir dans sa chambre, mais elle ne cogne plus à la cloison. Adolphe croit entendre qu'elle fait des battements: du moins c'est un exercice qui ne troublera pas son sommeil, et il se dispose à profiter de ce moment de tranquillité.
Mais comme il sent ses paupières s'appesantir, un bruit violent le fait presque sauter dans son lit... il écoute... Le bruit, qui ressemblait a la chute d'une personne et d'un meuble, est bientôt suivi de gémissements prolongés, et Adolphe reconnaît encore la voix de sa voisine.
— Ah! malheureuse!... J'ai le pied démis... Ah! quelle douleur!... Que je souffre... Je ne pourrai jamais me l'elever... Ah! mon Dieu!... et personne pour me secourir!...
Ces plaintes, prononcées d'une voix qui semble altérée par la douleur, touchent le cœur d'Adolphe.
— Allons! elle s'est blessée, à présent.;. Il semble que ce soit un fait exprès pour m'empêcher de dormir!... Mais enfin, il faut être humain... Elle n'ose plus cogner à la cloison; mais je l'enleiids qui souffre; allons la secourir : aussi bien je vois qu'il faut renoncer à l'espoir de me rendormir
Adolphe se lève; il passe un pantalon, un gilet et sort de sa chambre
il trouve bientôt la porte de celle de sa voisine ; cette porte n'est que poussée, cependant Adolphe frappe avant d'entrer. — Qui est là? demande-t-on d'une voix affaiblie. — - C'est moi, mademoiselle, votre voisin, qui viens vous offrir mes secours, ayant entendu le bruit de votre chute.
— Ah! monsieur, que vous êtes bon! Donnezvous donc la peine d'entrer.
Adolphe pousse la porte, et se trouve dans l'appartement de M'^'Zél ie si Ton peut appeler apparia ment une chambre et un cabinet au cinquième sous les toits.
L'inspection des lieux offrait au coup d'œil un tableau bizarre qui réponilait assezkl'idée qu'Adolphe s'était formée de la maîtresse du logis. Dans le fond de la chambre, un lit sans flèche, sans rideaux; sur une vieille commode de noyer, une Tiens, qu'est-ce que je trouve là dans mon sac? jolie toilette en acajOU,
mais dont la glace est cassée ; une table à jouer, sur laquelle on voit les débris d'un souper et les apprêts du déjeuner ; des chaises dépareillées, une joî'.e bergère neuve, mais couverte détaches; un somno dont le marbre est cassé et sur lequel est un vase nocturne; un volume de roman, un chandelier, des petits peignes, un flacon et une bonbonnière ; sur la cheminée des pots de rouge, des rubans, un pot-à-l'cau, un fichu, des gants et une cuvette, (-a et là, dans la chambre, traînent au hasard diverses parties de la toilette d'une dame! sur une chaise un jupon, sur une autre un corset; dans un coin une robe élégante et des savates; sur la bergère ou a jeté un beau chille à palmes, dont une partie balaye la chambre; sur le lit on voit pêlemêle des bas, un mouchoir, une collerette, des souliers de satin et des raouclieltes: après l'espagnolette do la croisée est pondu un chapeau élégant; un pou plus loin, a lorro, tr;iinentdes jarrelières, un bonnet, une
M. DUPONT
Adolphe ne pouvait s'empêcher de regarder ZtMie avec étonacuieut. ;P. 723.)