LIV. 94. — PAUL DE EOSK. — ÉD. 1. ROIJFF ET c". UV
Bienheureuse horloge de Saint-Nicolas, quand daigneras-tu te faire entendre ? dit Adolphe en se promenant dans un espace de trente pas dans lequel, depuis une heure, il a fait beaucoup de chemiu.
Minuit sonne enfin, et Adolphe court se placer tout contre l'allée de la maison. Son cœur bat de crainte et d'espérance... On ne vient pas... tugénie aurait-elle changé de résolution ? serait-il survenu quelque abstacle ? Il ne s'est écoulé que cinq minutes depuis que l'horloge a sonné, et déjà Adolphe se désespère. Enfin, des pas se fout entendre ; il a reconnu ceux de Jeanneton : c'est elle en effet. Elle ouvre la porte le plus doucement possible ; par prudence elle n'a pas pris de lumière.
— Donnez-moi la main, dit-elle à Adolphe et suivez-moi sans souffler.
— Ah ! ma chère Jeanneton.. .
— Taisez-vous!... Comme vous tremblez?... Ah! ce n'est pas l'em barras, je tremble bien aussi.
La bonne guide le jeune homme ; ils arrivent dans la cuisine, puis dans la chambre de Jeanneton, qui n'est éclairée que par une lampe placée dans le fond delà cheminée. C'est là qu'Adolphe trouve sou Eugénie.
Ils courent dans les bras l'un de l'autre, et pendant quelque temps ne peuvent rien se dire tant ils sont émus, tant leur cœur est plein.
— C est vous!
^- Je vous revois enfin !
— Cher Adolphe !
— Mon Eugénie, que je suis heureux!
— Ah ! que le temps m'a semblé long I
— Et à moi !... que d'inquiétudes j'avais!
— Ah ! je ne pensais qu'à vous !
— Vous m'aimez!... vous daignez m'en donner aujourd'hui une preuve bien grande ! . . . Ah ! je ne l'oublierai jamais !
— Aimez-moi toujours, Adolphe, etjejuredevous être toujours fidèle! Cette pauvre Eugénie n'en demandait pas triq) : l'aimer toujours!
voilà le seul serment qu'une femme devrait exiger de .son amant. Adolphe éprouve cependant un léger sentiment de remords qui trouble son bonheur, mais il écarte bientôt d'importuns souvenirs. Il fait serment à Eugénie de l'adorer toute sa vie ; sans doute il entendait par là lui être fidèle, je me plais à croire, du moins, que c'était son intention. Eugénie, d'ailleurs, ne doute pas de la constance de son amant, parce que son cœm: n'admet point qu'on puisse aimer et tromper en même temps? choses que les hommes accordent si bien ensemble. Jeanneton, assise tout contre la porte de la cuisine, prête une oreille attentive au moindre bruit du dehors, tout en se mêlant de temps ù autre à la conversation des amants.
M. DUPONT
— Vous VOUS aimez... vous jurez de vous aimer toujours ; c'est fort beii, dit-elle, mais ça ne suffit pas... On veut marier mamzelle, v'ià c'qui faudrait empêcher. . .
— Eii! comment? dit Eug-énie...
— Eh bien! dit Adolphe, je vous enlèverai...
— M'enlever Adolphe! me faire quiller mes parents! Oh! non, je n'y consenlirai pas...
— Vous aimez donc mieux épouser l'épicier? Pas davantage.
— D'ailleurs, dit la bonne, où conduiriez-vous mamzelle?...
— Chez moi... puis à l'église... Je l'épouserais, et ilfaudrait bien tôt ou lard que M"" Moutonnet pardonnât...
— Oh! madame ne pardonnerait pas de longtemps... et en attendant il faut vivre, et vous n'avez point de place, point d'argent.
— J'ai du courage, quelques talents... je sais travailler...
— Et moi aussi, dit Eugénie.
— Ah! mes chers enfants, avec du courage et des talents on meurt do faim.
— Tu nous désespères Jeanneton.
— Écoutez donc, c'est que je ne voudrais pas que mon Eugénie fui malheureuse...
— Je le vais, dit Adolphe, tu lui conseilles d'épouser Dupont...
— Si cela était, vous aurais-je introduit auprès d'elle sous peine de me faire chasser ! . . .
^,Mais enfin, que faut-il donc faire?
— Je n'en sais rien.
— Ni moi.
— Ni moi.
Une heure se passe ainsi à former des projets insensés, auquelson est forcé de renoncer l'instant d'après, mais pendant laquelle on se répète le doux serment de s'aimer toujours, serment qui n'avance pas les affaires, mais qui est le point essentiel pour des amants. Depuis longtemps Jeanneton dit qu'il est l'heure de se quitter,' qu'une plus longue entrevue est imprudente ; que l'on peut apercevoir de la lumièi'e dans sa chambre et tout découvrir.
A cela les jeunes gens répondent à la bonne.
— Encore un momentJeanneton; nous avons tant de choses à nous dire. Et cependant, depuis une heure, ils se disent toujours la même
chose. Mais l'amour est un sujet inépuisable, puisqu'il permet de se répéter. Enfin, on sent qu'il faut se séparer... on se tient les mains, on se
regarde... on se quitte, puis ou revient encore l'un vers l'autre... Jeannelon est obligée de tirer Adolphe par le pan de son habit, en répétant à chaque minute :
— Mais venez donc, monsieur... Mon Dieu! Pauvres amants! un secret pressentiment semble les avertir que cette entrevue ne se renou.
vellera point. Enfin Jcanneton est parvenue à emmener Adolphe ; déjÈi ils sont près de l'escalier, et Eugénie va remonter à sa chambre, lorsqu'on entend pousser avec violene la porte do l'allée. Nos amants restent immobiles... Jeanneton frémit.
■ — Ah ! mon Dieu ! ditelle, j'aurai oublié de refermer la porte de la rue.
Qui peut entrer si tard, à moins que madame...
— Seraienl-ce des voleurs ? dit Eugénie.
— Ah !je ne vous quitte point, dit Adolphe en retournant près de son
Adolphe n'a que le temps de baiser la maiu dEugénie. aniic.
Dans ce moment une voix forte, quoique un peu enrouée, se fait entendre dans l'allée.
— Holà! eh!... la maison... ! Où diable sont donc les marches! je ne les trouve plus... Eh ! Catherine... viens un pou les éclairer, ma chère amie...
— Ah ! je reconnais cette voix, dit Jeanneton; c'est celle de Jacques notre voisin le porteur d'eau ; le malheureux se grise presque tous les jours... Il aura pris notre porte pour la sienne. Mais il va réveiller tout le monde. Remontez bien vile chez vous, mamzelie ; et vous, monsieur, sauvez-vous avant que personne descende.
Les jeunes gens sentent qu'il faut suivre les conseils de Jeanneton, ils se séparent ; Adolphe n'a que le temps de baiser la main d'Eugénie, qui regagne lestement sa chambre tandis que la bonne pousse le jeune homme vers l'escalier Le temps presse, car l'ivrogne continue h crier
M. DUPONT
comme un aveugle dans l'escalier, en appelant sa femme et ses cnfanis, et déjà Bidois est à sa fenêtre, et M"" Moutonnet réveille son mari.
— Mais dit Adolphe, en se sauvant, si cet homme me voit ?
— Impossible vous n'avez pas de lumière... D'ailleurs, l'essentiel est qu'on ne vous trouve pas dans la maison... Si vous pouviez en même temps faire sortir Jacques... allez, monsieur, partez vile... ah ! si l'on m'avait écoutée plus tôt! ..
Jeanneton retourne dans sa chambre, dont elle ferme la porte : Adolphe descend l'escalier quatre à quatre, au risque de se tuer. Lo porteur d'eau qui se croit dans sa maison, cherche toujours son escalier près de la rue et ne peut point le trouver, parce qu'il est au fond de la cour.
— Est-ce que ces grcdins-là ont muré l'escalier exprès pour que je ne rentre pas chez moi I... Ils en sont ben capables... C'est ma femme... ou ma fille qui aura fait ça... Ils voudraient m'empêcherde boire... comme si le vin était^Cher c't 'année.
Pendant le monologue de Jacques, Adolphe, qui est arrivé dans l'allée, veut tâcher de passer sans rencontrer l'ivrogne qui lâte les murs. Il croitavoir pris le côté opposé à celui que tient le porteur d'eau ; mais l'allée n'est pas arge et au moment où Adolphe va atteindre la porte de la rue il se sent saisir à la tête et au bras par les mains calleuses de Jacques.
— Ahl v'ià quelqu'un, il a raison, papa Moutouuet, dit Jacques,
dit celui-ci, v'Ià du monde: c'est ben heureux... Qui est là?... Est-ce vous, voisin Benoît ?... Vous allez m' aider à retrouver l'escalier. .. puisque ces péronnelles ne viennent pas m'éclairer..
Adolphe ne répond pas et cherche à se dégager des mains du porteur d'eau ; mais celui-ci s'attache à lui et ne veut plus le lâcher.
— Qui est là?... Répondez donc... vous ne répondez pas I... c'est
œCVRE DE PAUL DE KOCR
traître, ea... est-ce vous, mou ami Benoît?... Ah! tu ne veux pas répondre... mais tu ne t'en iras pas... c'est du louche ça... Tu es un voleur peut-être... j'vas éclaircir ça tout à l'heure... Holà I... eh !... Catheriue... Suzon... la maison !...
M"' Moutonnât a fait lever son mari ; elle appelle Bidois et Jcannelon. Chacun descend une lumière à la main. Adolphe sent qu'il est perdu s'il larde encore ; faisant un dernier effort, il repousse avec violence le porteur d'eau, qui tombe et va rouler dans le milieu de l'allée, et, courant à la porte, il l'ouvre, gagne la rue et disparaît. Jacqu"es étendu dans l'allée et ne pouvant parvenir à se relever, crie encore plus fort qu'auparavant :
— C'est un gueux !... arrêtez-le... il m'a jeté par terre pour s'échapper... c'est un voleur... il emporte quelque chose...
Dans ce moment arrive tout le monde. Jeanneton feint de se lever et d'être encore tout endormie ; Bidois murmure de ce qu'on ne peut plus dormir tranquille chez soi. M. Moutounet a pris son fusil, quoique sa femme lui ai dit que des voleurs ne feraient pas autant de bruit et ne chercheraient pas à réveiller toute la maison ; enfin M"" Moutonnet marche en avant, tenant une lumière à la main. Eugénie seule n'a pas quitté sa chambre... mais elle prête l'oreille et prie le ciel qu'Adolphe ait eu le temps de se sauver.
— Qui est là?... Qui va là ?.. Que veut-on? demande M°" Moutonnet en entrant dans l'allée à la tète de ses compagnons.
— Ah! c'est toi, ma petite femme, répond Jacques en s'éteudaul sur le pavé; arrive donc... v'ià deux heures que je t'appelle. . tu es cause qu'on m'a jeté par terre...
— C'est un homme, dit Bidois.
— C'est un ivrogne, dit M. Moutonnet,
— Eh mais ! on dirait que c'est Jacques, le porteur d'eau, dit Jeanneton en approchant davantage.
— Mais comment a-t-il pu entrer ici ? dit M"" Moutonnet.
On s'approche ; on reconnaît en elîet Jacques, et pendant que Bidois et- M. Moutounet le remctlcnt sur ses pieds, M"" Moutonnet le questionne
— C'est vous, Jacques ?
— Eh mais ! ça n'est pas Catherine ; Dieu me pardonne ; c'est .M""* Moutonnet... est-ce que vous venez me demander de l'eau?
— Eh! maudit ivrogne, ne voyez-vous pas que vous êtes dans ma maison et non pas dans la vôtre?
— Bah ! en vérité. C'est donc ça que je ne trouvais pas l'escalier,
— .Madame, il faut le renvoyer, dit .fcanuelon, je vais lui aider à retrouver sa porte.
M. DUPONT
— Un instant, ditM^^Moutonnet, comment êtes-vousentréici,Jacques?
— Comment? tiens, comment !... Pardieu, ça n'est pas par la fenêtre.
— La porte était donc ouverte ?
— Apparemment... c'est-cà-dire, je l'ai poussée... et je me suis dit : Me v'Ia chez-moi.
— Qu'est-ce que cela signifie, Jeanneton ? c'est donc ainsi que vous fermez la porte ?
— Mon Dieu! madame, je ne conçois pas... certainement, je la ferme tous les jours, vous le savez bien?
— Et puis les voleurs s'introduiront dit M. Moutonnet, et viendront nous dévaliser.
— II a raison, papa Moutonnet dit Jacques, les voleurs !... Pardi, je gage ben que c'en est un... et ^'il ne m'avait pas jeté par terre, comme un lâche qu'il est... je le tenais bien cependant...
— Qui donc vous a jeté à terre? demande M"" Moutonnet.
— Qui? eh! parbleu! le voleur, qui se sauvait quand je suis entré, .le me suis jeté sur lui, croyant que c'était Benoît... mais ça n'était pas Benoît, parce qu'il me l'aurait dit. Alors je l'ai saisi au collet et aux cheveux... mais par malheur, le pied m'a glissé, elle coquin a fui comme une bouteille fêlée ! . ..
— Ah! mon Dieu! dit M. Moutonnet en enfonçant son bonnet de coton sur sa tête, entendez-vous ce qu'il dit?
— Eh ! monsieur, dit Jeanneton, ne voyez-vous pas qu'il est soûl à ne pas pouvoir se tenir?
— Comment la bonne, je suis soûl !... qui est-ce qui se permet de dire que je suis soûl? je vais joliment lui apprendre à vivre.
— Tout cela n'est pas clair, dit M"" Moutonnet ; il assure que quelqu'un l'a jeté par terre.
— Eh ! pardi ! c'est dans la rue qu'il se sera battu avec quelque passant.
— Si c'était, àans la rue, dit Bidois, il ne seraitpas tombé dans l'allée.
— C'est juste, ça, mon vieux, dit Jacques, si c'était dans l'allée, je ne serais pas tombé dans la rue... et voilà.
— Etes-vous sûr que c'était un homme? demande M. Moutonnet.
— Tiens, si j'en suis sûr... il est bon là, l'ancien... Est-ce que vous croyez que je ne distingue pas la différence du sexe ? en v'ià une bonne.
— El il venait de la maison?
— -Ah! il venait... il venait... je ne peux pas vous dire au juste d'où il venait... jjuisqu'il faisait nuit, mais je l'ai senti sous ma main, en cherchant l'escalier, et j'ai dit : c'est Benoît, et ça n'était pas Benoît!.,.
— Il n'y a pas moyen d'en tirer d'autres éclaircissements, dit
M"° Moutonnet, mais pareille chose n'arrivera plus. Mettez cet ivrogne à la porte, et que tout le monde me suive.
On pousse le porteur d'eau dans la rue ! ,
— Au revoir, mes amis, dit Jacques ; pardon de la peine. Si on mettait des lampions devant sa maison, ces choses-là n'arriveraient pas... Une autre fois je ne sortirai plus sans mon rat de cave.
Pendant que l'ivrogne, cherche sa maison et son escalier, M""' Moutonnet ferme à double tour la porte de la rue et en met la clef dans sa poche ; puis elle se dirige vers la chambre de sa fille. Chacun la suit en silence, mais non sans trembler : les deux hommes, de peur de rencontrer quelque voleur sur leur chemin, et Jeanneton, de l'elTroi que lui a causé cet événement.
M""" Moutonnet entre chez sa fille qui est au lit, où elle feint de dormir, et la maman se dit :
— Il est bien étonnant qu'elle dorme malgré le bruit qu'on vient de faire en bas.
Eugénie aurait dû s'en dire autant ; mais, pour éviter les regards de sa mère, elle n'avait pas trouvé de meilleur moyen que de fermer les yeux. M"° Moutonnet s'assure qu'il n'y a personne dans la chambre de sa iille, et en sort sans lui parler, bien persuadée qu'elle ne dort point ; mais en sortant elle l'enferme, et met aussi la clef de sa chambre dans sa poche.
— Tu n'as rien vu, m'amour? demande en ti'emblant M. Moutonnet à sa femme.
— Non, monsieur, non, je n'ai rien vu ; mais je ne sais ce que je dois penser : cependant, visitons la maison avant de nous recoucher.
— Si l'on allait chercher M. Pétrin, ma belle? il ne dort jamais la nuit, et je gage qu'il viendrait volontiers nous porter main-forte. — Non, monsieur, il est inutile de déranger encore M. Pétrin ; je suis certaine qu'il n'y a point de voleurs, et vous ne vous apercevez pas que nous passerons dans le quartier pour des imbéciles.
— C'est vrai, ma femme.
On suit M"° Moutonnet, et l'on ne trouve personne; Bidois se dit tout bas :
— Tout ceci n'est pas clair, cette porte ouverte, cet homme qui a jeté Jacques par terre... Il est temps que l'on marie M"" Eugénie, si nous voulons dormir en repos.
M"" Moutonnet s'en dit autant que le vieux commis, et elle se promet d'agir en conséquence. Bidois rentre chez lui ; M. Moutonnet va se mettre au lit; mais M'"' IMoutonnel arrête Joannclon au moment où la servante va entrer dans sa chambre.
Zélie s'assied en chemise, sur les marches de l'escalier. {P. 757).
• — Vous pouvez vous chercher une place, Jeannelon ; demain vous sortirez de chez moi.
— Ahl mon Dieu! madame ; qu'ai-je donc fait pour que vous me renvoyiez ! s'écrie Jeanneton.
— Vous le savez fort bien ; je ne g'arde point une fille qui laisse mes portes ouvertes aux ivrognes, aux voleurs et à ses amantspeut-ètre...
— 'Ahl madame, pouvez-vous croire I...