‹ La pucelle de BellevilleChapitre 73 sur 104 · IL NE FAUT JURER DE RIEN · texte numérisé non relu

IL NE FAUT JURER DE RIEN

Adolphe, en s'échappant des mains de Jacques, s'est mis à courir jusqu'à sa demeure, où il se félicite d'arriver sans avoir été aperçu par les parents d'Eugénie.

Adolphe, sûr de l'amour de son amie, se Uatte de triompher de tous les obstacles : il est aimé ! Avec cette douce certitude, l'esprit peut être inquiet, mais le cœur est satisfait : on lui a juré d'être toujours lidèle; on est convenu de se revoir encore, car nos jeunes gens n'ont pas pensé que l'arrivée de l'ivrogne pourrait déranger leurs plans ; ils se sont promis de renouveler bientôt cette douce entrevue, et en voilà plus qu'il n'en faut pour transporter un amant. On mène le genre humain avec de l'espérance ; c'est la monnaie usitée en tous pays, dans toutes les classes, chez tous les peuples. On donne de l'espérance aux solliciteurs, aux demoiselles, et même aux vieillards; on la prodigue aux malheureux, on ferait mieux de leur ouvrir sa bourse ; mais l'espérance se donne gratis, et vous pouvez prendre, à bon marché, le ton protecteur. L'enfant vit dans l'espérance d'avoir un joujou, l'écolier dans l'espéi'ance d'un prix, le jeune homme dans l'espérance de plaire à celle qu'il aime, l'homme mûr dans l'espérance de faire fortune, le vieillard dans l'espérance d'être centenaire. La jeune fille espère trouver un amant fidèle; la vieille fille conserve, avec l'espérance, l'idée qu'elle aura un mari. Le joueur espère gagner, l'acteur espère briller, l'auteur csiière un succès, le gourmand espère un bon dîner, le petit employé espère devenir sous-chef, le souschef espère être chef de division, le soldat espère être offfcier, le journaliste espère être piquant, le fat espère être remarqué, la coquette espère faire des conquêtes, le chimiste espère trouver la pierre philosophale, les juifs espèrent le Messie et les tireuses de cartes espèrent trouver le secret de Cagliostro, qui n'en avait pas, mais qui cependant eût passé pour sorcier s'il fût venu au monde un ou deux siècli's plus tôt. Nous espérons donc tous : l'espérance est le charme de la vie, le lluide vital; elle seule donne l'essor l'imagination, de l'aliment à l'esprit, des rêveries à l'àmc, car

M. DUHONT

nous sommes cent fois plus heureux par ce que nous espérons que par ce que nous possédons ; et la position la plus triste au monde est celle de quelqu'un qui n'a plus de vœux à former.

Adolphe espère donc, il a raison ; mais il se flatte de rentrer chez lui, et il a tort. Parvenu à sa porte, il cherche sa clef; il fouille et rcfouille dans ses poches, et il se tâte du haut en bas, point de clef. Il l'aura perdue dans salutteavec Jacques; ou plutôt dans le combat, dans lamêlée où il s'est trouvé au spectacle.

Point de clef!... comment rentrer?... Adolphe pousse et repousse la porte, qui ne ferme pas très bien, mais qui cependant ne veut pas céder... S'il avait un crochet, il se flatte qu'il pourrait ouvrir une mauvaise serrure de chambre garnie, car les chambres garnies sont toujours assez mal fermées... mais où avoir cela?... il faudrait réveiller! les voisins; il a déjà eu beaucoup de peine à faire lever le portier : car on doit se rappeler qu'il est près de doux heures du malin.

Adolphe sait bien qu'il peut frapper chez Zélie, mais il éprouve de la répugnance à retourner chez sa voisine, qu'il s'est bien promis de ne plus revoir, ou du moins à laquelle il ne veut plus parler. Esi-ce par l'efl'et de l'éloignement qu'elle lui inspire, ou par crainte de céder de nouveau à quelque mouvement de faiblesse ? Quel que soit le motif, c'est déjà fort beau de ne point s'exposer à faillir.

Cependant, passer la nuit sur le carré, c'est bien désagréable. Tout en faisant ces réflexions, Adolphe jette machinalement ses yeux sur la porte de sa voisine ; il croit apercevoir de la lumière par le jour du bas. Encore de la lumière à deuxheures du matin ! c'est bien singulier!... Il est vrai que M"° Zélie rentre ordinairement fort tard... Mais la imit est fort avancée, elle doit être fatiguée d'avoir fait la rosière.

Adolphe s'est approché de la porte ; il s'assure qu'en eff'et il y a de la lumière chez la danseuse, et il se décide à frapper. Zélie se lève et vient lui ouvrir. ïu es bien aimable, dit-elle en se frottant les yeux; tu rentres à une belle heui'e... Deux heures du matinl moi qui t'attends depuis minuit... J'ai fait ce que j'ai pu pour ne pas m'endormir ..

— Vous m'attendez, mademoiselle, et pourquoi cela ?

— Pourquoi ?... Mon Dieu ! qu'il est drôle !... Après avoir passé la nuit dernière chez toi, il me semble que je pouvais bien t'attendre aujourd'hui.

— Ah ! ne me reparlez plus de ce qui s'est passsé entre nous, je vous prie ; je prétends oublier un moment de folie, et...

— Vraiment, vous êtes bien honnête, monsieur ; ah ? c'est un moment de folie qui, je le vois, vous cause bien des regrets !... Je vous plains,

en vérité ; VOUS devriez VOUS faire ermite et iileurer vos erreurs... Eii

mais 1 pour un sage, d'où venez-vous si tard et dans cet état?... Ah ! ah !

comme vous êtes fait!

Adolphe se regarde dans le miroir et s'aperçoit seulement alors de

l'état dans lequel l'a mis sa lutte avec le porteur d'eau ; sa cravate est

défaite, son collet déchiré, son habit couvert de boue, l'empreinte des mains de Jacques est restée partout; il ne peut s'empêcher de rire lui-même.

— Qui vous adonc costumé ainsi, monsieur?Estce que vous avez roulé depuis la Courtille jusqu'ici?

— Non, mademoiselle, je ne viens pas de la Courtille.

— On le croirait...

Mais, à coup sur, vous vous êtes battu ?

— C'est possible.

— Pour quelque femme, je gage...

— Qu'est-ce que cela Jeanneton se met h pleurer. vous fait''

Comment! qu'est-ce que cela me fait? Apprenez, monsieur, que je suis très-jalouse, et si je connaissais celle femme... je lui arracherais les yeux' et à vous aussi.

■ — Voulez-vous bien me permettre de prendre de la lumière et me prêter un crochet ou quelque chose pour ouvrir ma porte ?

— Ah ! monsieur a perdu sa clef?

• — Oui mademoiselle.

— Et c'est pour cela seulement qu'il est venu chez moi ?

— Oui, mademoiselle.

— Oh ! le vilain monstre !... que je vous déleste I...

— Avez-vous quelque clou un peu fort?

— Voulez-vous me laisser tranquille avec vos clous et vos clefs? On vous ouvrira demain ; d'ici-là, vous pouvez bien rester ici ; je ne vous oiangcrai pas.

M. DUPONT

— Je veux rentrer chez moi.

— Comme c'est aimable!... Allez au diable, et laissez-moi dormir. Adolphe sort, tire la porte après lui, et vient se placer à la fenêtre du

carré, décidé à y passer la nuit. Cependant le temps est froid et humide, une petite pluie chasse notre jeune homme de la fenêtre ; il n'y a pas moyen de contempler les étoiles et d'adresser ses prières aux planètes protectrices des amants. Adolphe va s'asseoir sur l'escalier, lorsque Zélie sort de chez elle et vient, en chemise et pieds nus, à la recherche de son voisin, (c Où. êtes-vous donc?

— Je suis là.

— Quoi! vous préférez passer la nuit sur le carré à rester dans ma chambre?

■ — Je ne vous aime pas, j'adore une femme charmante... une femme comme il n'y en a pas ! et je veux lui être fidèle !

— Eh! mon Dieu, monsieur, vous lui serez fidèle, à ce phénix!...

— Qui vous prie du contraire?

— Yous êtes jeune, jolie... je suis un homme, et...

— Ah ! monsieur a peur de succomber !

— Rentrez, vous allez vous rendre malade.

— Non, si vous ne venez pas, je vais vous tenir compagnie ici.

Et Zélie s'assied, en chemise, sur les marches de l'escalier, et Adolphe se dit :

— Il y aurait de l'inhumanité à la laisser là. Et, par humanité et pour sauver d'une maladie sa voisine, Adolphe retourne avec elle dans sa chambre; mais il s'empare d'une chaise sur laquelle il |est bien décidé à passer la nuit.

Par malheur ses yeux se portent sur la couronne de rosière qui, dans le ballet, ornait la tête de Zélie; il se la rappelle alors sous ce costume galant; il croit la voir encore dansant avec légèreté, voltigeant avec grâce, formant ses pas avec goût, avec précision ; et le souvenir de la rosière vient, malgré lui, se placer quelquefois devant l'image d'Eugénie.

Zélie se tourne et se retoui-ne dans son lit; elle tousse, chantonne, soupire; rien ne lui réussit. Elle emploie alors le grand moyen, le moyen infaillible auquel on ne résiste jamais : elle se met à pleurer. Adolphe, étonné, feint d'abord de ne pas l'entendre ; puis, voyant que cela ne finit pas, il lui demande ce qu'elle a. Zélie ne répond pas et pleure un peu plus fort; Adolphe approche sa chaise de son lit, elle pleure davantage; il se rapproche encore, elle sanglote ;il est tout près d'elle et elle pleure à chaudes larmes ; et plus il s'avance, fjlus son chagrin redouble. Adolphe ne sait que faire pour la consoler, il est enfin si près, qa'il ne peut s'approcher

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davantage... Si bien que Zélie ne pleure plus, et, quelque temps après, c'est Adolphe qui est désolé et qui se dit : Je suis un monstre !... indigne de son amour! J'avais pourtant juré que cela ne serait plus!... Ah! je ne me le pardonnerai jamais.

Cependant iidolphe ne pleure point, parce que les hommes ne pleurent plus pour une faute de ce genre-là, depuis qu'ils sont endurcis dans le péché. Bien différents en cela de David, qui pleura les siens, les hommes tirent vanité de leurs fredaines; souvent cependant il n'y a pas de quoi se vanter.

Les remords qu'Adolphe éprouvait de ses fautes ne l'empêchèrent point de dormir jusqu'à dix heures du matin, ce qui pourrait faire présumer qu'il avait succombé plus d'une fois à la tentation et qu'il s'était endurci dans le péché ; mais j'aime mieux penser que les fatigues de la veille, l'heure avancée à laquelle il rentra, sa promenade du matin et sa lutte du soir provoquèrent seules ce long sommeil.

Jeanneton, à force de prières et de larmes, obtient de M""" Moutonnet un sursis de huit jours pour se chercher une place. La mère d'Eugénie se promet d'ailleurs de prendre désormais les précautions nécessaires pour éviter tout nouvel événement. Il est défendu à Jeanneton d'entrer chez Eugénie et do lui parler. La nuit on enferme lajeune fille dans sa chambi-e. Le jour, M. Bidois a ordre d'avoir sans cesse l'œil au guet pour savoir ce qui se passe dans la rue. Enfin, M. Dupont a été invité à acheter des bans, à faire toutes les démarches possibles pour accélérer le moment de son mariage, et l'épicier qui croit que sa future est malade de l'amour qu'il lui a inspiré, s'empresse de suivre les intentions de M"" Moutonnet.

Le lendemain de l'entrevue des amants, Jeanneton profite d'une occasion pour sortir et aller conter à Adolphe quelle a été la suite de l'arrivée de l'ivrogne ; elle ne doute point que le jeune homme ne soit très inquiet elle veut aussi lui faire connaître toutes les nouvelles mesures do M"" Moutonnet, afin qu'il cherche par quel moyen il pourra correspondre avec Eugénie.

Jeanneton sait l'adresse d'Adolphe; elle se rend donc à neuf heures du matin à son hôtel garni, et monte à la chambre du jeune homme. Jeanneton frappe et refi-appe à la porte d'Adolphe. N'entendant aucun bruit et n'étant pas bien sûre que ce soit là qu'il demeure, elle va frapper à côté. Zélie, qui est éveillée, se lève et va ouvrir.

— Pardon, mam'zelle, dit Jeanneton, je vois b<'n que je me trompe je demande M. Adolphe.

- — M. Adolphe! réiiniid Zi'lic eu foisani la sorvanio avec curiosité. El que lui voulez-vous, ni;i cliiTc?

— Ce que je lui veux?... Oh! je ne |ipu\ diro ça (|u'à lui.

M. DUPONT

— A lui ou à moi c'est la même chose, la bonne, et je ferai fort bien votre commission.

— Commoul? à lui ou à vous?

— Sans doule, nous demeurons ensemble.

— Vous demeurez ensemble! Oh ben! alors vous vous trompez, ça n'est pas le jeune homme que je cherche...

— Tenez, regardez, dit Zélie, mais ne faites pas de bruit, car il dort encore, et je no veux pas qu'on le réveille. -

Jeanneton avance doucement sa tête dans la chambre qui nest pas grande, et dont on a bientôt parcouru des yeux l'étendue ; elle regarde dans le lit... Elle voit Adolphe endormi... La pauvre fille reste pétrifiée,

— Eh bien! dit Zélie à voix basse, regardant d'un air moqueur Jeanneton qui reste immobile devant le lit, ne pouvant détacher ses veux de dessus Adolphe, est-ce bien celui que vous demandez?

— Oui... oui... madame.:, mamzclle, dit enfin la grosse fille, d'une voix entrecoupée, oui... oh! c'est bien lui!... Mais je ne l'aurai jamais cru! Ah! mon Dieu! Il faut que je le voie pour le croire.

— Enfin que lui voulez-vous?

— Oh! rien mam'zelle... plus rien du (ont à présent... C'est fini...

— Qui donc vous envoie.

— Personne... personne à c'theure!... Pauvre petite! si elle savait ça!... elle en mourrait... Et moi quimefais chasser... C'était ben la peine...

— De quelle petite parlez-vous, ma chère...

— Ça ne vous regarde pas... M. Adolphe est un monstre, v'ià tout ce que je vous charge de lui dire.

Et Jeannelon s'éloigne les yeux pleins de larmes, étouffant de colère, de fureur, et murmurant tout le long de son chemin : ■< Ces hommes I... ces vilains hommes! v'ià comme ils sont tous... Aimez-les donc !... faitesvous donc du chagrin pour eux ! pendant que vous pleurez, ils se divertissent avec une autre!... Ah! ma pauvre Eugénie!...

— Est-elle godiche, cette bonne, dit i\J"° Zélie, lorsque Jeanneton est éloignée, avec sa petite et son monstre!... Oui, je vais dire celaà Adolphe!... mais non, il me tueraitl... il ne voudrait plus me voir... et je l'adore; un homme qui a des remords parce qu'il... Ah ! c'est si drôle !

Adolphe s'éveille enfin ; il rougit de se trouver chez M"° Zélie, mais sent qu'il serait ridicule de recommencer ses doléances ; il se promet, il jure tout bas qu'il sera plus sage à l'avenir. Pauvre garçon ! s'il savait que Jeanneton est venue, qu'elle l'a vu partageant la couche d'une danseuse... dans son désespoir, il serait capable de se jeter par la fenêtre; Zélie fait donc fort bien de lui cacher cette aventure.

Adolphe fait ouvrir sa porte et rentre chez lui.

— A ce soir, mon bon ami ! lui dit sa voisine.

— A ce soir, répond Adolphe; mais il se promet de quitter son logement le jour même. Comme il va pour sortir, on lui apporte une lettre, .\dolphe reconnaît l'écriture de son père ; il l'ouvre et lit avec précipitation.

Son père sait déjà qu'il n'a plus sa place, mais il ne lui fait pas de reproches, il l'engage seulement à venii" le voir, parce qu'il est malade, et qu'il espère que la vue de son fils lui fera du bien.

Adolphe chéri t son père dont de grands chagrins ont depuis longtemps flétri la santé, il n'hésite pas à se rendre à ses désirs.

— Partons aujourd'hui même, se dit-il, le mariage d'Eugénie est encore éloigné, je serai revenu avant qu'il n'y ait rien de nouveau. D'ail- Pardon .mmaz'ene, dit Jeannelon. leurs écrivons un mot h

Jeanneton pour lui apprendre mon voyage, et prions la de m'écrire s'il arrivait quelque nou\'el événement avant mon retour.

Adolphe écrit aussitôt à la bonne d'Eugénie, et il remet sa lettre à la portière de son ancienne demeure, qui lui promet de la faire parvenir en secret à Jeanneton. Noiro jeune homme a bientôt fait son paquet, et, pour ménager sa bourse, il se décide à se rendre à pied k Senlis: c'est une promenade pour lui. Il n'est que ouze heures, en marchant bien il arrivera le soir, et la longueur du chemin ne l'effraie point, il pensera à son Eugénie, il est certain de ne point s'ennuyer en route.

Il dépose de nouveau ses effets chez sa vieille portière, et n'emportant que ce qui lui est nécessaire, avec sa bourse qui n'est pas bien pesante il se met en route, encliant; do quitter le voisinage de Zélie. Il ne résiste pas au désir de passer devant la maison de M. Moutonnet ; il jette un regard furtif dans la boutique... toujours point d'Eugénie!... Il n'aperçoit

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Aiiriea pouvait-il ne pas adorer un pareil trésor. (P. 764.)

AUU DE KOCK. — ÉD. J. ROUFK ET C".

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que Bidois qui taille sa plume devant le comptoir il passe en soupirant. Mais plus il s'éloigne de Paris pour se rapprocher de son père, plus les souvenirs de ses amours font place à ceux de son enfance ; il va revoir l'auteur de ses jours ; il se rappelle leur dernière séparation, les sages conseils de son père qu'il n'a pas fort exactement suivis; sa recommandation de commander à ses passions, qu'il a tout à fait oubliée, et sa prière de lui confier ses moindres peines, engagement qu'il avait juré de remplir. Son père est son meilleur ami, comment a-t-il pu le négliger si longtemps? comment l'amour a-t-il pu lui faire oublier tout ce qu'il doit à ce bon père dont le plus grand chagrin est de ne pouvoir vivre auprès de lui.

Plus ces pensées se présentent dans son esprit, plus il hâte sa marche pour arriver dans les bras de l'auteur de ses jours; il va le trouver malade cette idée trouble le bonheur qu'il se promet en l'embrassant, mais elle redouble son désir d'arriver près de lui. Il est nuit depuis longtemps; Adolphe ne s'est arrêté que peu de temps en route, mais il ne sent pas la fatigue, il brûle d'arriver à Senlis. Son cœur bat avec force, mais c'est l'amour filial qui le remplit seul en ce moment, et il ne rétrogradera plus pour voir Eugénie! Doux sentiment de la nature, le plus pur, le plus vrai, le plus inaltérable!... ne devez-vous pas l'emporter sur tous les autres?

Malgré l'obscurité, on distingue enfin des maisons, c'est Senlis. Adolphe traverse une partie de la ville, dont les habitants sont plongés' dans le sommeil; il arrive devant une petite maison de chétivc apparence; il s'arrête, il reprend haleine : c'est là que repose son père.

JLE PÈRE d'adOLPHE

Adrien Dalmout, père d'Adolphe, était né en Franche-Comté. Son père, honnête marchand de Besançon, ayant eu deux fils, leur fit donner autant d'éducation que ses moyens le lui permettaient ; et, ne pouvant pas leur laisser de fortune, il voulut qu'ils fussent en état d'en acquérir une par eux-mêmes.

Georges frère aîné d'Adrien, était gai, franc et sans souci, fuyant les occupations sédentaires, et fort peu studieux. Son seul bonheur était do parcourir les bois, les montagnes et les campagnes des environs.

Adrien, plus calme, plus raisonuable, moulrait de bonne heure un caractère sensible, une âme aimante et un cœur prompt à s'attacher, mais incapable de varier dans ses sentiments.

Les deux frères furent orphelins de bonne heure; leur père n'avait pas eu le talent de s'enrichir, il fallait prendre un parti, Georges sans s'inquiéter de l'avenir, était décidé à voyager, à courir le monde, à traverser les mers. Adrien comptait embrasser l'état militaire.

Mais un cousin de leur mère mourant sans enfants, toute la fortune revient aux jeunes Dalmont. Cette fortune s'élève à peu près à quatre vingt mille francs. Dès lors les projets des deux frères se sont changés.

Georges a vingt ans, mais il ne connaît point l'amour; ses goûts l'entraînent toujours vers les rives lointaines; mais il ne voyagera plus comme un pauvre diable qui cherche à se faire des prolecteurs et des amis; il veut acheter un petit bâtiment, l'armer, l'équiper, et avec cela aller à la découverte d'un nouveau monde, parce qu'il est persuadé qu'il y en a encore beaucoup que nous ne connaissons pas, ce qui est très possible, mais que je ne vous affirmerai point.

Adrien n'a nulle envie d'imiter son frère, il ne songe même plus à s'éloigner du lieu de sa naissance, car Adrien aime déjà quoiqu'il n'ait que dix-huit ans, et c'est àBesançon que réside celle qui possède son jeune cœur.

Juliette est l'objet de son amour. Juliette n'a que quinze ans, mais déjà c'est la plus jolie fille des environs ; ses yeux bleus, sa bouche gracieuse, ses cheveux blonds qui se bouclent naturellement sur son front, en font un être ravissant que l'on ne peut voir sans être doucement ému. Chez cette aimable enfant, les grâces et la beauté ont encore plus de charmes en parant la vertu. Juliette est bonne, sensible, modeste, et ne tirant aucune vanité de ses attraits; c'est par ses qualités seulement qu'elle cherche à se faire aimer.

Adrien pouvait-il ne pas adorer un pareil trésor?... Et Juliette serait-elle insensible à l'amour si vrai d'Adrien?... Ces deux jeunes gens semblaient faits l'un pour l'autre : mêmes goûts, même vertu, même sensibilité, tout les unissait; et cet amour, né dans l'adolescence, promettait de survivre aux écueils de la jeunesse, aux soucis de l'âge mûr. Mais Juliette était sans fortune, et, avant d'en posséder lui-même, Adrien n'osait lui proposer sa main ; il voulait, avant tout, être on état de soutenir son ménage. La fortune du cousin avait tout arrangé, .\drien allait jiosséder quarante mille francs; avec cela ou est riche quand on n'est pas ambitieux, et les amoureux ne le sont point.

Juliette était (U-plioline comiuc .idrien ; ses parents avaient été d'hon-

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nêles fnrmiers qu'un incendie avait ruinés ; il ne restait à l'amante d'Adrien qu'un frère plus âgé qu'elle de cinq ans, et qui devait être son unique protecteur jusqu'au moment où elle prendrait un époux. Juliette aimait tendrement son frère et, le regardant comme le seul appui qui lui restât sur la terre, elle avait pris de bonne heure l'habitude de lui obéir.

Robert, c'était le nom de ce frère, élait d'un caractère triste et morose, faible d'esprit, froid de cœur; il aimait sa sœur, mais il n'aurait pas eu la force de travailler pour la faire vivre, ni le courage de la défendre ou de la protéger. Depuis qu'un incendie avait détruit la fortune de ses parents et emporté toutes ses espérances de plaisir et de bonheur, Robert, ennuyé du monde et de lui-même, traînait tristement son existence : sans état, sans projets pour l'avenir; ne se souciant pas de faire quelque chose, il laissait la pauvre Juliette s'occuper seule de leurs moyens d'existence; et, quoique gémissant de la voir travailler sans relâche pour elle et pour lui, Robert ne savait que se plaindre sans avoir la force d'en faire davantage.

Un seul homme avait encore le talent de distraire Robert et de diriger ses actions. Cet homme, nommé Roger, était du même âge que Robert ; mais sa figure repoussante, ses yeux louches, sa voix rauque, lui étaient déjà l'apparence de la jeunesse. Ce Roger venait de Paris, où il possédait, disait-il, des parents aisés; cependant il n'avait point d'état, point de fortune, et, quoique se vantant de tout savoir, de tout connaître, et de pouvoir se rendre fort utile dans tous les genres d'industi'ie,il s'était déjà fait renvoyer de plusieurs maisons où l'on n'avait pas eu à se louer de sa conduite.

Comment un tel homme avait-il pu s'uniparer de l'esprit de Robert, qui n'écoutait pas les conseils que la douce Juliette se permettait quelquefois de lui donner? C'est que les gens faibles se laissent facilement gouverner par les hommes adroits, dont les sophismes flattent leurs penchants et qu'ils repoussent les avis dictés par la raison et l'amitié.

Ce Roger n'avait pu voir avec indifférence les charmes de Juliette; sous une enveloppe grossière il cachait un cœur rongé d'envie et de jalousie contre tous les hommes dont les qualités et les avantages naturels faisaient encore ressortir ses vices et ses difformités. N'ayant jamais cherché à combattre ses passions, les flattant en secret, employant tout son esprit à les assouvir, Roger devait détester Adrien; mais cette haine avait pris un caractère plus violent depuis qu'il s'était aperçu que le jeune Dalmont était aimé de Juliette.

L'aimable jeune fille avait reçu avec effroi les déclarations d'amour de Roger, dont la vue seule lui inspirait une secrète horreur. Elle aurait bien voulu être dispensée de l'écouter; mais Roger était l'ami de son frère,

œUVRE DE PAUL DE KOCK

ce titre lui empêchait de lui témoigner toute l'aversion qu'elle ressentait pour lui.

Les choses en étaient là, lorsque les frères Dalmont reçurent la nouvelle du brillant héritage qu'ils allaient toucher. Cet événement fut une fête pour le pays où l'on chérissait les deux frèrél; il comblait les vœux d'Adrien, parce qu'il lui permettait de rendre heureuse sa Juliette, i' celle-ci se disait :

« Mon frère ne pourra me refuser à celui que j'aime, et je vais êlrson épouse malgré ce méchant Roger.

— Ils sont heureux! se dit Robert en apprenant cette nouvelle; les voilà riche? ...Pareil événement ne m'arrivera pas à moi qui suis ruiné!... —

Et Robert devint plus sombre, plus rêveur que jamais.

Roger seul ne dit rien, ne laissa rien paraître de ses sentiments; il fit même complimenter les deux frères sur leur fortune, et cessa de parler à Juliette de son amour : mais il se rapprocha encore davantage de Robert, et, plus que jamais, ils devinrent inséparables. On les V03ait s'éloigner ensemble de la ville pour s'enfoncer dans les vallons, dans les forêts; Robert revenait toujours plus triste, plus soucieux, tandis .m'.ii contraire Roger semblait plus content et plus gai.

Les frères Dalmont avaient depuis longtemps envoyé à leur iiomme d'affaires les titres et les procurations pour toucher, en leur nom, ce qu'il leur revenait. Ils attendaient d'un instant à l'autre qu'on leur fit passer kur fortune : Georges, pour faire le tour du monde, Adrien pour son mariage

Los amants avaient déjà fait leur plan d'existence: ils devaient acheter une jolie maison qui était alors en vente, le produit de leurs terres devaient suffire à leurs besoins; là, cultivant en paix leur petit domaine, tout à l'amour, au travail et au plaisir Adrien, et Juliette ue pouvaient plus craindre l'adversité.

L'héritage arrive enfin. Les deux frères touchent de bonnes lettres de change; ils réalisent et font le partage de quatre-vingt mille francs, qui leur permettent do suivre leurs penchants et d'assurer leur sort.

Déjà Georges est prêt à partir. La A'eille du jour où il doit quitter son frère est un jour de repos dans le pays, on ne songe qu'à se divertir. Les deux frères invitent quelques amis à une petite fêle qu'ils donnent dans la campagne. Julietle y va, Julielte que l'on regarde déjà comme l'épouse d'Adrien. On invite aussi Robert, mais il refuse de prendre part à leurs plaisirs, el ce refus ne surprend personne, parce que . l'on connaît son caractère sombre (|ui le porte à fuir toutes les réuui(ms.

La journée se passe gaiement; on rit, on danse, on chaule; Georges prnmot à ses amis de revenir après avoir découvert un autre hémisphère

M. DUPO.NT

auquel il espère doiiiier son nom. Adrien engage son frëre à venir bientûl partager son bonheur, et l'on retourne à la ville en s'enlretenant de ces chaînants projets.

Il est nuit depuis longtemps; les deux frères reconduisent Juliette chez elle, puis retournent à leur demeure. Ils habitent une petite maison située au bout de la ville, et entourée de marais et de jardins. C'est là qu'ils ont laissé leur fortune; confiants comme on l'est au jeune âge, parce qu'ils sont dans le lieu de leur naissance, et se croient entourés d'amis.

Mais quel coup de foudre vient les frapper!... Leur fortune leur a été enlevée ; le secrétaire qui la renfermait est brisé ; on leur a tout volé. Ils coiirent dans la ville, se rendent chez les magistrats; cet événement répand l'alarme parmi tous les habitants. Des voleurs se sont introduits chez les jeunes Dalmont, et les ont dépouillés! Celte nouvelle jette partout l'épouvante et la consternation. On fait des recherchas, des perquisitions ; nul indice ne fait découvrir les coupables qui ont pu s'introduire facilement dans une maison isolée, et se sauver de même en franchissant des murs peu élevés. On ne doute point que quelques marchands forains, quelques vagabonds n'aient commis ce crime. On plaint les deux frères ; on les blâme de leur imprudence. On prend toutes les mesures usitées pour arrêter les voleurs ; mais c'est en vain et les deux frères sont ruinés. Georges prend aisément son parti, il vend le peu qui lui reste, en donne la moitié à son frère, et part en lui promettant de ne revenir que millionnaire. Mais Adrien ne peut se consoler aussi facilement. Ce n'est point l'argent qu'il regrette, c'est Juliette !... sa douce amie, qu'il allait épouser... Faut-il maintenant lui faire partager sa misère? Juliette est toujours aussi tendre, aussi aimante; elle ne veut que son Adrien. Mais Robert fait entendre à celui-ci qu'il ne peut être son époux s'il n'a aucun moyeu d'existence.

— Promets-moi de me rester fidèle, dit iVdrien à son amie ; juremoi de m'aimer toujoui's, et de ne point changer, et je vais partir avec courage, m'engager, et acquérir un grade honorable, afin de revenk digne de toi.

Juliette trouve qu'Adrien est déjà bien digne d'elle ; elle soupire de l'injustice de son fi'ère, et fait, sans hésiter, le serment que lui demande son amant. Adrien embrasse alors sa tendre amie, puis tend la main à Robert, en le suppliant de lui garder sa Juhette. Robert fait un signe de tête, balbutie une promesse, et la main qu'il donne à Adrien est humide et tremblante.

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