‹ La pucelle de BellevilleChapitre 75 sur 104 · MV. 98. — PAUL DE KOCK. — ÉD. 3. BOUFF ET C'». LIV · texte numérisé non relu

MV. 98. — PAUL DE KOCK. — ÉD. 3. BOUFF ET C'». LIV

» Roger ne me quittait pas; depuis quelque temps ses discours insidieux, ses maximes perverses, avaient égaré mon cœur et corrompu mou esprit.

« L'instant est arrivé, me dit-il un jour, où nous pouvons tous deux réparer les torts de la fortune et reprendre ce qu'elle nous a ôté. Les frères Dalmont viennent de recevoir une somme considérable sur laquelle ils ne comptaient pas, et dont, par conséquent, ils peuvent bien se passer. Seconde-moi, et cette somme passe dans nos mains, où elle sera beaucoup mieusplacée que dans celles de deuxélourdisquin'ensentent pas la valeur

« D'abord cette proposition me révolta; bientôt je m'accoutumai à l'entendre sans frémir... J'osai même calculer les chances de la réussite. Ah ! mon cher Adrien ! lorsqu'on compose avec le crime, on est déjà coupable.

« Que te dirai-je enfin? j'eus la bassesse de céder,... et, pendant ce jour de fête, je m'introduisis avec Roger dans votre demeure, et j'aidai à dépouiller mon ami. Voilà où m'avaient conduit une lâche faiblesse ei ce mépris pour le travail, cet amour de l'oisiveté que je décorais du beau nom d'indépendance !

« Mais, depuis ce moment, loin d'être plus heureux, je n'ai pas goûté une minute de repos. Le jour, sur tous les visages, je croyais lire le soupçon de mon crime : dans tous les êtres qui m'abordaient, je voyais des accusalcm's. La nuit, le sommeil fuyait de ma paupière, et lorsque tout reposait autour de moi, je me croyais encore entouré de gens qui veillaient pour m'arrêter, le vol d'un oiseau^ le souffle du vent, le plus léger bruit dans le feuillage, me faisaient toujours entendre ces mots terribles : « C'est lui qui a volé Adrien ! »

« Mais ce n'était pas encore assez,... un tourment plus cniel m'était réservé. Roger,... l'infâme Roger voulait épouserJuliette... Il me fallait sacrifier ma sœur,... voir sans pitié ses larmes,... son désespoir, et la condamner au malheur pour acheter le silence de mon complice... Juliette venait de découvrir notre horrible secret... Juge de sa douleur,... de sa situation... et cesse de la croire inGdèle... C'est pour moi qu'elle se sacrifiait. . . mais une telle union ne pouvait s'accomplir. . . Aujourd'hui, . . . touché du désespoir de Juliette,... je venais tout le dire... tout t'avouer... L'n monstre vient de me frapper... Roger est mon assassin,... mais maintenant je puis perdre la vie,... Juliette ne sera point sa femme... Cher Adrien,... c'est à toi... Ah! dis-moique lu me pardomies,... et je mourrai satisfait. »

Adrien avait écouté avec la plus vive émotion le récit de Robert, sou- Ycnt interrompu par des instants de faiblesse et de souffrances que le malheureux s'elTor(;ait de siirmouter, alin de tout dire à Adrien. Celui-ci

M. DU PO. NT

versait des larmes au souvenir do Juliette qu'il se reprochait d'avoir pu accuser un moment.

— Oui, dit-il enfin à Robert, je te pardonne,... |ton repentir doit efl'acer ta faute; Roger seul est un monstre que je saurai punir... mais calme tes remords, tu peux encore espérer.

— Non, Adrien ; tout est fini pour moi, je le sens... cet aveu a épuisé mes forces,... mais tu m'as pardonné,... console ma pauvre sœur... qu'elle ne maudisse point la mémoire de son frère.

Robert laisse retomber sa tête sur l'herbe humide de la foret : il a cessé d'exister. Adrien reste quelques moments immobiles devant le corjis de ce malheureux ; mais bientôt le souvenir de Juliette lui fait sentir qu'il a d'autres devoirs à remplir. C'est elle qu'il doit consoler ; c'est à elle qu'il se doit tout entier. Il casse plusieurs branches d'arbres, en couvre le corps de Robert et s'éloigne du bois pour se rendre près de Juliette, à laquelle il faut bien apprendre la mort de son frère.

Mais en approchant de la ville, quelle clarté extraordinaire frappe ses regards ! le ciel en est éclairé... On distingue les maisons, les chemins, et cette lumière ell'rayante semble à chaque instant s'étendre davantage... Adrien double le pas, agité par un effroi dont il ne peut encore se rendre compte. .. Bientôt des cris effrayants frappent son oreille. Les habi jits de la ville sont levés, ils courent en foule vers le même point... « Au feu !... au feu! » répète-t-on de toutes parts, et ce cri effrayant a retenti daiis l'àme d'Adrien... Un secret pressentiment le pousse vers la demeure do Juliette... C'est de là, en effet, que partent les flammes ; c'est là que l'incendie éclate avec fureur, au milieu d'une nuit d'orage qui semble vouloir embraser ce malheureux pays.

— Juliette... ma Juliette! » s'écria Adrien...

Aucune voix ne lui répondit; mais on lui montre du doigt la maison dévorée par les flammes: c'est là qu'il faut chercher Juliette. Adrien court, perce la foule, se précipite vers le foyer del'incendie... Il est dauslamaison, il court de chambre en chambre,... la fumée ne permet plus de distinguerles objets... ilappelle son amie... enfin une voix se fait entendre,.. .elle appelait Robert... Juliette cherchait son frère et voulait aussi le sauver.

Adrien parvient à saisir Juliette. Il l'emporte dans ses bras : elle perd connaissance en balbutiant encore le nom de son frère. Adrien passe à travers les flammes, il surmonte tous jles obstacles, Juliette est sauvée.

La maison fut la proie des flammes, on ne put rien sauver de ce qui avait appartenu à Juliette et à son frère. On attribua cet incendie àjla foudre qui était tombée en plusieurs endroits, et notamment sur le corps du malheureux Robert qu'on trouva le lendemain, réduit en cendres dans le bois.

Juliette seule sut la vérité ; elle apprit par Adrien la triste fin de son frère ; mais elle éprouva un sentiment de joie en reconnaissant son repentir et ensachant qu'Adrien lui avait pardonné. Roger avait fui le pays ; il ne restait plus rien à Juliette, mais elle était tout pour son amant, qui bientôt devint sou époux ; et ils quittèrent alors un séjour

qui rappelait trop à Juliette son frère et Roger.

Adrien obtint son congé, ne voulant plus se séparer d'une épouse dont la santé faible et chancelante réclamait tous ses soins. Les secousses violentes qui avaient affecté l'âme de Juliette avaient aussi attaqué lesprincipes de sa vie ; l'idée de son union avec Roger, la mort de son frère et l'incendie de leur demeure avaient accablé cette femme infortunée, et, quoiç ue heureuse dans les bras de son époux, Juliette soupirait encore quelquefois, comme étonnée de pouvoir connaître le bonheur.

Les deux époux habitaient Paris. Adrien avait un petit emploi qui suffisait à leurs besoins. Juliette était enceinte ; elle mit au monde un fils, mais elle mourut en le remettant dans les bras de son mari. Adrien avait perdu tout espoir de bonheur avec sa Juliette, mais il sentit qu'il devait vivre pour son hls, et Adolphe devint l'objet de tous ses soins.

Adrien se privait de tout plaisir pour donner de l'éducation à son fils. Adolphe grandissait en chérissant son père. Il avaitdix ans, lorsqu'enso promenant avec lui dans les environs de Paris, ils furent accostés par un mendiant qui implorait leur charité. La voix de cet homme frappa Adrien et, considérant ses (rails avec attention, il reconnut Roger sous les misérables haillons qui le couvraient. Un sentiment de joie entra dana l'ûme d'Adrien.

«— Du moins, dit-il, le crime u'a point prospéré I...

Elle mit au monde un Us.

M. DUPONT

Déjà Roger avait fui, le misérable venait de reconnaître Adrien. Quelques années après, il périt sur un échafaud.

Adrien vieillit, satisfait de voir son Adolphe répondre à ses espérances ; car si le jeune homme était un peu étourdi, et parfois trop sensible pi'ès des dames, il possédait aussi les qualités d'un homme d'honneur, et n'avait que les défauts de son âge.

Adrien voulait placer son fils dans un bureau; mais un jeune homme qui u'a rien ne peut se permettre d'être deux ou trois ans surnuméraire, et Adolphe entra dans un magasin de nouveautés. Son père se retira à Senlis, où il obtint un modique emploi, et se berça de l'espoir que son fils deviendrait plus heureux que lui. Telle est l'histoire du père d'A'olphe, que nous nommerons maintenant M. Dalmout.

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