LES NOCES. LA CULOTTE DU MARIÉ. PREMIÈRE NUIT
Il est arrivé, ce grand jour qui doit unir Dupont et Eugénie; ce Jour où l'on doit marier une jeune fille à un homme qu'elle n'aime point;
M. DUPONT
ce qui n'est pas fort rare, mais où la mariée pleure et se désole, ce qui se voit fort peu, grâce au ciel; car les demoiselles, qui sont maintenant très soumises à leurs parents, se marient sans faire la moue; et quand ou leur présente un époux, qu'il soit laid, jeune ou vieux, elles l'acceptent d'abord, sauf à faire leurs rétlexions après ; d'ailleurs, les mamans leur disent à l'oreille :
« Ma fille, un mari est toujours beau, parce que c'est un mari; et, tous ces jeunes freluquets qui vous regardent en soupirant, en faisant des Ye:ix en coulisses, qui vous serrent les mains et vous disent des douceurs derrière notre dos, ne songent point du tout à vous épouser. »
Et il faut avouer que les mamans ont souvent raison.
Mais Eugénie ne peut pas se dire cela d'Adolphe ; elle sait bien que le pauvre garçon ne veut pas la tromper, qu'il n'a que des vues honnêtes et que, s'il ne l'épouse point, ce n'est pas sa faute. Voilà pourquoi elle pleure en pensant qu'elle va en épouser un autre; car une jeune fiUe bien élevée se console facilement de ne plus voir un étourdi qui n'a voulu que faire une conquête; mais un amant honnête, sensible, fidèle, il est bien permis de le regretter... Ceux-là sont rares.
Ce jour qui se lève ordinairement si beau pour la future mariée, ce jour que la jeune fille ne voit jamais naître assez tôt au gré de son impatience, paraît triste et sombre aux regards d'Eugénie, qui voit à chaque minute s'évanouir le peu d'espérance qui lui restait encore... Il faut se résigner!... La pauvre enfant se laisse coiffer, habiller, parer, sans se permettre un muimure ; elle soupire et se tait, tout son mal est au fond de son cœur.
— Qu'elle est bien! Qu'elle est jolie! Quelle charmante toilette ! répète-t-on à chaque instant en l'habillant. Mais que lui importe d'être jolie, puisque Adolphe ne la verra pas ! Elle ne veut plus plaire à personne, et elle voudi'ait paraître horrible aux yeux de M. Dupont.
On lui attache le chapeau de mariée ; son cœur se gonfle, elle ne peut retenir ses larmes qui coulent le long de ses joues pâles et amaigries.
— AyoQs du courage, se dit-elle en essuyant ses pleurs ; ces larmes accuseraient ma mère, il faut les retenir.
La toilette est terminée, et la jeune vierge est prêle à marcher à l'autel.
■ — Ma fille, vous êtes fort bien, et je suis coatente de vous, dit M"" Moutonnet en allant donner à Eugénie un baiser sur le front. Ce compliment est le premier qu'elle ait adressé à sa fille, qui le reçoit très froidement.
— Oui, mon enfant, dit M. Moutonuet eu allant embrasser tendrement
Eugénie, oui, tu es jolie comme un ange; ce costume de noce te sied à ravir. Va, tu seras heureuse, ma petite... C'est une belle chose que le mariage?... Tu m'en diras des nouvelles quand tu en auras goûté, et Dupont t'adorera, parce que...
M. Moutonnet n'eu dit pas davantage : sa femme le tire par le pan
de son habit, et cela termine toujours ses phrases.
Dupont n'a plus la tête à lui depuis cinq heures du matin ; il s'est déjà baigné, frotté et fait coifTer ; il se promène dans toutes les pièces de son appartement ; il court de sa boutique à son miroir; à chaque instant il appelie Joanneton ou ses garçons pour venir l'aider ; enfin, pour la première fois de sa vie peut-être, il oublie le prix du sucre et du café.
Mais en allant, venant, courant, l'épicier ne finit à rien, et l'heure s'avance : il est temps de mettre le costume neuf complet :
habit, veste et culotte noirs, bas de soie blancs, souliers à boucles. Dupont étale tout cela sur un meuble, et reste un moment en admiration.
— Décidément il ne manque rien, dit-il, et il se met en devoir d'endosser le costume de cérémonie.
L'iiahit et le gilet vont très bien, mais la culotte est trop juste.
— Diable dit Dupont eu cherchant à se donner de l'aisance, je suis un peu serré... j'ai les cuisses prises comme dans un moule! il est vrai que cela habille mieux; pas un pli, ou dirait une culotte de peau,
El l'épicier appelle Jeanneton et ses garçons.
— Comment me trouvez-vous?
— Superbe, monsieur.
— Va la loiirnure ?
— Admirable.
JLa jeune vierge e»t prùte
M. UUPOÎNT
— Vous paraissez un brin gêné en marchant, dit Jeanneton.
— Ah! c'est que ma culotte me serre un peu, en elFet; mais j'espère que cela se fera; d'ailleurs je n'en ai pas d'autre noire, et je ne peux pas mettre une culotte jaune ou cannelle pour me marier... Je sais ce que c'est que le décorum; mais, du reste, elle me va bien, n'est-ce pas?
— Oui, monsieur, elle vous pince joliment.
— Me voilà prêt enfin ; allons, les gants, le chapeau; le bouquet. Los trois remises sont à la porte ?
— Oui, monsieur.
— Les cochers ont des bouquets?
— Oui, monsieur.
— C'est bien. Ah ! en donne-t-on aux chevaux ?
— Pas habituellement, cependant, si cela fait plaisir à monsieur, on peut leur eu attacher aux oreilles.
— Oui, cela sera plus beau ; plus brillant ! . . . Ma foi, on ne se marie pas tous les jours, et je veux que l'on parle longtemps de mes noces... Joseph, va acheter des branches de fleurs d'oranger, et fais-en attacher à la lile de chaque cheval.
— Oui, monsieur, et à laqueue, notre bourgeois?
— Un paquet d'immor.
telles à chaque queue; je prétends faire les choses en grand.
Ça suffit.
— Ah! mes enfants, vous fermerez la boutique à quatre heures, et vous ^ *e présente d'un air conquéraut. viendrez nous rejoindre chez le restaurateur, rue des Martyis.
— Oui, monsieur.
— On dansera ce soir, et vous vous en donnerez, car je sais que vous êtes des danseurs infatigables. Toi Jeanneton, il faut que tu gardes la maison, ma chère amie; mais régale-toi: bois, mange de tout ce que tu
voudras. Aie soin surtout que, pour ce soir, l'appartement de ma femme soit préparé et orné avec goût... Je te recommande les détails; tu m'entends Jeanneton?
— Oui, monsieur.
Dupont descend et s'apprête à monter dans une des remises; il reste longtemps indécis auquel des trois il donnera la préférence. Pendant ce temps, les voisins, les passants, les badauds s'amassent devant la porte de l'épicier, qui est enchanté de la sensation que son mariage va faire dans la rue aux Ours. Il se fait ouvrir les trois voitm-es, et monte tour à tour dans chacune ; enfin, il fixe son choix, les cochers ont l'ordre démarcher à la suite l'un de l'autre. Le marié est dans la voiture qui est en tète, et il s'éloigne au bruit des applaudissements de la multitude, qui n'a pas encore vu des chevaux ayant des bouquets à la tète et à la queue.
Sur son passage, le marié n'entend que des exclamations, des éclats de joie, des cris d'étonnement, que fait naître la parure de ces coursiers. Dupont est dans l'ivresse, dans le ravissement, et les cochers, qui voient que la journée sera bonne, font claquer leurs fouets et entonnent de gais refrains, tandis que les chevaux, étonnés de flairer de la fleur d'oranger, et se sentant chatouillés par les paquets d'immortelles qui leur battent les fesses, galopent avec ardeur dans les rues de Paris.
Une seule chose trouble le plaisir de Dupont, c'est cette maudite culotte qui gène tous ses mouvements.
— Comment diable danserai-je ce soir ! dit-il. Je ne puis ni lever ni écarter les jambes; enfin, d'ici là, elle se fera peut-être.
Le fulur va, suivant l'usage, prendre les parents, les amis qui sont invités à assister aux cérémonies civiles eit religieuses. Les remises s'emplissent d'oncles, de tantes, de cousines; on se rend enfin chez la mai-ièe.
— Ah! que c'est beaul que c'est brillant! dit M. Moutonnet eu voyant arriver les voilures.
— Des fleurs partout! dit Jl""" Moutonnet; c'est on ne peut plus galant.
— Voilà un mariage qui va le mettre en boune odeur, dit M. Gérard, qui est de la noce avec toute sa famille. M"° Cécile se mord les lèvres et ne dit rien; elle voit que, malgré tous ses petits propos, l'épicier va épouser Ku"-éuic. Mais nous ne tiendrons jamais tous dans les voilures, dit M. Moutonnet.
— Eh bien! messieurs, quelques hommes iront à pied; Bidois
(1 abord.
— C'est ça, dit tout bas lo vieux commis, et il fait justement de la crolle ; il aurait bien mieux fait de prendre une voiture de plus au Hou
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d'aller fourrer des fleurs au derrière de ces rosses ; ça a l'air d'une mascarade : je ne serais pas étonné que les passants criassent : A la chie-en-lit.
Eugénie est assise et reste immobile, pendant que tout est en mouvement autour d'elle : parfois on lui adresse un compliment, et elle incline simplement la tête. Les hommes risquent de temps à autre une légère plaisanterie de circonstance, carie mariage, qui est l'institution la plus sérieuse, est pourtant celle sur laquelle on plaisante le plus. Mais, en France, on rit de tout, et on a raison. « De toutes les choses sérieuses, le mariage est la plus bouffonne, » a dit Baumarchais, et voilà sans doute pourquoi les Français le traitent si gaiement.
Eugénie ne prête aucune attention au discours que l'on tient autour d'elle. Quelquefois ses yeux se portent du côté de la rue, et semblent y chercher quelqu'un... Elle les rabaisse ensuite tristement; et M"° Cécile, qui observe tout, dit de temps à autre :
— C'est étonnant comme la rrariée a l'air gai!...
Dupont parvient enfin à descendre de voiture, ce qui ne lui est pas facile, ne pouvant que difficilement plier les genoux. Il se présente d'un air conquérant devant sa future. M"° Moutonnet pousse Eugénie et lui dit :
• — Ma fille, voilà votre époux.
Eugénie se lève et présente en silence sa main à Dupont. Celui-ci en la recevant, cherche à se rappeler le compliment qu'il a composé pour la circonstance, et comme la mémoire ne lui revient pas, il reste sans parler devant Eugénie, lui tenant la main et la regardant en souriant.
— Partons-nous, mon gendre? dit M"' Moutonnet.
Dupont cherche encore un instant, mais rien ne vient, et il se dit :
— Je le lui adresserai en revenant, ce sera la même chose.
Il conduit sa future à la voiture, et tout le monde prend place dans les remises à l'exception de Bidois, de deux garçons épiciers, cousins de Dupont, et du petit Gérard.
Comme il a plu, et qu'il y a beaucoup de boue dans les rues, ces messieurs se consultent pour savoir s'ils prendront un fiacre ou s'ils suivront à pied, chacun met tour à tour la main dans son gousset ; les deux cousins présentent chacun sept sous; le petit Gérard ne trouve que des billes dans ses poches, et Bidois après avoir regardé et retourné longtemps dans ses doigts une pièce de dix sous, dit :
— Messieurs, nous marcherons sur nos pointes.
L'avis est adopté, et ces messieurs suivent ainsi les remises. On se rend à la mairie, où l'on n'attend qu'une heure et demie, ce qui est une bagatelle lorsqu'il s'agit de contracter un engagement pour
Œuvp.i-: DE PAii, ni-; kock
toute sa vie. D'ailleurs, dans une grande ville, il y a toujours foule pour les mariages, les baptêmes et les enterrements; l'un fait continuellement place à l'autre, le monde est une grande lanterne magique où nous ne faisons que paraître et disparaître.
On se rend ensuite à Saint-Nicolas; c'est là que les époux doivent recevoir la bénédiction nuptiale. Une foule considérable envahit les portiques du temple. Dans une grande partie de la rue Saint-Martin, on connaît la famille Moutonnet; toute la rue aux Ours sait que Dupont se marie, et chacun est curieux de voir les futurs époux. D'ailleurs le) égance du cortège et la grande tenue des chevaux suffiraient pour attirerla foule. Toutes les personnes qui passent demandent ce que c'est :
— Un mariage, répond-on.
— Un mariage!... Il faut voir la figure et la tournure des époux, lorsqu'on entre dans l'église de Saint-Nicolas.
Dupont ne regrette qu'une chose : c'est de ne point pouvoir entrer en voiture dans l'église : il pense que cela serait un spectacle superbe ; mais comme cela ne peut être, il faut se contenter de descendre à la porte ; ce qu'il fait en usant de toutes les précautions possibles pour ne point déchirer sa culotte. C'est le mai'ié, dit-on, et on rit.
— C'est la mariée, dit-on ensuite, et on ne rit plus, car la charmante figure d'Eugénie laisse deviner ce qui se passe dans son âme; ses yeux sont pleius de larmes, non de celles que la jeune vierge répand avec douceur en engageant sa foi, mais de ces pleurs amers qui décèlent un chagrin profond. Enfin, sa démarche est chancelante, ce n'est qu'en tremblant qu'elle s'avance vers l'autel... et tout le monde se sent ému à l'aspect de cette femme intéressante.
En traversant la foule, Eugénie jette timidement quelques regards autour d'elle... Ses yeux cherchent Adolphe... Adolphe! qui auprès de son père, est loin de se douter de ce qui se passe...
— Il n'y est pas! se dit Eugénie, il n'a pas voulu être témoin de mon malheur... Ah ! il a bien fait.., je sens que sa vue m'aurait ôté tout mon-rourage... il a eu pitié de moi...
Le futur, bien différent de sa femme, marche d'un air fier et joyeux ; il remue ses breloques, lève la tête, regarde tout le monde en souriant et en soufflant, parce qu'il étouffe dans s.i malheureuse culotte, qui lui fait faire de temps en temps des grimaces, qu'il tAche de dissimuler en promenant ses regards sur la foule d'un air qui signifie :
« C'est moi qui suis le marié. »
Enfin la cérémonie commence : le papa Moutonnet pleure, sa femme fait semblant d'être attendrie, et Dupont est fort mal à son aise, parce
M. DUPONT
Uupont poursuit toutes les servantes qu'il aperçoit. (P. 804;.
Ll?. 101. — PAUL DE KGCK. — tD. ;, ROlFt 3T ;1». LIV. lOi.
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qu'il est obligé d'être à genoux et que cela le gène horriblement. Eugénie, triste mais soumise, achève avec courage le sacrifice, et tout va le mieux du monde, lorsqu'en se relevant le marié sent péter sa culotte. Dupont consterné ne sait plus que devenir, c'est positivement entre les jambes que la maudite culotte est déchirée... Si on allait s'en apercevoir!... Le pauvre marié n'a plus la tète à lui; et lorsqu'on lui demande s'il promet d'aimer constamment sa femme :
— J'ai toujours dit qu'elle était trop étroite.., répond-il d'un air désespéré.
Heureusement le ministre des autels n'entend point sa réponse, on l'attribue à l'émotion ordinaire du moment. Dupont tire son mouchoir de sa poche, et le lient sur l'endroit déchiré. Lorsqu'il s'agit de mettre l'anneau à sa femme, il serre les jambes de manière que son mouchoir ne tombe pas, et les assistants ne conçoivent rien à l'embarras du marié.
Enfin la cérémonie est terminée ; mais il faut traverser de nouveau la foule qui a les yeux sur les époux. Dupont donne la main à sa femme et tient de l'autre son mouchoir sur sa déchirure... Tout le monde fait des conjectures sur cette attention du marié à cacher le devant de sa culotte les petites filles rient, les jeunes gens font des plaisanteries et les papas disent :
— Yoilà un homme qui fait t'>r, bien de se marier.
— Que diable noua cache-t-ii donc avec son mouchoir ! murmure Bidois, tandis que M. Moutonnât faisant remarquer à sa femme la démarche gênée de Dupont, lui dit :
— M'amour, il paraît que notre gendre est fort amoureux d'Eugénie; ce gaillard-là va la rendre heureuse.
Et M"" Moutonnet pousse son mari en lui disant :
— Taisez-vous, monsieur, taisez-vous donc ! il faut espérer que cela ne durera pas comme cela toute la journée...
Et la mariée seule ne s'aperçoit pas de la singulière démarche de sou 6poux.
Ou remonte dans les voitures, qui prennent le chemin de la rue des Martyrs. Dupont ne se trouve dans sa remise qu'avec des cousines et de vieilles tantes auxquelles il répond avec distraction, étant occupé à chercher comment il fera réparer son accident. Eu attendant, il lient constamment son mouchoir à la même place, et cela n'échappe ni aux vieilles tantes, ni aux jeunes cousiaes. Les tantes se regardent d'un air significatif en se pinçant les lèvres, en laissant échapper quelques soupirs de souvenir. Les cousines ont très envie de x'ire, j'aime à penser que c'est sans savoir pourquoi (car ce sont des demoiselles), et elles se disent tout bas :
— Apparemmeut qu'on se lient comme ra ipuind on vient de se marier.
On arrive chez le traiteur où tous les maniiilons sont en lair, parce qu'ils n'ont jamais vu une noce d'une pareille importance.
La société entre dans une petite salle, et, en attendant le moment de se mettre à table, M. Gérard propose de jouer aux petits jeux.
Eugénie se dispense de prendre part aux amusements de la société en prétextant une violente migraine : mais Dupont ne peut se refuser à partager les plaisirs de la fête ; cependant, depuis qu'on est arrivé chez le traiteur, Dupont poursuit toutes les servantes qu'il apei'çoit pour qu'elles fassent un point à sa culotte ; mais les servantes sont trop occupées des apprêts du repas pour avoir le temps de répondre au marié, et le pauvre Dupont revient près de la société tenant constamment son mouchoir collé sur sa cuisse, même en jouant au colin-maillard, au pont d'amour et à la petite boîte d'amourette.
Cette affectation excite des chuchotements parmi la société : on regarde Dupont, on se regarde, on rit, et on se parle bas...
— C'est bien extraordinaire, disent les hommes.
— U y a quelque chose là-dessous, disent les dames.
— Encore s'il était minuit, disent les jeunes gens.
— J'étais certaine que ce serait un excellent parti, dit en soupirant M"" Cécile.
Et Bidois murmure entre ses dents : -> Il aura avalé ce malin une bouteille de vanille. »
M"" Moutonnet, qui entend les petits mots, les chuchotements et s'aperçoit que son gendre est l'objet des plaisanteries générales, ne peut tenir à cela.
— Décidément, dit-elle à son mari, il faut (jue je mette lin à tout ceci, et que je sache ce que c'est.
— Oui, mon cœur, dit M. Moutonnet, il faut tâcher de l'en assurer.
^^ J'ai deux mots à vous dire en particulier mon gendre, dit tout bas M"" Moutonnet à Dupont.
El elle se dirige vers un petit cabinet écarté, où le mari la suit, ne d(!vinanl pas ce que sa belle mère peut avoir à lui dire en secret.
M"" Moutonnet ne sait trop comment entamer la conversation : la chose lui paraît fort délicate. Kilo prend un air de gravilé regardant son gendre; puis portant les yeux sur l'objet qui doit faire le sujet de la conversation, puis les relevant bien vile, toussant et portant son éventail sur sa vue. ly'r-picicr regarde sa belle-mère d'iui air étonné ue comincnant
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pas un mol à sa pantomime et attendant qu'elle veuille bien l'expliquer autrement que par des hum, hum, et des hom hom, et M"" Moutonnet impatientée se décide à entamer l'entretien.
— En vérité, mon gendre, tout ce que je vois depuis plus d'une heure est bien extraordinaire.
— Bah ! dit Dupont, vous avez vu quelque chose d'extraordinaire.
— Tout le monde s'en est aperçu... cela fait jaser... cela fait dire des choses... cela fait naître des idées... .Je sais bien qu'un jour de noces on peut penser à ces choses-là, mais enfin, mon gendre, il n'est pas l'heure... et il faut absolument faire cesser cela.
— Ma foi! ma chère belle-mère, dit Dupont qui a écouté de toutes ses oreilles, je vous dirai que je ne comprends rien du tout do ce que vous venez de me conter.
— Ceci est un peu fort, mon gendre, et vous devez très bien m'entendre... je vous dis que foute la société l'a remarqué... Enfin, monsieur, dans ce moment même, vous avez encore votre mouchoir dessus.
— Ah! mon Dieu! sécrie Dupont, qui pense alors que, malgré le soin qu'il prend de le cacher, on s'est aperçu que sa culotte est déchirée. Comment! belle-maman, on a vu que...
— Eh! sans doute monsieur, voilà ce que je me tue à vous faire comprendre depuis une lieure...
— Ma foi, belle maman, ce n'est pas ma faute...
— Je m'en doute bien; mais...
— Oh! j ai fait tout ce que j'ai pu pour en empêcher... mais cela a parti malgré moi...
— Enfin, mon gendre, il faut cependant trouver moyen d'arranger cela.
— Ah! parbleu! belle-maman, puisque vous voilà, si vous vouliez avoir la bonté de me prêler votre secours, ce sera l'affaire d'une minute.
■ — Monsieur Dupont! s'écrie M"" Moutonnet faisant trois pas en arrière, et prenant un air de dignité, M. Dupont!... voilà une proposition. Je pense que ce n'est qu'une plaisanterie ; mais je trouve bien extraordinaire que vous vous permettiez avec moi,..
— Belle-maman... excusez, je ne croyais par vous fâcher. Mais corn ment voulez-vous que je fasse? Depuis que nous sommes ici, je cours après toutes les servantes que j'aperçois et aucune ne veut me rendre ce petit service-là.
— Qu'entends-je!... vous courez api'ès les servantes... et le jour de vos noces!... Fi! mon gendre, fil... je n'aurais jamais pensé cela de vous!...
— • Mais, belle-maman...
— C'est une horreur! vous dis-je... on emploie (J'autres moyens : demandez un cabinet, faites-vous apporter un seau d'eau de puits... buvez une carafe d'orgeat.
— Comment! belle-maman, un seau d'eau pour raccommoder ma culotte... Reg^ardez vous-même quel accroc!...
En disant cela, Dupont ôta son mouchoir, et M'°° Moutonnet qui a fait un mouvement de frayeur, s'aperçoit de sa méprise.
— Eh quoi! mon gendre, c'est pour cela que...
— Parbleu j'espère qu'il est assez grand!...
— Ah ! pourquoi ne l'avez-vous pas dit plus tôt ! Vous faites penser à tout le monde des choses... dont je vois bien que vous êtez incapable... Allons, allons, je vais vous recoudre cela. Ce pauvre Dupont.... que le monde est méchant!...
M"' Moutonnet court chercher elle-même une aiguille et de la soie, et revient raccommoder la culotte du marié. L'ouvrage était difficile ; mais Dupont enchanté de voir terminer son embaiTas, se tient immobile, un pied sur le plancher et l'autre sur une chaise, tandis que M'^" Moutonnet, désolée d'avoir mal pensé de son gendre, recoud avec ardeur, pissant par-dessus ce que son travail a d'épineux et répétant à chaque minute :
— Ce pauvre Dupont!... avions-nous tort de penser cela de lui! voilà comn^o nii fait des affaires de rien.
Enfi 1 l'ouvi'age est terminé, l'accroc est solidement recousu. Dupont ne se sent pas d'aise ; il remet son mouchoir dans sa poche et rentre avec sa belle-mère dans le salon où est la société. M"" Moutonnet pense qu'il fauLune explication à lacompagnie pour mettre fin aux conjectures malignes que l'on pourrait faire en la voyant revenir avec Dupont qui ne cache plus le devant de sa culotte; elle s'avance en souriant au milieu du cercle en tenant son gendre par la main.
— Ce pauvre garçou avait déchiré sa culotte, mesdames, et voilà la cause de son embarras depuis le retour de l'église. Je viens de reprendre l'accroc, et il n'y paraît plas.
Toute la comjiagnie, hors Eugénie, jette les yeux sur la culotte du marié, qui l.u he de se donner une pose d'Apollon; mais le traiteur venant alors annoncer que l'on est servi, cela met fin à cotte aventure et on l'oublie pour ne songer qu'au repas.
On se met à table. Eugénie est placée en face de son mari, sur lequel elle ne porte jamais les yeux. Que cette journée paraît longue à la jeune feninio ! Combien elle aspire après le monumt où, seule et dans le silence, elle pourra pleurer en liberté. Mais il faut se contraindre, il faut
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cacher ses souffrances; cepenrlant elle n'a pas la force de toucher à ce qu'on lui présente, malgré les instances de ses voisins ; et Gérard, qui n'a point oublié les petits serrements de pied de la journée des fiançailles, regarde tendrement Eugénie et dit en lui-même :
« Cette jeune femme a une passion malheureuse... dont je connais l'objet... »
M"" Cécile fait remarquer tout bas à ses voisins la tristesse de la mariée. Bidois, placé tout au bout de la table, placé entre un pelit garçon de sept ans et une petite fille de huit, demande de tout pour tous trois et sert les enfants de manière à ce qu'ils n'aient point d'indigestion.
Dupant mange comme quatre ; il s'est décidé à faire donner un coup de ciseau dans la ceinture de sa culotte, aimant mieux la sacrifier que de ne point faire honneur au repas. M. Moutonnet imite son gendre, M^^ Moutonnet se donne beaucoup do mal pour animer la société, que la figure de la mariée ne met pas en gaieté. Trois ou quatre jeunes gens se batleut les flancs pour faire rire, et Dupont, qui, tout en se bourrant et en mangeant, est persuadé que sa noce est fort gaie, répète à chaque instant :
« Dieu ! nous amusons-nous !... »
Mais, à force de se verser les hommes deviennent plus bavards, et, en trinquant les dames deviennent plus tendres. Au second service on commence à s'échaulFer. Au dessert c'est un brouhaha général, un bourdonnement continuel. C'est alors que Dupont répète plus que jamais :
" Dieu! nous amusons-nous!... »
— Il faut chanter, dit M. Gérard qui a des prétentions à la roulade, el n'est pas fâché de charmer une patite blonde placée à côté de lui et à laquelle il lance des œillades amoureuses toutes les fois que sa femme ne le regarde pas.
• — Vive le chant !... j'aime beaucoup le chant, dit Dupont ; j'ai appris une petite chanson de circonstance, ouvrage d'un épicier de mes amis, et je me propose de vous la chanter... mais c'est àmon épouseà commencer,
— Ma fille ne chante jamais, dit M"" Moutonnet qui prévoit qu'Eugénie n'est point disposée à se rendre aux désirs de son mari.
— Il me semble cependant, dit M"° Cécile, que M"" Dupont a chanté le jour delà Sainte-Eustache, à la fête de son père... et M*"" Dupont chantait fort joliment ! . . .
La vieille fille appuie avec malice sur le nouveau titre d'Eugénie, parce qu'elle s'aperçoit que, toutes les fois qu'on l'appelle ainsi, un long soupir s'échappe du sein do la triste mariée.
— Ma fille a perdu sa voix, dit M°° Moutonnet, et un jour de noce... l'émotion... le trouble... c'est tout naturel.
— Pardieu! dit tout bas Bidois, on voit bien qu'elle n'a pas envie de chanter.
— Commencez, M. Moutonnet.
A cet ordre de sa femme, lebou passementier s'empresse d'entonner une chanson à boire, parce qu'on lui a défendu la gaudriole. Gérard chante ensuite : 0 Richard! ô mon roi '.... cela n'a aucun rapport avec un mariage ; mais comme c'est l'air dans lequel il a placé le plus d'agréments, il le chante dans toules les circonstances.
Les oncles, les tantes, les cousins, tout le monde chaute. Vient enfin le tour du marié, qui fouille dans sa poche pour chercher les couplets qu'on lui a faits, et s'aperçoit qu'il les a oubliés.
— C'est égal, dit-il, je les sais par cœiir, je puis me passer de les IL'e... C'est sur l'air... attendez donc... un air gracieux! Ah! c'est ça: Vaxc ànmirlitonmirlitaine... m'y voilà... Eh bien !... je ne trouve plus le premier couplet... Je le savais si bien ce matin !... Je vais commencer par le second ; je vous dii'ai l'autre après, cela roviendi'a au même :
Cest ce que je vous souhaite Du plus profond de mon cœur, Ce sont mes vœux pour la fêle Qui fera votre bonheur.
Mirliton ton Ion, Ion ton taine, Mirli, mirli, mirliton.
Allons! s'écrie Dupont, que tout le monde lépète en chœur: Mirliton ton, ton.
— C'est joli, dit M. Moutonnet, mais je n'ai pas bieu compris ce qu'il vous souhaite.
— Ah! c'est que c'est dans le premier couplet... Mais c'est égal, on devine... C'est un garçon qui a terriblement d'esprit qui m'a fait ces couplets-lù... Aussi tous les ansc'est lui (|ui remporte le prix dans son pays...
— ■ Le prix de poésie? demande Gérard.
— Non, le prix de l'arquebuse.
Pendant que la société chante à tue-tête, que les garçons profitent du charivari pour emporter des bouteilles à moitié pleines qu'ils meltent de côté; que les servantes en font autant des plats; que les passants s'arrôlent dans la rue pour écouter; que les marmitons se régalent à kl cuisine, et que doux violons et une clarinette tâchent de s'accorder en attendant le moment de faire commencer le bal, le petit Gérard se
M. DUPONT
M""» Dufour se laissK ,lela.-LT d ,i. ,li ...illor. vP. sl2.,
pvomèue à quatre pattes sous la table, cherchant la jarretière de la mariée qu'il doit enlever, comme le plus jeune garçon de la noce.
Mais M"" Moulonnet, qui trouve que cet usa^e blesse la pudeur, n'a point attaché de ruban à la jambe do sa fille, laquelle d'ailleurs ferait une triste figin-c pendant celte cérémonie. M. Fanfan se promène donc inutilement sous la table en regardant à toutes les jambes ; il ne voit pas Je beau ruban qu'on lui a dit d'enlever.