‹ La pucelle de BellevilleChapitre 89 sur 104 · LE MARI ET LE COMMISSAIRE · texte numérisé non relu

LE MARI ET LE COMMISSAIRE

Le nouvel expédient mis en usage par Eugénie, pour empêcher son mari d'entrer dans sa chambi'e, a fait sortir Dupont, de son cai'actère : il est décidé à employer les voies de droit pour triompher de la rigueur de sa femme. L'épicier a là Icte exaspérée; il se promet de montrer de la fermeté; sa belle-mère ne lui donne jamais raison; ce n'est donc plus à elle qu'il veut se plaindre, c'est chez le commissaire do son quartier qu'il se rend le lendemain matin.

L'anlichambre de M. le commissaire est encombrée par une foule de gens qui ont des plaintes à porter. On se plaint si souvent!... Les hommes sont rarement contents de leur sort : celui qui obtint tout ce qu'il désire se plaint encore ; celui qui n'obtient pas se plaint bien davantage.

Se plaindre est le refrain continuel des marchands, des commerçants, des négociants, des libraires surtout... La moitié du monde rit de l'autre, diton, mais les trois quarts du genre humain se plaignent des circonstances; chez bien des gens c'est une habitude; et comme, non content de se plaindre, on cherche à passer son humeur sur quelqu'un, de là naissent

les disputes, les querelles et les visites à M. le commissaire. Si l'on en établissait qui fussent chargés seulement de recevoir les déclarations de gens contents , satisfaits et disant du bien de leurs voisins, ceux-là seraient fort tranquilles et pourraient se passer d'adjoints.

Dupont, malgré son impatience , est donc forcé de s'asseoir dans im coin de la salle, et d'entendre les plaintes des autres avant de porter ^1 la sienne. Ce n'est pas > I une petite affaire que d'entendre des gens qui L'antichambre de M. le commissaire est encombrée. tOUS veulent avoir raison

— Monsieur le commissaire, dit une vieille femme assez mal vêtue, je viens me plaindre d'une voisine qui a un chien qu'elle laisse toujours entrer dans mon appartement, oii il fait ses ordures comme chez lui, monsieur le conmiissaire.

— Il faut le battre quand vous l'y trouverez, madame.

— Mais il mord, monsieur le commissaire; il est très méchant; d'ailleurs, j'ai peur des chiens, moi; surtout des barbets.

— Fermez votre porte, madame, les chiens n'entreront pas chez vous.

— Que je ferme ma porte!... c'est bien aisé à dire... j'aime k voir passer le monde, moil

El la vieille s'en va en jurant qu'elle tera donner congé à sa voisine. — Monsieur le commissaire, dit un grand gaillard tenant un fouet à

M. DUPONT

SGI

la main, je viens me plaindre de monsieur que v'ià, qui ne veut me donner que vingt et un sous pour ma course de cabriolet.

Le monsieur dont se plaint le cocher est un homme d'une cinquantaine d'années,' bien frisé, bien cravaté, mais dont l'habit et la culotte sont un peu râpés, et qui, toutes les fois qu'il parle, sourit pour montrer ses dents.

- Monsieur, dit-il au commissaire, ce drôle-là...

— Point d'injures, monsieur.

— Je voulais dire ce drôle de cocher que voilà ne vous explique pas bien l'affaire... Je l'ai pris à la barrière du Trône pour aller jusqu'au carré Saint-Martin...

— Oui. et je dis qu'elle est bonne, la course, et vous aviez avec vous une petite mère qui pesait deux cents au moins; mon cheval ne pouvait plus tirer.

— Si votre cheval est une rosse, ce n'est pas ma faute...

— Une rosse ! . . Cocotte une rosse !... Ah ! all'ira plus loin que vous...

— Allons, monsieur, au fait...

— Le fait, monsieur le commissaire, c'est que je croyais que la course de cabriolet n'était que de vingt sous; donc, en lui en donnant vingt et un, c'était encore un sou pour boire, ce qui est bien honnête...

— Oui, c'est du gentil !

faites-vous donc rouler depuis la barrière du Trône pour ça ; il est généreux, le paroissien!..

— Enlin, monsieur le commissaire, je veux le payer, il me jette mon argent au nez.

— C'est-à-dire que je veux ma course, qui est de vingt cinq sous au tarif, et qu'on paye trente quand on a de Yinducation.

Mon mari n)"a battue.

— Or, ce drôle... ce miséraljle...

— C'est bien plutôt vous qu'èles un misérable 1...

— Allons, allons, point de personnalités.

— Au lieu de me dire que sa course est de vingt-cinq sous, il me dit des injures, il invective la dame qui était avec moi; alors, monsieur îc commissaire, je prends le parti de no point le payer du tout, ce que j'aurais fait sur-le-champ s'il avait été honnête.

— Tout ça n'est pas vrai; monsieur le commissaire: il n'a jamais voulu me donner pus de vingt et un sous, et encore, pour les faire, il a emprunté dix sous à la particulière qui l'accompagnait; i' n'pouvaitpa. me payer ma course, et il a trouvé pus court de ne rien me donner. 5Iais on ne prend pas une voiture quand on n'a que onze sous dans sa poche.

— Taisez-vous, drôle, impertinent!

Le commissaire met fin aux débats en engageant le monsieur k paver les vingt-cinq sous au cocher, et en ordonnant à celui-ci d'être plus poli à l'avenir. Le monsieur, après avoir fouillé dans toutes se5 poches, finit par emprunter quatre sous au commissaire, et se retire, ac compagne des rires moqueurs de l'assemblée.

Monsieur le commissaire, dit une jeune lille, on ne veut pas que je mette des pots sur ma fenêtre ; ce n'est qu'un petit myrte si gentil, que mon petit cousin m'a donné 1... un myrte, ça ne peut tuer personne, monsieur le commissaire...

— Monsieur le commissaire, j'ai des voisins qui dansent toujours, dit une grande femme jaune et sèche, ils font un train d'enfer,., à onze heures et demio ils nesontpas encore couchés... C'est un bruit, un tapage, et ils ont des enfants si insupportables, qu'ils jouent et chan: ont continuellement dans l'escalier, où ils marclient à chaque instant sur les pattes de mon Azor.

Plaignez-vous au propriétaire, madame...

— Eh! monsieur le commissaire, mon propriétaire est un homme fort ridicule !... il aime les enfants!...

— Monsieur le commissaire, mon mari m'a battue, dit on pleurant une jeune femme en tablier et coilfée en mouchoir.

— Avait-il quelque motif de colère?...

: — Bah ! dos motifs! laissez-donc!... il dit ça!... parce que son souper n'était pas prêt... parce, que je ne savais pas l'heure... parce que j'étais entrée chez noire voisin le doreur... parce qu'il mn montrait son cadran solaire .. et v'ia tout, monsieur le commissaire...

— Kst-ce que votre mari vous avait dél'endu d'aller voir le cadran solaire du voisin?...

M. DUPO.NT S03

— Je crois que oui, monsieur le commissaire... mais il fallait heu que j'y aila=;sc... pour me régler, monsieur le commissaire, et celui de mon mari ne va plus; v'ia plus de quinze jours que sa grande aiguille ne veut pas bouger... si bien qu'i m'a cassû les jambes avec un manche à ba'ai... et qu'i m"a dit qu'i' me ferait encore aut' chose... liil hi! hi ! et je vous prie de le faire prendre, monsieur le commissaire.

— Monsieur le commissaire,' dit d'une voix plaintive un liumnie déguenillé, s'appuyant sur une béquille, et ayant un emplâtre noir sur un œil, on vient de m'écraser... Sans le secours des passants je restais sur place !...

— Il me semble que c'est la troisième fois depuis un moisi...

— C'est vrai, monsieur le commissaire ; je suis bien malheureux depuis quelque temps, tontes les voitures bourgeoises me passent sur le corps.

— 3Ionsieur le commissaire, dit un jeune homme, j'ai i-eçu quelque chose... en passant hier au soir dans cette rue-ci. Je donnais le bras à. une dame ; mon habit et son chapeau ont été arrosés... cela venait du troisième, de chez madame.

— ?tlonsiour, répond la dame accusée, vous criez pour peu de chose, ce n'étai^ que de l'eau.

— De l'eau! madame, et mon habit est tout taché.

— Si voire habit est mauvais teint, ce n'est pas ma faute.

— Monsieur le commissaire, si vous vouliez llairor. ..

— ■ On flairerait pendant deux heures; je vous dis que c'est de l'eau virginale dont je me sers tous les soirs.

— Monsieur le commissaire, dit d'une voix aigre une petite femme d'une soixantained'années, je viens vous demander justice et vengeance...

— Ah! mon Dieu, madame!

— ■ Je suis outragée... Je suis injuriée... Je suis attaquée dans ce que j'ai de plus cher... Hierau soir, monsieur le commissaire, un g-rossier personnage... un manant, un ruslre, comme je passais dans la rue Saint- Martin... et fort vite, je vous assure, car je sais que les femmes ne sont pas en sûreté dans les rues de Paris... Eh bien! monsieur le commissaire, un audacieux, lui, marchait derrière moi, s'est avancé... et m'a pincée... vous devinez où, monsic u' le commissaire!... Ah! Dieu!... j'ai manqué me trouver mal, je me suis approchée d'une boutique fort éclairée... Alors le traître s'est avancé encoi'e, m'a regardée et s'est sauvé, monsieur le commissaire, mais je le reconnaîtrais entre mille : je viens vous donner son signalement, etje vous prie de fiire faire des perquisitions pour qu'il soit arrêté.

œUVRIC Dl- PA( L DE KOCK

— Monsieur le commissaire, on m'a cassé ma marchandise ! crie l'un.

— On m'a volé un mouchoir, dit l'autre.

— On m'a brisé ma lanterne !

— On a cassé mes vitres.

— Monsieur m'a appelé voleur!

— C'te gueuse-là ma appelée coquine I...

— On m'a vendu une poudre pour les dents qui me les fait tomber.

— On m'a volé mon chien !

— On veut me faire payer une chose que je ne dois point.

— Mon portier m'a laissé coucher dans la ruel...

— Mon mari se grise.

— Ma femme couche en ville.

De tous côtés on crie, on parle, on veut être écouté ; ce n'est pas sans peine que le commissaire tâche de calmer les uns et de consoler les autres.

Enfin le tour de Dupont est arrivé; il s'avance d'un air mystérieux vers le commissaire et demande à lui parler en secret. La figure, le ton singulier, la vois altérée de l'épicier font présumer au commissaire qu'il s'agit de quelque alTaire très grave, et il s'empresse do passer avec, lui dans une autre pièce, en donnant l'ordre qu'on ne vienne pas le déranger.

— De quoi s'agit-il, monsieur? dit enfin le commissaire à l'épicier. Celui-ci cherche de quelle manière il pourrait expliquer décemment son affaire à la justice, et le dialogue suivant s'établit entre eux.

Dupont. — Je viens, monsieur le commissaire, pour un cas fort grave... pour un fait qui intéresse le repos des époux...

Le commissaire. — Voyons, monsieur, veuillez, vous expliquer, je vous prête la plus grande attention

Dupont. — Je suis marié, monsieur le commissaire.

Le commissaire. — Je vous en félicite monsieur.

Dupont. — Vous êtes bien honnête I... il n'y a guère que six semaines, monsieur le commissaire ; et vom sentez que je suis près do ma femme...

Li; COMMISSAIRE. — Ciim ardore et itnpelu. Je comprends, monsieur...

Dupont. — hnpetu... Oui, monsieur le commissaire.. .Enfin. ..j'ai pris une femme... ce n'est pas pour rester garçon, monsieur le commissaire...

Le commissaire. — Au fait, monsieur, s'il vous plaît.

Dupont. — Le fait, monsieur le commissaire, c'est que, depuis que je suis marié... c'est cependant comme si je ne l'étais pas, c'est absolument la même cho.so; c'est cassonade ou sucre bis!

Le commissaire. — Je no vous entends pas. monsieur.

M. DUPOîST

Vous moquez-vous de moi, monsieur? (P. 865.)

— Dupont. — Monsieur le commissaire, ma femme ne veut pas..

— Le commissaire. — Quoi, monsieur?

— Dupont. — Quoi?... Vous savez bieul...

— Le commissaire. — Allons, monsieur, au but...

■ — Dupont. - — Oui, au but, justement, je ne peux pas y arriver depuis six semaines!...

— Le COMMISSAIRE. — Vous moquez-vous de moi, monsieur?

UV. 109. — PAUL CE KOCK. — ÉD. J. nOCFF ET C'". LIV. 109

— Dupont. — Non, monsieur le commissaire, c'est ma femme qui se moque de moi.

— Le commissaire. — Aurez-vous bientôt fini, monsieur. Parle? clairement ou retii"ez-vous.

— Dupont. ■ — Il me semble que c'est assez clair I... Je suis marir depuis six semaines, monsieur le commissaire... et je n'ai pas encore passé la nuit près de ma femme...

— Le commissaire. — Et voilà l'affaire grave pour laquelle vous venez me trouver?...

— Dupont. — Ça me paraît assez conséquent, à moi !

— Le COMMISSAIRE. — Eh! morbleu, monsieur, couchez tant qu'il vous plaira avec votre femme, et ne venez plus me déranger pour cela.

— Dupont. — Que j'y couche tant qu'il me plaira!... ça vous est facile à dire, monsieur le commissaire ; mais puisque mon épouse ne le veut pas...

— Le COMMISSAIRE. — Elle ne veut pas cohabiler avec vous?...

— Dupont. — Pardon, monsieur le commissaire, comment appelezvous cela?

• — Le commissaire. — Cohabiter, monsieur.

— Dupont. — Ah! on appelle cela cohabiter? Je ne savais pas... Eh bien! c'est cela même, voilà mon cas, monsieur le commissaire : ma femme ne veut pas, à ce qu'il paraît, que je cohabite avec elle, et c'est pour cela que je suis venu vous trouver, car ayant pris une épouse pour... cohabiler...

— Le commissaire. — Ma foi, monsieur, c'est la première fois qu'on vient me consulter pour une circonstance semblable!... et je ne vois pas trop ce que je puis faire pour vous.

— Dupont. — Comment, monsieur, est-ce qu'il n'y a pas de loiï Est-ce qu'une femme n'est point forcée de... ?

— Le commissaire. — Nous avons dans le titre V du Code civil, traitant du mariage, le chapitre VI : Des droits et des devoirs respectifs des époux' article 212, où il est dit : Les époux se doivent mutueliement fidélité, secours, assistance; article 213 : Le inari doit protection à sa femme, la femme obéissance à son mari.

— Dupont. — Obéissance!... Ah! monsieur le commissaire, ma femme aura oublié cet article-là I...

— Le c.ommissauu;. — Enfin, l'arlicle 214, oîi il est dit formellement: La femme est oblifjén d' habit rr avec Ir mari et de le suivre partout oie il juge à propos de résider...

— Dupont. — l'iuir liabihM. nous habitons bien le même logement...

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