‹ La pucelle de BellevilleChapitre 96 sur 104 · LIV. 112. — PAUL DE KOCK. — ÉD. J. ROUFF ET C». LU · texte numérisé non relu

LIV. 112. — PAUL DE KOCK. — ÉD. J. ROUFF ET C». LU

fréquentées, il craint d'y rencontrer Eugénie ; d'ailleurs, la solitude convient mieux à ses tristes pensées : elle ne le distrait pas, il est vrai, mais il y a des moments où l'on n'a plus même la force de chercher à se distraire. Adolphe vient de porter ses pas du côté du bois de Boulogne, et, las de sa route, il s'assied non loin d'un traiteur où les amants vont faire l'amour et les ennemis la paix. Un joli cabriolet passe près de lui et va s'arrêter devant le restaurateur. Adolphe, peu curieux de voir descendre ceux qu'il contient, se détourne, et, se livrant à ses réflexions, oublie bientôt le présent pour ne songer qu'au passé et à l'avenir.

Il est depuis près d'une heure plongé dans ses rêveries, lorsqu'un petit coup donné légèrement sur son épaule lui fait vivement tourner la tète. Adolphe aperçoit près de lui un petit jockey de onze à douze ans, vêtu avec élégance, et dont la physionomie fine et spirituelle annonce déjà de la malice et l'habitude de l'intrigue-

— Que me voulez-vous? lui demande Adolphe.

— Chut!... dit le petit jockey en mettant un doigt sur sa bouche, il faut parler bas... Tenez, prenez cela...

En disant ces mots, le petit bonhomme lui présente un billet plié seulement.

— Qu'est-ce que c'est que cela?...

— C'est un billet pour vous...

— Et qui me l'envoie?

— Ma maîtresse.

— Qui est votre maîtresse ?

— M"" Saiut-Céran.

M"' Saint-Céranl... Je ne connais personne de ce nom-là.

Oh! apparemment qu'elle vous connaît, elle; mais je me sauve

bien vite, car, si monsieur me voyait près de vous, cela dérangerait tout...

— Mais la réponse...

— On ne m'a pas dit d'en rapporter; lisez, lisez...

Le petit jockey s'éloigne en courant, et Adolphe, fort étonné de l'air mystérieux du jeune messager, s'empresse d'ouvrir le biUet, en disant :

Vovons donc ce que me veut cette dame que je ne connais pas.

Après avoir examiné une écriture assez peu lisible, Adolphe parvient à déchilîrcr le billet suivant, qui paraît avoir été tracé à la hâte:

« Monsieur, j'ai des choses fort importantes à vous comnuniiquer; veuillez venir demain chez moi, rue du Ilelder, n° 12, vous demanderez M"° Saint-Céran. Je vous attends entre onze heures et midi. Ne vous Iromiicz pas d'heure. »

Que pcul-on avoir ;i me dire? Je n'ai jamais entendu parler de

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cette dame, se dit Adolphe. Ah! c'est sans doute une persoune à qui l'on aura parlé de moi pour un emploi... Celte dame a peut-être besoin d'un secrétaire... D'après la tournure du jockey, c'est une personne riche... Mais, ce qui m'étonne, c'est que ce billet n'est pas fort bien orthographié... Ah! raison de plus pour prendre un secrétaire. Il y a des gens fort riches qui ont oublié d'apprendre à écrire!... Allons, j'irai demain savoir ce que veut M"" Saint-Céran.

Cet événement distrait Adolphe de ses tristes pensées ; il rentre chez lui en songeant à l'air mystérieux du petit jockey, et en se disant :

— Si c'est pour un emploi que l'on veut me voir, comment se faitil que l'on attende que je me promène au bois de Boulog-ne pour me le dire?... Nous saurons cela demain.

Le lendemain, Adolphe met ce qu'il a de mieux. Il frotte et brosse longtemps son habit, pour tâcher de déguiser son ancienneté, puis s'achemine vers la demeure qu'on lui a indiquée. Il demande à la portière M"" Saint-Céran.

— Montez au premier, lui répond-on en souriant : madame est visible.

Adolphe monte au premier, il sonne, le petit jockey vient lui ouvrir et, d'un air malin, l'introduit dans un salon où Adolphe trouve une femme de chambre qui le prie, en souriant aussi, d'attendre un moment qu'elle ait prévenu sa maîtresse.

— Voilà des gens qui me font des mines bien gracieuses, se dit Adolphe lorsqu'il est seul; c'est d'un augure favorable.

Il regarde autour de lui et admire l'élégance de l'ameublement; tout respire la richesse, partout la recherche, le goût, le luxe, ont présidé à l'ornement de cette demeure.

— C'est à coup sûr une dame de distinction, se dit-il.

Mais le maudit billet sans orthographe lui revient à l'esprit et dérange toutes ses idées.

La femme de chambre revient.

— • Madame vous attend, dit-elle à Adolphe, voulez-vous me suivre?

On lui fait traverser plusieurs pièces, on ouvre enfin la porte d'un boudoir charmant; la femme de chambre se retire après l'avoir fait entrer, et Adolphe se trouve vis-à-vis d'une dame assise sur une ottomane, daus le néglig'é le plus galant, mais dont il ne peut encore voir la figure, parce qu'à son arrivée elle a tourné la tête d'un autre côté.

Adolplie reste debout au milieu de la chambre ; il attend que cette, dame l'invite à s'asseoir. Tout à coup an bruyant éclat de rire se fait entendre, et la dame, se levant brusquement, court dans les bras du jeune

OKL'VRE Dh PAUL UK KOCK

liommo, qui reste pétrifié en reconnaissant la flanseuse des boulevards dans M"" Saint-Céran.

— Oui, c'est moi, ditZélieenriantde lasurprise d'Adolphe ; j'étais bien sûre que je te surprendrais! que je vous surprendrais, c'est-à-dire, car il faut ètie sur la cérémonie avec vous...

— Comment c'est vous... vous, que je voi< ici!...

— Eh! sans doute, mon bon ami. Qu'est-ce qu'il y a donc de si étonnant?... J'ai fait fortune, voilà tout ; dans notre état, c'est assez commun... Mais viens donc l'asseoir près de moi...

Adolphe, toulétourdi de ce qu'il voit, se laisse conduire par Zélie sur l'ottomane, où elle prend place à côté de lui.

— Et c'est à vous cet appartement!

— Sans doute; il ne ressemble pas à la petite chambre que j'habitais, n'est-ce pas?... J'ai trouvé Adolphe aperçoit près de lui un petit jockey.

un homme qui m'a donné tout cela et qui me fait mille écus par mois, sans compter les cadeaux... Tu penses bieu que je n'ai pas dii le refuser...

— Oh! je le conçois fort bien ; cet homme-là assure votre bonheur... vous devez l'aimer beaucoup...

— Moi ! je le déteste!...

— Vous le délestez?

— A la mort !

— Comment, un homme (jui lait votre fortune?...

— Que veux-tu? l'amour ne se commande pas. Eiilin. loi... vous, monsieur, qui ne m'avez jamais aimée, qui avez même eu la bonté de me le dire... qui ne vouliez jias seulement m'ouvrir votre porte !... Car lu m'as fait des choses indignes, en vérité, ch bien ! je l'adore... Oui, oh! vous avez beau hausser les épaules, c'est comme cela, monsieur, je suis folle

de vous, et il n'y a rien que je ne fasse pour être un moment avec toi. Adolphe ne peut s'empêcher de rire de la déclaration de Zélie.

— Ah! monsieur rit, dit-elle; c'est bien heureux qu'il ne me reproche pas de l'avoir attiré chez moil...

— Il est certain que si j'avais su que vous étiez M""" Saint-Céran... — ■ Vous ne seriez pas venu, n'est-ce pas?... Ah! que c'est aimable!...

Mais je m'en suis bien doutée , aussi je n'ai eu garde de me nommer. Hier je t'ai aperçu au bois de Boulogne, assis au pied d'un arbre, les yeux levés au ciel!... rêvant sans doute à vos amours!... et, quoique avec mon monsieur, je n'ai pu résister au désir de vous écrire. Nous entrions chez le traiteur, je lui ai dit d'aller faire sa carte en bas, et, pendant qu'il commandait un dînor bien succulent, moi, je suis entrée dans un petit cabinet, j'ai bien vile écrit mon billet pour monsieur, et mon petit coureur, dont je suis sûre, vous l'a porté... et je n'ai presque pas dormi de la nuil, tant j'étais contente en pensant que je verrais monsieur ce matin.. .monsieur, qui ne me dit que des sottises, qui me repousse, qui me fait la grimace... Mais c'est égal, c'est peut-être parce que tu es comme cela que je t'aime, que je t'adore, et que je veux que tu m'aimes malgré toi.

Zélie termine son discours par des caresses qu'Adolphe trouve d'abord fort déplacées ; mais la vertu d'un jeune homme ne résiste pas longtemps aux séductions d'une jolie femme. D'ailleurs, Eugénie est mariée et Louise recommande sans cesse à Adolphe de se distraire !... et l'on sait bien de quel genre peuvent être les distractions d'un amoureux de vingt ans.

— Mais enfm, dit Adolphe après s'être distrait assez longtemps avec Zélie, cet homme qui t'entretient n'est donc pas aimable!

Les deux jeunes femmes poussèrent Adolphe

ŒLVIiE DE PAUL DE KOCK

— Ah! rhorreurl... il mennuie à périr! Il estaffreux, laid, difforme, épouvantable!

— Et vieux?

— Il a cent ans !

— Ah! mon Dieu!

— C'est un supplice pour moi d"ètre avec lui! Comme Zélie achevait ces mots, la jeune femme de chambre accourt tout effarée.

— Qu'est-ce donc? dit Zélie.

— Monsieur qui arrive. Jules, qui était aux aguets à la fenêtre, vient de le voir descendre de cabriolet... Il monte l'escalier maintenant...

— Ah ! mon Dieu ! que le diable l'emporte ! Il ne vient jamais sitôt que cela... Mon ami, il faut te cacher bien vite...

• — Me cacher! je préfère m'en aller.

■ — Impossible... impossible à présent! Il pourrait te voir sortir

— Qu'est-ce que cela me fait à moi, qu'il me voie sortir?...

— Mais, moi, cela me fait beaucoup ! Entre dans ce cabinet vitré, il n'y va jamais; d'ailleurs, j'ôterai la clef...

— Mais je ne me soucie pas...

— Ah! mon bon ami, pour un moment!... Je te promets de le renvoyer tout de suite... Tu ne voudrais pas me causer de désagréments...

— Entrez, monsieur... entrez vite.

Les deux jeunes femmes poussent Adolphe dans le petit cabinet qui lient au boudoir, et dont le vitrage est recouvert d'un rideau de soie jaune; on l'y enferme, la femme de chambre se sauve lestement, et Zélie se rassied sur l'ottomane, où elle se donne l'attitude d'une personne souffrante, tandis que sa figure prend aussi l'expression. Adolphe prend son parti, et s'assied sur un petit meuble indispensable dans le cabinet de toilette d'une dame , bientôt il se sent l'envie de connaître cet homme dont Zélie lui a fait un portrait si repoussant. II s'approche delà porte vitrée, et, soulevant bien doucement un petit coin du rideau, il voit tout ce qui se passe dans le boudoir. Zélie se tient la tête comme si elle souffrait beaucoup. La porte s"'ouvre ; Adolphe ne peut revenir de sa surprise en voyant entrer dans le boudoir un homme de trente ans environ, grand, bien fait, d'une hgure charmante, d'une tournure fort élégante, et qui va s'asseoir près de Zélie, qu'il aborde avec le plus aimable sourire. Adolphe se frotte les yeux, il croit se tromper; il écoule : le jeune homme adresse à sa maîtresse les mois les plus tendres, l'accable de prévenances et de petits soins.

— Comment! vous êtes malade, ma chère amie? lui dil-il en lui pren;iHt la main cl la serrant dans les siennes.

-M. DUPOiNT

— Oh! oui... bien malade... je souffre horriiilement... je n'ai pas dormi de la nuit.

— Mais hier vous n"y pensiez pasl

— Non, cela m'a pris tout d'un coup... Oh! c'est cruel de souffrir comme cela!...

— C'est une migraine, sans doute?

— Oui... j'ai mal à la tête... j'ai mal partout.

— Pourquoi avez-vous quitté votre lit?

— Ah! je m'y ennuyais... je dors fort bien sur cette chaise longue...

— Queje suis contrarié! moi, qui espérais passer lajournée avec vous...

— Ah ! vous voyez que c'est impossible!...

— J'avais pris une loge aux Variétés...

— Vous irez sans moi... •

— Sans vous, je m'y ennuierai. Ah ! tenez, voilà quelques chiffons queje voulais vous olTrir...

— Ah! voyons donc...

Le jeune homme tire de sa poclie un petit cachemire charmant et un voile de dentelle qu'il pose sur les genoux de Zélie.

— Mais ils sont jolis, vos chilfous... fort jolis...

— S'ils vous plaisent, je suis trop heureux!

— Mais oui... oui, ils me plaisent beaucoup et je vous remercie!... La ci-devant danseuse daigne accompagner ces mots d'un demi-sourire, puis reporte ses mains sur son front.

■ — • Vous soulTrez toujours, je le vois...

— Horriblement... je n'ai pas la force de parler....

— Je vous laisse, tâchez de reposer un peu... Je reviendrai ce soir savoir comment vous allez...

— Oh! il ne faut pas vous donner cette peine!...

— Adieu, ma chère amie, ayez bien soin de vous... Je vais ordonner à Lucie et à Jules de ne point venir vous déranger, et de ne laisser pénétrer personne jusqu'à vous.

— Ah ! je vous serai bien obligée.

Le jeune homme donne un baiser à Zélie, puis sort en marchant sur la pointe du pied, afin de faire le moins de bruit possible. Bientôt Lucie accourt annoncer qu'il est remonté en voiture, et Zélie va, en riant aux éclats, ouvrir la porte du petit cabinet.

— Eh bien! dit-elle à Adolphe, qui la regai'de avec étonnement, tu l'as vu, tu le connais maintenant.

— Oui, et je n'y conçois rien... Quoi! c'est là cet homme si vieux, si laid, si repoussant, si mal tourné !..

— Mon bon ami, ii est tout cela à mes yeux, parce qu'il paye. Tiens, crois-moi, si jamais il t'arrive de te ruiner pour une femme, ne compte pas sur son amour.

— Je ne crois pas que cela me serait arrivé, dit Adolphe; mais je te remercie de l'avertissement.

— Mais toi, Adolphe, toi que j'aime véritablement... tu n'es pas heureux, j'en suis certaine....

— Qui vous fait penser?...

— Eh! mon ami! nous voyons cela d'un coup dœil, nous autres femmes; et ton habit râpé, ton chapeau de l'année dernière, suffiraient pour m'en convaincre, quand la mine que tu me fais maintenant ne me l'aurait pas prouvé?...

— Où voulez-vous eni^enir?... Que vous importe l'état demafortune?

— Mais il m'importe beaucoup, vraiment; je veux que tu ne manques de rien, que tu sois heureux... Tiens... voilà cent louis en or... Quand tu n'en auras plus, je t'en donnerai d'autres.

Adolphe sent une vive rougeur lui monter au visage ; il repousse la main de Zélie.

— Gardez votre or... Je vous remercie de l'intérêt que vous me portez; mais je ne saurais accepter vos services, la source de vos richesses Qélrirait celui qui les partagerait. Un homme peut, sans qu'on le blâme, se ruiner avec vous, maison se dégraderait en recevant vosprésents.

— Eh bien! eh bien! il se fâche... il s'en va, dit Zélie en courant après Adolphe, qui se dispose à la quitter. Je n'ai pas dit cela pour vous faire de la peine...

— Je vous pardonne... Adieu...

— Quoi! déjà! qui vous presse?...

— Des affaires indispensables.

— Je te reverrai, an moins... tu me le promets... Je ne te laisse pas partir sans cela...

— Oui, nous nous reverrons, quand j'aurai un habit et un chapeau à la mode; alors je ne serai pas exposé à de pareilles humiliations.

Il sort sans vouloir l'écouler davantage, Adolphe quitte Zélie, et s'éloigne de hi demeure de M"" Saint-Coran.

IN .lier DE I.A FORTUNE

— Que la fortune est bizarre! dit Adolphe en s'éloignaul de la rue du llcldcr; elle prostitue trop souvent ses faveurs!... Pourquoi ses dons

M. DUPONT

Le notaire reconduit le banquier. (P. 9020

ne sont-ils pas toujours la récompense de la verlu, du mérite, des talents!... Pourquoi voit-on si souvent l'iionnète homme dans la misère et l'intrigant dans l'opulence ; la femme vertueuse dans le besoin cl la femme galante dans l'abondance; le talent à pied et la médiocrité en carrosse!... Pourquoi ceux que la naissance ouïe hasard a rendus possesseurs de ce qui ferait le bonheur de cent familles emploient-ils si mal leur superllu, lorsque tant d'honnèles gens manquent du néces-

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