IIV. 113. — l'ALL DF. KOCK. — ÉD. J. nOLhF ET O"". LIV
sairc... Pourquoi les riches trouvent-ils les moyens d'augmenter sans cesse leur fortune, tandis que l'artisan laborieux ga2:ne à peine de quoi nourrir ses entants?... Mille écus par mois à Zélie... quel abus des richesses!... Mais que de femmes en reçoivent davantage pour daigner souffrir quelquefois les caresses d'un homme qu'elles se font un plaisir de tromper?... Ces dames gagnent avec facilité leur forlune et un pau\Tc père de famille employé à douze cents francs qui, pour obtenir cette place, a battu pendant plusieurs années le pavé de la capitale en courant solliciter tous les ministères, se rend à huit heures à son bureau, d'où il ne sort pas avant quatre, car il tremble que quelque réforme ne vienne lui ôter son emploi, ce qui le réduirait à la mendicité.
M"° Zélie habitait une petite chambre sous les toits, elle loge dans un hôtel; elle se laissait battre par un mauvais sujet, elle daigne à peine répondre aux empressements d'un homme qui fait tout pour lui plaire; l'un la volait, l'autre l'accable de présents; mais elle était fidèle au premier et elle se moque du second : et ce jeune homme lui prodigue des richesses qu'elle offre à un autre!... car il faut convenir au moins qu'elle n'est pas intéressée; mais elle mènera grand train son amant, elle ne se refusera rien; toutes les jouissances du luxe seront épuisées elle abusera de tous les plaisirs, tandis que d'honnêtes époux n'oseront pas se permettre deux fois dans l'année les quatrièmes loges à l'Opéra. 0 fortune, tu es aveugle I
Adolphe se dit tout cela en prenant le chemin de la rue Saint-Paul. L'aventm'c qui vient de lui arriver devait, en effet, donner maliLro à ses réflexions. Lorsque l'on voit de jeunes époux se lever au point du jour pour travailler, et ne jamais se permettre un plaisir coûteux; lorsque, soi-même, on court depuis longtemps pour obtenir un emploi, fût-il extrêmement modique, on ne peut se défendre d'un certain sentiment de dépit, en voyant la fortune combler une femme de ses faveurs, parce qu'elle a fait de jolies petites mines en dansant un entrechat on en faisant une pirouette. « Ah! se dit encore Adolphe, si je savais des pirouettes 1... Il y a longtemps que j'aurais trouvé de l'occupation!... mais malheureusement je ne suis pas fort sur la danse ! Que faire donc, pour gagner!... Je ne sais qu'écrire, calculer et parler uii peu latin; avec cela je ne ferai jamais fortune !... »
Cependant l'aventure du matin a disirait notre jeune homm;\ et en le voyant, Louise croit qu'il lui est arrivé quelque chose d'heureux.
— Tiens, mon ami, dit-elle à Charles, regarde comme M. Adolphe a l'air satisfait... Il a obteini une place, j'en suis sûre.
— Vous vous trompez, ma chère Louise, dit Adolphe, au contraire
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j'ai moins d'espérance que jamais, et je viens de m'apercevoir de nouveau qae c'est à ceux qui le mérilcnt le moins que la fortune accorde ses faTeurs.
— Et c'est pour cela que vous paraissez moins Irisle que de coutume?...
— Oue voulez-vous ! l'excès du malheur rend quelquefois le courage, je n'en suis pas encore là, puisque je possède des amis tels que vous; mais j'ai pris mon parti et je vois qu'il ne faut pas rougir d'être misérable. Je ferai tout ce qui se présentera... n'importe en quel genre, pourvu que je puisse conserver l'honneur, ma seule richesse. On m'a offert il y a quelques jours de peser les marchandises dans le magasin de ce gros négociant, votre voisin; j'ai refusé alors, eh bien! je vais accepter...
— Vous, monsieur Adolphe, une place comme celle-là I... toujours avec des rouliers, des charretiers!...
— Je viendrai le soir me délasser auprès de vous des fatigues et des ennuis de la journée, on se fait à tout et l'on s'habitue à la peine...
— Porter quelquefois des paquets, des fardeaux!...
— Si j'en ai la force, c'est tout ce qu'il faut.
— Vous vous rendrez malade...
— Alors vous prendrez encore soin de moi ; vous m'avez déjà conservé l'existence, et je m'habitue à compter sur vous.
— Mais attendez encore.
— Quoi? Que je n'aie pins d'autre ressource?... Alors cela me semblerait bien plus pénible : non, j'y sais décidé: dès demain je vais me présenter.
Adolphe passe la journée avec Charles et sa femme ; le tableau de leur amour, de leur bonheur le raccommode un peu avec la Providence.
I- .\h ! dit-il, s'ils ne sont pas riches, du moins ils sont heureux!... et plus heureux, à coup sur, que M°'°'Saint-CéTan.
Il quitte SCS bons amis et rentre chez lui, bien décidé à aller le lendemain s'olirir pour garçon de maga-in.
« Si j'avais été plus sage, se dit-il en se couchant, si je n'avais pas été amoureux, je serais encore âans le magasin de nouveautés!... Mais alors je ne voyais qu'Eugénie; pour cUe j'aurais tout quitté!... Ah! maintenant encore 1... que dis-je? maintenant elle est mariée! elle est riche!... elle est heareuse!... Ah! dois-je regretter de ne pas être son époux!... Qu'aurais-je pu lui offrir?... L'indigence, la misère!... Non, je ne pouvais l'épouser!... Tout est donc pour le mieux. Cependant Charles et Louise ne sont pas riches, et ils sont heureux; mais ils sont nés dans
celte classe laborieuse où le travail est un plaisir. Ils ont chacun un état, mais Eugénie et moi qu'aurions-nous fait?... Ah! pourquoi nous sommesnous connus! pourquoi suis-je allé à cette fête!... à ce bois de Romainville I... Je n'y ai pas retourné depuis... mais demain je suis libre encore, demain j'irai revoir ces lieux où elle m'a dit qu'elle m'aimait, j'irai leur faire mes adieux. »
Mais le lendemain, eu se préparant à sortir, il ne sait plus s'il doit aller au bois de Romainville. Qu'y trouvcra-t-il? Des souvtMiirs qui alimenteront une flamme qu'il doit chercher à éteindre.
« Non, n'y allons pas, dit-il; j'en reviendrais plus malheureux!... Avec Eugénie j'y serais retourné souvent, et toujours avec un nouveau plaisir; mais seul! Je n'y trouverais que des regrets et pas une espérance ! »
Il sort de chez lui pour aller demander la place qu'il est décidé à accepter, son portier l'arrête en lui présentant une lettre.
« Une lettre pour moi? dit Adolphe; et qui peut m'écrire? Serait-ce encore une M"^ Saint-Géran. »
Il examine l'écriture, qui lui est inconnue, et rompt enfin le cachet.
Le billet est d'un notaire de Paris qui engage !M. Adolphe Damont à passer au plus vite à son étude pour une affaire importante qui le concerne. »
» Quelle affaire jmis-je avoir avec un notaire? se dit le jeune homme; je n'ai point d'argent et je n'en dois à personne. Serait-ce pour uno place?... Ah! ne nous flattons pas ; je me disais cela aussi en allant chez Zélie!... Cependant rendons-nous chez le notaire, j'ai toujours le temps de me faire garçon de magasin. »
Et Adolphe se dirige vers la demeui'e qu'on lui a indiquée, bien persuadé qu'il fait encore une course inutile. Il entre dans une étude où une douzaine de jeunes gens le toisent de la tète aux pieds sans quitter leur place. La mise d'Adolphe n'annonce pas un capitaliste ; personne ne se dérange pour lui ; on se contente de lui montrer du doigt la place du second" clerc ; mais le second clerc n'y est pas, il vient de partir en cabriolet pour des affaires de l'étude; et comme, en faisant les affaires de l'étude, les jeunes gens font aussi les leurs, il est probable que lc> second ne rentrera pas de longtemps. On indique alors à Adolphe le cabinet du maître clerc ; il s'y rend et ne trouve personne : le maître clore est allé faire un déjeuner d'huîtres au Rocher de Cancale, avec un client auquel il a l'ail placer avantageusement des fonds.
— Mais ne pourrais-je parler au notaire lui-même? demande .Vdolplie aux jeunes gens qui l'entourent.
M. UUPOiNT
— Dans ce moment il est eu allaire, lui dit-on ; il a dans son cabinet un banquier qui vient de déposer son bilan, dans lequel il oiTre vingt pour cent à ses créanciers. Vous sentez bien que vous no pouvez pas interrompre cet entrelien-, mais si vous voulez attendre...
— J'attendrai, dit Adolphe. Et il s'assied dans un coin de l'étude, s'amusant à lire les noms de messieurs les notaires de Paris, tandis que les jeunes gens qui l'entourent continuent une conversation que son arrivée n'a pas même interrompue.
— Vous n'êtes pas venu à la soirée d'hier... Le bal était chai'manl, de jolies femmes... et du punch à flots. Le maître du logis fait bien les choses!... Et un écartél... un jeu d'enfer!... Durosay a perdu huit cents francs...
— Comment! ce petit Durosay, le second clerc do notre voisin? Où diable prend-il cet argent-là?
— On dit qu'il a une Anglaise qui lui en donne.
— Une Anglaise?...
Ah! c'est délicieux! Ruiner une Anglaise, c'est national...
— Moi, j'ai gagné deux cents francs à Blanval...ll vabien,BIanval!..
11 va joliment! Il ne joue plus que de l'or.
— Il va se faire agent de change.
— ■ Moi, messieurs, j'étais hier d un certain dîner chez Bauvilliers, avec trois collègues; c'était Derval qui payait; il a eu trois cents francs de gratification pour le
Je l'ai menée au spectacle.
marché de cette ferme du Gâtinais. Ah! quel dîner! Nous avons fait sauter les cent écus. D'abord c'était convenu, il fallait tout manger jusqu'au dernier franc.
— Parbleu, ce n'est déjà pas si difficile démanger cent écus à quatre, et vous n'avez pas bu du vin de Constance pour ordinaire?...
— Oh! nous avons bu d'excellent vinl... et les huîtres varies, les trutlés, les faisans farcis, les coquilles, les gelées de toute espèce!... Enfin, ce petit Dorval est tombé so»is la table. Nous avons été obligés de le mettre dans un iiacrc, qui l'a ramené chez lui.
— Moi, messieurs, j'ai été plus sage quevous: j'avais un rendez-vous avec la petite du magasin en face, je l'ai menée au spectacle...
— En loge grillée, coquin!...
— Eh non! cette petilo sotte n'a jamais voulu y monter, disant que c'était trop haut et qu'elle n'y veiTait rien. En vain je lui disais qu'elle y serait plus à son aise, elle n"a pas cédé, il a fallu aller aux premières, eu loge ouverte, écouter en silence trois pièces (jue je savais par cœur; jugez combien je me suis amusé!...
— Ah ! ce pauvre Gustave ! quelle figure il devait faire!... Et en revenant?...
— En revenant, je comptais prendre une voiture; ne voilà-t-il pas que nous trouvons à la porte un grand nigaud de frère qui se dispose à nous accompagner...
— Ah ! c'est jouer de malheur.
— Je les ai fait monter fous les deux dans un fiacre, et. feignant d'être obligé de m'écarter un moment, je me suis sauvé, laissant là le frère et ta sœur s'arranger avec le cocfaer.
— Ah! aiil c'est délicieni! La petite méritait bien cette leçon!... La conversation des jeunes gens est interrompue. Ils entendent ouvrir
la porte dn cahinet de leur patron et se remettent tous à leur ouvrage. Le notaire reconduit le banquier, et Adolphe, cui'ieux de voir ce personnage, <]u'il suppose désolé du dérangement de ses affaires, lève les j^eux et aperçoit un jenne élégant, souriant avec grâce, et chez lequel rien n'annonce le chagrin. Mais quelle nouvelle surprise!... Adolphe reconnaît la ligure de ce personnage : c'est bien lui!... c'est le monsieur qui fait mille écns par mois k Zélie, (jui vient d'otfrir vingt pour cent à ses créanciers.
« Et" je le plaignais hier d'être trompé! se dit Adolphe. Ala foi, je pardonne maintenant à Zélie, et je commence à trouver quelque ressemblance dans le portrait qu'elle m'en a fait. »
Le notaire va rentrer dans son cabinet, Adolphe s'avance vers lui, •tenant à la main la lettre qu'il a reçue le matin.
— Vous m'avez écrit, monsieur, et je viens savoir pour quel inolif. ..
— Votre nom, s'il v(uis |)laît, monsieur?
— Adolpiie Dalmont...
— M. -Vdolphe Dalmont!... \h\ monsieur, je vous attendais
M. DUPOM
avec impatience... Donnez-vous la peine de passer avec moi dans mon cabinet.
Le notaire parle à Adolphe du ton le plus poli, le plus afl'ectueux; il s'empresse de le faire asseoir près de son bureau, pendant que tous les jeunes gens de l'élude se disent entre eux :
■ — C'est Adolphe Dalmonll... Qui l'aurait cru I...
Notre jeune homme, étounli de ce murmure, et ne sachant à quoi attribuer les égards dont l'ajccable le notaire, attend avec impalienco l'explication de tout cela.
— Vous êtes M. Adolphe Dalmont, fils unique d'Adrien Dalmont, de iîesançon, et neveu de Georges Dalmont, son frère?
— Oui, monsieur.
— Il doit vous être facile de vous procurer votre acte de naissance et celui de votre père...
— Je les ai déjà, monsieur.
-- Votre père vient de mourir à Senlis?
— Oui, monsieur... Mais qui vous a dit...?
— Ah! monsieur, voilà plusieurs mois que je suis à votre recherche ; j'ai écrit à Besançon, on ignorait le lieu qu'habitait votre père; enfin j'apprends qu'il est à Senlis, j'écris... il venait de mourii-. Mais je sais qu'il laisse un fils; ce fils est, dit-on, retourné à Paris; je fais faire des recherches, je met.^ des avis dans les journaux.
- — Je ne les lis jamais, monsieur.
— Je désespérais de vous trouver; mais, par un hasard singulier, ma femme a ime domestique qui a un mari dont l'oncic est commis dans une boutique do passementerie...
• — • Chez M. Montonnet?
— Précisément : ce vieux commis, qui est bavard, à ce qu'il parait, a parlé à son neveu des amours de M. Ailolpbe Dalmont avec une demoiselle Eugénie; le neveu les a contées à sa femme, qui, eu déshabillant sa maîtresse, a prononcé votre nom; et voilà, monsieur, comment il est parvenu jusqu'à moi.
— Mais, monsieur, pourquoi laie chei-chez-vous, enlin?
— Je vous demande pardon, c'est par là en effelque j'aurais dû commencer : c'est pour vous mettre eu possession de l'héritage de votre oncle, mort à Batavia, lorsqu'il se disposait à revenir en France, il y a près de dix-huit mois,..
— Comment, monsieur... mon oncle Georges...
■ — Laisse environ onze cent mille francs qu'il avait amassés en plantant de lindino.
— Onze cent mille francs!
— Oui, monsieur; il est mort garçon, et vous êtes son unique néritier. Ayant l'intention de revenir en France, il y avait, depuis quelque temps, fait passer une partie de sa fortune, dont vous pourrez bientôt prendre possession.
Adolphe écoute encore le notaire, qui ne parle plus; il doute s'il veille : onze cent mille francs!... lorsqu'il était dans la détresse; lorsqu'il allait solliciter un emploi de garçon de magasin!...
Et, la veille, il accusait la fortune!... et le voilà riche, riche pour toute sa vie, et en état de faire le bonheur d'aulrui !
Il ne respire plus, il suffoque; il n'y a rien de si difficile à supporter qu'une gxande joie; car il semble que nos organes se prêtent mieux à la peine qu'au plaisir.
Remettez- vous, mon sieur ! dit le notaire à A Jol
phe en souriant de son élounemenl. Onze cent mille francs, c'est une jolie fortune, sans doute, mais enfin vous ne serez pas encore millionnaire... A cinq pour cent, c'est cinquante-cinq mille livres de renie...
— Ah! monsi(Mir! c'est bien assez... c'est trop!... c'est!... Je n'avais rien, monsieur, rien, et maintenant je pourrai... Ah! si je l'avais eue quelques mois plus lot, cette fortune brillante!... j'aurais pu l'épouser... j'aurais...
— Monsieur, avec cet héritage-là, je vous garantis que vous trouverez un bien meilleur parti que lorsque vous n'aviez rien : avec près de soixante mille livres de renie, vous jiouvez hardiment prétendre à une femme qui vous en apporte le double, cl alors \ous serez dans une belle situai ion !...
— .Ml ! monsieur, vousne me comprene/. [)as... Mais il faulquej'aille...
Eu désbabillaul sa maitresse elle a prononcé vi;tre nom.
M. DUPONT
U les Sait danser autour de leur déjeuner. ^P. 906.}
— Rassembler tous vos litres, tous vos piipifrs de famille, et, en fort peu de jours, je vous mets en possession de votre héritage ; vous êtes seul héritier, cela ira tout seul.
— Oui, monsieur, oui, je cours...
— Monsieur, si vous aviez sur-le-champ besoin d'argent...
Mais Adolphe n'écoute plus le notaire, qui le reconduit; il traverse