‹ La pucelle de BellevilleChapitre 98 sur 104 · LIV. 114. — PAUL DE KOCK. — ÉD. J. ROUFF ET C'«. LIV · texte numérisé non relu

LIV. 114. — PAUL DE KOCK. — ÉD. J. ROUFF ET C'«. LIV

l'étude, au milieu des clercs, qui se sout lous levés, et le salueut avec considération. Adolphe ne voit rien, ne regarde plus autour de lui, il brûle d'être près de ses amis et de leur faire partager son bonheur. Il sort, court au premier fiacre qu'il aperçoit.

— Rue Saint-Paul I lui crie-l-il. Cent sous si tu m'y conduis on cinq minutes.

— Vous y serez en quatre, not' bourgeois.

Et le cocher fouette ses- chevaux, brûle le pavé, crie gare dîune voix fomiidable, et fait fuir les piétons épouvantés, pour gagner les^ cent sous qui lui sont promis, et qui, le matin, aux yeux d'Adolphe étaient suffisants pour vivre une semaine; mais quand on vient d'hériter de onze cent mille francs, quand onipassc subitement de la misère à l'opulence, il est bien permis de ne pliis envisager les choses de la même manière, et Adolphe, qui la veille a fait de si belles réflexions- sur l'emploi des richesses, paraît déjà disposé à jeter tout par les fenêtres. Los- hommes seront toujours ainsi faits : ils crieront, critiqueront, blâmeront, se plaindiïtnt ; mais, que la fortune change, ils changeront: comme elle, et tomberont le lendemain dans le même excès qu'ils- ont blâmé la veille.

Le cocherai si bien fouetté ses chevaux qu'il atteint le but en un quart d"heure, ce qui est un peu plus de quatre minutes, mais ce qui n'est pas trop pour aller de la rue Sainl-Qonoré à celle Saint-Paul. Adolphe saute hors de la voiture, donne l'écu au cocher, et s'élance dans la maison do ses jeunes amis. Il monte quatre à quatre, la clef est sur la porte de leur logement, il entre comme un fou, Louise et Charles sont en train de déjeuner^ assis devant, une petite table; A^loiphe court embrasser Louise, saute auicou de Charles, puis, les prenant chacun par la main, il les fait danser autour de leur déjeuner. Louise le regarde, regarde son mari; la surprise, la douleur, se peignent dans lem-»yeux.

— Ah! mou Dieu! dit Louise, ah! mon;Dieu... lev'làde nouveauqui nu sait plus ce qu'il fait! Il aura encore été chez l'épicier!,..

— Adolphe, mon ami, remettez- vous, lui dit Charles. Adolphe rit, et danse toujours en leur criant :

— Onze cent mille francs, mes amis, soixante mille livres do renie pour moi, pour vous, pour nous!... Plus de craintes pour l'avenir!... vous pouvez avoir dix, douze enfants 1 je les élève tous !

— Ah! mon Dieu!... il est pis que jamais, dit Louise; entemls-tu, Charles, il veut que je fasse douze enfants!...

Luliu .\doliihe s'aperçoit que plus il fait danser ses amis, plus ils sont tristes. Louise pleure déjà; Charles le regarde d'un air pénétré; il devine leur crainte et s'empresse de la faire cesser, on leur expliquant l.iut. Pendant qu'il jiarle, lo.s jeunes époux doutent encore, mais il leur

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montre la lettre du notaire ; dès lors, toutes les craintes se dissipent pour faire place à la joie la plus vive, la plus franche, et celle-là est la plus rare. Après s'être de nouveau embrassés et avoir encore sauté un moment dans la chambre, on se calme enfin, et on parvient à parler raisonnablement.

— Mes bons amis, c'est à vous que je dois cotte fortuuo-là, dit Adolphe.

— A nous ?

— Sans doute : rappelez-vous ocltc soirée où je voulais me jeter à l'eau; sans vous je n'existerais plus, par conséquent je n'héritais pas.

— Eh bien?

— Eh bien! il faut que vous ayez votre part de mes richesses.

— Non, monsieur Adolphe, non, nous n'en avons que faire,. nous sommes heureux que vous le soyez aussi; que vous nous aimiez toujours, voilà tout ce que nous voulons. Est-ce donc dans lîespoir d'être récompensés que nous vous avons sauvé du désespoir?

— Mon cher Charles, vous ne savez ce que vous dites ; vous avez fait le bien pour le seul plaisir d'obliger, car vous m'avez secouru sans me connaître. Voudriez-vous donc im'empêcher de faire un bon emploi de ma fortune!... J'ai soixante mille livres de :rente, je vous en donne vingt.

— Non, monsieur, je ne les prendrais pas.

— Quinze.

— Non, monsieur.

— Dix.

— - Non, monsieur.

— Ah ! quel homme ! . . . Eh bien, je vous achète un joli fonds de graveur, j'arrange votre boutique, je la décore, j'y mets tout ce qui peut vous être nécessaire, et je vous avance des fonds pour commencer vos entreprises : cela vous convient- il?

— Mais...

■ — Si vous refusez, je pars, je m'éloigne, vous ne me reverrez plus...

— Non, non, nous acceptons, dit Louise, n'est-ce pas, Charles? Il ne faut pas être fier mal à propos, et surtout avec ses amis... Oui, oui, nous acceptons la boutique.

• — Ah! c'est bien heureux!... Eh! mes amis, c'est ms rendre service que m'aider à faire un bon usage de mes richesses. Je commence à sentir que c'est plus difficile qu'on ne pense. Car, enfin, si tous les gens honnêtes sont aussi scrupuleux que vous, je conçois qu'il faille jeter sou

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argent au nez des intrigants et des femmes galantes. Mais vous ne m'abandonnerez pas, vous serez toujours mes vrais, mes seuls amis. . . Autrefois, j'avais encore une personne qui aurait pris part à mon bonheur... Mais, je ne puis plus la voir, elle est riche!... je ne puis rien pour elle! C'est donc à vous à m'aider de vos conseils, à me gnider, à m'empêcher

de faire des folies.

I — Oh ! vous n'en fe-

rez pas, vous êtes trop sage pour cela!

— Ma chère Louise, il est bien facile d'être sage quand on est, par sa situation, forcé de se priver de tous les plaisirs, mais il y a bien plus de mérite ù l'être lorsqu'on possède, au contraire, les moyens de satisfaire toutes ses passions. Enfin je ferai mon possible pour que vous soyez toujours contents de moi.

Mais, voyons, que ferai- ]c de mon argent?... Onze cent mille francs! c'est

vraiment efTra)'ant ! . -

Adolphe saute au cou de Charles. i'„„i,-„i«„„: .,., , ;«i:.^^ •

^ J achèterai une jolie mai-

son à Paris, puis une autre à la campagne, où nous irons passer la belle saison...

— Et travailler? dit Charles; et notre boutique, qui la gardera?... — - Quelqu'un de sûr, de fidèle, sur qui on pourra compter... .l'achète

donc une terre, mais il me faudra un régisseur... un intendant...

— Pi'enez garde, monsieur Adolphe, ce choix-là serait diflicile...

— Ah! il est fait, je l'ai trouvé... Oui, s'il veut accepter... mais il acceptera, je lui donnerai trois fois plus qu'il ne gagne...

— A qui donc ?

— A Bidois... au vieu.v coniînis de .M"" .Moutonnet. Il m'a bien fait souvent enrager, mais je lui pardonne ; il me parlera d'elle... C'est décidé : je prends Bidois pour intendant.

— Pauvre jeune homme! il l'aime toujours, dit tout bas liouise à son

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mari. Quelle constance!... Ah! celui-là mérite bien la fortune qui lui arrive

— D ailleurs je dois bien cela à Bidois, puisque c'est par son bavardage.que le notaire est parvenu à me découvrir. Au moins, j'aurai avec moi quelqu'un qui l'aura connue, qui me comprendra quand je lui en parlerai.

- Mais songez donc que vous voulez l'oublier.

- Oui, mes amis, je le veux souvent, je le veux à chaque instant, mais je ne le puis pas toujours. Et puis, je vous avouerai ma faiblesse : je suis bien aise que M"° Moutonnet sache que je suis riche... bien plus riche que ce Dupont... Elle regrettera peut-être de m'avoir si mal traité !..

— Oh! quant à cela, vous avez raison, et ce sera bien fait si elle se repent d'avoir été si méchante.

— Voilà qui est arrangé, convenu, nous aurons une jolie campagne.. . une boutique, une maison... Je cours rassembler tous les papiers qui me sont nécessaires, et bientôt ces projets charmants seront réalisés.

Adolphe embrasse ses bons amis, et court à ses affaires. Combien ses pensées sont différentes de celles de la veille !... Mais, depuis la veille, quel changement dans sa position !

Louise et son mari sont aussi étourdis qu'Adolphe de ce coup de fortune ; ils ne sont plus en état de travailler pendant le reste de la journée ; à dîner ils n'ont plus faim; ils ne peuvent que se regarder et pousser de gros soupirs, car la joie fait aussi soupirer.

Le soir, ils ne peuvent point souper comme à leur ordinaire.

— Nous sommes riches, dit Louise.

— Nous aurons une belle boutique, répond Charles.

— Ah! mon ami!... quel bonheur!... quel heureux sort!... quelle félicité!...

Ils se couchent enfin, mais ils ne peuvent dormir ; le sommeil fuit les paupières de ces jeunes gens, qui reposaient auparavant si paisiblement!

— Ah ! mon Dieu ! dit Louise à son mari, est-ce qu'on est comme ça quand on est riche?... Ah! que c'est donc drôle !... être sans cesse agité' ne pouvoir plus travailler, ne plus manger, ne plus dormir ; ah ! c'est que nous n'y sommes pas encore habitués.

Mais les jeunes époux sont encore amants, et, si le repos les fuit, du moins l'amour leur reste.

— Ah! dit Louise dans les bras de son mari, c'est bien heureux que la fortune ne nous ait pas aussi ôté cela!

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