LES VOIX ET LES VISIONS DE JEANNE' D'ARC
On- n'ajoute rien à notre connaissance des Voix et des Visions en nous disant qu'elles étaient « une illusion de son cœur. s> Cette phrase ne nous apprend quoi que ce soit1. A ce sujet j'avais écrit un long chapitre, mais je fus amené à reconnaître que mes études psychiques et mes déductions pouvaient paraître aussi prolixes et aussi futiles que la « science céleste » des docteurs contemporains de Jeanne. Personne de nos jours n'affirme que les manifestations psychiques dont elle fut l'objet aient été simulées, personne ne conteste qu'elle ne les ait éprouvées, personne, à l'instar des savants de l'Université de Paris, ne les attribue à « Satan, Bélial et Béhémoth. »
L'hypothèse scientifique la plus récente sur la psychologie de Jeanne est celle du docteur Georges Dumas, professeur à la Sorbonne et un éminent névropathologiste. Pratiquement et dans un véritable esprit scientifique, il se refuse à faire ce « diagnostic rétrospectif. » Si les Visions et les Voix avaient toujours eu lieu du même côté (ce qui, ainsi que nous l'avons vu, ne fut pas le cas), Charcot
1 A. France, Vie de Jeanne d'Arc, t. I, p. lxv.
APPENDICE l> 40.;
eût regarde Jeanne comme hystérique, et soumise à des « hallucinations unilatérales. » Mais on ignore si elle fut hystérique ou éprouva de Yhémianesthêsie (absence de sensation d'un côté du corps).
Bien plus, « les neurologistes contemporains attachent moins d'importance que Charcot aux hallucinations unilatérales de la vue dans le diagnostic de l'hystérie. »
D'Aulon répéta, en 1456, les commentaires de quelques femmes qui ne savaient, n'en ayant point fait l'observation personnelle, si la Pucelle éprouvait l'infirmité périodique de leur sexe 1. Si elle ne l'éprouvait point, elle était alors atteinte « d'une insuffisance de développement physique que l'on rencontre chez beaucoup de névropathes. » Mais Quicherat regarde ce témoignage comme sans valeur et montre qu'il y aurait d'autres dépositions tout aussi bonnes, pour prouver que Jeanne était exempte des autres nécessités de la nature 2. Elle avait a un art merveilleux et en même temps une force inouïe de pudeur. » Ainsi il n'y a pas de preuve de développement physique en retard, chez une fille d'une force physique et d'une endurance sans exemple.
Ses Visions et ses Voix, dit le docteur Dumas, sortirent brusquement de sa « pensée obscure et inconsciente » et furent souvent en désaccord avec sa « pensée claire. » Ses manifestations semblaient objectives, certaines, et cela nous « fait penser encore à l'hystérie. » Mais il est inutile de dire que les hallucinations survenant une ou deux fois dans le cours de l'existence, ne sont point des manifestations rares chez des gens parfaitement
1 Procès, t. III, p. 219.
2 Aperçus nouveaux, p. 59, 60. Beaucroix, dans Procès, III. p. 118.
exempts d'hystérie 1 . Ces hallucinations, je puis l'affirmer d'après trois expériences, ne peuvent être distinguées des perceptions normales, qu'à l'aide d'un témoignage ultérieur — par exemple dans le cas de l'absence réelle d'une personne vue en apparence.
Voici les conclusions du docteur Dumas : « Si l'hystérie est intervenue chez Jeanne, ce n'a été que pour permettre aux sentiments les plus secrets de son cœur de s'objectiver sous forme de visions et de voix célestes ; elle a été la porte ouverte par laquelle le divin — ou ce que Jeanne jugeait tel — est entré dans sa vie ; elle a fortifié sa foi, consacré sa mission, mais par son intelligence, par sa volonté Jeanne reste saine et droite, et c'est à peine si la pathologie nerveuse éclaire faiblement une partie de cette âme... 2 »
Je suis entièrement d'accord avec ces conclusions du docteur Dumas. Il a été incapable de découvrir trace de troubles nerveux chez Jeanne (ou tout au moins, il ne propose l'hypothèse d'hystérie qu'avec des réserves), et il admet ce point capital que sa volonté et son intelligence normales étaient absolument saines et droites. Ses Visions et ses Voix étaient (d'après une phrase moderne) de « l'automatisme » , manifestations qui lui auraient rendu sensibles les avertissements de sa pensée obscure. Ceux qui s'intéressent à ce problème complexe peuvent étudier un cas moderne, celui d'Hélène Smith, rapporté par le professeur Flournoy, de Genève, dans son livre : Des Indes à la planète Mars. Au lieu de saints, Hélène voyait un « esprit » nommé Léopold, qui lui donna des avis généralement bons, quoique transmis de façon excentrique. Elle croyait à l'existence objective de Léopold
1 William James, Principles of Psychoîogy, t. II, p. 114-131. *-' Dumas dans la Vie de Jeanne d'Arc, t. II, p. 459-465.
i'Jlc présentait le phénomène de la « dissociation » et était plus ou moins distraite et inconsciente de son ambiance au moment où apparaissait Léopold ; elle différait en cela de Jeanne d'Arc. Ces phénomènes eurent lieu à la suite d'une extase dans laquelle elle fut plongée, à la suite de séances de spiritisme, séances que Jeanne ne suivit point !
Mais que veut-on dire par pensée inconsciente ? Répondre à cette question me paraît en ce moment au-dessus des données de la science psychologique. On peut si l'on veut étudier le traité de F.-W.-H. Myers, Human Personality (la Personnalité humaine) et s'accommoder au petit bonheur de sa théorie du « subliminal self » (moi latent). Pour Myers, c'est, sous certains rapports, un esprit omniscient, exempt des conditions d'espace et de temps, et avec ce moi, l'être humain se trouve parfois en contact plus ou moins parfait. Les résultats sont, entre autres, des instants de « télépathie s> , de divination et de « clairvoyance. 0
Dans le cas de Jeanne, Quicherat, libre penseur, a choisi trois exemples de ces facultés : sa connaissance du secret du roi, sa prévision d'une blessure non mortelle par une flèche à Orléans, la découverte de l'épée cachée de Fierbois. Cela, dit-il, « est assis sur des bases si solides qu'on ne peut le rejeter sans rejeter le fondement même de l'histoire1. » « Je n'ai pas de conclusions à tirer, ajoute-t-il. Mais que la science y trouve ou non son compte, il n'en faudra pas moins admettre les Visions... et d'étranges perceptions d'esprit issues des Visions. Ces particularités de la vie de Jeanne semblent sortir du cercle des facultés humaines2. »
' Aperçus nouveaux, p. 61-66.
'-' Ibid., p. 46.
4o6 LA PUCELLE DE FRANCE
Là-dessus Myers reprend le sujet, présente une multitude considérable de témoignages modernes pour prouver que de telles facultés sont dans la sphère du pouvoir humain, et échafaude — ce que Quicherat n'a point fait — une théorie de leur origine dans le subliminal self (moi latent). Dans son premier volume, Myers regarde les avertissements de Jeanne comme venant de son « moi latent » sans autre assistance. Dans son second volume, il classe Jeanne comme extatique, et dans sa définition de l'extase il admet l'intervention des esprits extérieurs. Là il se trouve d'accord avec le chanoine Dunand dans son gros volume : Les Voix et les Visions de Jeanne a" Arc. Malheureusement Myers n'a pas vécu assez pour procéder à une dernière révision de son livre Human Personality, et il n'était point familiarisé avec les petits détails de la vie de la Pucelle.
Ici je laisse ce sujet, non point parce qu'il manque d'intérêt, mais parce que c'est là une discussion impossible dans un livre d'histoire. Mon propre sentiment est assez évident. Je suis porté à croire que d'une façon qu'il n'est point facile à définir, Jeanne fut « inspirée », et je suis convaincu qu'elle fut une personne d'un génie élevé et du plus noble caractère. Sans ce génie et sans ce caractère, ses Visions de choses cachées (en les supposant telles) n'auraient été d'aucune utilité dans cette grande tâche de sauver la France. Une autre personne pourrait avoir entendu les Voix donnant les avertissements, mais nul n'aurait pu montrer une aussi indomptable énergie et ce don d'encourager les autres, uni à une douceur d'âme et à une admirable et victorieuse ténacité.