‹ La Pucelle, ou, La France délivrée (volume 2)Chapitre 3 sur 10 · NOTICE · texte numérisé non relu

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temps avant, n'avaient pas préparc la voie? Boileau avait-il par hasard enseigné l'éloquence à Bourdaloue, à Massilion, à Bossuet ? Est-ce lui qui avait dicté à ce dernier YËloge funèbre de la reine d'Angleterre et son Discours sur V Histoire universelle? Est-ce lui qui avait initié Fénelon à un genre inconnu à l'antiquité elle-même, avec Tèléma E >t-ce lui qui avait guidé Larochefoucaud dans le choix de ses Maximes, qui avait fourni à Pasc.il le modèle de ses Lettres provinciales, qui avait La Bruvère à tracer ses Caractères ?... Boileau :. jamais existé qu'il ne manquerait rien à la grandeur du xvne siècle ; — quelques épitres et le Lutrin à peine, ça serait tout.

La convention classique, — qui est l'arche de la routine, — a tellement surfait Boileau qu'on est tenté de prendre pour un acte de justice relative les sévérités excessives dont le soi-disant législateur du Parnasse fut l'objet de la part de la génération de 1830. En cela, le romantisme ne lit, d'ailleurs, que paraphraser la sentence que Marmontel, sous une forme exquise de malice, rendit un jour en pleine Académie :

Que ne peut point une étude constante Sans feu, sans verve et sans fécor..

Boileau copie, on dirait qu'il invci Comme un miroir, il a tout re!

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Avant Marmontelj Voltaire avait dit :

Qu'il peigne de Paris les tristes embarras,

Ou décrive en beaux vers un fort mauvais repas,

Il faut d'autres objets à notre intelligence.

C'est encore Voltaire qui taxa les Satires de « Fautes de Jeunesse » . Cependant, lorsqu'elles furent publiées en 1666. leur succès fut considérable. Il ne tint pas, il est vrai, aux satires ellesmêmes, il vint de ce que personne n'avait encore écrit aussi correctement en vers : succès d'ajustement, de mot propre, de cadence, de période, d'harmonie. Par contre, ces satires n'avaient rien d'approfondi et l'auteur, sous ce rapport, eût bien fait d'imiter Pope jusqu'au bout.

Autre chose est VAri Poétique, dans lequel il faut faire entrer la haute collaboration d'Horace. — C'est égal, il gagne encore à être lu en latin. Les Epîtres, a la bonne heure! Mais alors même que l'auteur y déploie de magistrales qualités, on y trouve toujours les défauts qui amoindrissent son œuvre : le manque de variété, d'originalité, de souplesse, une persistante monotonie et par-dessus tout ce qu'Helvétius — pour une cause à laquelle on ne peut s'arrêter. — a défini : « La disette de sentiment. » Jusque dans la célèbre épitre inspirée par le passage du Rhin, cette disette se fait sentir. Au milieu du plus beau lyrisme, la ribre patriotique

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est en quelque sorte inerte. Constamment, le poète a les veux tournés vers le rivage où se tient

Louis XIV, et c'est à peine s'il prend garde à ce que nos troupes font de l'autre côté.

Que dire encore du Lutrin, ce poème par lequel Boileau s'efforça de remporter la palme dans le burlesque, genre dont on avait abusé de toutes façons, depuis plus d'un siècle et demi ? Le Lutrin .'... C'est donc là tout ce qu'avait inspiré à Boileau ce siècle de Louis XIV ? Devant une aussi pauvre conception, comment ne pas croire au pénible accident qui, dès la tendre enfance, avait stérilisé le cœur et l'âme du poète? Rien ne détonne, dans la splendeur de cette époque, comme la lamentable gaité que le législateur du Parnasse apporte à cet ouvrage. Avant de l'entreprendre, il eût vraiment bien fait d'aller trouver celui qu'il appelait brutalement « ce misérable Scarron », — alors que Scarron n'était nullement misérable, et que tout lui réussissait. — afin d'en :iir quelques bonnes leçons de véritable savoirrire. Au moins, ce gaillard-h entendait la plaisanterie.

Mais ce n'est pas l'exagération qu'on attache au personnage qu'il faut regretter, dès qu'il s'agit de Boileau, c'est surtout l'abus qu'on a tait de son œuvre pour dispenser en quelque sorte les jeunes générations d'étudier par elles-mêmes le mouve-

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ment intellectuel dont procède le xvne siècle. C'est à peine si Boileau a fourni quelques indications dédaigneuses à cet égard; Malherbe seul, son précurseur, a trouvé grâce ' auprès de lui. L'essentiel pour le législateur du Parnasse était d'accaparer en faveur de son époque et particulièrement de lui-même un progrès dans lequel, pour peu qu'on y regarde, on voit l'effort de plusieurs siècles et la recherche d'un nombre incalculable de talents.

« L'Etat, c'est moi, » a dit Louis XIV, non sans quelque motif. Mais qu'eût été cet Etat, si le roi soleil n'avait pas été précédé sur le trône par Louis XIII d'abord, et encore par Henri IV, par François Ier, par Louis XI? Il en est de même dans les lettres. Boileau nous dit : — « Le Parnasse, c'est moi. » Aussitôt, tout le monde de répéter :

— « Le Parnasse, c'est lui. Lisez Boileau, rapportezvous-en à Boileau, n'allez pas plus loin que Boileau ! »

Dire que notre littérature a commencé si près de nous, c'est étrangement méconnaître la nature de l'esprit humain, dont la marche est toujours lente et difficile. Le premier maître de notre langue,

— le seul qu'on ne puisse contester. — c'est l'Esprit Gaulois; — encore n'appartient-il pas à un seul.. Bien avant Boileau, bien avant Malherbe, on trouve une série d'oeuvres nettement tranchées qui sont la note propre du génie de notre race. Marot avait

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eu pour prédécesseurs des écrivains, des poètes pleins d'élan et de verve, capricieux, badins, folâtres, dont il conserva l'héritage pour le transmettre a ses successeurs.

Ronsard, du Bellay, Baïf et toute la pléiade réagirent, par la suite, dans un ordre plus apprêté, plus savant, plus pompeux, afin de donner à la langue une ampleur et une majesté qui lui manquaient. A la sève gauloise ils mélangèrent la substance des Grecs et des Latins, leurs règles, leurs conventions et préparèrent ainsi le progrès* que Malherbe réalisa dans son imitation, devenue plus sobre et plus intelligente, des mêmes modèles. L'élément premier, néanmoins, ne perdit pas ses droits, soutenu comme il le fut par Mathurin Régnier, l'admirable artiste de débauche, et par le gros Saint-Amant, dont l'œuvre, tantôt noble, tantôt licencieuse, se divise entre les deux écoles. Bien supérieur aux Tristan, aux Maillet, aux Pelletier, celui-là n'est aucunement inférieur à Malherbe, et, sans cesser de se mesurer avec lui, il transmit la tradition de Marot à nos romantiques et à plusieurs de nos contemporains, par l'intermédiaire de La Fontaine, de Molière, de Voltaire et de Diderot. L'Esprit Gaulois chevauche par-dessus les renaissances, enjambe toutes les réformes. C'est en lui, je le répère, qu'il faut voir le premier et le principal maitre de notre langue.

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Boileau est pour ainsi dire la négation de ce passé. Selon lui, la poésie française est toute dans la règle et dans la convention. La règle, c'est lui, la convention, c'est lui; hors de là point de salut. Et le caractère gaulois, qu'en fait-il ? A ses yeux, c'est la tache originelle qu'il importe d'effacer, et voilà pourquoi il étend son Parnasse sur le lit de Procuste d'une littérature étrangère. Il est, d'ailleurs, parfait dans tout ce qu'il enseigne, il s'offre luimême en magnifique exemple pour proser de la rime et rimer de la prose, mais dès qu'il touche aux personnes, il perd toute mesure. Tantôt il exalte sans motif, tantôt il dénigre sans cause; sa critique manque le plus souvent de méthode; il ne justifie rien de ce qu'il avance. En plusieurs cas, il feint une ignorance impardonnable. Ainsi, a-t-il jamais pris garde à nos vieilles poésies féodales qui « manquent de règle », on n'en disconvient pas, mais qui ont aussi parfois une saveur exquise ? Le seul nom qu'il a sauvé du moyen âge. le seul maître qu'il y reconnaît, ce n'est pas Thibault de Champagne, ce n'est pas le duc d'Orléans, c'est le truand Villon. Celui-là avait -il par hasard plus de règle que les deux autres ?

Que penser encore du silence, par trop obstiné et beaucoup moins excusable, qu'il garde vis-à-vis de La Fontaine ? Ce nom ne se retrouve nulle part dans ses vers. Lui qui estimait si fort un sonnet

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sans défaut, pouvait-il à ce point méconnaître la fable et surtout le Fabuliste ? On sait bien que La Fontaine lui aussi empruntait aux anciens, mais il les surpassait chaque fois, chose qui n'arriva jamais à Boileau, — je ne dis pas d'emprunter, mais de surpasser. Il ne pouvait cependant pas ignorer l'existence de La Fontaine, puisqu'il l'avait eu pour concurrent, la première fois qu'il se porta candidat à l'Académie. Celle-ci n'hésita pas un instant; elle choisit le Fabuliste. Boileau dut attendre encore quelque temps.

S'il avait été impuissant à humilier un génie incomparable, il ne fut pas plus heureux quand il entreprit de mettre Segrais et Voiture au premier rang de ses contemporains. Où plutôt je me trompe; il avait tant prôné Voiture qu'on finit par le mettre au-dessus de lui-même, à l'occasion du sonnet d' Uranie; et pareille bonne fortune advint a Benserade, pour son sonnet de Job. La cour et la ville ne comptèrent plus que des Uranins et des Jobclins. On faillit se battre pour deux sonnets, — deux sonnets qui sont loin de valoir celui d'Arvers.

Si Boileau excellait dans les préceptes, — toutes les littératures en sont pavées de préceptes, — il ne mesurait pas, par contre, suffisamment ses attaques; aussi lui arriva-t-il parfois de les regretter. Dans la préface de plusieurs éditions de ses œuvres, il a lui-même écrit : « En renrenant, dans mes

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satires, les défauts de quantité d'écrivains de notre siècle, je n'ai pas prétendu pour cela ôter à ces écrivains le mérite et les bonnes qualités qu'ils peuvent avoir, d'ailleurs. Je n'ai pas prétendu, disje, que Chapelain, par exemple, quoique assez méchant poète, n'ait pas fait autrefois, je ne sais comment, une assez belle ode, et qu'il n'y eût point d'esprit ni d'agrément dans les ouvrages de Quinault, quoique si éloignés de la perfection de Virgile. J'ajouterai même sur ce dernier que, dans le temps où j'écrivais contre lui, nous étions tous les deux fort jeunes et qu'il n'avait pas fait alors beaucoup d'ouvrages qui lui ont, dans la suite, acquis une juste réputation. Je veux bien aussi avouer qu'il y a du génie dans les écrits de Saint- Amant, de Brébeuf, de Scudériet de plusieurs autres que j'ai critiqués et qui sont, d'ailleurs, comme moi, très dignes de critique. »

Le voilà donc revenant en partie sur le compte de Chapelain auquel il reconnaît une assez belle ode. Plus tard, quand celui-ci mourut, il n'hésita pas. s'il faut en croire Mme de Se vigne, à faire entièrement amende honorable. Même retour en faveur de Quinault, « quoique si éloigné de la perfection de Virgile ». Qu'est-ce que la perfection de Virgile peut bien avoir à faire avec Quinault ? Ce que Boileau oublie, c'est que, lorsque les satires parurent, le célèbre librettiste avait déjà fait la

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coquette, pièce à la fois de caractère et d'intrigue, et même modèle d'intrigue. C'est la première comédie où Ton ait peint ceux qu'on a depuis appelés les Marquis. La réparation faite a Saint-Amant est dérisoire. Par contre, Scudéri, poète et capitaine, et M. de Brébeuf. auteur de la Pbarsale, n'ont pas trop à se plaindre...

Boileau, comme on vient de voir, avait l'humeur chagrine et le caractère enfiélé de quelqu'un qui soutire de « sa disette de sentiment ». Tout l'indisposait : les hommes, les temmes, le monde, les plaisirs, ses amis eux-mêmes n'étaient pas à l'abri de ses boutades. Il souffrait de tout et de tous. Ce qu'il n'avait pas pardonné à Chapelain, c'était la haute influence qu'il exerçait ; il ne pouvait souffrir d'entendre sans cesse résonner ce nom à ses oreilles. En vain il l'avait pris a partie de toutes les façons, en vain il avait déchargé sur lui toutes ses biles, ce nom lui revenait sans cesse comme un cauchemar. Chapelain était pour lui une sorte d'obsession, une hantise, et l'exaspération qu'il en avait était d'autant plus vive que toutes ses attaques n'ébranlaient en rien le crédit du bonhomme. L'auteur de la PucelU était plus que jamais le personnage nécessaire, indispensable; on avait beau le prendre pour cible, les traits les plus acérés le laissaient indifférent. Ht Boileau enrageait de cela comme de mille autres choses. Plus

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