‹ La Pucelle, ou, La France délivrée (volume 2)Chapitre 5 sur 10 · SUR JEAN CHAPELAIN · texte numérisé non relu

SUR JEAN CHAPELAIN

sastres passés et la promesse triomphante des batailles de l'avenir!

Tel qu'il est, le poème de la Pucelle-est beaucoup plus fait pour répondre au goût de notre époque qu'à celui du siècle où il parut, non seulement par rapport à la signification qu'a pour nous l'héroïne, mais aussi par rapport à sa forme littéraire ellemême. Eh! mon Dieu, oui, cette pauvre Pucelîe, qui avait tant souffert de la réforme classique, à son apparition, pourrait bien bénéficier du discrédit dont le classicisme, depuis, a été lui-même atteint.

Tout ce qui est dicté par la plus saine raison ne peut longtemps être neuf et encore moins original. Le moule imposé par la réforme classique aux œuvres françaises était trop absolu et trop étroit pour qu'il convint indéfiniment. Les manifestations de l'esprit ne sauraient, d'ailleurs, suivre toujours une voie uniforme, et la vie littéraire d'un peuple, de même que sa vie politique, est sujette à des changements.

Nous avons déjà vu la lutte engagée, sous différentes formes, entre l'esprit gaulois et la convention classique. Le triomphe de celle-ci ne pouvait pas toujours durer; les réactions se sont renouvelées à la suite dans le même ordre, mais avec une physionomie à part.

Il n'est pas d'époque qui ait porté plus loin que le xixe siècle ses recherches et ses investigations.

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Le romantisme, le positivisme, le naturalisme, le décadentisme, l'idéalisme, le spiritualisme, le symbolisme, toujours par le même jeu de bascule, ont tour à tour désarticulé, disloqué, désossé notre langue. Le classicisme est maintenant battu en brèche jusque dans ses données les plus essentielles et ses règles les plus respectables. Que restera-t-il, avant longtemps, de la Poétique immuable proclamée par Boileau, si le symbolisme, emporté par son baudelairisme, son polymorphisme, son metaphorisme, parvient, comme il l'entend, à faire adopter sa doctrine ?

Il ne faut pas croire, d'ailleurs, que le symbolisme soit un semblant d'école uniquement engendré par le nervosisme et le trouble cérébral de notre époque. M. Brunetières, réminent critique de la Revue des Deux-Mondes, a récemment encore établi sa filiation et rappelé le rôle qu'il a déjà joué anciennement. Depuis Maurice de Scève et les Lyonnais, qui frayèrent la voie à Ronsard, on le trouve attaché comme phase intermédiaire à toutes les renaissances de lettres. C'est lui qui, avec les Précieux et les Précieuses, déblaya le terrain où s'accomplit la réforme classique; c'est lui qui, avec Bernardin de Saint-Pierre et Chateaubriand, amena la formation de l'idée romantique. Maintenant, que nous présage le symbolisme actuel ? Attardé comme il est dans sa forme, absorbé presque exclu-

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sivement par des combinaisons de mots et les « veilles » imageries, on ne saurait prévoir.

La Pucelîe est une œuvre de transition qui traduit une attente pareille. Sa conception est nettement symbolique et la polvmorphie de sa langue, sans rien perdre du côté des Grecs et des Latins, sans rien épargner de l'emphase espagnole et du « clinquant » italien, va de Ronsard à Corneille, en passant par l'hôtel Rambouillet. C'est une œuvre curieuse à observer si l'on songe aux rapprochements, et surtout si l'on tient compte de l'époque formidable à laquelle le sujet nous ramène; elle est d'autant plus curieuse que ses défauts eux-mêmes, — «. son ronsardisme », — comme aurait dit Malherbe, contribuent à son caractère. Il est peu d'ouvrages offrant un tel mélange d'éléments décoratifs et de matières prodiguement assemblées avec un art inégal, sans doute, mais toujours plein d'élévation. Si l'influence de Ronsard y domine, le souffle de Corneille, souvent, s'y fait aussi sentir.

La partie descriptive contraste habilement avec le tumulte, à tout instant, renouvelé de l'action. Le poète s'entend au mieux à peindre le paysage; il en sait la grâce, la fraîcheur, la richesse et la majesté. Les figures de femmes, au second plan, sont également l'objet d'un soin extrême. Leur ajustement est un peu précieux, peut-être, mais

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leur souriante vision entretient la clarté dans le sombre tableau.

Pour peu que nos symbolistes veuillent constater par eux-mêmes qu'il n'est rien de nouveau sous le soleil, ils n'auront qu'à lire ce poème, où ils se reconnaîtront en plus d'un point. Pour peu qu'ils tiennent à se rapprocher davantage de leurs origines, ils pourront, par la même occasion, reprendre Ronsard ou bien aller passer quelques instants à l'hôtel Rambouillet.

Là et ailleurs, ils trouveront en pleine floraison la métaphorie qu'ils croient avoir inventée, les images qu'ils multiplient à dessein, les locutions qui leur sont familières et les èpithètes qu'ils affectionnent le plus.

Là, ils rencontreront, à chaque pas, les nageuses tagnes, les sources andeuses, les blanches bergeries. les rousses s, la rapineuse engence, les ois

ramageurs; ou bien, ils auront la sensation des baisers aux saveurs larronnesses, des façons tenter esses, de toutes les déliquescences, en un mot, dont abusaient Précieux et Précieuses — les ridicules, cela s'entend, — au point de faire dire à M - de Sévigné : « Leur dialogue est tellement sophistique, qu'ils auraient besoin d'un trucheman pour se comprendre eux-mêmes. »

Il ne faut pas croire, cependant, que cette curieuse -•se ait éré entièrement stérile; — tant il est

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vrai que l'esprit humain tire profit de tout. De même que le symbolisme contemporain a enrayé le naturalisme en le spiritualisant, de même le symbolisme ancien hâta la renaissance classique à laquelle on doit les chefs-d'œuvre de notre langue. En outre, il développa l'instinct des belles manières et permit aux véritables raffinés d'établir la règle d'une politesse qui a servi de modèle au monde civilisé. Les préceptes de Boileau n'ont en rien concouru a cet avènement; le théâtre de Molière, en revanche, y a beaucoup aidé.

Chapelain a été par excellence l'homme de cette période préparatoire et toute de transition, mais il la domina par le savoir, l'urbanité, l'équité, le caractère, le bon sens et le goût auxquels il dut, jusqu'à son dernier jour, de ne jamais déchoir. Nulle satire, nulle épigramme ne purent ébranler l'autorité vraiment extraordinaire qu'il exerça. Pour bien se rendre compte d'une telle situation, il faut parcourir les cinq volumineux dossiers de sa correspondance actuellement déposés à la Bibliothèque nationale. Sainte-Beuve, par un hasard assez étrange, en fit la découverte et en resta propriétaire. Xon content d'y puiser, il signala a tous l'importance de ces lettres et rendit justice à leur auteur. De ces dossiers ont été, depuis, extraits deux forts volumes qui entrent dans la collection des Documents inédits sur rhistoirc de France.

xkx NOTICE

Parmi les correspondants de Chapelain, figurent les noms de la reine Christine de Suède, du duc et de. la duchesse de Longueville, du duc et de la duchesse de Montausier, de Colbert, Corneille, La Fontaine, Racine. M™ de Sévigné, Mme de Grignan, M ■■' de Scudéri, la marquise de Rambouillet, Guez de Balzac, Lancelot, Racan, Perrault. Godeau, Huet, Conrart, Scarron, Gassendi, etc.. Ces noms, certes, sont faits pour éveiller la curiosité. Après ça, il ne faut pas oublier la mission que Chapelain avait reçue de Louis XIV et de Colbert pour l'encouragement des savants et des gens de lettres, en France et à l'étranger. Ici, nous trouvons les rimeurs de sonnets, les maitres d'éloquence italiens et tous les professeurs en us d'Allemagne et de Hollande.

Aussi, la correspondance de Chapelain orïre-t-elle la plus grande diversité. Souvenirs personnels, mentions fugitives, portraits, silhouettes, considérations d'art, critiques sur l'antiquité classique et les littératures étrangères font un premier contingent. Vient ensuite, en plus grande part, tout ce qui est du domaine de l'érudition, de la philosophie ou de la science. — mathématiques, physique, numismatique. Ce Chapelain, en vérité, était universel ; il répond à tous d'abondance, sans jamais être embarrassé d'aucune question. Il n'est pas jusqu'à ses lettres à Heinsius qui n'aient une valeur de premier ordre,

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principalement celles qui ont trait aux princes de la science : Galilée, Pascal, Descartes, Gassendi.

«Mais il n'est de bonne compagnie qu'on ne quitte, » dit un vieux proverbe. Que conclure à l'égard de Chapelain, si ce n'est qu'il eut bien du bonheur toute la vie et qu'il eut, en même temps, bien du mérite. — y compris celui de ne se fâcher jamais. Ii ne fut pourtant pas sans défaut, si j'en crois la légende, car on l'a dit avare. Le fait est qu'il laissa à sa mort, presque soudaine, cinquante mille écus dans ses tiroirs. Il n'avait pas beaucoup le temps de dépenser; n'importe il était peut-être avare, cela semble indiqué : influence du père. Il était également désintéressé : influence de la mère. On peut être avare et désintéressé à la fois : la convoitise n'a rien de commun avec l'esprit d'ordre et d'économie. Tel prodigue peut être plein de convoitise, tel avare peut n'attendre qu'après son bien.

Heureuse Mme Chapelain ! Son rêve s'était réalisé jusqu'au bout. Rien ne trompa son attente à l'égard de son fils, pas même les honneurs funèbres qu'elle avait tant de fois enviés pour lui à Ronsard. Seulement la mémoire de ce fils consacré aux Muses resta longtemps accablée sous le poids des satires, et elle ne s'en serait peut-être jamais relevée, si Sainte-Beuve, de nos jours, n'était intervenu.

xxxn NOTICE SUR JEAN CHAPELAIN

Grâce à lui, Chapelain a eu bien de la chance encore., après sa mort. Mais, comme a dit Boileau :- « C'était un si brave homme! »

Emile de MOLENES.

A SOX ALTESSE

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