FIN DU CHANT XI
ARGUMENT
Mon rose tue l'aumônier. Charles retrouve Agnès, qui se consolait avec Monrose dans le château de Cutendre.
J avais juré de laisser la morale ,
De conter net , de fuir les longs discours:
Mais que ne peut ce grand dieu des amours ?
Il est bavard , et ma plume inégale
Va griffonnant de son bec effilé
Ce qu'il inspire à mon cerveau brûlé.
Jeunes beautés , filles , veuves , ou femmes ,
Qu'il enrôla sous ses drapeaux charmants ,
Vous qui lancez et recevez ses flammes ,
Or dites-moi, quand deux jeunes amants .
Egaux en grâce , en mérite , en talents .
Aux doux plaisirs tous deux vous sollicitent ,
Egalement vous pressent, vous excitent ,
Mettent en feu vos sensibles appas ,
Vous éprouvez un étrange embarras.
Connaissez- vous cette bistoire frivole
D'un certain âne, illustre dans l'école ?
Dans l'écurie on vint lui présenter
Pour son diner deux mesures égales ,
De même forme, à pareils intervalles :
Des deux côtés l'âne se vit tenter
Egalement: et dressant ses oreilles
CHANT XII. i5i
Juste an milieu des deux formes pareilles ,, De l'équilibre accomplissant les lois , Mourut de faim , de peur de faire un choix. N'imitez pas cette philosophie ; Daignez plutôt honorer tout d'un temps De vos bontés vos deux jeunes amants , Et gardez-vous de risquer votre vie.
A quelques pas de ce joli couvent , Si pollué , si triste , et si sanglant , Où le matin vingt nonnes affligées Par l'amazone ont été trop vengées , Près de la Loire était un vieux château A pont-levis, mâchicoulis, tourelles ; (i) Un long canal transparent , à fleur d'eau , En serpentant tournait au pied d'icelles , Puis embrassait, en quatre cents jets d'arc, Les murs épais qui défendaient le parc : Un vieux baron , surnommé de Cutendre , Etait seigneur de cet heureux logis :
En sûreté chacun pouvait s'y rendre, Le vieux seigneur, dontl'ame est bonne et tendre . En avait fait l'asyle du pays.
Français , Anglais , tous étaient ses amis ; Tout voyageur en coche , en botte , en guêtre , Ouprince, ou moine, ounonne, ou Tur^ouprctre. Y recevait un accueil gracieux :
Biais il fallait qu'on entrât deux à deux ; Car tout baron a quelque fantaisie , Et celui-ci pour jamais résolut Qu'en son châtel en nombre pair on fût , Jamais impair: telle était sa folie.
Quand deux à deux on abordait chez lui , Tout allait bien : mais malheur à celui Qui venait seul en ce logis se rendre ; Il soupait mal ; il lui fallait attendre Qu'un compagnon formât ce nombre hciireuy
Nombre parfait qui fait que deux font deux.
La fiere .1 eanne ayant repris ses armes , Qui cliquetaient sur ses robustes charmes , Devers la nuit y conduisit au frais , En devisant, la belle et douce Acnés.
Cet aumônier qui la suivait de près , Cet aumônier ardent , insatiable , Arrive aux murs du logis charitable.
Ainsi qu'un loup qui mâche sous sa dent Le fin duvet d'un jeune agneau bêlant , Plein de l'ardeur d'achever sa curée .
Ya du bercail escalader l'entrée :
Tel , enflammé de sa lubrique ardeur , L'œil tout en feu, l'aumônier ravisseur Allait cherchant les restes de sa joie, Qu'on lui ravit lorsqu'il tenait sa proie. Il sonne , il crie : on vient ; on appeiçut Qu'il était seul : or soudain il parut Que les deux bois dont les forces mouvantes Font ébranler les solives tremblantes Du pont-levis par les airs s'élevaient, Et s'élevant le pont-levis haussaient.
A ce spectacle , à cet ordre du maître , Qui jura Dieu ? ce fut mon vilain prêtre ; Il suit des yeux les deux mobiles bois ; Il tend les mains, veut crier, perd la voix. On voit souvent , du haut d'une gouttière , Descendre un chat auprès d'une volière , Passant la griffe à travers les barreaux Qui contre lui défendent les oiseaux :
Son œil poursuit cette evspeee emp luir.ée Qui se tapit au fond d'une ramée.
Notre aumônier fut encor plus confus , Alors qu'il vit sous des ormes touffus Un beau jeune homme à la tresse dorée , Au sourcil noir , à la mine assurée,
CHAN £ XII. i53
Aux yeux brillants , au menton cotonné , Au teint fleuri, par les Grâces orné , Tout rayonnant des couleurs du bel âge: C'était l'Amour, ou c'était mon beau page ; C'était Monrose. Il avait tout le jour Cherché l'objet de son naissant amour.
Dans le couvent reçu par les nonnettes , Il apparut à ces filles discrètes Non moins charmant que l'ange Gabriel Pour les bénir venant du haut du ciel. Les tendres sœurs , voyant le beau Monrose, Sentaient rougir leurs visages de rose , Disant tout bas : Ah ! que n'était-il là , Dieu paternel , quand on nous viola !
Toutes en cercle autour de lui se mirent, Parlant sans cesse ; et lorsqu'elles apprirent Que ce beau page allait chercher Aguès , On lui donna le coursier le plus frais , Avec un guide , afin que sans esclandre Il arrivât au château de Cutendre.
En arrivant , il vit près du chemin , Non loin du pont , l'aumônier inhumain.
Lors , tout ému de joie et de colère : Ah ! c'est donc toi , prêtre de Belzébut ! Je jure ici Chandos, et mon salut , Et plus encor les yeux qui m'ont su plaire, Que tes forfaits vont enfin se payer.
Sans repartir le bouillant aumônier Prend d'une main par la rage tremblante Un pistolet, en presse la détente ; (2) Le chien s'abat, le feu prend, le coup part ; Le plomb chassé siffle et vole au hasard , Suivant au loin la ligne mal mirée Que lui traçait une main égarée :
Le page vise , et, par un coup plus sûr, Atteint le front , ce front horrible et dur ,
i54 LA PUGELLE.
Où se peignait une a nie détestable.
L'aumônier tombe , et le page vainqueur Sentit alors dans le fond de son cœur De la pitié le mouvement aimable.
Hélas ! dit-il , meurs du moins en chrétien ; Dis Te Deum; tu vécus comme un cbien ; Demande au ciel pardon de ta luxure ; Prononce Amen , donne ton ame à Dieu.
Nou, répondit le maraud à tonsure.
Je suis damné, je vais au diable : adieu. Il dit et meurt ; son ame déloyale Alla grossir la cohorte infernale. (3)
Tandis qu'ainsi ce monstre impénitent Allait rôtir aux brasiers de Satan , Le bon roi Charle , accablé de tristesse , Allait cherchant son errante maîtresse , Se promenant, pour calmer sa douleni , Devers la Loire avec son confesseur.
Il faut ici , lecteur , que je remarque En peu de mots ce que c'est qu'un docteur Qu'en sa jeunesse un amoureux monarque Par étiquette a pris pour directeur ; C'est un mortel tout pétri d'indulgence , Qui doucement fait pencher dans ses mains , Du bien , du mal , la trompeuse balance , Vous mené au ciel par d'aimables chemins , Et fait pécher son maître en conscience : Son ton , ses yeux , son geste , composant , Observant tout; flattant avec adresse Le favori , le maître , la maîtresse ; Toujours accort , et toujours complaisant.
Le confesseur du monarque gallique Etait un fils du bon saint Dominique ; Il s'appelait le père Bonifoux , Homme de bien, se faisant tout à tous. Il lui disait d'un ton dévot et doux :
CHANT XIÎ. i
Que je vous plains ! la partie animale Prend le dessus ; la chose est bien fatale. Aimer Agnès est un péché vraiment ; Mais ce péché se pardonne aisément.
Au temps jadis il était fort en vogue Chez les Hébreux, enfants du Dcealogue : Cet Abraham , ce père des croyants , Avec Agar s'avisa d'être père ; Car sa servante avait des yeux charmants Qui de Sara méritaient la colère, laeob le juste épousa les deux sœurs.
Tout patriarche a connu les douceurs Du changement dans l'amoureux mystère. Le vieux Booz en son vieux lit reçut Après moisson la bonne et vieille Ru th. Et sans compter la belle Betzabée , Du bon David l'aine fut absorbée Dans les plaisirs de son ample serrait Son vaillant fils , fameux par sa crinière , Un beau matin , par vertu singulière , Vous repassa tout ce gentil bercail.
De Salomon a ons savez le partage :
Comme un oracle on écoutait sa voix ; Il savait tout , et des rois le plus sage Etait aussi le plus galant des rois.
De leurs péchés si vous suivez la trace , Si vos beaux ans sont livrés à l'amour , Consolez-vous, la sagesse a son tour.
Jeune on s'égare, et vieux on obtient grâce.
Ah ! dit Chariot , ce discours est fort bon ; Mais que je suis bien loin de Salomon .' Que son bonheur augmente mes détresses.' Pour ses ébats il eut trois cents maîtresses; (4) Je n'en ai qu'une... hélas! je ne l'ai plus.
Des pleurs alors , sur son nez répandus . Interrompaient sa voix tendre et plainti vc ,
i56 LA'PDÇELIE.
Lorsqu'il avise , en tournant vers la rive ,
Sur un cheval trottant d'un pas hardi ,
Un manteau rouge , un ventre rebondi ,
Un vieux rabat ; c'était Bonneau lui-même.
Or chacun sait qu'après l'objet qu'on aime
Rien n'est plus doux pour un parfait amant
Que de trouver son très cher confident.
Le roi , perdant et reprenant haleine ,
Crie à Bonneau : Quehdémon te ramené ?
Que fait Agnès ? dis , d'où viens-tu? quels lieux
Sont embellis , éclairés par ses yeux ?
Où la trouver ? dis donc, réponds donc , parle .
Aux questions qu'enfilait le roi Charle Le bon Bonneau conta de point en point Comme il avait été mis en pourpoint , Gomme il avait servi dans la cuisine , Comme il avait, par fraude clandestine Et par miracle , à Chandos échappé , Quand à se battre on était occupé ; Comme on cherchait cette beauté divine.
Sans rien omettre il raconta fort bien Ce qu'il savait : mais il ne savait rien ; Il ignorait la fatale aventure , Du prêtre anglais la brutale luxure , Du page aimé l'amour respectueux , Et du couvent le sac incestueux.
Après avoir bien expliqué leurs craintes » Repris cent fois le fil de leurs complaintes , Maudit le sort et les cruels Anglais , Tous deux étaient plus tristes que jamais. Il était nuit; le char de la grande ourse (5) Vers son nadir avait fourni sa course.
Le jacobin dit au prince pensif:
Il est bien tard ; soyez mémoratif Que tout mortel , prince ou moine , à cette heure Devrait chercher quelque honnête demeure
CHANT XII. i57
Pour y souper et pour passer la nuit.
Le triste roi par le moine conduit, Sans rien répondre, et ruminant sa peine, Le cou penché, galoppe dans la plaine ; Et bientôt Charle, et le prêtre, et Bonneau , Furent tous trois aux fossés du château.
Non loin du pont était l'aimable page , Lequel ayant jeté dans le canal Le corps maudit de son damné rival , Ne perdait point l'objet de son voyage; Il dévorait en secret son ennui , Voyant ce pont entre sa dame et lui : Mais quand il vit aux rayons de la lune Les trois Français, il sentit que son cœur Du doux espoir éprouvait la chaleur; Et, d'une grâce adroite et non commune, Cachant son nom , et sur-tout son ardeur, Dès qu'il parut , dès qu'il se fit entendre , Il inspira je ne sais quoi de tendre : Il plut au prince, et le moine bénin Le caressait de son air patelin , D'un œil dévot et du plat de la main.
Le nombre pair étant formé de quatre , On vit bientôt les deux flèches abattre Le pont mobile ; et les quatre coursiers Font en marchant gémir les madriers. (6) Le gros Bonneau tout essoufflé chemine , En arrivant , droit devers la cuisine , Songe au souper. Le moine au même lieu Dévotement en rendit grâce à Dieu.
Charles, prenant un nom de gentilhomme , Court à Cutendre avant qu'il prît son somme. Le bon baron lui fit son compliment , Puis le mena dans son appartement.
Charle a besoin d'un peu de solitude ; Il veut jouir de son inquiétude j
LA PUCELLX. 14
j58 LA PUCELLE.
Il jleureAgnès: il ne se doutait pas Qu'il fût si près de ses jeunes appas.
Le beau Monrose en sut bien davantage : Avec adresse il fit causer un page ; Il se fit dire où reposait Agnès , Remarquant tout avec des yeux discrets.
Ainsi qu'un chat, qui d'un regard avide Guette au passage une souris timide , Marchant tout doux, la terre ne sent pas L'impression de ses pieds délicats ; Dès qu'il l'a vue , il a sauté sur elle. Ainsi Monrose , avançant vers la belle , Etend un bras , puis avance à tâtons , Posant l'orteil et haussant les talons.
Agnès , Agnès , il entre dans ta chambre ! Moins promptement la paille vole à l'ambre , Et le fer suit moins sympathiquement Le tourbillon qui l'unit à l'aimant.
Le beau Monrose en arrivant se jette A deux genoux au bord de la couchette Où sa maîtresse avait entre deux draps , Pour sommeiller, arrangé ses appas.
De dire un mot aucun d eux n'eut la force Ni le loisir ; le feu prit à l'amorce En un clin d'oeil ; un baiser amoureux Unit soudain leurs bouches demi-closes ; Leur ame vint sur leurs lèvres de roses ; Un tendre feu sortit de leurs beaux yeux; Dans leurs baisers leurs langues se cherchèrent : Qu'éloquemnient alors elles parlèrent J Discours muets , langage des désirs , Charmant prélude , organe des plaisirs, Pour un moment il vous fallut suspendre Ce doux concert , et ce duo si tendre.
Agnès aida Monrose impatient A dépouiller, à jeter promptement
CHANT XII. i;>cj
De ses habits l'incommode parure , Déguisement qui pesé à la nature , Dans Tâge d'or aux mortels inconnu , Que hait sur- tout un dieu qui Ta tout au.
Dieux! quels objets! est-ce Flore et Zép livre ? Kst-ce Psyché qui caresse l'Amour?
Est-ce Vénus que le fils de Cinyre * Tient dans ses bras loin des rayons du jour. Tandis que Mars est jaloux et soupire?
Le Mars français, Charle au fond du château Soupire alors avec l'ami Bonneau , Mange à regret et boit avec tristesse.
Un vieux valet , bavard de son métier., Pour égayer sa taciturne altesse, (7} Apprit au roi , sans se faire prier , Que deux beautés , l'une robuste et fie te , Aux cheveux noirs, à la mine guerrière , L'autre plus douce , aux yeux bleus , au rein [ feais, Couchaient alors dans la gentilhommière.
Charle étonné les soupçonne à ces traits ; Il se fait dire, et puis redire encore Quels sont les yeux , la bouche, les cheveux , Le doux parler , le maintien vertueux Du cher objet de son cœur amoureux :
C'est elle enfin, c'est tout ce qu'il adore ; Il en est si\r , il quitte son repas.
Adieu , Bonneau ; je cours entre ses bras. Il dit et vole , et non pas sans frreas : Il était roi, cherchant peu le mystère.
Plein de sa joie , il répète et redit Le nom d'Agnès, tant qu'Agnès l'entendit. Le couple heureux en trembla dans son lit. Que d'embarras ! comment sortir d'affaire ?
* Adonis.
jOo lapucelle.
Voici comment le beau page s'y pril :
Près du lambris , dans une grande armoire , On avait mis un petit oratoire , Autel de poche , où , lorsque l'on voulait , Pour quinze sous un capucin venait; (8) Sur le retable , en voûte pratiquée , Est une niche en attendant son saint ; D'un rideau verd la liche était masquée. Que fait Monrose ? un beau penser lui vint De s'ajuster dans la niche sacrée ; En bienheureux , derrière le rideau Il se tapit, sans pourpoint, sans manteau. Charles volait , et presque dès l'entrée Il saute au cou de sa belle adorée ; Et tout en pleurs , il veut jouir des droits Qu'ont les amants , sur-tout quand ils sont rois. Le saint caché frémit à cette vue ; lî fait du bruit, et la toile remue t Le prince approche , il y porte la main , Il sent un corps , il recule , il s'écrie : Amour! Satan! saint François ! saint Germain ! Moitié frayeur et moitié jalousie :
Puis tire à lui , fait tomber sur l'autel Avec grand bruit le rideau sous lequel Se blotissait cette aimable figure Qu'à son plaisir façonna la nature.
Son dos tourné par pudeur étalait Ce que César sans pudeur soumettait A Nicomede (9) en sa belle jeunesse , Ce que jadis le héros de la Grèce Admira tant dans son Ephestion , (10) Ce qu'Adrien mit dans le Panthéon.
Que les héros , ô ciel , ont de faiblesse .' Si mon lecteur n'a point perdu le fil De cette histoire , au moins se souvient-il Que dans le camp la courageuse Jeanne
CHANT Xll. itii
Traça jadis au bas du dos profane.
D'un doigt conduit par monsieur saint Denis , Adroitement trois belles fleurs de lis.
Cet écusson , ces trois fleurs , ce derrière , Emurent Charle , il se mit en prière ; Il croit que c'est un tour de Eelzébut. De repentir et de douleur atteinte, La belle Agnès s'évanouit de crainte.
Le prince alors, dont le trouble s'accrut, Lui prend les mains : Qu'on yole ici vers elle : Accourez tous ; le diable est chez ma belle. Aux cris du roi le confesseur troublé Non sans regret quitte aussitôt la table : L'ami Bonneau monte tout essoufflé ; Jeanne s'éveille, et , d'un bras redoutable Prenant ce fer que la victoire suit , Cherche l'endroit d'où partait tout le bruit. Et cependant le baron de Cutendre Dormait à l'aise, et ne put rien entendre.
F Ilf DU CBAN T X 1 J
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i('>2 LA PU CELLE.
CHANT XIIL
ARGUMENT
Sortie du château de Cutendre. Combat de la Puceîle et de Jeau Chandos : étrange loi du combat, à laquelle la Pucelle est soumise. Vision du père Boniioux. Miracle qui sauve l'honneur de Jeanne.
V/ était le temps de la saison brillante.,
Quand le soleil aux bornes de son cours
Prend sur les nuits pour ajouter aux jours ,
Et, se plaisant dans sa démarche lente
A contempler nos fortunés climats ,
Vers le tropique arrête encor ses pas.
O grand saint Jean, (i) c'était alors ta fête;
Premier des Jeans , orateur des déserts,
Toi qui criais jadis à pleine tete
Que du salut les chemins soient ouverts ;
Grand précurseur , je t'aime , je te sers.
Un autre Jean eut la bonne fortune
De voyager au pays de la lune
Avec Astolphe, et rendit la raison, (2}
Si l'on en croit un auteur véridique ,
Au paladin amoureux d'Angélique :
Rends-moi la mienne , ô Jean second du nom î
Tu protégeas ce chantre aimable et rare
Qui réjouit les seigneurs de Ferrare
Par le tissu de ses contes plaisants ;
CHANT XIII. x63
Tu pardonnas aux vives apostrophes Qu'il t'adressa dans ses comiques strophes ; Etends sur moi tes secours bienfaisants ; J'en ai besoin : car tu sais que les gens Sont bien plus sots, et bien moins indulgents Qu'on ne l'était au siècle du génie , Quand l'Arioste illustrait l'Italie.
Protège-moi contre ces durs esprits , Frondeurs pesants de mes légers écrits.
Si quelquefois l'innocent badinage Vient en riant égayer mon ouvrage, Quand il le faut je suis très sérieux ; Mais je voudrais n'être point ennuyeux.
Conduis ma plume, et sur-tout daigne faire Mes compliments à Denis, ton confrère.
En accourant la fiere Jeanne d'Arc D'une lucarne apperçut dans le parc Cent palefrois , une brillante troupe De chevaliers ayant dames en croupe, Et d'écuyers qui tenaient dans leurs mains Tout l'attirail des combats inhumains ; Cent boucliers où des nuits la couriere Réfléchissait sa tremblante lumière ; Cent casques d'or d'aigrettes ombragés , Et les longs bois d'un fer pointu chargés, Et des rubans dont les touffes dorées Pendaient au bout des lances acérées.
Yoyant cela, Jeanne crut fermement Que les Anglais avaient surpris Cutendre : Mais Jeanne d'Arc se trompa lourdement.
Eu fait de guerre on peut bien se méprendre , Ainsi qu'ailleurs : mal voir et mal entendre De l'héroïne était souvent le cas ; Et saint Denis ne l'en corrigea pas.
Ce n'étaient point des enfants d'Angleterre Qui de Cutendre avaient surpris la terre;
164 LAPUCELLE.
C'est ce Dunois de Milan revenu , Ce grand Dunois à Jeanne si connu ; C'est la Trimouille avec sa Dorothée.
Elle était d'aise et d'amour transportée : Elle en avait sujet assurément; Elle voyage avec sou cher amant , Ce cher amant, ce tendre la Trimouille , Que l'honneur guide et que l'amour chatouille ; Elle le suit toujours avec honneur , Et ne craint plus monsieur l'inquisiteur.
En nombre pair cette troupe dorée Dans le château la nuit était entrée.
Jeanne y vola : le bon roi qui la vit Crut qu'elle allait combattre , et la suivit ; Et , dans l'erreur qui trompait son courage , Tl laisse encore Agnès avec son page.
O page heureux , et plus heureux cent fois Que le plus grand, le plus chrétien des rois .' Que de bon cœur alors tu rendis grâce Au benoît saint dont tu tenais la place ! Il te fallut rhabiller promptement ; Tu rajustas ta trousse diaprée :
Agnès t'aidait d'une main timorée, Qui s'égarait et se trompait souvent.
Que de baisers sur sa bouche de rose Elle reçut en rhabillant Monrose !
Que son bel œil , le voyant rajusté, Semblait encor chercher la volupté .' Monrose au parc descendit sans rien dire. Le confesseur tout saintement soupire, Voyant passer ce beau jeune garçon, Qui lui donnait de la distraction.
La douce Agnès composa son visage, Ses yeux, son air., son maintien, son langage. Auprès du roi Bonifoux se rendit, Le consola , le rassura , lui dit
CHANT XIII. i65
Que dans la niche un envoyé céleste Etait d'en-haut venu pour annoncer Que des Anglais la puissance funeste Touchait au terme . et que tout doit passer; Que le roi Charle obtiendrait la victoire. Charles le crut, car il aimait à croire. La fiere Jeanne appuya ce discours :
Du ciel, dit-elle, acceptons le secours ; Venez, grand priuce. et rejoignons l'armée , De votre absence à bou droit alarmée.
Sans balancer la Trimouille et Dunois De cet avis furent à haute voix.
Par ces héros la belle Dorothée Honnêtement au roi fut présentée.
Agnès la baise ; et le noble escadron Sortit enfin du logis du baron.
Le juste ciel aime souvent à rire Des passions du sublunaire empire ; Il regardait cheminer dans les champs Cet escadron de héros et d'amants.
Le roi de France allait près de sa belle, Qui, s'efforçant d'être toujours fidèle , Sur son cheval la main lui présentait, Serrait la sienne , exhalait sa tendresse ; Et cependant , ô comble de faiblesse !
De temps en temps le beau page lorgnait. Le confesseur, psalmodiant, suivait.
Des voyageurs récitait la prière , S'interrompait en voyant tant d'attraits, Et regardait avec des yeux distraits Le roi, le page, Agnès , et son bréviaire. Tout brillant d'or, et le cœur plein d'amour , Ce la Trimouille, ornement de la cour.
Caracolait auprès de Dorothée .
Ivre de joie et d'amour transportée.
Qui le nommait son cher libérateur,
i66 LÀ PUCELLE.
Son cher amant , l'idole de son cœur.
Il lui disait : Je veux après la guerre Vivre à mon aise avec vous dans ma terre ; O cher objet dont je suis toujours fou , Quand serons-nous tous les deux en Poitou?
Jeanne auprès d'eux , ce fier soutien du trône , Portant corset et jupon d'amazone , Le chef orné d'un petit chapeau verd , Enrichi d'or et de plumes couvert , Sur son fier âne étalait ses gros charmes , Parlait au roi , courait , allait le pas , Se rengorgeait, et soupirait tout bas Pour le Dunois compagnon de ses armes ; Car elle avait toujours le cœur ému , Se souvenant de l'avoir vu tout nu.
Bonneau , portant barbe de patriarche , Suant, soufflant, Bonneau fermait la marche. O d'un grand, roi serviteur précieux î 11 pense à tout ; il a soin de conduire Deux gros mulets tout chargés de vins vieux , Longs saucissons , pâtés délicieux , Jambons, poulets ou cuits ou prêts à cuire.
On avançait, alors que Jean Chandos , Cherchant par-tout son Agnès et son page, Au coin d'un bois, près d'un certain passage , Le fer en main , rencontra nos héros.
Chandos avait une suite assez belle De fiers Bretons, pareille en nombre à celle Qui suit les pas du monarque amoureux : Mais elle était d'espèce différente ; On n'y voyait ni tétons ni beaux yeux. Oh, oh! dit-il d'une voix menaçante :
Galants Français, objets de mon courroux, Vous aurez donc trois filles avec vous , Et moi Chandos je n'en aurai pas une ! Çà , combattons : je veux que la fortune
cha.n i xiii. iô:
e ici qui sait le mieux de nons Mettre à plaisir ses ennemis dessous .
jinter de sa lance ; Que de vou> tous le plus ferme s'avance . D entre en lice : et : rlui qui Yainera , L'une des trois à son aise tiendra.
Le roi. pique Ae Dette ue.
Veut l'en punir . sV ue.
Dunois lui d:t : Ah . Uiwofc H1 ■eâgacwr., Tengermonp: — mu - - : .
Il dit. et court aille l'arrête :
Chacun prêtent
L'ami Bonneau . de bon ac :
Leur proposa de .> :: :.u sort ;
Or c'est ainsi que les guerriers antique: Eu ont use dans les temps héroïques :
Même anjou ;ms quelques républiques.
Plus d'un emploi, plus d'un rang glorieux Se tire aux ces i : er tout en va lien mieux S . ■ . - . : - même eu cette noble histoire
Citer des gens
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i68 LA PUCELLE.
Et revêtir son armure sacrée , Qu'un écuyer tient déjà préparée ; Puis sur son âne elle monte en courroux , Branlant sa lance et serrant les genoux. Elle invoquait les onze mille belles Du pucelage héroïnes fidèles : (4) Pour Jean Chandos, cet indigne chrétien Dans les combats n'invoquait jamais rien.
Jean contre Jeanne avec fureur s'avance: Des deux côtés égale est la vaillance ; Ane et cheval bardés , coiffés de fer , Sous l'éperon partent comme un éclair , Vont se heurter , et de leur tête dure Front contre front fracassent leur armure ; La flamme ensort, et le sang du coursier Teint les éclats du voltigeant acier :
Du choc affreux les échos retentissent ; Des deux coursiers les huit pieds rejaillissent ; Et les guerriers , du coup désarçonnés , Tombent tous deux sur la croupe étonnés : Ainsi qu'on voit dsnx boules suspendues Aux bouts égaux de deux cordes tendues , Dans une courbe au même instant partir , Hâter leur cours, se heurter, s'applatir, Et remonter sous le choc qui les presse , Multipliant leur poids par leur vitesse. Chaque parti crut morts les deux coursiers , Et tressaillit pour les deux chevaliers.
Or des Français la championne auguste N'avait la chair si ferme, si robuste , Les os si durs , les membres si dispos , Si musculeux, que le fier Jean Chandos. Son équilibre ayant dans cette rixe Abandonné sa ligne et son point fixe, Son quadrupède un haut le corps lui fit Qui dans le pré Jeanne d'Arc étendit
CHANT XIII. i6ij
Sur son beau dos , sur sa cuisse gentille , Et connue il faut que tombe toute fille.
Chandos pensait qu'en ce grand désarroi Il avait mis ou Dunois ou le roi.
Il veut soudain contempler sa conquête:
Le casque ôté , Chandos voit une tête Où languissaient deux grands yeux noirs et longs; De la cuirasse il défait les cordons : Il voit , ô ciel î 6 plaisir ! ô merveille ! Deux gros tétons de figure pareille , Unis, polis, séparés, demi-ronds, Et surmontés de deux petits boutons Qu'en sa naissance a la rose vermeille. On tient qu'alors, eu élevant la voix , Il bénit Dieu pour la première fois :
Elle est à moi la Pucelle de France, S'écria-t-il ; contentons ma vengeance.
J'ai, grâce au ciel , doublement mérité De mettre à bas cette fiere beauté :
Que saint Denis me regarde et m'accuse ; Mars et l'amour sont mes droits, et j'en use.
Son écuyer disait : Poussez, mylord; Du trône anglais affermissez le sort :
Frère Lourdis en vain nous décourage ; Il jure en vain que ce saint pucelage Est des Troyens le grand palladium , Le bouclier (5) sacré du Latium ; De la victoire il est , dit-il , le gage ; C'est l'oriflamme : il faut vous en saisir. Oui, dit Chandos, et j'aurai pour partage Les plus grands biens, la gloire , et le plaisir.
Jeanne pâmée écoutait ce langage Avec horreur , et faisait mille vœux A saint Denis, ne pouvant faire mieux.
Le grand Dunois, d'un courage héroïque, Veut empêcher le triomphe impudique ;
ï.A PICFTJ.E i5
ijo LA PUCELLE.
Mais comment faire ? il faut dans tout état Qu'on se soumette à la loi du combat.
Les fers en l'air et la tête penchée , L'oreille basse et du choc écorchée , Languissamment le céleste baudet D'un œil confus Jean Chandos regardait : Il nourrissait dès long-temps dans son ame Pour la Pucelle une discrète flamme, Des sentiments nobles et délicats Très peu connus des ânes d'ici-bas.
Le confesseur du bon mors arque Charle Tremble en sa chair alors que Chandos parle : Il craint sur- tout que son cher pénitent, Pour soutenir la gloire de la France Qu'on avilit avec tant d'impudence , A son Agnès n'en veuille faire autant ; Et que la chose encor soit imitée Par la Trimouille et par sa Dorothée.
Au pied d'ua chêne il eutre en oraison , Et fait tout bas sa méditation Sur les effets , la cause , la nature Du doux péché qu'aucuns nomment luxure.
En méditant avec attention, Le benoît moine eut une vision , Assez semblable au prophétique songe De ce Jacob , heureux par son meDsonge . ((»; Patte-pelu , dont l'esprit lucratif Avait vendu ses lentilles en Juif:
Ce vieux Jacob , ô sublime mystère !
Devers l'Euphrate une nuit apperçut Mille béliers qui grimpèrent en rot Sur des brebis qui les laissèrent faire. Le moine vit de plus plaisants objets:
Il vit courir à la même aventure Tous les héros de la raee future.
Il observait les différents attraits
CHANT XIII. i7
De ces beautés qui, dans leur douce guerre , Donnent des fers aux maîtres de la terre : Chacune était auprès de son héros, Et l'enchaînait des chaînes de Paphos.
Tels , au retour de Flore et du Zéphyre , Quand le printemps reprend son doux empire, Tous ces oiseaux , peints de mille couleurs, Par leurs amours agitent les feuillages : Les papillons se baisent sur les fleurs , Et les lions courent sous les ombrages A leurs moitiés qui ne sont plus sauvages.
C'est là qu'il vit le beau François premier : Ce brave roi, ce loyal chevalier, Avec Etampe(7) heureusement oublie Les autres fers qu'il reçut à Pavie.
Là Charles-Quint joint le myrte au lauritr , Sert à la fois la Flamande et la Maure. Quels rois, ô ciel I l'un à ce beau métier Gagne la goutte, et l'autre pis eneore. Près de Diane (8) on voit danser les Ris , Aux mouvements que l'Amour lui fait faii c , Quand dans ses bras tendrement elle serre , En se pâmant, le second des Henris.
De Charles neuf le successeur volage (o) Quitte en riant sa Chloris pour un page , Sans s'alarmer des troubles de Paris.
Mais quels combats le jacobin vit rendre Par Borgia , le sixième Alexandre !
En cent tableaux il est représenté :
Là , sans tiare , et d'amour transporté , Avec Vanoze (10) il se fait sa famille ; Un peu plus bas on voit sa sainteté Qui s'attendrit pour Lucrèce sa fille.
O Léon dix I ô sublime Paul trois !
A ce beau jeu vous passiez tous les rois ; Mais vous cédez à mon grand Béarnois ,
A ce vainqueur de îa ligue rebelle, A mon héros , plus connu mille fois Par les plaisirs que goûta Gabrielle , ( 1 1 ) Que par "vingt ans de travaux et d'exploits.
Bientôt on voit le plus beau des spectacles . Ce siècle heureux , ce siècle des miracles , Ce grand Louis , cette superbe cour Où tous les arts sont instruits par l'Amour. L'Amour bâtit le superbe Versailles ; L'Amour , aux yeux des peuples éblouis , D'un lit de fleurs fait un trône à Louis : Malgré les cris du fier dieu des batailles, L'Amour amené au plus beau des humains De cette cour les rivales charmantes , Toutes en feu , toutes impatientes ; De Mazarin la nièce aux yeux divins ,(12) La généreuse et tendre la Valliere , La Montespan , plus ardente et plus fîere : L'une se livre au moment de jouir , Et l'autre attend le moment du plaisir.
Voici le temps de l'aimable régence , Temps fortuné , marqué par la licence , Où la folie, agitant son grelot, D'un pied léger parcourt toute la France , Où duI mortel ne daigne être dévot, Où l'on fait tout , excepté pénitence ; Le bon régent , de son palais royal , Des voluptés donne à tous le signal :
Vous répondez à ce signal aimable , Jeune Daphné, bel astre de la cour; Vous répondez , du sein du Luxembourg , Vous que Bacchus et le dieu de la table Mènent au lit, escortés par l'Amour.
Mais je m'arrête, et de ce deruier âge Je n'ose en vers tracer la vive image : Trop de péril suit ce charme flatteur :
CHANT XIII. i73
Le temps présent est l'arche du Seigneur; Qui la touchait d'une main trop hardie, Puni du ciel , tombait en léthargie.
Je me tairai ; mais , si j'osais pourtant. O des beautés aujourd'hui la plus belle ! O tendre objet, noble , simple, touchant, Et plus qu'Agnès généreuse et fidèle ; Si j'osais mettre à vos genoux charnus Ce grain d'encens que l'on doit à Ténus ! Si de l'Amour je déployais les armes ; Si je chantais ce tendre et doux lien ; Si je disais.... non , je ne dirai rien : Je serais trop an-dessous de tos charmes.
Dans son extase enfin le moine noir Vit à plaisir ce que je n'ose voir :
D'un ceil avide, et toujours très modeste, Il contemplait le spectacle céleste De ces beautés, de ces nobles amants , De ces plaisirs défendus et charmants : Hélas .' dit-il, si les grands de la terre Font deux à deux cette éternelle guerre , Si l'univers doit en passer par-là , Dois-je gémir que Jean Chandos se mette A deux genoux auprès de sa brunette ?
Du seigneur Dieu la volonté soit faite ; Amen , amen : il dit , et se pâma , Croyant jouir de tout ce qu'il voit là.
Mais saint Denis était loin de permettre Qu'aux yeux du ciel Jean Chandos allât met*» Et la Pucelle et la France aux abois.
Ami lecteur, vous avez quelquefois Ouï conter qu'on nouait l'aiguillette. (i3) C'est une étrange et terrible recette, Et dont un saint ne doit jamais user Que quand d'une autre il ne peut s'aviser: D'un pauvre amant le feu se tourne en glace ,
i74 LA. PUCELLE.
Vif et perclus , sans rien faire il se lasse , Dans ses efforts étonné de languir , Et consumé sur le bord du plaisir : Telle une fleur, des feux du jour séchée , La tête basse et la tige penchée , Demande en vain les numides vapeurs Qui lui rendaient la vie et les couleurs. Yoilà comment le bon Denis arrête Le fier Anglais dans ses droits de conquête.
Jeanne, échappant à son vainqueur confus , Reprend ses sens quand il les a perdus ; Puis , d'une voix imposante et terrible , Elle lui dit : Tu n'es pas invincible : Tu vois qu'ici , dans le plus grand combat , Dieu t'abandonne et ton cheval s'abat : Dans l'autre un jour je vengerai la France : Denis le veut , et j'en ai l'assurance ; Et je te donne, avec tes combattants , Un rendez- vous sous les murs d'Oriéans. Le grand Cliandos lui repartit : Ma belle , Yous m'y verrez , pucelle , ou non pucelle ; .l'aurai pour moi saint George le très fort, Et je promets de réparer mon tort.