I.A r-UCELLE. x'd
i46 LA PUCELLE.
Sauver la France et secourir mon roi!
A ce discours George , bouillant de rage, Sentit monter le rouge à son visage ; Et des badauds contemplant le patron Il redoubla de force et de courage ; Car il prenait Denis pour un poltron : Il fond sur lui , tel qu'un puissant faucon Yole de loin sur un tendre pigeon.
Denis recule , et prudent il appelle A haute voix son âne si fidèle , Son âne ailé, sa joie , et son secours : Viens , criait-il, viens défendre mes jours. Ainsi parlant, le bon Denis oublie Que jamais saint n'a pu perdre la vie.
Le beau grison revenait d'Italie En ce moment : et moi, conteur succinct, J'ai déjà dit ce qui fit qu'il revint. A son Denis dos et selle il présente.
Notre patron , sur son âne élancé , Sentit soudain sa valeur renaissante.
Subtilement il avait ramassé Le fer tranchant d'un Anglais trépassé ; Lors brandissant le fatal cimeterre , Il pousse à George, il le presse, il le serre, George indigné lui fait tomber en bref Trois horions sur son malheureux chef; Tous sont parés : Denis garde sa tête , Et de ses coups dirige la tempête Sur le cheval et sur le cavalier ; Le feu jaillit de l'élastique acier ; Les fers croisés et de taille et de pointe A tout moment vont , au fort du combat , Chercher le cou , le casque , le rabat , Et l'auréole, et l'endroit délicat . Où, la cuirasse à ] 'aiguillette est jointe.
Ces vains efforts les rendaient plus ardeirts:
CHANT XI. i47
Tous deux tenaient la victoire en suspens , Quand de sa voix terrible et discordante L'àne entonna son octave éeorchante.
Le ciel en tremble ; écho du fond des bois En frémissant répète cette voix.
George pâlit : Denis d'une main leste Fait une feinte, et d'un revers céleste Tranche le nez du grand saint d'Albion; (5) Le bout sanglant roule sur son arçon.
George sans nez , mais non pas sans courage , Venge à l'instant l'honneur de son visage ; Et jurant Dieu , selon les nobles us De ses Anglais , d'un coup de cimeterre Coupe à Denis ce que jadis saint Pierre Certain jeudi fit tomber à IMalchus.
A ce spectacle , à la voix ampoulée De l'àne saint, à ses terribles cris , Tout fut ému dans les divins lambris.
Le beau portail de la voûte étoilée S'ouvrit alors, et des arches du ciel On vit sortir l'archange Gabriel , Qui, soutenu sur ses brillantes ailes , Fend doucement les plaines éternelles , Portant en main la verge qu'autrefois Devers le Nil eut le divin Aloïse Quand dans la mer suspendue et soumise Il engloutit les peuples et les rois.
Que vois-je ici ? cria-t-il en colère ; Deux saints patrons, deux enfants de lumière, Du Dieu de paix confidents éternels , Yont s'échiner comme de vils mortels !
Laissez , laissez aux sots enfants des femmes Les passions , et le fer, et les flammes ; Abandonnez à leur profane sort Les corps chétifs de ces grossières âmes . Nés dans la fange, et formés pour la mort : Mais vous, enfants qu'au séjour de la vie
Le ciel nourrit de sa pure ambrosie , Etes-vous las d'être trop fortunés ?
Etes- vous fous ? ciel ! une oreille ! un nez i Vous que la grâce et la miséricorde Avaient formés pour prêcher la concorde , Pouvez-vous bien de je ne sais quels rois En étourdis embrasser la querelle?
Ou renoncez à la voûte éternelle , Ou dans l'instant qu'on se rende à mes lois ; Que dans vos cœurs la charité s'éveille : George insolent, ramassez cette oreille, Ramassez , dis- je ; et vous , monsieur Denis , Prenez ce nez avec vos doigts bénis ; Que chaque chose en son lieu soit remise.
Denis soudain va , d'une main soumise , Rendre le bout au nez qu'il fit camus ; George à Denis rend l'oreille dévote Qu'il lui coupa. Ghacun des deux marmotte A Gabriel un gentil oremus ; Tout se rajuste, et chaque cartilage Va se placer à l'air de son visage ; Sang", fibres , chair , tout se consolida , Et nul vestige aux deux saints ne resta De nez coupé , ni d'oreille abattue ; Tant les saints ont la chair ferme et dodue !
Puis Gabriel, d'un ton de président Gà , qu'on s'embrasse ; il dit, et dans l'instant Le doux Denis , sans fiel et sans colère, De bonne foi baisa son adversaire :
Mais le fier George en l'embrassant jurait , Et promettait que Denis le paierait.
Le bel archange, après cette embrassade. Prend mes deux saints , et d'un air gracieux A ses côtés les fait voguer aux cieux , Où de nectar on leur verse rasade.
Peu de lecteurs croiront ce grand combat ; Mais sous les murs qu'arrosait le Scamandre
CHANT XL i4(j
Na-t-on pas vu jadis avec éclat Les dieux armés de l'Olympe descendre ? N'a-t-on pas vu chez cet Anglais Milton D'anges ailés toute une légion (6) Rougir de sang les célestes campagnes , Jeter au nez quatre ou cinq cents montagnes , Et, qui pis est, avoir du gros canon?
Or, si jadis Michel et le démon Se sont battus, messieurs Denis et George Pouvaient , sans doute , à plus forte raison Se rencontrer et se couper la gorge.
Mais dans le ciel si la paix revenait , Il en était autrement sur la terre , Séjour maudit de discorde et de guerre. Le bon roi Charle en cent endroits courait, Nommait Agnès , la cherchait , et pleurait : Et cependant Jeanne la foudroyante , De son épée invincible et sanglante , Au fier Warton le trépas préparait ; Elle l'atteint vers l'énorme partie Dont cet Anglais profana le couvent :
Warton chancelle, et son glaive tranchant Quitte sa main par la mort engourdie; Il tombe , et meurt en reniant les saints. Le vieux troupeau des antiques nonnains, Voyant aux pieds de l'amazone auguste Le chevalier sanglant et trébuche , Disant Ave , s'écriait : Il est juste Qu'on soit puni par où l'on a pécbé.
Sœur Rebondi, qui dans la sacristie A succombé sous le vainqueur impie , Pleurait le traître en rendant grâce au ciel ; Et, mesurant des yeux le criminel , Elle disait d'une voix charitable :
Hélas ! hélas ! nul ne fut plus coupable !