‹ La pucelle (volume 2)Chapitre 11 sur 22 · FIN DU CHANT XIII · texte numérisé non relu

FIN DU CHANT XIII

LA PU CELLE. i;5

ARGUMENT

Comment Jean Cbandos veut abuser de la dévote Dorothée. Combat de la Trimouiile et de Chandos. Ce fier Cbandos est vaincu par Dunois.

\J Volupté , mepe de ia nature ,

lîelle Vénus , seule divinité

Que dans la Grèce invoquait Epicure ,

Qui , du chaos chassant la nuit obscure ,

Donnes la vie et la fécondité ,

Le sentiment , et la félicite ,

A cette foule innombrable, agissante,

D'êtres mortels à ta voix renaissante ;

Toi que Ton peint désarmant dans tes bras

Le dieu du ciel et le dieu de la guerre ,

Qui d'un sourire écartes le tonnerre,

Rends l'air serein , fais naître sous tes pas

Les doux plaisirs qui consolent la terre ;

Descends des eieux, déesse des beaux jours,

Viens sur ton char entouré des Amours ,

Que les Zéphyrs ombragent de leurs ailes ,

Que font voler tes colombes fidèles

En se baisant dans le vagne des airs :

Viens échauffer et calmer l'univers ,

Viens ; qu'à ta voix les Soupçons , les Querelles ,

Le triste Ennui, plus détestable qu'elles,

La noire Envie , à l'œil louche et pervers ,

Soient replongés dans le fond des enfers,

Et garrotté de chaînes éternelles;

ij6 LÀ PUCELLE.

Que tout s'enflamme et s'unisse à ta voix; Que l'univers en aimant se maintienne.

Jetons au feu nos vains fatras de lois ; N'en suivons qu'une , et que ce soit la tieuiit

Tendre Vénus , conduis en sûreté Le roi des Francs qui défend sa patrie. Loin des périls conduis à son côté La belle Agnès , à qui son cœur se fie : Pour ces amants de bon cœur je te prie. Pour Jeanne d'Arc je ne t'invoque pas ; Elle n'est pas encor sous ton empire : C'est à Denis de veiller sur ses pas ; Elle est pucelle, et c'est lui qui l'inspire, .le recommande à tes douces faveurs Ce la Trimouille et cette Dorothée :

Verse la paix dans leurs sensibles cœurs ; De son amant que jamais écartée Elle ne soit exposée aux fureurs Des ennemis qui l'ont persécutée.

Et toi , Cornus (i), récompense Bonn eau , Répands tes dons sur ce bon Tourangeau Qui sut conclure un accord pacifique Entre son prince et ce Cbandos cynique : Il obtint d'eux avec dextérité Que chaque troupe irait de son côté , Sans nul reproche et sans nulles querelles , A droite , à gauche , ayant la Loire entre elles : Sur les Anglais il étendit ses soins Selon leurs goûts , leurs mœurs, et leurs besoin, Un gros rostbif, que le beurre assaisonne (2), Des plumpuddings , des vins de la Garonne Leur sont offerts; et les mets plus exquis , Les ragoûts fins dont le jus pique et flatte , Et les perdrix à jambes d'écarlate, Sont pour le roi, les belles, les marquis. Le fier Chandos partit donc après boire, Et côtoya les rives de la Loire ,

Jurant tout haut que la première fois Sur la Pucelle il reprendrait ses droits. En attendant il reprit son beau page.

Jeanne revint , ranimant son courage , Se replacer à coté de Dunois.

Le roi des Francs avec sa garde bleue, Agnès en tête , un confesseur en queue-, A remonté , l'espace d'une lieue , Les bords fleuris où la Loire s'étend D'un cours tranquille et d'un flot inconstant.

Sur des bateaux et des planches usées Un pont joignait les rives opposées.

Une chapelle était au bout du pont :

C'était dimanche. Un hermite à sandale Fait résonner sa voix sacerdotale :

IL dit la messe ; un enfant la répond. Charle et les siens ont eu soin de l'entendre Dès le matin au château de Cu tendre : Mais Dorothée en entendait toujours Deux pour le moins, depuis qu'à son secours Le juste ciel , vengeur de l'innocence , Du grand bâtard employa la vaillance , Et protégea ses fidèles amours.

Elle descend, se retrousse, entre vite . Signe sa face en trois jets d'eau bénite , Plie humblement l'un et l'autre genou , Joint les deux mains , et baisse son beau cou. Le bon hermite , en se tournant vers elle, Tout ébloui , ne se connaissant plus , Au lieu de dire un Fratrcs, on mus , Roulant les yeux, dit, Fratres , qu'elle est belle

Chandos entra dans la même chapelle, Par passe- temps , beaucoup plus que par zèle. La tête haute , il salue en passant Cette beauté dévote à la Trimouille , Passe , repasse, et toujours en sifflant; Mais derrière elle enfin il s'agenouille ,

178 LAPUCELLE.

Sans un seul mot de Pater ou à? Ave. D'un cœur contrit au Seigneur élevé, D'un air charmant, la tendre Dorothée Se prosternait , par la grâce excitée , Front contre terre et derrière levé :

Son court jupon, retroussé par mégarde, Offrait aux yeux de Ghandos , qui regarde , A découvert deux jambes dont l'Amour A dessiné la forme et le contour , Jambes d'ivoire, et telles que Diane En laissa voir au chasseur Actéon.

Chandos alors , faisant peu l'oraison , Sentit au cœur un désir très profane ; Sans nul respect pour un lieu si divin , Il va glissant une insolente main Sous le jupon qui couvre un blanc satiii. Je ne veux point, par un crayon cynique , Effarouchant l'esprit sage et pudique De mes lecteurs , étaler à leurs yeux Du grand Chandos l'effort audacieux.

Mais la Trimouille ayant vu disparaître Le tendre objet dont l'Amour le fit maître , "Vers la chapelle il adresse ses pas.

Jusqu'où. l'Amour ne nous conduit-il pas ! La Trimouille entre au moment où le prêtre Se retournait, où l'insolent Chandos Etait tout près du plus charmant des dos , Où Dorothée, effrayée, éperdue, Poussait des cris qui vont fendre la nue. Je voudrais voir nos bons peintres nouveaux , Sur cette affaire exerçant leurs pinceaux , Peindre à plaisir sur ces quatre visages L'étonnement des quatre personnages.

Le Poitevin criait à haute voix :

Oses-tu bien, chevalier discourtois , Anglais sans frein , profanateur impie , Jusqu'en ces lieux porter ton infamie ?

CHANT XIV. i:

D'un ton railleur ou règne un air hautain, Se rajustant , et regagnant la porte , Le fier Chandos lui dit : Que vous importe ? De cette église êtes- vous sacristain? Je sais bien plus , dit le Français fidèle, Je suis l'amant aimé de cette belle ; Ma coutume est de venger hautement Son tendre honneur, attaqué trop souvent. Vous pourriez bien risquer ici le vôtre , Lui dit l'Anglais : nous savons l'un et l'autre Notre portée ; et Jean Chandos peut bien Lorgner un dos , mais non montrer le sien.

Le beau Français, et le Breton qui raille , Font préparer leurs chevaux de bataille ; Chacun reçoit des mains d'un écuyer Sa longue lance et son rond bouclier, Se met en selle , et d'une course fîere Passe , repasse , et fournit sa carrière. De Dorothée et les cris et les pleurs N'arrêtaient point l'un ni l'autre adversaire. Son tendre amant lui criait : Beauté chère , Je cours pour vous, je vous venge, ou je menu Il se trompait ; sa valeur et sa lance Brillaient en vain pour l'amour et la France.

Après avoir en deux endroits percé De Jean Chandos le haubert fracassé , Prêt à saisir une victoire sure, Son cheval tombe , et , sur lui renversé , D'un coup de pied sur son casque faussé Lui fait au front une large blessure ; Le sang vermeil coule sur la verdure.

L'iiermite accourt ; il croit qu'il va passer , Crie In manus, et le veut confesser.

Ah, Dorothée ! ah , douleur inouie !

Auprès de lui sans mouvement, sans vie , Ton désespoir ne pouvait s'exhaler :

Mais que dis-tu lorsque tu pus parler?

i8o LA PUCELLE.

« Mon cher amant ! c'est donc moi qui te tue ? De tous tes pas la compagne assidue Ne devait pas un moment s'écarter ; Mon malheur vient d'avoir pu te quitter. Cette chapelle est ce qui m'a perdue ; Et j'ai trahi la Trimouille et l'Amour Pour assister à deux messes par jour» ! Ainsi parlait sa tendre amante en larmes.

Chandos riait du succès de ses armes : « Mon beau Français , la fleur des chevaliers , Et vous aussi , dévote Dorothée , Couple amoureux , soyez mes prisonniers ; De nos combats c'est la loi respectée.

J'eus un moment Agnès en mon pouvoir ; Puis j'abattis sous moi votre Pucelle : Je l'avouerai, je fis mal mon devoir, J 'en ai rougi ; mais avec vous , la belle , Je reprendrai tout ee que je perdis ; Et la Trimouille en dira son avis. »

Le Poitevin , Dorothée , et l'henni te, Tremblaient tous trois à ce propos affreux ; Ainsi qu'on voit au fond des antres creux Une bergère éplorée , interdite , Et son troupeau que la crainte a glacé , Et son beau chien par un loup terrassé.

Le juste ciel , tardif en sa vengeance , Ne souffrit pas cet excès d'insolence.

De Jean Chandos les péchés redoublés , Filles , garçons, lant de fois violés , Impiétés, blasphème , impénitence, Tout en son temps fut mis dans la balance , Et fut pesé par l'ange de la mort.

Le grand Dunois avait de l'autre bord Vu le combat et la déconvenue De îa Trimouille ; une femme éperdue Qui le tenait languissant dans ses bras, L'hermite auprès qui marmotte tout bas ,

CHANT XIV. i8t

Et Jean Chandos qui près d'eux caracole : A ces objets il pique, il court, il vole.

C'était alors l'usage en Albion Qu'on appelât les choses par leur nom.

Déjà , du pont franchissant la barrière , Vers le vainqueur il s'était avancé : Fils de putain (3), nettement prononcé , Frappe au tympan de son oreille altiere. Oui , je le suis , dit-il d'une voix fiere ; Tel fut Alcide et le divin Bacchus , (4) L'heureux Persée , et le grand Romulus, Qui des brigands ont délivré la terre ; C'est en leur nom que j'en vais faire autant. Va, souviens-toi que d'un bâtard normand (£) Le bras vainqueur a soumis l'Angleterre : O vous, bâtards du maître du tonnerre, Guidez ma lance et conduisez mes coups .' L'honneur le veut; vengez-moi, vengez-vous. Cette prière était peu convenable ; Mais le héros savait très bien la fable : Pour lui la bible eut des charmes moins doux. Il dit et part. La molette dorée Des éperons armés de courtes dents De son coursier pique les nobles flancs : Le premier coup de sa lance acérée Fend de Chandos l'armure diaprée , Et fait tomber une part du collet Dont l'acier joint le casque au corselet.

Le brave Anglais porte un coup effroyable : Du bouclier la voûte impénétrable Reçoit le fer qui s'écarte en glissant. Les deux guerriers se joignent en passant ; Leur force augmente ainsi que leur colère : Chacun saisit son robuste adversaire.

Les deux coursiers sous eux se dérobants , Débarrassés de leurs fardeaux brillants ,

ijl rucFr.LE. 16

i«a LA PUCELLE.

S'en vont en paix errer dans les campagnes.

Tels que l'on voit dans d'affreux tremblements

Deux gros rochers détachés des montagnes ,

Avec grand bruit l'un sur l'autre roulants :

Ainsi tombaient ces deux fiers combattants ,

Frappant la terre et tous deux se serrants ;

Du choc bruyant les échos retentissent ,

L'air s'en émeut , les nymphes en gémissent.

Ainsi quand Mars, suivi par la terreur,

Couvert de sang, armé par la fureur,

Du haut des cieux descendait pour défendre

Les habitants des rives du Scamandre,

Et quand Pallas animait contre lui

Cent rois ligués dont elle était l'appui ,

La terre entière en était ébranlée;

De l'Achéron la rive était troublée ;(6)

Et , pâlissant sur ses horribles bords ;

Pluton tremblait pour l'empire des morts.

Les deux héros fièrement se relèvent, Les yeux en feu , se regardent, s'observent ,(*) Tirent leur sabre, et sous cent coups divers Rompent l'acier dont tous deux sont couverts. Déjà le sang coulant de leurs blessures D'un rouge noir avait teint leurs armures , Les spectateurs en foule se pressants Faisaient un cercle autour des combattants , Le cou tendu , l'œil fixe , sans haleine , N'osant parler, et remuant à peine :

On en vaut mieux quand on est regardé ; L'œil du public est aiguillon de gloire. Les champions n'avaient que préludé

(*) Ces deux vers ne riment point ensemble . C est une inadvertance échappée à Voltaire, comme nous en sommes convaincus par deux manuscrits que nous avons sous les yeux, et dont l'un est écrit de sa propre main.

Cil A 3 T XIV. i33

A ce combat d'éternelle mémoire.

Achille, Hector, et tous les demi-dieux, Les grenadiers , bien plus terribles qu'eux, Et les lions, beaucoup plus redoutables, Sont moins cruels, moins fiers , m oins implacables, Moins acbarnés. Enlin l'heureux bâtard Se ranimant, joignant la force à Fart . Saisit le bras de l'Anglais qui s'égare , Fait d'un revers voler son fer barbare , Puis d'une jambe avancée à propos Sur l'herbe rouge étend le grand Chandos ; Mais en tombant son ennemi l'entraîne:

Couverts de poudre ils roulent dans l'arène, L'Anglais dessous et le Fiançais dessus.

Le doux vainqueur, dont les nobles vertus Guident le cœur quand son sort est prospère . De son genou pressant son adversaire :

Rends-toi, dit-il. Oui , dit Chandos, attends { Tiens , c'est ainsi, Dunois, que je me rends.

Tirant alors, pour ressource dernière , Un stylet court , il étend en arrière Son bras nerveux, le ramené en jurant , Et frappe au cou son vainqueur bienfaisant ; Mais une maille en cet endroit entière Fit émousser la pointe meurtrière.

Dunois alors cria : Tu veux mourir, Meurs, scélérat ; et, sans plus discourir, Il vous lui plonge , avec peu de scrupule , Son fer sanglant devers la clavicule.

Chandos mourant, se débattant en vain , Disait encor tout bas , Fils de putain ! Son cceuraltier, inhumain, sanguinaire, Jusques au bout garda son caractère ; Ses yeux, son front, pleins d'une sombre horreur Son geste encor, menaçaient son vainqueur : Son ame impie, inflexible, implacable , Dans les enfers alla braver ïe diable.

x84 LA PUCELLE.

Ainsi finit , comme il avait vécu ,

Ce dur Anglais par un Français vaincu.

Le beau Dunois ne prit point sa dépouille ; Il dédaignait ces usages honteux, Trop établis chez les Grecs trop fameux : Tout occupé de son cher la Trimouille , Il le ramené ; et deux fois son secours De Dorothée ainsi sauva les jours.

Dans le chemin elle soutient encore Son tendre amant qui, de ses mains pressé, Semble revivre , et n'être plus blessé Que de l'éclat de ces yeux qu'il adore ; Il les regarde et reprend sa vigueur.

Sa belle amante , au sein de la douleur , Sentit alors le doux plaisir renaître : Les agréments d'un sourire enchanteur Parmi ses pleurs commençaient à paraître ; Ainsi qu'on voit un nuage éclairé Des doux rayons d'un soleil tempéré;

Le roi gaulois , sa maîtresse charmante , L'illustre Jeanne, embrassent tour à tour L'heureux Dunois dont la main triomphante Avait vengé son pays et l'Amour :

On admirait sur-tout sa modestie Dans son maintien, dans chaque repartie. Il est aisé, mais il est beau pourtant D'être modeste alors que l'on est grand.

Jeanne étouffait un peu de jalousie ; Son cœur tout bas se plaignait du destin ; 11 lui fâchait que sa pucelle main Du mécréant n'eût pas tranché la vie , Se souvenant toujours du double affront Qui vers Cutendre a fait rougir son front , Quand, par Chandos au combat provoquée, Lile se vit abattue et manquée.

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