‹ La pucelle (volume 2)Chapitre 20 sur 22 · CO RIS AND RE · texte numérisé non relu

CO RIS AND RE

Mais les valets, le peuple, espèce vile, Etaient exempts de la bizarre loi-' Il fallait être ou noble . ou prêtre , ou roi , Pour être fou. Ce n'est pas tout encore : L'art d'Esculape et cent grains d'ellébore Contre ce mal étaient un vain secours ; Et la cervelle empirait tous les jours , Jusqu'au moment où la belle innocente Pour quelque amant serait compatissante : Et ce moment du ciel était prescrit Pour que la sotte eût enfin de l'esprit.

Plus d'un galant né sur les bords de Loire , Pour avoir vu Corisandre une fois , Avait perdu le sens et la mémoire.

L'un se croit cerf , et broute daus les bois : L'autre imagine avoir un eu de verre ; Dès qu'un passant le heurte en son chemin , Il va criant qu'on casse son derrière.

Bertaut se croit du sexe féminin , Porte une jupe, et se meurt de tristesse Qu'à la trousser nul amant ne s'empresse : D'un large bât Mérardon s'est chargé ; Il se croit âne , et ne se trompe guère , Veut qu'on le charge , et ne cesse de braire : Cuiand se croit en marmite changé, Marche à trois pieds; une main pose à terre, L'autre fait l'anse. Hélas ! chacun de nous Pourrait fort bien se mettre au rang àes fou? , Sans avoir vu la belle Corisandre.

Quel bon esprit ne se laisse surprendre A ses désirs? et qui n'a ses travers?

Chacun est fou , tant en prose qu'en vers.

Or Corisandre avait une grand'mere.

Femme de bien, d'une humeur peu sévère, Dont en secret l'orgueil se complaisait A voir les fous que sa fille faisait.

Mais de scrupule à la fin obsédée , Elle eut pitié d'un si triste fléau.

CORISANDRE. ay?

Notre beauté , si fatale au cerveau , Fut daus sa chambre étroitement gardée; Ou fit poster, pour garder le château, Deux champions à la mine assurée, Qui défendaient l'accès de la maison À tout venant qui risquait sa raison.

La belle sotte, ainsi claquemurée, Filait, cousait, et chantait, sans penser, Sans nul regret qui vînt la traverser, Sans goût, sans soin , et sans la moindre envie De s'appliquer à guérir la folie De ses amants ; ce qui n'aurait tenu Qu'à dire oui, si la belle eût voulu.

Le fier Chandos , encor tout en colère D'avoir manqué sa gentille adversaire , Vers ses \nglais retournait en grondant ; Semblable au chien dont la vorace dent Saisit en vain le lièvre qui s'échappe ; Il tourne , il crie , il vire , il pleure , il jappe , Puis vers son maître approche à petits pas , Portant la queue et l'oreille fort bas. Chandos maudit son animal revêche , Qui lui fit faute en ce brave duel. Son général cependant lui dépêche , Pour le hâter, un jeune colonel, Brave Irlandais, nommé Paul Tirconel , Portant l'air haut, une large poitrine , Jarrets tendus, bras nerveux, double échine, Au sourcil fier ; on voit bien à sa mine Qu'il n'a jamais essuyé cet affront Qui de Chandos faisait rougir le front.

Ces deux guerriers , avec leur noble escorte, De Corisandre arrivant à la porte, Veulent entrer, quand des deux portiers l'un Crie : Arrêtez , gardez-vous d'entreprendre De pénétrer jusques à Corisandre , Si vous voulez garder le sens commun.

Le fier Chandos, qui croit qu'on l'injurie ,

ay4 CORISANDRE.

Pousse en avant; et, frappant en furie, D'un coup d'estoc renverse à douze pas Un des huissiers , qui se démet le bras , Et, tout meurtri, roule au loin sur le sable.

Paul Tirconel, non moins impitoyable, X)e l'éperon donne à la fois deux coups, Lâche la bride, et serre les genoux.

Son beau coursier, plus prompt que la tempèle Saute , bondit, et passe sur la tête De l'autre huissier, qui levé un œil confus, Reste un moment interdit et perclus , Et, se tournant, reçoit une ruade Qui vous l'étend près de son camarade.

Tel, en province , un brillant officier , Jeune , galant , aigrefin, petit-maître , Court au spectacle, et rosse le portier , Gagne une loge, et, placé sans payer, Siffle par air tout ce qu'il voit paraître.

La suite anglaise arrive dans la cour : I^a vieille dame y descend éplorée. A ce grand bruit Corisandre effarée, Prend un jupon, sort de la chambre, accoure Chandos leur fait un compliment fort court , En digne Anglais , qui de parler n'a cure ; Mais, observant l'innocente figure, Ce teint de lis, ces charmes succuler.ts, Ces bras d'ivoire, et ces tétons naissants Que de ses mains arrondit la nature, Il s'en promet une heureuse aventure; Et Corisandre, à l'hébété maintien, Jette au hasard un œil qui ne dit rlvM. Pour Tirconel, d'une façon gentille Il salua la grand'mere et la fille, Et pour sa part fit aussi les yeux doux. Qu arrive-t-il? les voilà tous deux fous. Chandos, atteint de cette maladie, En maquignon natif de Normandie, Pour un cheval prend la jeune beauté

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Prétend qu'il soit sellé, bridé, monté, Et puis claquant sa croupe rebondie, D'un demi-tour s'élance sur son dos.

La belle plie , et tombe sous Chandos ; Quand Tirconel , par une autre manie, Au même instant se croit cabaretier, Et prend la belle à genoux accroupie Pour un tonneau, prétend le relier, Et le percer, et sur-tout essayer De la liqueur que Bacchus a rougie.

Tout chevauchant alors Chandos lui crie, Vous êtes fou ! God deinnï l'esprit malin A détraqué , je crois, votre cervelle.

Quoi ! vous prenez pour un tonneau de vin Mon cheval blanc à crinière isabelle. — C'est mon tonneau •. j 'eu porte le London. — C'est mon cheval. — C'est mon tonneau, mou frère. Egalement tous deux avaient raison :

Chacun soutient sa brave opinion.

Un jacobin se met moins en colère Pour saint Thomas , ou tel autre saint père , Et d'Olivet pour son cher Cicéron. Des démentis en réplique et duplique, Et certains mots que, grâce à ma pudeur, Mon style honnête épargne à mou lecteur, Mots effrayants par qui l'honneur se pique , Font que déjà nos illustres Bretons Ont dégainé leurs fiers estramaçons.

Comme le vent, dans son faible murmure, Frise d'abord la surface des eaux, S'élève, gronde, et, brisaut les vaisseaux, Répand l'horreur sur toute la nature :

Ainsi l'on vit nos deux Anglais d'abord Se plaisanter, faire semblant de rire , Puis se fâcher, puis, dans leur noir délire, Se menacer et se porter la mort.

Tous deux en garde, en la même posture , he bras tendu, le corps en son profil,

a96 CORISANDRE.

La tête Iiaute , et le bras de droit fil ,

Eu quarte, en tierce^ ils tâtent. leur peau dure.

Mais aussitôt» sans règle ni mesure ,

Plus acharnés , plus fiers , plus en courroux ,

Du fer tranchant ils portent de grands coups.

Au mont Etna, dans leur forge brûlante , Du noir cocu les borgnes compagnons Font retentir l'enclume étincelante Scus des marteaux moins redoublés , moins prompts, En préparant au maître du tonnerre Le gros canon dont se moque la terre.

Des deux côtés le sang est répandu , Du bras , du col , et du crâne fendu , Malgré Facier de leur brillante armure, Sans qu'un seul cri succède à la blessure. La bonne mère en gémit de douleur , Dit son Pater, demande un confesseur; Et cependant sa tille avec langueur , Se rengorgeant, rajuste sa coiffure.

Nos deux Anglais , lassés , sanglants , rendus , Gisaient tous deux sur la terre étendus, Quand arriva notre bon roi de France, Et ces héros , brillants porteurs de lance, Et ces beautés qui formaient une cour Digne de Mars et du dieu de lamour.

La belle sotte au-devant d'eux s'avance, Fait gauchement une humble révérence , Nonchalamment leur donne le bon jour , Et les voit tous avec indifférence.

Qui l'aurait cru, que la nature mît Tant de poison dans des yeux sans esprit! Des beaux Français les têtes détraquées Sont par la belle à peine remarquées Les dons du ciel versés bénignement Sont des mortels reçus différemment :

Tout se façonne à notre caractère :

Diversement sur nous la grâce opère.

Le même suc dont la terre nourrit

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Des fruits divers les semences écloses , Fait des œillets . des chardons , et des roses. Chacun se sent des mœurs de son pays : Tout se varie : une tête française Tourne autrement qu'une cervelle anglaise. Chez les Anglais, sombres et durs esprits, Toute folie est noire , atrabilaire ; Chez les Français elle est vive et légère.

D'abord nos gens, se prenant par la main , Dansent en rond , et chantent le refrain. Le gros Bonneau lourdement se démené , Hors de cadence , ainsi que hors d'haleine : Bréviaire en main, le pereBonifoux À pas plus lents danse avec tous ces fous : Il s'est placé tout auprès du beau page , D'un air dévot lorgnant ce beau visage ; A son souris , à son dévot langage , A ses yeux doux, à ses mains, à son ton, On lui croirait un reste de raison.

Le mal nouveau qui fascine la vue De la royale et dansante cohue, Leur fait penser que la cour du château Est un jardin avec un bassin d'eau; Et , voulant tous s'y baigner , ils dépouillent Leurs corselets ; et , nus sur le gazon , Nageant à vide et levant le menton, Dans l'onde claire ils pensent qu'ils se mouillent : Et remarquez que le moine engageant Près de Monrose allait toujours nageant.

A cet amas de tètes sans cervelle , A ces obj-ets , à tant de nudités , On vit d'abord nos pudiques beautés , La Dorothée , Agnès , et la Pucelle , Qui détournaient leur discrète prunelle, Puis regardaient , et puis levaient les yeux Avec le cœur et les mains vers les cieux.

Quoi ! s'écria l'inébranlable Jeanne , J'aurai pour moi saint Denis et mon âne -3

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