FIN DU CHANT VII
ARGUMENT
Comment le charmant la Trimouille rencontra un Anglais
à Notre-Dame de Lorette, et ce qui s'ensuivit avec sa
Do4" thée.
me
liuE cette histoire est sage, intéressante !
Comme elle forme et V esprit et le cœur !
Comme on y voit la vertu triomphante ,
Des chevaliers le courage et l'honneur,
Les droits des rois , des belles la pudeur .'
C'est un jardin dont tout le tour m'enchante
Par sa culture et sa variété.
J'y vois sur-tout l'aimable chasteté,
Des belles fleurs la fleur la piuvs brillante ,
Comme un lis blanc que le ciel a planté ,
Levant sans tache une tête éclatante.
Filles , garçons , lisez assidûment
De la veMu ce divin rudiment ;
Il fut écrit par notre abbé Tritême ,
Savant Picard , de son siècle ornement :
Il prit Agnès et Jeanne pour son thème.
Que je l'admire , et que je me sais gré
D'avoir toujours hautement préféré
Cette lecture honnête et ptoii table ,
A ce fatras d'insipides romans
Que je vois naître et mourir tous les ans ,
De cerveaux creux avortons languissants !
CHANT VIII. io3
De Jeanne d'Are l'histoire véritable
Triomphera de l'envie et du temps.
Le vrai me plaît, le vrai seul est durable.
De J eanne d'Arc cependant , cher lecteur , En ce moment je ne puis rendre compte ; Car Dorothée , et Dunois , son vengeur , Et la Trimouille , objet de son ardeur , Ont de grands droits ; et j'avouerai sans honte Qu'avec raison vous vouliez être instruit Des beaux effets que leur amour produit.
Près d'Orléans vous avez souvenance Que la Trimouille , ornement du Poitou , Pour son bon roi signalant sa vaillance 5 Dans un fossé fut plongé jusqu'au cou : Ses écuyers tirèrent avec peine Du sale fond de la fangeuse arène Notre héros , en cent endroits froissé , Un bras démis , le coude fracassé.
Vers les remparts de la ville assiégée On reportait sa ligure affligée :
Mais de Talbot les efforts vigilants Avaient fermé les chemins d'Orléans :
On transporta de crainte de surprise , Mon paladin , par de secrets détours . Sur un brancard, en la cité de Tours , Cité fidèle , au roi Charles soumise.
Un charlatan, arrivé de Venise, Adroitement remit son radins , (2) Dont le pivot rejoignit V humérus.
Son écuyer lui fit bientôtxonnaître Qu'il ne pouvait retourner vers son maître , Que les chemins étaient fermés pour lui. Le chevalier , fidèle a sa tendresse, Se résolut , dans son cuisant ennui .
D'aller au moins rejoindre sa maîtresse.
Il courut donc , à travers cent hasards ,
io4 LA PUCELLE.
Au beau pays conquis par les Lombards, En arrivant aux portes de la ville Le Poitevin est entouré , heurté -, Pressé des flots d'une foule imbécille , Qui , d'un pas lourd , et d'un œil hébété , Court à Milan des campagnes voisines ; Bourgeois , manants , moines , bénédictines , Mères , enfants : c'est un bruit, un concours, Un chamaillis; chacun se précipite ; On tombe , on crie : Arrivons, entrons vite : Nous n'aurons pas tels plaisirs tous les jours.
Le paladin sut bientôt quelle fête Allait chommer ce bon peuple lombard, Et quel spectacle à ses yeux on apprête. Ma Dorothée ! 6 ciel ! Il dit , et part ; Et son coursier , s'élançant sur la tête Des curieux , le porte en quatre bonds Dans les fauxbourgs , dans la ville , à la place Où du bâtard la généreuse audace A dissipé tous ces monstres félons , Où Dorothée , interdite , éperdue, Osait à peine encor lever la vue.
L'abbé Tritême, avec tout son talent , N'eut pu jamais nous faire la peinture De la surprise et du saisissement , Et des transports dont cette ame si pare Fut pénétrée en voyant son amant.
Quel coloris, quel pinceau pourrait rendre Ce doux mélange et si vif et si tendre , L'impression d'un reste de douleur , La douce joie où se livrait son cœur, Son embarras , sa pudeur , et sa honte , Que par degrés la tendresse surmonte?
Son la Trimouille, ardent, ivre d'amour, Entre ses bras la tient long-temps serrée , Faible , attendrie , encor tout éplorée ;
CHANT VIII. ioS
Il embrassait , il baisait tour à tour
Le grand Dunois , et sa maîtresse , et l'âne.
Tout le beau sexe , aux fenêtres penché , Battait des mains , de tendresse touché ; On voyait fuir tous les gens à soutane Sur les débris du bûcber renversé Qui dans le sang nage au loin dispersé. Sur ces débris le bâtard intrépide, De Dorothée affermissant les pas , A l'air, le port, et le maintien d'Alcide , Qui sous ses pieds enchaînant le trépas , Le triple chien , et la triple Euménide , Remit Alceste à son dolent époux , Quoiqu'en secret il fût un peu jaloux..
Avec honneur la belle Dorothée Fut en litière à son logis portée , Des deux héros noblement escortée. Le lendemain le bâtard généreux Vint près du lit du beau couple amoureux : Je sens , dit-il , que je suis inutile Aux doux plaisirs que vous goûtez tous deux : Il me convient de sortir de la ville ; Jeanne et mon roi me rappellent près d'eux ; Il faut les joindre, et je sens trop que Jeanne Doit regretter la perte de son âne.
Le grand Denis , le patron de nos lois , M'a cette nuit présenté sa figure :
J'ai vu DGnis tout comme je vous vois ; Il me prêta sa divine monture Pour secourir les dames et les rois :
Denis m'enjoint de revoir ma patrie.
Grâces au ciel Dorothée est servie ; Je dois servir Charles sept à son tour. Goûtez les fruits de votre tendre amour. A mon bon roi je vais donner ma vie : Le temps me presse , et mon âne m'attend;
io6 LA PÏÏCELLE.
Sur mon cheval je vous suis à l'instant , Lui répliqua l'aimable la Trimouille.
La belle dit: C'est aussi mon projet ; Un désir vif dès long-temps me chatouille De contempler la cour de Charles sept , Sa cour si belle , en héros si féconde , Sa tendre Agnès, qui gouverne son cœur , Sa fîere Jeanne , en qui valeur abonde : Mon cher amant , mon cher libérateur , Me conduiraient jusques au bout du monde. Mais , sur le point d'être cuite en ce lieu , En récitant ma prière secrète , Je fis tout bas à la "Vierge un beau vœu De visiter sa maison de Lorette , S'il lui plaisait de me tirer du feu : Tout aussitôt la mère du bon dieu Vous députa sur votre âne céleste ; Vous me sauvez de ce bûcher funeste; Je vis par vous : mon vœu doit se tenir , Sans quoi la Vierge a droit de me punir.
Yotre discours est très juste et très sage , Dit la Trimouille ; et ce pèlerinage Est à mes yeux un devoir bien sacré : Vous permettrez que je sois du voyage : J'aime Lorette , et je vous conduirai.
Allez , Dunois , par la plaine étoilée , Fendez les airs , volez aux champs de Blois : Nous vous joindrons avant qu'il soit nn mois. Et vous , madame , à Lorette appelée , Venez remplir votre vœu si pieux :
Moi j 'en fais un digne de vos beaux yeux , C'est de prouver à toute heure , en tous lieux , A tout venant , par l'épée et la lance , Que vous devez avoir îa préférence Sur toute fille ou femme de renom , Que nulle n'est et si sage et si belle.
Elle rougit. Cependant le grison Frappe du pied, s'élève sur son aile , Plaue dans l'air , et , laissant l'horizon , Porte Dunois vers les sources du Rhône.
Le Poitevin prend le chemin d'Ancône (3) Avec sa dame, un bourdon dans la main, Portant tous deux chapeau de pèlerin Bien relevé de coquilles bénies ; A leur ceinture un rosaire pendait De beaux grains d'or et de perles Unies : Le paladin souvent le récitait, Disait Ave : la belle répondait Par des soupirs, et par des litanies ; Et Je 'vous aime était le doux refrain Des oremus qu'ils chantaient en chemin.
Ils vont à Parme , à Plaisance , à Modene , Dans Urbino *dans la tour de Césene , Toujours logés dans de très beaux châteaux De princes , ducs , comtes , et cardinaux. Le paladin eut par-tout l'avantage De soutenir que dans le monde entier Il n'est beauté plus aimable et plus sage Que Dorothée ; et nul n'osa nier Ce qu'avançait un si grand personnage : Tant les seigneurs de tout ce beau canton Avaient d'égards et de discrétion .'
Enfin , portés sur les bords du Mu son e Près Ricanate en la Marche d'Ancône, Les pèlerins virent briller de }oin Cette maison de la sainte Madone, Ces murs divins de qui le ciel prend soin ; Mur& convoités des avides corsaires , Et qu'autrefois des anges tutélaires Firent voler dans les plaines des airs , Comme un vaisseau qui fend le sein des mers : A Loretta les anges s'arrêtèrent ; (4)
io8 LA PUCELLE.
Les murs sacrés d'eux-mêmes se fondèrent ; Et ce que l'art a de plus précieux , De plus brillant, de plus industrieux, Fut employé depuis par les sair t$ pères , Maîtres du monde , et du ciel grands- vicaires , A l'ornement de ces augustes lieux.
Les deux amants de cheval descendirent , D'un cœur contrit à deux genoux se mirent ; Puis chacun d'eux , pour accomplir son vœu , Offrit des dons pleins de magnificence , Tous acceptés avec reconnaissance Par la Madone et les moines du lieu.
Au cabaret les deux amants dînèrent :
Et ce fut là qu'à table ils rencontrèrent Un brave Anglais , fier , dur , et sans souci , Qui venait voir la sainte Vierge aussi Par passe-temps , se moquant dans son ame Et de Lorette et de sa Notre-Dame ; Parfait Anglais , voyageant sans dessein, Achetant cher de modernes antiques , Regardant tout avec un air hautain , Et méprisant les saints et leurs reliques : De tout Français c'est l'ennemi mortel ; Et son nom est Christophe dArondel.
Il parcourait tristement l'Italie ; Et, se sentant fort sujet à l'ennui, Il amenait sa maîtresse avec lui , Plus dédaigneuse encor , plus impolie, Parlant fort peu , mais belle , faite au tour , Douce la nuit , insolente le jour , A table, au lit, par caprice emportée , Et le contraire en tout de Dorothée.
Le beau baron , du Poitou l'ornement , Lui fit d'abord un petit compliment , Sans recevoir aucune repartie, Puis il parla de la Vierge Marie ;
Puis il conta comme il avait promis , Chez les Lombards , à monsieur saint Denis De soutenir en tout lieu la sagesse Et la beauté de sa chère maîtresse.
Je crois , dit-il au dédaigneux Breton , Que votre dame est noble et d'un grand nom ^ Qu'elle est sur-tout aussi sage que belle ; Je crois encor , quoiqu'elle n'ait rien dit , Que dans le fond elle a beaucoup d'esprit : Mais Dorothée est fort au-dessus d'elle; Vous l'avouerez; on peut, sans l'abaisser , Au second rang dignement la placer.
Le fier Anglais , à ce discours honnête y Le regarda des pieds jusqu'à la tête : Pardieu, dit-il , il m'importe fort peu Que vous ayez à Denis fait un veen , Et peu me chaut que votre damoiselle Soit sage ou folle, et soit ou laide ou belle; Chacun se doit contenter de son bien Tout uniment , sans se vanter de rien : Mais, puisquici vous avez l'impudence D'oser prétendre à quelque préférence Sur un Anglais, je vous enseignerai Votre devoir, et je vous prouverai Que tout Anglais , en affaires pareilles , A tout Français donne sur les oreilles ; Que ma maîtresse , en figure , en couleur, En gorge , en bras , cuisses , taille , rondeur, Même en sagesse , en sentiments d'honneur , Vaut cent fois mieux que votre pèlerine ; Et que mon roi , ( dont je fais peu de cas ) Quand il voudra , saura bien mettre à bas Et votre maître et sa grosse héroïne.
Eh bien , reprit le noble Poitevin .' Sortons de table , éprouvons-nous soudain ; A vos dépens je soutiendrai peut-être
IA PUCELIE. IO
ïio LAPUCELLE.
Mon tendre amour, mon pays , et mon maître. Mais , comme il faut être toujours courtois , De deux combats je vous laisse le choix , Soit à cheval , soit à pied ; l'un et l'autre Me sont égaux : mon choix suivra le vôtre. A pied ,mordieu ! dit le rude Breton ; Je n'aime point qu'un cheval ait la gloire De partager ma peine et ma victoire :
Point de cuirasse , et point de morion ; C'est à mon sens une arme de poltron ; Il fait trop chaud, j'aime à combattre à l'aise ; Je veux tout nu vous soutenir ma thèse : Nos deux beautés jugeront mieux des coups.
Très volontiers, dit d'un ton noble et doux Le beau Français. Sa chère Dorothée Frémit de crainte à ce défi cruel , Quoiqu'en secret son ame fût flattée D'être l'objet d'un si noble duel :
Elle tremblait que Christophe Arondei Ne transperçât de quelque coup mortel La douce peau de son cher la Trimouille , Que de ses pleurs tendrement elle mouille. La dame anglaise animait son Anglais D'un coup-d'oeil fier et sûr de ses attraits : Elle n'avait jamais versé de larmes :
Son cœur altier se pîaisail aux alarmes ; Et les combats des coqs de son pays Avaient été ses passe-temps chéris.
Son nom était Judith de Rosamore, Cher à Bristol , et que Cambridge honore. (5)
Voilà déjà nos braves paladins Dans un champ clos , près d'en venir aux mains : Tous deux charmés , dans leurs nobles querelles, De soutenir leur patrie et leurs belles ; La tête haute , et le fer de droit iil , Le bras tendu , le corps en son profil ,
CHANT VIII. m
En tierce , en quarte , ils joignent leurs épées ,
L'une par l'autre à tout moment frappées :
C'est un plaisir de les voir se baisser ,
Se relever , reculer , avancer ,
Parer, sauter, se ménager des feintes ,
Et se porter les plus rudes atteintes.
Ainsi l'on voit, dans une belle nuit ,
Sous le lion ou sous la canicule ,
Tout l'horizon qui s'enflamme et qui brûle
De mille feux dont notre œil s'éblouit ;
Un éclair passe , un autre éclair le suit.
Le Poitevin adresse une apostrophe Droit au menton du superbe Christophe, Puis en arrière il saute allègrement , Toujours en garde ; et Christophe à l'iustant Engage en tierce en serrant la mesure , Au ferrailleur inflige une blessure Sur une cuisse ; et, de sang empourpré , Ce bel ivoire est teint et bicarré.
Ils s'acharnaient a cette noble escrime , Voulant mourir pour jouir de l'estime De leur maîtresse , et pour bien décider Quelle beauté doit à l'autre céder ; Lorsqu'un bandit des états du saint-pere Avec sa troupe entra dans ces cantons Pour s'acquitter de ses dévotions.
Le scélérat se nommait Martinguerre, Voleur de jour , voleur de nuit, corsaire , Mais saintement à la Vierge attaché, Et sans manquer récitant son rosaire , Pour être pur et net de tout péché.
Il apperçut sur le pré les deux belles , Et leurs chevaux , et leurs brillantes selles , Et leurs mulets chargés d'or et à'agnus. Dès qu'il les vit on ne les revit plus. Il vous enlevé et Judith Rosamore «
lia LAPUCELLE.
Et Dorothée , et le bagage encore ,
Mulets , chevaux , et part comme un éclair.
Les champious tenaient toujours en l'air A poing fermé leurs brandissantes lames , Et ferraillaient pour l'honneur de ces dames. Le Poitevin s'avise le premier Que sa maîtresse est comme disparue :
Il voit de loin courir son écuyer ; Il s'ébahit, et son arme pointue Reste en sa main sans force et sans effet. Sire Arondel demeure stupéfait.
Tous deux restaient, la prunelle effarée, Bouche béante , et la mine égarée , L'un contre l'autre. Ob ! oh ! dit le Breton , Dieu me pardonne , on nous a pris nos belles : Nous nous donnons cent coups d'estramacon Très sottement ; courons vite après elles , Reprenons-les , et nous nous rebattrons Pour leurs beaux yeux, quand nous les trouverons.
L'autre en convient ; et, différant la fête , En bons amis ils se mettent en quête De leur maîtresse. A peine ils font cent pas , Que l'un s'écrie : Ah , la cuisse ! ah , le bras ) L'autre criait : La poitrine ! et la tête ! Et n'ayant plus ces esprits animaux Qui vont au cœur et qui font les héros , Ayant perdu cette ardeur enflammée Avec leur sang au combat consumée , Tous deux meurtris , faibles , et languissants * Sur le gazon tombent en même temps , Et de leur sang ils rougissent la terre. Leurs écuyers , qui suivaient Martinguerre , Vont à sa piste , et gagnent le pays.
Les deux héros , sans valets , sans habits , Et sans argent, étendgs dans la plaine , Manquant de tout , croyaient leur fin prochaine ;
CHAN T VIII. n3
Lorsqu'une vieille , en passant vers ces lieux ,
Les voyant nus, s'approcha plus près deux,
En eut pitié , les fit sur des civières
Porter chez elle , et par des restaurants
En moins de rien leur rendit tous leurs sens ,
Leur coloris , et leurs forces premières.
La honne vieille, en ce lieu respecté « Est en odeur qu'on dit de sainteté ; Devers Ancône il n'est point de béate , Point d'ame sainte en qui la grâce éclate Par des bienfaits plus signalés , phis grands . Elle prédit la pluie et le beau temps ; Elle guérit les blessures légères Avec de l'huile et de saintes prières : Elle a par fois converti des méchants.
Les paladins à la vieille contèrent Leur aventure , et conseil demandèrent.
La décrépite alors se recueillit, Pria Marie , ouvrit la bouche , et dit : Allez en paix , aimez tous deux vos belles , Mais que ce soit à bonne intention ; Et gardez- vous de vous tuer pour elles. Les doux objets de votre affection Sont maintenant à des épreuves rudes ; Je plains leurs maux et vos sollicitudes. Habillez-vous ; prenez des chevaux frais ; Ne manquez pas le chemin qu'il faut prendre : Le ciel par moi daigne ici vous apprendre , Pour les trouver , qu'il faut courir après.
Le Poitevin admira l'énergie De ce discours ; et le Breton pensif Lui dit : J e crois à votre prophétie ; Nous poursuivrons le voleur fwgitif Quand nous aurons retrouvé des montures , Et des pourpoints, et sur-tout des armures. La vieille dit : On vous en. fournira.
ii4 LA PUCELLE.
Un circoncis par bonheur était là , Enfant barbu d'Isâc et de Juda , Dont la belle ame , à servir empressée , Faisait fleurir la gent déprépucée.
Le digne Hébreu leur prêta galamment Deux mille écus à quarante pour cent , Selon les us de la race bénite En Canaan , par Moïse conduite ; Et le profit que le Juif s'arrogea " Entre la sainte et lui se partagea.
FUT nu CHANT TUI
LA PUCELLK
ARGUMENT
Comment la Trimouille et sire Arondel retrouvèrent leurs maîtresses eu Provence ; st du cas étrange advenu dans la Sainte-Baume.
J 7ettx chevaliers qui se sont bien battus , Soit à cheval, soit à la noble escrime , Avec le sabre ou de longs fers pointus , De pied eu cap tout couverts ou tout nus , Ont l'un pour l'autre une seerete estime , Et chacun d'eux exalte les vertus Et les grands coups de son digne adversaire , Lorsque sur- tout il n'est plus en colère : Mais s'il advient, après ce beau conflit, Quelque accident , quelque triste fortune , Quelque misère à tous les deux commune, Incontinent le malheur les unit :
L'amitié nait de leurs destins contraires , Et deux héros persécutés sont frères.
C'est ce qu'on vit dans le cas si cruel De la Trimouille et du triste Arondel.
Cet Arondel reçut de la nature Une ame altiere , indifférente , et dure ; Mais il sentit ses entrailles d'airain Se ramollir pour le doux Poitevin :
Et la Trimouille , en se laissant surprendre
n6 LA PU CELLE.
A ces beaux nœuds qui forment l'amitié ,
Suivit son goût; car son cœur est né tendre.
Que je me sens , dit -il, fortifié,
Mon cher ami , par votre courtoisie l
Ma Dorothée , hélas I me fut ravie ;
Vous m'aiderez , au milieu des combats ,
A retrouver la trace de ses pas ,
A délivrer ce que mon cœur adore ;
J 'affronterai les plus cruels trépas
Pour vous nantir de votre Rosamore.
Les deux amants , les deux nouveaux amis , Partent ensemble , et, sur un faux avis , Marchent en hâte , et tirent vers Li von rue. Le ravisseur d'un autre côté tourne Par un chemin justement opposé.
Tandis qu'ainsi le couple se fourvoie , Au scélérat rien ne fut plus aisé Que d'enlever sa noble et riche proie.
Il la conduit bientôt en sûreté Dans un château des chemins écarté.
Près de la mer , entre Rome et Gayette ; Masure affreuse -, exécrable retraite , Où, l'insoience et la rapacité , La gourmandise et la mal-propreté , L'emportement de l'ivresse bruyante , Les démêlés , les combats qu'elle enfante , La dégoûtante et sale impureté , Qui de l'amour éteint les tendres flammes , Tous les excès des plus vilaines âmes Font voir à l'œil ce qu'est le genre humain Lorsqu'à lui-même il est livré sans frein. Du créateur image si parfaite, Or voilà donc comme vous êtes faite !
En arrivant le corsaire effronté Se met à table, et fait placer les belles Sans compliment chacune à son côté ,
CHANT IX. ii
Mange, dévore , et boit à lear santé.
Puis il leur dit : Yoyez , mesdemoiselles ,
Qui de vous deux couche avec moi la nuit.
Tout m'est égal , tout m'est bon , tout me duit ;
Poil blond , poil noir , Anglaise , Italienne ,
Petite ou grande , infidèle ou chrétienne ,
ïl ne m'importe ; et buvons. A ces mots
La rougeur monte à l'aimable visage
De Dorothée : elle éclate en sanglots ;
Sur ses beaux yeux il se forme un nuage
Qui tombe en pleurs sur ce nez fait au tour.
Sur ce menton où l'on dit que l'Amour
Lui fit un creux la caressant un jour ;
Dans la tristesse elle est ensevelie.
Judith. l'Anglaise , un moment recueillie ,
Et regardant le corsaire inhumain
D'un air de tête et d'un souris hautain :
Je veux , dit-elle , avoir ici la joie
Sur le minuit de me voir votre proie :
Et l'on saura ce qu'avec un bandit
Peut une Anglaise alors qu'elle est au lit.
A ce propos le brave Martin guerre
D'an gros baiser la barbouille, et lui dit :
J'aimai toujours les filles d'Angleterre.
Il la rebaise, et puis vuide un grand verre ,
En vuide un autre , et mange , et boit , et rit,
Et chante et jure ; et sa main effrontée,
Sans nul égard , se porte impudemment
Sur Rosamore , et puis sur Dorothée.
Celle-ci pleure ; et l'autre fièrement,
Sans s'émouvoir , sans changer de visage,
Laisse tout faire au rude personnage.
Enfin de table il sort en bégayant ,
Le pied mal sûr , mais l'œil étincelant ,
Avertissant, d'un geste de corsaire ,
Qu'on soit fidèle aux marchés oonvenns ;
n8 LA. PUCELLE,
Et rayonnant des présents de Bacchus , Il se prépare aux combats de Cythere.
La Milanaise , avec des yeux confus ., Dit à l'Anglaise : Oserez- vous , ma chère , Du scélérat consommer le désir?
Mérite-t-il qu'une beauté si fiere S'abaisse au point de donner du plaisir ? .Te prétends bien lui donner autre chose , Dit Rosamore ;on verra ce que j'ose :
J e sais venger ma gloire , et mes appas ; .le suis fidèle au chevalier que j'aime : Sachez que Dieu, par sa bonté suprême, M'a fait présent de deux robustes bras, Et que Judith est mon nom de baptême : Daignez m'attendre en cet indigne lieu ; Laissez-moi faire ; et sur-toat priez Dieu. Puis elle part , et va la tête haute Se mettre au lit à coté de son hôte.
La nuit couvrait d'un voile ténébreux Les toits pourris de ce repaire affreux. Des malandrins la grossière cohue Cuvait son vin dans la grange étendue ; Et Dorothée , en ces moments d'horreur , Demeurait seule , et se mourait de peur.
Le boucanier , dans la grosse partie Par où Ton pense , était tout offusqué De la vapeur des raisins d'Italie.
Moins à l'amour qu'au sommeil provoqué, Il va pressant d'une main engourdie Les fiers appas dont son cœur est piqué : Et la Judith , prodiguant ses tendresses , L'enveloppait, par de fausses caresses , Dans les filets que lui tendait la mort. Le dissolu , lassé d'un tel effort ,, Bâille un moment , tourne la tête , et dort.
A son chevet pendait le cimeterre
CHANT IX. n9
Qui fit long- temps redouter Martinguerre. Notre Bretonne aussitôt le tira , En invoquant Judith , et Débora , (i) Jahel , Aod , et Simon nommé Pierre , Simon Barjone , aux oreilles fatal , Qu'à surpasser l'héroïne s'apprête ; Puis empoignant les crins de l'animal De sa main gauche , et soulevant la tête , La tête lourde et le front engourdi Du mécréant qui ronfle appesanti , Elle s'ajuste, et sa droite élevée Tranche le cou du brave débauché.
De sang , de vin la couche est abreuvée ; Le large tronc de son chef détaché Rougit le front de la noble héroïne Par trente jets de liqueur purpurine.
Notre amazone alors saute du lit, Portant en main cette tête sanglante , Et va trouver sa compagne tremblante , Qui dans ses bras tombe et s'évanouit ; Puis reprenant ses sens et son esprit ; Ah ! juste Dieu , quelle femme vous êtes ! Quelle action ! quel coup ! et quel danger ! Où fuirons-nous ? si sur ces entrefaites Quelqu'un s'éveille , on va nous égorger. Parlez plus bas, répliqua Rosamore , Ma mission n'est pas finie encore ; Prenez courage , et marchez avec moi.
L'autre reprit courage avec effroi.
Leurs deux amants , errants toujours loin d'elles, Couraient par-tout sans avoir rien trouvé. A Gêne enfin l'un et l'autre arrivé , Ayant par terre en vain cherché leurs belles , S'en vont par mer , à la merci des flots , Des deux objets qui troublent leur repos Aux quatre vents demander des nouvelles.
iqo LA PUCELLE.
Ces quatre vents les portent tour à tour ,
Tantôt aux bords de cet heureux séjour
Où des chrétiens le père apostolique
Tient humblement les clefs du paradis :
Tantôt au fond du golfe Adriatique ,
Où le vieux doge est l'époux de Thétis ; (2)
Puis devers Naple , au rivage fertile
Où Sannazar est trop près de Yirgile : (3)
Ces dieux mutins , prompts , ailés , et joufflus ,
Qui ne sont plus les enfants d'Orithye ,
Sur le dos bleu des flots qu'ils ont émus
Les font voguer à ces gouffres connus ,
Où l'onde amere autrefois engloutie
Par la Carybde, aujourd'hui ne l'est plus; (4)
Où de nos jours on ne peut plus entendre
Les hurlements des dogues de Scylla ;
Où les géants , écrasés sous l'Etna , (5)
Ne jettent plus la flamme avec la ceudre :
Tant l'univers avec le temps changea !
Le couple errant, non loin de Syracuse ,
Va saluer la fontaine Aréthuse ,
Qui dans son sein tout couvert de roseaux
De son amant ne reçoit plus les eaux. (6)
Ils ont bientôt découvert le rivage
Où florissaient Augustin (7) et Carthage;
Séjour affreux, dans nos jours infecté
Par les fureurs et la rapacité
Des musulmans , enfants de l'ignorance.
Enfin le ciel conduit nos chevaliers
Aux doux climats de la belle Provence.
Là , sur des bords couronnés d'oliviers , On voit les tours de Marseille l'antique , Beau monument d'un vieux peuple ionique. (8) Noble cité , grecque , et libre autrefois, Tu n'as plus rien de ce double avantage : Il est plus beau de servir sous nos rois ;
C'est, comme en sait, un Lien heureux par&g :
Mais tes coiilins possèdent un trésor
Plus merveilleux , plus salutaire encor.
Chacun connaît la belle Magdeleine ,
Qui, de son temps ayant servi l'Amour ,
Servit le ciel étant sur le retour,
Et qui pleura sa vanité mondaine.
Elle partit des rives du Jourdain
Pour s'en aller au pays de Provence,
Et se fessa long-temps, par pénitence ,
Au fond d'un ereux du roc de Maximin. (o)
Depuis ce temps un baume tout divin
Parfume l'air qu'en ces lieux on respire.
Plus d'une fille, et plus d'un pèlerin,
Grimpe au rocher pour abjurer l'empire
Du dieu d'amour, qu'on nomme esprit maliîi.
On tient qu'un jour la pénitente juive , Prête à mourir , requit une faveur De Maximin son pieux directeur :
Obtenez-moi , si jamais il arrive Que sur mon roc une paire d'amants En rendez-vous viennent passer leur temps , Leurs feux impurs dans tous les deux s'éteignent, Qu'au même instant ils s'évitent , se craignent , Et qu'une forte et vive aversion Soit de leurs coeurs la seule passion.
Ainsi parla la sainte aventurière.
Son confesseur exauça sa prière.
Depuis ce temps ces lieux sanctifiés Vous font haïr les gens que vous aimiez.
Les paladins, ayant bien vu Marseilles , Son port, sa rade , et toutes les merveilles Dont les bourgeois rebattaient leurs oreilles , Furent requis de visiter le roc , Ce rec fameux , surnommé Sainte-Baume , Tant célébré chez la ge.nt porte-froc,
T,A TUCELLE. II
aa LA PUCELLE.
Et dont l'odeur parfumait le royaume :
Le beau Français y va par piété , Le fier Anglais par curiosité.
En gravissant ils virent près du dôme , Sur les degrés dans ce roc pratiqués , Des voyageurs à prier appliqués.
Dans cette troupe étaient deux voyageuses, L'une à genoux , mains jointes , cou tendu ; L'autre debout , et des plus dédaigneuses.
O doux objets! moment inattendu !
Ils ont tous deux reconnu leurs maîtresses ! Les voilà donc , pécheurs et pécheresses , Dans ce parvis si funeste aux amours.
En peu de mots l'Anglaise leur raconte Comment son bras , par le divin secours , Sur Martinguerre a sa venger sa bonté : Elle eut le soin, dans ce péril urgent, De se saisir d'une bourse assez ronde Qu'avait le mort, attendu que l'argent Est inutile aux gens de l'autre monde ; Puis franchissant , dans l'horreur de la nuit, Les murs mal clos de cet affreux réduit . Le sabre au poing, vers la prochaine rive Elle a conduit sa compagne craintive ; Elle a monté sur un léger esquif, Et réveillant matelots, capitaine, En bien payant , le couple fugitif A navigué sur la mer de Tyrrene.
Enfin des vents le sort capricieux , Ou bien le ciel , qui fait tout pour le mieux , Les met tous quatre aux pieds de Magdeleine.
O grand miracle ! ô vertu souveraine 1 A chaque mot que prononçait Judith De son amant le grand cœur s'affadit; Ciel ! quel dégoût, et bientôt quelle haine , Succède aux traits du plus charmant amour !
11 est payé d'un semblable retour.
Ce la ïrimouille , à qui sa Dorothée Parut long-temps plus belle que le jour , La trouve laide, imbécille , affectée , Gauche , maussade , et lui tourne le dos : La belle en lui voyait le roi des sots ] Le détestait, et détournait la vue ; Et Magdeleine , au milieu d'une nue , Goûtait en paix la satisfaction D'avoir produit cette conversion,
Mais Magdeleine , hélas ! fut bien déçue ; Car elle obtint des saints du paradis Que tout amant venu dans son logis N'aimerait plus l'objet de ses faiblesses Tant qu'il serait dans ces rochers bénis ; Mais dans ses vœux la sainte avait omis De stipuler que les amants guéris Ne prendraient pas de nouvelles maîtresses : Saint Maximin ne prévit point le cas ; Dont il advint que l'Anglaise infidèle Au Poitevin tendit ses deux beaux bras , Et qu'Arondel jouit des doux appas De Dorothée , et fut enchanté d'elle.
L'abbé Tritême a même prétendu Que Magdeleine, à ce troc imprévu , Du haut du ciel s'était mise à sourire. On peut le croire , et la justifier : La vertu plaît ; mais, malgré son empire , On a du goût pour son premier métier.
Il arriva que les quatre parties De Sainte-Baume à peine étaient sorties Que,le miracle alors n'opéra plus ; Il n'a d'effet que dans l'auguste enceinte . Et dans le creux de cette roche sainte: Au bas du mont la Trémouille confus D'avoir haï quelque temps Dorothée,
i24 LA PUCELLE.
Rendant justice à ses touchants attraits , La retrouva plus tendre que jamais, Plus que jamais elle s'en vit fêtée ; Et Dorothée, en proie à sa douleur , Par son amour expia son erreur Entre les bras du héros quelle adore.
Sire Arondel reprit sa Rosamore , Dont le courroux fat bientôt désarmé ; Chacun aima comme il avait aimé :
Et je puis dire encor que Magdeleine En les voyant leur pardonna sans peine. Le dur Anglais , l'aimable Poitevin , Ayant chacun leur héroïne en croupe, Vers Orléans prirent leur droit chemin , Tous deux brûlants de rejoindre leur tronpe, Et de venger l'honneur de leur pays.
Discrets amants , généreux ennemis , Ils voyageaient comme de vrais amis , Sans désormais se faire de querelles Ni pour leurs rois , ni même pour leurs belles.