‹ La pucelle (volume 2)Chapitre 8 sur 22 · PIN DU CHANT IX · texte numérisé non relu

PIN DU CHANT IX

LA PUCELLE. ia5

ARGUMENT

Agnès Sorel poursuivie par l'aumônier de Jean Chandos, Regrets de son amant, etc. Ce qui advint à la belle Agnès dans un couvent.

JtL h quoi ! toujours clouer une préface A tous mes chants ! La morale me lasse : Un simple fait conté naïvement , Ne contenant que la vérité pure , Narré succinct , sans frivole ornement , Point trop d'esprit , aucun raffinement : Yoilà de quoi désarmer la censure.

Allons au fait, lecteur , tout rondement , C'est mon avis. Tableau d'après nature , S'il est bien fait , n'a besoin de bordure.

Le bon roi Cbarle , allant vers Orléans , Enflait le cœur de ses fiers combattants , Les remplissait de joie et d'espérance , Et relevait le destin de la France :

Il ne parlait que d'aller aux combats ; tl étalait une fiere alégresse ; Mais en secret il soupirait tout bas.

Car il était absent de sa maîtresse.

L'avoir laissée , avoir pu seulement De son Agnès s'écarter un moment, C'était un trait d'une vertu suprême ,

C'était quitter la moitié de soi-même.

Lorsqu'il se fut au logis renfermé , Et qu'en son cœur il eut un peu calmé L'emportement du démon de la gloire, L'autre démon qui préside à l'amour Tint à ses sens s'expliquer à son tour : Il plaidait mieux ; il gagna la victoire. D'un air distrait le bon prince écouta Tous les propos dont on le tourmenta; Puis en sa chambre en secret i] alla , Ou , d'un cœur triste, et d'une main tremblante, Il écrivit une lettre touchante Que de ses pleurs tendrement il mouilla ; Pour les sécher Bonneau n'était pas là. Certain butor , gentilhomme ordinaire , Fut dépêché , chargé du doux billet.

Uue heure après , ô douleur trop amere .' Notre courier rapporte le poulet.

Le roi, saisi d'une crainte mortelle, Lui dit : Hélas , pourquoi donc reviens-Tu ? Quoi ! mon billet ?.... Sire, tout est perdu ; Sire , armez-vous de force et de vertu. Les Anglais.... Sire.... ah! tout est confondu ; Sire.... ils ont pris Agnès et la Pucelle.

A ce propos , dit sans ménagement , Le roi tomba , perdit tout sentiment, Et de ses sens il ne reprit l'usage Que pour sentir l'excès de son tourment. Contre un tel coup quiconque a du courage West pas sans doute un véritable amant : Le roi l'était ; un tel événement Le transperçait de douleur et de rage.

Ses chevaliers perdirent tous leurs soins A l'arracher à sa douleur cruelle ; Charles fut près d'en perdre la cervelle : Son père , hélas î devint fou pour bien moins.

Ah ! cria-t-il , que l'on m'enlève Jeanne , Mes chevaliers, tous mes gens à soutane , Mon directeur, et le peu de pays Que m'ont laissé mes destins ennemis !

Cruels Anglais, ôtez-moi plus encore; Mais laissez-moi ce que mon cœur adore.

Amour ! Agnès ! monarque malheureux l Que fais-je ici m'arrachant les cheveux? Je l'ai perdue, il faudra que j'en meure : Je l'ai perdue ; et, pendant que je pleure , Peut-être , hélas ! quelque insolent Anglais A son plaisir subjugue ses attraits Nés seulement pour des baisers français : Une autre bouche à tes lèvres charmantes Pourrait ravir ces faveurs si touchantes ! Une autre main caresser tes beautés 3 Un autre.... 6 ciel! que de calamités ! Et qui sait même , en ce moment terrible , A leurs plaisirs si tu n'es pas sensible ? Qui sait, hélas ! si ton tempérament Ne trahit pas ton malheureux amant ?

Le triste roi , de cette incertitude Ne pouvant plus souffrir l'inquiétude, Va sur ce cas consulter les docteurs , Nécromanciens , devins , sorboniqueurs , Juifs, jacobins, quiconque savait lire. (1)

Messieurs , dit-il, il convient de me dire Si mon Agnès est fidèle à sa foi , Si pour moi seul sa belle ame soupire : Gardez- vous bien de tromper votre roi : Dites-moi tout ; de tout il faut m 'instruire. Eux bien payés consultèrent soudain En grec , hébreu , syriaque , latin :

L'un du roi Charle examine la main ; L'autre en quarré dessine une figure ; Un autre observe et Vénus et Mercure ;

i28 LAPUCELLE.

Un autre va , son psautier parcourant ,

Disant amen, et tout bas murmurant :

Cet autre-ci regarde au fond d'un verre ;

Et eelui-là fait des cercles à terre :

Car c'est ainsi que dans l'antiquité

On a toujours cherché la vérité.

Aux yeux du prince ils travaillent , ils suent ;

Pais , louant Dieu , tous ensemble ils concluent

Que ce grand roi peut dormir en repos ,

Qu'il est le seul parmi tous les héros

A qui le ciel, par sa grâce infinie ,

Daigne octroyer une fidèle amie ,

Qu'Agnès est sage , et fuit tous les amants.

Puis fiez-vous à messieurs les savants.

Cet aumônier terrible , inexorable , Avait saisi le moment favorable \ Malgré les cris , malgré les pleurs d'Agnès , Il triomphait de ses jeunes attraits , Il ravissait des plaisirs imparfaits -, Transports grossiers , volupté sans tendresse , Triste union sans douceur , sans caresse , Plaisirs honteux qu'Amour ne connaît pas : Car qui voudrait tenir entre ses bras Une beauté qui détourne la bouche , Qui de ses pleurs inonde votre couche ? Un honnête homme a bien d'autres désirs , Il n'est heureux qu'en donnant des plaisirs : Un aumônier n'est pas si difficile ; Il va piquant sa monture indocile , Sans s'informer si le jeune tendron Sous son empire a du plaisir ou non.

Le page aimable , amoureux et timide , Qui dans le bourg était allé courir Pour dignement honorer et servir La déité qui de son sort décide , Revint enfin. Las \ il revint trop tard.

CHANT X. i£y

Il entre, il voit le damné de frappart Qui , tout en feu , dans sa brutale joie , Se démenait , et dévorait sa proie.

Le beau Monrose , à cet objet fatal , Le fer en main , vole sur l'animal :

Du chapelain l'impudique furie Cède au besoin de défendre sa vie ; Du lit il saute , il empoigne un bâton , Il s'en escrime , il accolle le page.

Chacun des deux est brave champion ; Monrose est plein d'amour et de courage, Et l'aumônier de luxure et de rage.

Les gens heureux qui goûtent dans les champs La douce paix, fruit des jours innocents, Ont vu souvent près de quelque bocage Un loup cruel , affamé de carnage , Qui de ses dents déchire la toison , Et boit le sang d'un malheureux mouton ; Si quelque chien , à l'oreille écourtée , Au cœur superbe, à la gueule endentée, Vient comme un trait tout prêt à guerroyer, Incontinent l'animal carnassier Laisse tomber de sa gueule écumante Sur le gazon la victime innocente ; Il court au chien , qui , sur lui s'élançant , A l'ennemi livre un combat sanglant:

Le loup mordu, tout bouillant de colère , Croit étrangler son superbe adversaire ; Et le mouton, palpitant auprès d'eux , Fait pour ie chien c*y très sincères vœux. C'était ainsi que l'aumônier nerveux , D'un cœur farouche , et d'un bras formidable , Se débattait contre le page aimable ; Tandis qu'Agnès , demi-morte de peur , Restait au lit , digne prix du vainqueur.

L'hôte et l'hôtesse , et toute la famille ,

i3o LA PUCELLE.

Et les valets, et la petite fille , Montent au bruit ; on se jette entre deux : On fit sortir l'aumônier scandaleux , Et contre lui chacun fut pour le page : Jeunesse et grâce ont par-tout l'avantage. Le beau Monrose eut donc la liberté De rester seul auprès de sa beauté ; Et son rival , hardi dans sa détresse , Sans s'étonner alla chanter sa messe.

Agnès honteuse , Agnès au désespoir Qu'un sacristain à ce point l'eût pollue , Et plus encor qu'un beau page l'eût vue Dans le combat indignement vaincue , Versait des pleurs , et n'osait plus le voir : Elle eût voulu que la mort la plus prompte Fermât ses yeux et terminât sa honte ; Elle disait , dans son grand désarroi , Pour tout discours : Ah ! monsieur , tuez-moi. Qui vous, mourir .' lui répondit Monrose ; Je vous perdrais ! ce prêtre en serait cause ! Ah ! croyez-moi, si vous aviez péché, Il faudrait vivre et prendre patience : Est-ce à nous deux de faire pénitence ? D'un vain remords votre cœur est touché ; Divine Agnès , quelle erreur est la vôtre , De vous punir pour le péché d'un autre 3 Si son discours n'était pas éloquent , Ses yeux l'étaient ; un feu tendre et touchant Insinuait à la belle attendrie Quelque désir de conserver sa vie.

Fallut dîner : car, malgré leurs chagrins , ( Chétif mortel , j'en ai l'expérience) Les malheureux ne font point abstinence : En enrageant on fait encor bombanc^.

Voilà pourquoi tous ces auteurs divins , Ce bon Virgile , et ce bavard Homère ,

CHANT X. i3i

Que tout savant , même en baillant, révère , Ne manquent point, au milieu des combats , L'occasion de parler d'un repas.

La belle Agnès dina donc tête à tête , Près de son lit, avec ce page honnête. Tous deux d'abord , également honteux , Sur leur assiette arrêtaient leurs beaux yeux ; Puis enhardis tous deux se regardèrent , Et puis enfin tous deux ils se lorgnèrent.

Tous savez bien que dans la fleur des ans , Quand la santé brille dans tous vos sens , Qu'un bon diner fait couler dans vos veines Des passions les semences soudaines ; Tout votre cœur cède au besoin d'aimer ; Vous vous sentez doucement enflammer D'une chaleur bénigne et pétillante :

La chair est faible , et le diable vous tente.

Le beau Monrose , en ces temps dangereux , Ne pouvant plus commander à ses feux, Se jette aux pieds de la belle éplorée : O cher objet ! ô maîtresse adorée .' C'est à moi seul désormais de mourir ; Ayez pitié d'un cœur soumis et tendre : Qaoi ! mon amour ne pourrait obtenir Ce qu'un barbare a bien osé vous prendre ! Ah ! si le crime a pu le rendre heureux , Que devez-vous à l'amour vertueux ?

C'est lui qui parle, et vous devez l'en tendre. Cet argument paraissait assez bon :

Agnès sentit le poids de la raison.

Une heure encore elle osa se défendre ; Elle voulut reculer son bonheur Pour accorder le plaisir et l'honneur, Sachant très bien qu'un peu de résistance Vaut encor mieux que trop de complaisance. Monrose enfin , Monrose fortuné ,

i3a LA PUCELLK

Eut tous les droits d'un amant couronné ; Du vrai bonheur il eut la jouissance.

Du prince anglais la gloire et la puissance Ne s'étendait que sur des rois vaincus ; Le fier Henri n'avait pris que la France , Le lot du page était bien au-dessus.

Mais que la joie est trompeuse et légère ! Que le bonheur est chose passagère ) Le charmant page à peine avait goûté De ce torrent de pure volupté , Que des Anglais arrive une cohorte.

On monte , on entre , on enfonce la porte : Couple enivré des caresses d'amour , C'est l'aumônier qui vous joua ce tour. La douce Agnès , de crainte évanouie.

Avec Monrose est aussitôt saisie ; C'est à Ch3ndos qu'on prétend les mener. A quoi Chandos va-t-il les condan ner?

Tendres amants, vous craignez sa vengeance ; Vous savez trop par votre expérience Que est Anglais est sans compassion.

Dans leurs beaux yeux est la confusion ; Le désespoir les presse et les dévore ; Et cependant ils se lorgnaient encore : Ils rougissaient de s'être faits heureux. A Jean Chandos que diront-ils tous deux ? Dans le chemin advint que de fortune Ce corps anglais rencontra sur la brune Vingt chevaliers qui pour Charles tenaient , Et qui de nuit en ces quartiers rôdaient Pour découvrir si l'on avait nouvelle Touchant Agnès et touchant la Pucelle.

Quand deuxmâtins, deux coqs, et deux amants, Nez contre nez se rencontrent aux champs ; Lorsqu'un suppôt de la grâce efficace Trouve tin cou tors de l'école d'Ignace

CHANT X. i33

Quand un enfant de Luther ou Calvin Voit par hasard un prêtre ultramontain , Sans perdre temps un grand combat commence , A coup de gueule , ou de plame , ou de lance : Semblablement les gendarmes de France , Tout du plus loin qu'ils virent les Bretons , Fondent dessus , légers comme faucons.

Les gens anglais sont gens qui se défendent ; Mille beaux coups se donnent et se rendent. Le fier coursier qui notre Agnès portait Etait actif „ jeune , fringant comme elle ; Il se cabrait , ii ruait , il tournait ; Agnès allait sautillant sur la selle :

Bientôt au bruit des cruels combattants Il s'effarouche , il prend le mors aux dents. Agnès en vain veut d'une main timide Le gouverner dans sa course rapide ; Elle est trop faible , il lui fallut enfin A son cheval remettre son destin.

Le beau Monrose , au fort de la mêlée , Ne peut savoir où sa nymphe est allée : Le coursier vole, aussi prompt que le \ tut ; Et sans relâche ayant couru six mille , Il s'arrêta den? un vallon tranquille . Tout vis-à-vis la porte d'un couvent.

Un bois était près de ce monastère :

Auprès du bois une onde vive et claire Fuit et revient , et par de longs détours . Parmi des fleurs, elle poursuit son cours ; Plus loin s'élève une colline verte , A chaque automne enrichie et couverte Des doux présents dont INToé nous dota. Lorsqu'à la fin son grand coffre il quitta Pour réparer du genre humain la perte.

Et que , lassé du spectacle de l'eau, Il fit du vin par un art tout nouveau :

i34 LA PUCELLE,

Flore et Ponione, et la féconde haleine

Des doux zéphyrs parfument ces beaux champs ;

Sans se lasser , l'œil charmé s'y promené:

Le paradis de nos premiers parents

N'avait point eu de vallons plus riants ,

Plus fortunés, et jamais la nature

Ne fut plus belle , et plus riche , et plus pure.

L'air qu'on respire en ces lieux écartés

Porte la paix dans les cœurs agités ,

Et , des chagrins calmant l'inquiétude ,

Fait aux mondains aimer la solitude.

Au bord de l'onde Agnès se reposa , Sur le couvent ses deux beaux yeux fixa , Et de ses sens le trouble s'appaisa.

C'était , lecteur , un couvent de nonnettes. Ah ! dit Agnès , adorables retraites !

Lieux où le ciel a versé ses bienfaits .' Séjour heureux d'innocence et de paix ! Hélas ! du ciel la faveur infinie Peut-être ici me conduit tout exprès Pour y pleurer les erreurs de ma vie.

De chastes sœurs , épouses de leur Dieu, De leurs vertus embaument ce beau lieu ; Et moi, fameuse entre les pécheresses, J'ai consumé mes jours dans les faiblesses. Agnès ainsi parlant à haute voix Sur le portail apperçut une croix ; Elle adora d'humilité profonde Ce signe heureux du salut de ce monde ; Et, se sentant quelque componction , Elle comptait s'en aller à confesse :

Car de l'amour à la dévotion Il n'est qu'un pas ; l'un et l'autre est faiblesse.

Or du moutier la vénérable abbesse Depuis deux jours était allée à Blois Pour du couvent y soutenir les droits ;

CHANT X. i3o

Ma sœur Besogne avait en son absence

Du saint troupeau la bénigne intendance :

Elle accourut au plus vite au parloir ,

Puis fit ouvrir pour Agnès recevoir :

Entrez , dit-elle , aimable voyageuse ;

Quel bon patron , quelle fête joyeuse

Peut amener au pied de nos autels

Cette beauté dangereuse aux mortels ?

Seriez-vous point quelque ange ou quelque sainte

Qui des hauts cieux abandonne l'enceinte

Pour ici-bas nous faire la faveur

De consoler les filles du Seigneur?

Agnès répond : C'est pour moi trop d'honneur;

Je suis, ma sœur , une pauvre mondaine ;

De grands péchés mes beaux jours sont ourdis :

Et si jamais je vais en paradis ,

Je n'y serai qu'auprès de Magdeleine.

De mon destin le caprice fatal,

Dieu , mon bon ange , et sur-tout mon cheval ,

Ne sais comment, en ces lieux m'ont portée ;

De grands remords mon ame est agitée :

Mon cœur n'est point dans le crime endurci ;

J'aime le bien, j'en ai perdu la trace ,

Je la retrouve, et je sens que la grâce

Pour mon salut veut que je couche ici.

Ma sœur Besogne avec douceur prudente Encouragea la belle pénitente ; Et, de la grâce exaltant les attraits , Dans sa cellule elle conduit Agnès ; Cellule propre et bien illuminée , Pleine de fleurs et galamment ornée , Lit ample et doux: on dirait que l'Amour A de ses mains arrangé ce séjour.

Agnès , tout bas louant la Providence .

Vit qu'il est doux de faire pénitence.

Après soupe (car je n'omettrai point

Dans mes récits ce noble et digne point) Be-jogne dit à la belle étrangère :

Il est nuit close , et vous savez , ma cbere , Que c'est le temps où les esprits malins (2) Rôdent par-tout, et vont tenter les saints : Il nous faut faire une œuvre profitable ; Couchons ensemble , afin que si ]e diable Veut contre nous faire ici quelque effort , Nous trouvant deux , le diable en soit moins fort. La dame errante accepta la partie ; Elle se couche , et croit faire œuvre pie ; Croit qu'elle est sainte , et que le ciel l'absout: Mais son destin la poursuivait par-toat.

Puis-je au lecteur raconter sans vergogne Ce que c'était que cette sœur Besogne?

Il faut le dire , il faut tout publier ; Ma sœur Besogne était un bachelier Qui d'un Hercule eut la force en partage , Et d'Adonis le gracieux visage , N'ayant encor que vingt ans et demi , Blanc comme lait, et frais comme rosée : La dame abbesse, en personne avisée, En avait fait depuis peu son ami.

Sœur bachelier vivait dans l'abbaye En cultivant son ouaille jolie :

Ainsi qu'Achille , en fille déguisé , Chez. Ly corne de étai,t favorisé Des doux baisers de sa Déidamie.

La pénitente était à peine au lit Avec sa sœur, soudain elle sentit Dans la nonnain métamorphose étrange.

Assurément elle gagnait au change.

Crier , se plaindre , éveiller le couvent, N'aurait été qu'un scandale imprudent; Souffrir en paix , soupirer , et se taire , Se résigner est tout ce qu'on peut faire: I:"

CHANT X. i&j

Puis rarement en telle occasion

On a le temps de la réflexion.

Quand sœur Besogne à sa fureur claustrale

(Car on se lasse) eut mis quelque intervalle ,

La belle Agnès, non sans contrition,

Fit en secret cette réflexion :

C'est donc en vain que j'eus toujours en tête

Le beau projet d'être une femme honnête ;

C'est donc en vain que l'on fait ce qu'on peut :

N'est pas toujours femme de bien qui veut.

F î y DU CH A H T X.

i38 LA PUCELLE.

«. VWVWVkVl'W w^-»,

ARGUMENT

Les Anglais violent le couvent. Combat de sajnt George, patron d'Angleterre, contre saint Denis, patron de la France.

J e vous dirai , sans harangue inutile , Que le matin nos deux charmants reclus , Lassés tous deux de plaisirs défendus , S'abandonnaient, l'un vers l'autre étendus ., Au doux repos d'une ivresse tranquille.

Un bruit affreux dérangea leur sommeil.

De tous côtés le flambeau de la guerre , L'horrible mort , éclairent leur réveil ; Près du couvent le sang couvrait la terre. Cet escadron de malandrins anglais Avait battu cet escadron français.

Ceux-ci s'en vont au travers de la plaine , Le fer en main ; ceux-là volent après , Frappant , tuant , criant tout hors d'haleine : Mourez sur l'heure , ou rendez-nous Agnès ; Mais aucun d'eux n'en savait des nouvelles. Le vieux Colin , pasteur de ces cantons , Leur dit: Messieurs , en gardant mes moutons , Je vis hier le miracle des belles Qui vers le soir entrait en ce moutier. Lors les Anglais se mirent à crier :

CHANT XI. i39

Ah ! c'est Agnès , n'en doutons point , c'est elle : Entrons , amis. La cohorte cruelle Saute à l'instant dessus ces murs bénis. Voilà les loups au milieu des brebis.

Dans le dortoir, de cellule en cellule, A la chapelle , à la cave , en tout lieu , Ces ennemis des servantes de Dieu Attaquent tout sans honte et sans scrupule. Ah ! sœur Agnès , sœur Marton , sœur Ursule , Oà courez-vous , levant les mains aux cieux , Le trouble au sein , la mort dans vos beaux veux? Où fuyez- vous, colombes gémissantes ?

Vous embrassez , interdites , tremblantes , Ce saint autel, asyle redouté , Sacré garant de votre chasteté :

C'est vainement , dans ce péril funeste , Que vous criez à votre époux céleste; A ses yeux même , à ces mêmes autels , Tendre troupeau , vos ravisseurs cruels Vont profaner la foi pure et sacrée Qu'innocemment votre bouche a jurée.

Je sais qu'il est des lecteurs bien mondains , Gens sans pudeur, ennemis des nonnains, Mauvais plaisants, de qui l'esprit frivole Ose insulter aux filles qu'on viole :

Laissons-les dire. — Hélas ! mes chères sœurs , Qu'il est affreux pour de si jeunes caurs, Pour des beautés si simples , si timides , De se débattre en des bras homicides ; De recevoir les baisers dégoûtants De ces félons de carnage fumants , Qui , d'un effort détestable et farouche , Les yeux en feu , le blasphème à la bouche , Mêlant l'outrage avec la volupté , Vous font l'amour avec férocité , De qui l'haleine horrible , empoisonnée,

Ho LA PUCELLE.

La barbe dure , et la main forcenée ,

Le corps hideux, le bras noir et sanglant,

Semblent donner la mort en caressant,

Et qu'on prendrait , dans leurs fureurs étranges .

Pour des démons qui violent des anges !

Déjà le crime aux regards effrontés A fait rougir ces pudiques beautés.

Sœur Rebondi, si dévote et si sage , Au fier Shipunk est tombée en partage.

Le dur Barclay , l'incrédule Warton , Sont tous les deux après sœur Amidon.

On pleure , on prie, on jure , on presse , on cogne. Dans le tumulte on voyait sœur Besogne Se débattant contre Bard et Parson.

Ils ignoraient que Besogne est garçon , Et la pressaient sans entendre raison.

Aimable Agnès , dans la troupe affligée Vous n'étiez pas pour être négligée ; Et votre sort, objet ebarmant et doux , Est à jamais de pécher malgré vous.

Le cbef sanglant de la gent sacrilège , Hardi vainqueur , vous presse et vous assiège ; Et les soldats , soumis dans leur fureur , Avec respect lui cédaient cet honneur.

Le juste ciel , en ses décrets sévères , Met quelquefois un terme à nos misères : Car dans le temps que messieurs d'Albion Avaient placé l'abomination Tout au milieu de la sainte Sion , Du haut des cieux le patron de la France , Le bon Denis , propice à l'innocence , Sut échapper aux soupçons inquiets Du fier saint George, ennemi des Français ; Du paradis il vint en diligence :

Mais pour descendre au terrestre séjour, Plus ne monta sur un rayon du jour,

CHANT XI. i

Sa marche alors aurait paru trop claire : Il s'en alla vers le dieu du mystère , (i) Dieu sage et fin , grand ennemi du Liait , Qui par -tout vole , et ne va que de unit. 11 favorise (et certes c'est dommage ) Force frippons ; mais il conduit le s*tge : [1 est sans cesse à l'église , à la cour : Au temps jadis il a guidé l'Amour.

Il mit d'abord au milieu d'un nuags Le hou Denis ; puis il fît le voyage Par un chemin solitaire, écarté, Parlant tout bas . et marchant de côté.

Des bons Français le protecteur fidèle Non loin de Blois rencontra la Pucelle, Qui sur le dos de son gros muletier Gagnait pays par un petit sentier.

Eu priant Dieu qu'une heureuse aventure Lui fît enfin retrouver son armure.

Tout du plus loin que saint Denis la vit , D'un ton bénin le bon patron lui dit : O ma pucelle , ô vierge destinée A protéger les filles et les rois , Viens secourir la pudeur aux aboin .

Viens réprimer la rage forcenée, Viens; que ce bras vengeur des fleurs de lis Soit le sauveur de mes tendrons bénis : Vois ce couvent \ le temps presse , on viole : Viens , ma pucelle : il dit , et Jeanne y voie : Le cher patron ,lui servant d'écuyer .

A coups de fouet hâtait le muletier.

Vous voici , Jeanne , au milieu des infâmes Qui tourmentaient ces vénérables dames.

.1 eanne était nue : un Anglais impudent Vers cet objet tourne soudain la tête : Il la convoite :il pense fermement Qu'elle venait pour être de la fête ;

i4* LA PUCELLE.

Vers elle il court, et sur sa nudité Il va cherchant la sale volupté.

On lui répond d'un coup de cimeterre Droit sur le nez. L'infâme roule à terre , Jurant ce mot des Français révéré , Mot énergique, au plaisir consacré , Mot que souvent le profane vulgaire Indignement prononce en sa colère.

Jeanne, à ses pieds foulant son corps sanglant, Criait tout haut à ce peuple méchant : Cessez , cruels , cessez , troupe profane ! () violeurs, craignez Dieu, craignez .leanne i Ces mécréants, au grand œuvre attachés , N'écoutaient rien, sur leurs nonnains juchés ; Tels des ânons hroutent des fleurs naissantes Malgré les cris du maître et des servantes. Jeanne, qui voit leurs impudents travaux , De grande horreur saintement transportée, Invoquant Dieu , de Denis assistée , Le fer en main , vole de dos en dos , De nuque en nuque , et d'échiné en échine , Frappant , perçant de sa pique divine , Pourfendant l'un alors qu'il commençait, Dépêchant l'autre alors qu'il finissait , Et moissonnant la cohorte félonne , Si que chacun fut percé sur sa nonne , Et, perdant l'ame au fort de son désir, Allait au diahle en mourant de plaisir.

Isâc Warton, dont la lubrique rage Avait pressé son détestable ouvrage , Ce dur Warton fut le seul écuyer Qui de sa nonne osa se délier ; Et droit en pied reprenant son armure , Attendit Jeanne , et changea de posture.

O vous , grand saint, protecteur de l'état , Bon saint Denis , témoin de ce combat ,

CHANT XI. i43

Daignez redire à ma inuse fidèle Ce qu'à vos yeux iit alors ma Pucelle. Jeanne d'abord frémit, s'émerveilla :

Mon cher Denis ! mon saint! que vois-je là? Mon corselet , mon armure céleste , Ce beau présent que tu m'avais donné Brille à mes yeux au dos de ce damné ! Il a mon casque , il a ma soubreveste. Il était vrai ; la Jeanne avait raison : La belle Agnès , en troquant de jupon , De cette armure en secret babiîlée , Par Jean Cbandos fut bientôt dépouillée. Isâc Warton , écuyer de Cbandos , Prit cette armure et s'en couvrit le dos.

O Jeanne d'Arc , ô fleur des héroïnes , Tu combattais pour tes armes divines , Pour ton grand roi si long-temps outragé , Pour la pudeur de cent bénédictines , Pour saint Denis de leur honneur chargé ! Denis la voit qui donne avec audace Cent coups de sabre à sa propre cuirasse, A son armet d'une aigrette ombragé.

Au mont Etna , dans leur forge brûlante , Du noir Yulcain les borgnes compagnons Font retentir l'enclume étincelante Sous des marteaux moins pesants et moinsprompts, En préparant au maître du tonnerre Son gros canon, trop bravé sur la terre.

Le fier Anglais, de fer enharnaché, Recule un pas ; son ame est stupéfaite Quand il se voit si rudement touché Par une jeune et fringante brunette.

La voyant nue , il sentit des remords ; Sa main tremblait de blesser ce beau cO' __ Il se défend , et combat en arrière , De l'ennemie admirant les trésors,

i44 ' LA PUCELLE.

Et se moquant de sa vertu guerrière.

Saint George alors du sein du paradis Ne voyant plus son confrère Denis , Se douta bien que le saint de la France Portait aux siens sa divine assistance : Il promenait ses regards inquiets Dans les recoins du céleste palais.

Sans balancer aussitôt il demande Son beau cheval connu dans la légende.

Le clieval vint ; George le bien monté , (2) La lance au poing , et le sabre au côté , Va parcourant cet effroyable espace Que des humains veut mesurer l'audace ; Ces cienx divers , ces globes lumineux Que fait tourner René , le songe-creux , (3) Dans un amas de subtile poussière, Beaux tourbillons que l'on ne prouve guère ; Et que Newton, rêveur bien plus fameux , Fait tournoyer sans boussole et sans guide Autour du rien, tout au travers du vuide.

George , enflammé de dépit et d'orgueil , Franchit ce vuide , arrive en un clin d'œil Devers les lieux arrosés par la Loire , Où saint Denis croyait chanter victoire. Ainsi l'on voit dans la profonde nuit Une comète , en sa longue carrière, Etinceler d'une horrible lumière :

On voit sa queue ; et le peuple frémit , Le pape en tremble , et la terre étonnée Croit que les vins vont manquer celte année.

Tout du plus loin que saint George apperçtil Monsieur Denis , de colère il s'émut ; Et brandissant sa lance meurtrière.

Il dit ces mots dans le vrai goût d'Homcrc : . Denis , Denis, rival faible et hargneux , Timide appui d'un parti malheureux,

Tu descends donc en secret sur la terre Pour égorger mes héros d'Angleterre l Crois-tu changer les ordres du destin , Avec ton âne et ton bras féminin ?

Ne crains-tu pas que ma juste vengeance Punisse enlin, toi, ta fille, et la France? Ton triste chef, branlant sur ton cou tors , S'est déjà vu séparé de ton corps :

Je veux t'ôter , aux yeux de ton église , Ta tête chauve en son lieu mal remise , Et t'envoyer vers les murs de Paris , Digne patron des badauds attendris , Dans ton faubourg, où l'on chôme ta fête , Tenir encore et rebaiser ta tête.

Le bon Denis, levant les mains aux cienx , Lui répondit d'un ton noble et pieux : O grand saint George ! ô mon puissant confiere ! Veux-tu toujours écouter ta colère?

Depuis le temps que nous sommes au ciel Ton cœur dévot est tout pétri de fiel ; Nous faudra-t-il, bienheureux que nous sommes Saints enchâssés , tant fêtés chez les hommes , Nous qui devons l'exemple aux nations .

Nous décrier par nos divisions ?

Veux-tu porter une guerre cruelle Dans le séjour de la paix éternelle ?

Jusques à quand les saints de ton pa-js Mettront-ils donc le trouble en parants? O fiers Anglais, gens toujours trop Mrdis . Le ciel , un jour à son tour en coicru 3 Se lassera de vos façons de faire ; Ce ciel n'aura , grâce à vos soins jalc;îx , Plus de dévots qui viennent de chez ^ous. Malheureux saint, pieux atrabilaire^ Patron maudit d'un peuple sangr-inaire, Sois plus rrajfabîe, et, pour Di;? , . laisse moi

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