‹ La PucelleChapitre 17 sur 210 · V. 443) CIIAIVT VI. IO · texte numérisé non relu

V. 443) CIIAIVT VI. IO

Qui Dorothée osât justifier; Sacrogorgon venait de les confondre :

Chacun pleurait, et nul n'osait répondre.

Le fier prélat, du haut de son balcon, Encourageait le brutal champion.

Le beau Dunois, qui planait sur la place, Fut si choqué de l'insolente audace De ce pervers; et Dorothée en pleurs Etait si belle au sein de tant d'horreurs ; Son désespoir la rendait si touchante , Qu'en la voyant il la crut innocente.

Il saute à terre, et d'un ton élevé : « C'est moi, dit-il, face de réprouvé, « Qui viens ici montrer par mon courage « Que Dorothée est vertueuse et sage , « Et que tû n'es qu'un fanfaron brutal, « Suppôt du crime, et menteur déloyal.

« Je veux d'abord savoir de Dorothée a Quelle noirceur lui peut être imputée, « Quel est son cas , et par quel guet-apen a On fait brûler les belles à Milan. » 11 dit. Le peuple, à la surprise en proie. Poussa des cris d'espérance et de joie. Sacrogorgon, qui se mourait de peur.

Fit comme il put semblant d'avoir du cœur. Le fier prélat, sous sa mine hypocrite. Ne peut cacher le trouble qui l'agite.

A Dorothée alors le beau Dunois S'en vint parler d'un air noble et courtois. Les yeux baissés, la belle lui raconte.

Io8 LA PUCELLE. (v. 4:3)

Ea soupirant, son malheur et sa honte.

L'âne divin, sur l'égHse perche.

De tout ce cas paraissait fort touché; Et de Milan les dévotes familles Bénissaient Dieu, qui prend pitié des filles.

FIS nu CHAIKT SIXIEME.

CHANT SEPTIÈME

Comment Dunois sauva Dorothée, condamnée à la mort par l'inquisition.

Lorsqu'autrefois, au printemps de mes jours, Je fus quitté par ma belle maîtresse , Mon tendre cœur fut navré de tristesse , Et je pensai renoncer aux amours; Mais d'offenser par le moindre discours Cette beauté que j'avais encensée, De son bonheur oser troubler le cours , Un tel forfait n'entra dans ma pensée.

Gêner un cœur, ce n'est pas ma façon.

Que si je traite ainsi les infidèles, Vous comprenez , à plus forte raison , Que je respecte encor plus les cruelles. Il est affreux d'aller persécuter Un jeune cœur que l'on n'a pu dompter. Si la maîtresse objet de votre hommage Ne peut pour vous des mêmes feux brûler, Cherchez ailleurs un plus doux esclavage : On trouve assez de quoi se consoler; Ou bien buvez , c'est un parti fort sage. Et phit à Dieu qu'en un cas tout pareil, Le tonsuré qu'amour rendit barbare, Cet oppresseur d'une beauté si rare ,

IIO LA PUCELLE. (v. a3)

Se fût servi d'un aussi bon conseil !

Déjà Dunois à la belle affligée Avait rendu le courage et l'espoir; Mais avant tout il convenait savoir Les attentats dont elle était chargée.

« O vous, dit-elle en baissant ses beaux yeux, « Ange divin qui descendez des cieux, « Vous qui venez prendre ici ma défense, « Vous savez bien quelle est mon innocence ! » Dunois reprit : « Je ne suis qu'un mortel; « Je suis venu par une étrange allure, « Pour vous sauver d'un trépas si cruel. « Nul dans les cœurs ne lit que l'Eternel. « Je crois votre ame et vertueuse et pure ; « Mais dites-moi, pour Dieu, votre aventure. »

Lors Dorothée, en essuyant les pleurs Dont le torrent son beau visage mouille, Dit : « L'amour seul a fait tous mes malheurs. « Connaissez-vous monsieur de La Trimouille? ;>

a Oui, dit Dunois, c'est mon meilleur ami. « Peu de héros ont UJie ame aussi belle; « Mon roi n'a point de guerrier plus fidèle; « L'Anglais n'a point de plus fier ennemi; « Nul chevalier n'est plus digne qu'on l'aime. » « Il est trop vrai, dit-elle, c'est lui-même. « Il ne s'est pas écoulé j)lus d'un an « Depuis le jour qu'il a quitté Milan. « C'est en ces lieux qu'il m'avait adorée; « Il le jurait, et j'ose être assurée « Que son grand cœur est toujours enflammé,

(V. 53) CnAAT VII. 1 J 1

« Qu'il m'aime encor, car il est trop aimé. » a Ne cloutez point, dit Dunois, de son ame;

a Votre beauté vous répond de sa flamme.

a Je le connais : il est, ainsi que moi,

« A ses amours fidèle comme au roi. »

L'autre reprit : « Ah, monsieur ! je vous croi.

« O jour heureux où je le vis paraître,

« Où des mortels il était à mes yeux

« Le plus aimable et le plus vertueux,

« Où de mon cœur il se rendit le maître !

« Je l'adorais avant que ma raison

« Eût pu savoir si je l'aimais ou non.

« Ce fut , monsieur, ô moment délectable !

« Chez l'archevêque, où nous étions à table,

« Que ce héros, plein de sa passion ,

K Me fit, me fit sa déclaration.

« Ah ! j'en perdis la parole et la vue.

« Mon sang brûla d'une ardeur inconnue;

« Du tendre amour j'ignorais le danger,

(c Et de plaisir je ne pouvais manger.

« Le lendemain il me rendit visite:

« Elle fi.it courte, il prit congé trop vite.

« Quand il partit, mon cœur le rappelait,

a Mon tendre cœur après lui s'envolait.

« Le lendemain il eut un tête-à-tête

cf Un peu plus long, mais non pas moins honnête.

« Le lendemain il en reçut le prix

« Par deux baisers sur mes lèvres ravis.

« Le lendemain il osa davantage;

« Il me promit la foi de mariage.

112 LA PUCELLE. (v. 83)

« Le lendemain il fut entreprenant;

ce Le lendemain il me fit un enfant.

« Que dis-je ? hélas! faut-il que je raconte

« De point en point mes malheurs et ma honte ,

« Sans que je sache , ô digne chevalier,

« A quel héros j'ose me confier ? »

Le chevalier, par pure obéissance, Dit, sans vanter ses faits ni sa naissance: « Je suis Dunois. » C'était en dire assez, a Dieu, reprit-elle, ô Dieu qui m'exaucez, « Quoi ! vos bontés font voler à mon aide « Ce grand Dunois , ce bras à qui tout cède ! « Ah ! qu'on voit bien d'où vous tenez le jour, a Charmant bâtard, cœur noble, ame sublime ! « Le tendre Amour me fesait sa victime ; « Mon salut vient d'un enfant de l'Amour. « Le ciel est juste, et l'espoir me ranime.

« Vous saurez donc, brave et gentil Dunois, « Que mon amant, au bout de quelques mois, « Fut obligé de partir pour la guerre, « Guerre funeste , et maudite Angleterre ! « Il écouta la voix de son devoir, « Mon tendre amour était au désespoir. • « Un tel état vous est connu, sans doute, « Et vous savez , monsieur, ce qu'il en coûte. « Ce fier devoir fit seul tous nos malheurs ; « Je l'éprouvais en répandant des pleurs; « Mon cœur était forcé de se contraindre , « Et je mourais, mais sans pouvoir me plaindre. « Il me donna le présent amoureux

fv. ii3) CHANT VII. II.

« D'un bracelet fait de ses blonds cheveux ,

a Et son portrait qui , trompant son absence,

« M'a fait cent fois retrouver sa présence.

« Un cher écrit surtout il me laissa,

« Que de sa main le ferme Amour traça.

« C'était, monsieur, une juste promesse,

« Un sûr garant de sa sainte tendresse.

« On y lisait : « Je jure par amour,

« Par les plaisirs de mon ame enchantée,

« De revenir bientôt en cette cour,

« Pour épouser ma chère Dorothée. »

« Las ! il partit , il porta sa valeur

u Dans Orléans. Peut-être il est encore

« Dans ces remparts où l'appela l'honneur.

« Ah ! s'il savait quels maux et quelle horreur

« Sont, loin de lui, le prix de mon ardeur !

(( Non, juste ciel! il vaut mieux qu'il l'ignore.

« Il partit donc; et moi je m'en allai, « Loin des soupçons d'une ville indiscrète, « Chercher aux champs une sombre retraite, « Conforme aux soins de mon cœur désolé. « Mes parens morts, libre dans ma tristesse, « Cachée au monde, et fuyant tous les yeux; « Dans le secret le plus mystérieux « J'ensevelis mes pleurs et ma grossesse. « Mais par malheur, hélas ! je suis la nièce « De l'archevêque. » A ces funestes mots, Elle sentit redoubler ses sanglots.

Puis vers le ciel tournant ses yeux en larmes : « J'avais, dit-elle, en secret mis au jour

LA POCELLE.

JI4 LA. PUCELLE. (v. t;3)

<( Ce tendre fruit de mon furtif amour; « Avec mon fils consolant mes alarmes, « De mon amant j'attendais le retour.

<(. A l'archevêque il prit en fantaisie a De venir voir quelle espèce de vie « Menait sa nièce au fond de ces forêts : u Pour ma campagne il quitta son palais'. « Il fut touché de mes faihles attraits : « Cette beauté, présent cher et funeste, « Ce don fatal ,^ qu'aujourd'hui je déteste, « Perça son cœur des plus dangereux traits. « Il s'expliqua ; ciel ! que je fus surprise ! «■ Je lui parlai des devoirs de son rang, « De son état, des nœuds sacrés du sang; « Je remontrai l'horreur de l'entreprise : « Elle outrageait la nature et l'église. « Hélas ! j'eus beau lui parler de devoir, « Il s'entêta d'un chimérique espoir.

« Il se flattait que mon cœur indocile « D'aucun objet ne s'était prévenu, « Qu'enfin l'amour ne m'était point connu, « Que son triomphe en serait plus facile; « Il m'accablait de ses soins fatigans, « De ses désirs rebutés et pressans.

« Hélas! un jour que, tout à ma tristesse, « Je relisais cette douce promesse, a Que de mes pleurs je mouillais cet écrit, « Mon cruel oncle en lisant me surprit. « Il se saisit, d'une main ennemie, « De ce papier qui contenait ma vie;

173) CHANT VU. I if

« Il lut; il vit dans cet écrit fatal

a Tous mes secrets, ma flamme et son rival.

« Son ame alors, jalouse et forcenée,

« A ses désirs fut plus abandonnée.

« Toujours alerte, et toujours m'épiant,

« Il sut bientôt que j'avais un enfant.

« Sans doute, un autre eu eût perdu courage,

« Mais l'archevêque en devint plus ardent;

a Et se sentant sur moi cet avantage,

« Ah ! me dit-il, n'est-ce donc qu'avec moi

« Que vous aurez la fureur d'être sage ?

« Et vos faveurs seront le seul partage

« De l'étourdi qui ravit votre foi ?

« Osez-vous bien me faire résistance ?

tf Y pensez-vous ? vous ne méritez pas

« Le fol amour que j'ai pour vos appas.

a Cédez sur l'heure , ou craignez ma vengeance, r

« Je me jetai tremblante à ses genoux;

« J'attestai Dieu; je répandis des larmes.

« Lui, furieux d'amour et de courroux,

« En cet état me trouva plus de charmes.

« Il me renverse, et va me violer ;

« A mon secours il fallut appeler;

« Tout son amour soudain se tourne en rage.

« D'un oncle, 6 ciel ! souffrir un tel outrage !

« De coups affreux il meurtrit mon visage.

« On vient au bruit; mon oncle au même instant

a Joint à son crime un crime encor plus grand :

« Chrétiens, dit-il, ma nièce est une impie;

« Je l'abandonne, et je l'excommunie;

Il6 LA PU CELLE. (v. ao3)

« Un hérétique , un damné suborneur « Publiquement a fait son déshonneur; « L'enfant qu'ils ont est un fruit d'aduhère. « Que Dieu confonde et le fils et la mère ! « Et, puisqu'ils ont ma malédiction, « Qu'ils soient livrés à l'inquisition. »

« Il ne fit point une menace vaine; « Et dans Milan le traître arrive à peine , « Qu'il fait agir le grand inquisiteur. « On me saisit; prisonnière on m'entraîne « Dans des cachots oli le pain de douleur « Etait ma seule et triste nourriture : « Lieux souterrains, lieux d'une nuit obscure, « Séjour des morts , et tombeau des vivans ! « Après trois jours on me rend la lumière, « Mais pour la perdre au milieu des tourmens. « Vous les voyez ces brasiers dévorans ; « C'est là qu'il faut expirer à vingt ans. « Voilà mon lit à mon heure dernière î « C'est là , c'est là , sans votre bras vengeur, a Qu'on m'arrachait la vie avec l'honneur ! « Plus d'un guerrier aurait , selon l'usage , a Pris ma défense, et pour moi combattu; « Mais l'archevêque enchaîne leur vertu : « Contre l'église ils n'ont point de courage. « Qu'attendre, hélas ! d'un cœur italien? « Ils tremblent tous à l'aspect d'une étole; « Mais un Français n'est alarmé de rien, « Et braverait le pape au Capitole. »

A ces propos, Dunois piqué d'honneur.

(v.233) CHANT VII. II7

Plein de pitié pour la belle accusée,

Plein de courroux pour son persécuteur,

Brûlait déjà d'exercer sa valeur,

Et se flattait d'une victoire aisée :

Bien surpris fut de se voir entouré

De cent archers dont la cohorte fière

L'investissait noblement par derrière.

Un cuistre en robe, avec bonnet carré,

Criait d'un ton de vrai mùerere :

« On fait savoir de par la sainte église,

« Par monseigneur, pour la gloire de Dieu,

« A tous chrétiens que le ciel favorise,

« Que nous venons de condamner au feu

«' Cet étranger, ce champion profane,

(c De Dorothée infâme chevalier,

« Comme infidèle, hérétique et sorcier;

« Qu'il soit brûlé sur l'heure avec son âne. »

Cruel prélat, Busiris en soutane !

C'était, perfide, un tour de ton métier; Tu redoutais le bras de ce guerrier ; Tu t'entendais avec le saint-office Pour opprimer sous le nom de justice Quiconque eût pu lever le voile affreux Dont tu cachais ton crime à tous les yeux.

Tout aussitôt l'assassine cohorte, Du saint-office abominable escorte.

Pour se saisir du superbe Dunois, Deux pas avance, et recule de trois; Puis marche encor; puis se signe, et s'arrête. Sacrogorgon, qui tremblait à leur tête.

Il8 LA PUCELLE. {v.i63)

Leur crie : « Allons, il faut vaincre ou périr; « De ce sorcier tâchons de nous saisir. » Au milieu d'eux les diacres de la ville, Les sacristains arrivent à la file.

L'un tient un pot, et l'autre un goupillon; Ils font leur ronde, et de leur eau salée Benoîtement aspergent l'assemblée.

On exorcise, on maudit le démon; Et le prélat, toujours l'ame troublée, Donne partout la bénédiction.

Le grand Dunois, non sans émotion.

Voit qu'on le prend pour envoyé du diable. Lors saisissant de son bras redoutable Sa grande épée , et de l'autre montrant Un chapelet, catholique instrument, De son salut cher et sacré garant :

« Allons, dit-il, venez à moi, mon âne. » L'âne descend, Dunois monte, et soudain 11 va frappant, en moins d'un tour de main, De ces croquans la cohorte profane. Il perce à l'un le sternum et le bras; 11 atteint l'autre à l'os qu'on nomme atlas; Qui voit tomber son nez et sa mâchoire , Qui son oreille, et qui son humérus ; Qui pour jamais s'en va dans la nuit noire, Et qui s'enfuit disant ses oremus.

L'âne, au milieu du sang et du carnage, Du paladin seconde le courage; 11 vole, il rue, il mord, il foule aux pieds Ce tourbillon de faquins effrayés.

rv.2y3) CHANT VII. 119

Sacrogorg^on , abaissant sa visière , Toujours jurant s'en allait en arrière; Duuois le joint, l'atteint à Vos pubis: Le fer sanglant lui sort par le coccis : Le vilain tombe, et le peuple s'écrie : « Béni soit Dieu ! le barbare est sans vie. »

Le scélérat encor se débattait Sur la poussière, et son cœur palpitait, Quand le héros lui dit : « Ame traîtresse, « L'enfer t'attend; crains le diable, et confesse « Que l'archevêque est un coquin mitre , « Un ravisseur, un parjure avéré; « Que Dorothée est l'innocence même; « Qu'elle est fidèle au tendre amour qu'elle aime, « Et que tu n'es qu'un sot et qu'un fripon. » « Oui, monseigneur, oui, vous avez raison; « Je suis un sot; la chose est par trop claire, « Et votre épée a prouvé cette affaire. » Il dit : son ame alla chez le démon.

Ainsi mourut le fier Sacrogorgon.

Dans l'instant même où ce bravache infâme A Belzébuth rendait sa vilaine ame, Devers la place arrive un écuyer, Portant salade avec lance dorée; Deux postillons à la jaune livrée Allaient devant. C'était chose assurée Qu'il arrivait quelque grand chevalier.

A cet objet, la belle Dorothée, D'étonnement et d'amour transportée : « Ah, Dieu puissant ! se mit-elle à crier.

I20 LA PUCELLE. (v. 323)

« Serait-ce lui ! serait-il bien possible!

« A mes malheurs le ciel est trop sensible. »

Les Milanais, peuple très curieux, Vers l'écuyer avaient tourné les yeux.

Hé ! cher lecteur, n'êtes- vous pas honteux De ressembler à ce peuple volage, Et d'occuper vos yeux et votre esprit Du changement qui dans Milan se fit ?

Est-ce donc là le but de mon ouvrage ? Songez, lecteur, aux remparts d'Orléans, Au roi de France, aux cruels assiégeans, A la Pucelle, à l'illustre amazone, La vengeresse et du peuple et du trône. Qui, sans jupon, sans pourpoint, ni bonnet, Parmi les champs comme un centaure allait, Ayant en Dieu sa plus ferme espérance.

Comptant sur lui plus que sur sa vaillance. Et s'adressant à monsieur saint Denis, Qui cabalait alors en paradis Contre saint George en faveur de la France. Surtout, lecteur, n'oubliez point Agnès; Ayez l'esprit tout plein de ses attraits : Tout honnête homme à mon gré doit s'y plaire. Est-il quelqu'un si morne et si sévère, Que pour Agnès il soit sans intérêt ?

Et franchement dites-moi, s'il vous plaît, Si Porothée au feu fut condamnée.

Si le Seigneur, du haut du firmament, Sauva le jour à cette infortunée :

Semblable cas advient très rarement,

(v. 353) CHANT VII. 121

Mais que l'objet où votre cœur s'engage, Pour qui vos pleurs ne peuvent s'essuyer, Soit dans les bras d'un robuste aumônier, Ou semble épris pour quelque jeune page, Cet accident peut-être est plus commun : Pour l'amener ne faut miracle aucun.

Je l'avoûrai, j'aime toute aventure Qui tient de près à l'humaine nature; Car je suis homme, et je me fais honneur D'avoir ma part aux humaines faiblesses; J'ai dans mon temps possédé des maîtresses, Et j'aime encore à retrouver mon cœur.

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122 L\ PriCELLE.

CHANT HUITIÈME

Comment le charmant La Trimouille rencontra un Anglais à Notre- Dame de Lorette, et ce qui s'ensuivit avec sa Dorothée.

Que cette histoire est sage, intéressante! Comme elle forme et l'esprit et le cœur ! Comme on y voit la vertu triomphante , Des chevaliers le courage et l'honneur, Les droits des rois, des belles la pudeur ! C'est un jardin dont tout le tour m'enchante Par sa culture et sa variété.

J'y vois surtout l'aimable chasteté.

Des belles fleurs la fleur la plus brillante. Comme un lis blanc que le ciel a planté, Levant sans tache une tête éclatante.

Filles, garçons, lisez assidûment De la vertu ce divin rudiment :

Il fut écrit par notre abbé Trithême, Savant Picard, de son siècle ornement; 11 prit Agnès et Jeanne pour son thème. Que je l'admire, et que je me sais gré D'avoir toujours hautement préféré Cette lecture honnête et profitable A ce fatras d'insipides romans Que je vois naître et mourir tous les ans, De cerveaux creux avortons languissaus!

[y.1^) CHANT VIII. 12

De Jeanne d'Arc l'histoire véritable Triomphera de l'envie et du temps.

Le vrai me plaît, le vrai seul est durable.

De Jeanne d'Arc cependant, cher lecteur, En ce moment je ne puis rendre compte; Car Dorothée et Dunois son vengeur, Et La Trimouille, objet de son ardeur, Ont de grands droits; et j'avoûrai sans honte Qu'avec raison vous vouliez être instruit Des beaux effets que leur amour produit.

Près d'Orléans vous avez souvenance Que La Trimouille, ornement du Poitou, Pour son bon roi signalant sa vaillance. Dans un fossé fut plongé jusqu'au cou.

Ses écuyers tirèrent avec peine , Du sale fond de la fangeuse arène, Notre héros, en cent endroits froissé.

Un bras démis, le coude fracassé.

Vers les remparts de la ville assiégée On reportait sa figure affligée; Mais de Talbot les efforts vigilans Avaient fermé les chemins d'Orléans.

On transporta, de crainte de surprise.

Mon paladin , par de secrets détours , Sur un brancard, en la cité de Tours, Cité fidèle, au roi Charles soumise.

Un charlatan, arrivé de Venise, Adroitement remit son radins, Dont le pivot rejoignit Y/iumeri/s.

Son écuyer lui fit bientôt connaître

124 LA PUCELLE. (v. 53;

Qu'il ne pouvait retourner vers son maître, Que les chemins étaient fermés pour lui. Le chevalier, fidèle à sa tendresse, Se résolut, dans son cuisant ennui, D'aller au moins rejoindre sa maîtresse.

Il courut donc, à travers cent hasards. Au beau pays conquis par les Lombards.

En arrivant aux portes de la ville, Le Poitevin est entouré, heurté, Pressé des flots d'une foule imbécille.

Qui d'un pas lourd, et d'un œil hébété, Court à Milan des campagnes voisines ; Bourgeois, manans, moines, bénédictines, jMèrcs, enfans; c'est un bruit, un concours, Un chamaillis ; chacun se précipite ; On tombe, on crie : « Arrivons, entrons vite; « Nous n'aurons pas tels plaisirs tous les jours »

Le paladin sut bientôt quelle fête Allait chômer ce bon peuple lombard , Et quel spectacle à ses yeux on apprête. « Ma Dorothée ! ô ciel ! » Il dit, et part; Et son coursier, s'élanoant sur la tête Des curieux, le porte en quatre bonds Dans les faubourgs, dans la ville, à la place Oîi du bâtard la généreuse audace A dissipé tous ces monstres félons; Où Dorothée, interdite, éperdue.

Osait à peine encor lever la vue.

L'abbé Trithême, avec tout son talent.

N'eût pu jamais nous faire la peinture

De la surprise et du saisissement,

Et des transports dont cette ame si pure

Fut pénétrée en voyant son amant.

Quel coloris, quel pinceau pourrait rendre

Ce doux mélange, et si vif et si tendre,

L'impression d'un reste de douleur,

La douce joie où se livrait son cœur,

Son embarras, sa pudeur et sa honte,

Que par degrés la tendresse surmonte ?

Son La Trimouille, ardent, ivre d'amour.

Entre ses bras la tient long-temps serrée

Faible, attendrie, encor tout éplorée;

Il embrassait, il baisait tour à tour!

Le grand Dunois, et sa maîtresse, et l'ane.

Tout le beau sexe, aux fenêtres penché. Battait des mains, de tendresse touché; On voyait fuir tous les gens à soutane Sur les débris du bûcher renversé.

Qui dans le sang nage au loin disperse. Sur ces débris le bâtard intrépide.

De Dorothée affermissant les pas , A l'air, le port et le maintien d'Alcide, Qui, sous ses pieds enchaînant le trépas, Le triple chien et la triple Euménide , Remit Alceste à son dolent époux, Quoiqu'on secret il fût un peu jaloux.

Avec honneur la belle Dorotbée Fut en litière à son logis portée, Des deux héros noblement escortée.

Le lendemain le bâtard généreux

ii5

126 LA PUCELLE. (v. it3)

Vint près du lit du beau couple amoureux. « Je sens, dit-il, que je suis inutile « Aux doux plaisirs que vous goûtez tous deux; « Il me convient de sortir de la ville ; « Jeanne et mon roi me rappellent près d'eux; « 11 faut les joindre, et je sens trop que Jeanne « Doit regretter la perte de son âne.

« Le grand Denis, le patron de nos lois, « M'a cette nuit présenté sa figure :

« J'ai vu Denis tout comme je vous vois, a II me prêta sa divine monture , « Pour secourir les dames et les rois. « Denis m'enjoint de revoir ma patrie.

« Grâces au ciel , Dorothée est servie ; « Je dois servir Charles sept à son tour. « Goûtez les fruits de votre tendre amour, o A mon bon roi je vais donner ma vie; « Le temps me presse, et mon âne m'attend. » « Sur mon cheval je vous suis à l'instant, » Lui répliqua l'aimable La Trimouille.

La belle dit ; « C'est aussi mon projet; « Un désir vif dès long-temps me chatouille « De contempler la cour de Charles sept , « Sa cour si belle, en héros si féconde; « Sa tendre Agnès, qui gouverne son cœur; 'c Sa fière Jeanne , en qui valeur abonde. « Mon cher amant, mon cher libérateur, ce Me conduiraient jusques au bout du monde. « Mais, sur le point d'être cuite en ce lieu, « En récitant ma prière secrète,

i43) CHANT VIII. 12'

a Je fis tout bas à la Vierge uii beau vœu « De visiter sa maison de Lorette, « S'il lui plaisait de me tirer du feu. « Tout aussitôt la mère du boa Dieu « Vous députa sur votre âne céleste; « Vous me sauvez de ce bûcher funeste , t Je vis par vous : mon vœu doit se tenir, « Sans quoi la Vierge a droit de me punir. »

« Votre discours est très juste et très sage, « Dit La Trimouille; et ce pèlerinage « Est à mes yeux un devoir bien sacré ; « Vous permettrez que je sois du voyage. « J'aime Lorette, et je vous conduirai. « Allez, Dunois, par la plaine étoilée; « Fendez les airs; volez aux champs de Blois; « Nous vous joindrons avant qu'il soit un mois, « Et vous, madame, à Lorette appelée, « Venez remplir votre vœu si pieux; « Moi j'en fais un digne de vos beaux yeux : '( C'est de prouver à toute heure, en tous lieux, « A tout venant, par l'épée et la lance, « Que vous devez avoir la préférence « Sur toute fille ou femme de renom , « Que nulle n'est et si sage et si belle. » Elle rougit. Cependant le grisou Frappe du pied, s'élève sur son aile, Plane dans l'air, et, laissant l'horizon, Porte Dunois vers les sources du Rhône.

Le Poitevin prend le chemin d'Ancône, Avec sa dame, un bourdon dans la main,

128 LA PUCELLE. (v- I73)

Portant tous deux chapeau de pèlerin, Bien relevé de coquilles bénies.

A leur ceinture un rosaire pendait De beaux grains d'or et de perles unies. Le paladin souvent le récitait , Disait yé^'e; la belle répondait Par des soupirs et par des litanies; Et/e vous aime était le doux refrain ' Des oremus qu'ils chantaient en chemin. Ils vont à Parme, à Plaisance, à Modène, Dans Urbino, dans la tour de Césène, Toujours logés dans de très beaux châteaux De princes, ducs, comtes et cardinaux.

Le paladin eut partout l'avantage De soutenir que dans le monde entier Il n'est beauté plus aimable et plus sage Que Dorothée ; et nul n'osa nier Ce qu'avançait un si grand personnage:

Tant les seigneurs de tout ce beau canton Avaient d'égards et de discrétion !

Enfin, portés sur les bords du Musône, Près Récanate en la marche d'Ancône, Les pèlerins virent briller de loin Cette maison de la sainte Madone , Ces murs divins de qui le ciel prend soin ; Murs convoités des avides corsaires, Et qu'autrefois des anges tutélaires Firent voler dans les plaines des airs, Comme un vaisseau qui fend le sein des mers. A Loreto les anges s'arrêtèrent;

(v. ao3) Cil A.NT VIII. 1 29

Les murs sacres d'eux-mêmes se fondèrent; Et ce que l'art a de plus précieux, De plus brillant, de plus industrieux, Fut employé depuis par les saints pères. Maîtres du monde, et du ciel grands-vicaires, A l'ornement de ces augustes lieux.

Les deux amans de cheval descendirent , D'un cœur contrit à deux genoux se mirent; Puis chacun d'eux, pour accomplir son vœu. Offrit des dons pleins de magnificence.

Tous acceptés avec reconnaissance Par la Madone et les moines du lieu.

Au cabaret les deux amans dînèrent; Et ce fut là qu'à table ils rencontrèrent Un brave Anglais, fier, dur, et sans souci, Qui venait voir la sainte Vierge aussi Par passe-temps, se moquant dans son ame Et de Lorette et de sa Notre-Dame :

Parfait Anglais, voyageant sans dessein, Achetant cher de modernes antiques.

Regardant tout avec un air hautain , Et méprisant les saints et leurs reliques. De tout Français c'est l'ennemi mortel, Et son nom est Christophe d'Arondel.

Il parcourait tristement l'Italie , Et, se sentant fort sujet à l'ennui, Il amenait sa maîtresse avec lui.

Plus dédaigneuse encor, plus impolie, Parlant fort peu, mais belle, faite au tour, Douce la nuit, insolente le jour,

LA PUCELLK. . g

l3o L.\. PUCELLE. (v. a3î)

A table, au lit, par caprice emportée,

Et le contraire en tout de Dorothée.

Le beau baron, du Poitou l'ornement,

Lui fit d'abord un petit compliment,

Sans recevoir aucune repartie;

Puis il parla de la vierge Marie;

Puis il compta comme il avait promis.

Chez les Lombards, à monsieur saint Denis

De soutenir en tout lieu la sagesse

Et la beauté de sa chère maîtresse.

« Je crois, dit-il au dédaigneux Breton,

« Que votre dame est noble et d'un grand nom,

« Qu'elle est surtout aussi sage que belle;

(c Je crois encor, quoiqu'elle n'ait rien dit,

« Que dans le fond elle a beaucoup d'esprit;

« jMais Dorothée est fort au dessus d'elle ,

a Vous l'avoûrez : on peut, sans l'abaisser,

« Au second rang dignement la placer. »

Le fier Anglais , à ce discours honnête , Le regarda des pieds jusqu'à la tête.

« Pardieu, dit-il, il m'importe fort peu « Que vous ayez à Denis fait un vœu; M Et peu me chaut que votre damoiselle « Soit sage ou folle, et soit ou laide ou belle : « Chacun se doit contenter de son bien « Tout uniment, sans se vanter de rien. « INIais, puisqu'ici vous avez l'impudence « D'oser prétendre à quelque préférence |^

« Sur un Anglais, je vous enseignerai i

« Votre devoir, et je vous prouverai '

(v.263) CHAINÏ VIIJ. i3l

« Que tout Anglais en affaires pareilles « A tout Français donne sur les oreilles; '( Que ma maîtresse, en figure, en couleur, « En gorge, en bras, cuisses, taille, rondeur, « Même en sagesse , en sentimens d'honneur, « Vaut cent fois mieux que votre pèlerine; « Et que mon roi (dont je fais peu de cas), « Quand il voudra, saura bien mettre à bas « Et votre maître, et sa grosse héroïne. « « Hé bien ! reprit le noble Poitevin , « Sortons de table; éprouvons-nous soudain; « A vos dépens je soutiendrai peut-être « Mon tendre amour, mon pays et mon maître. « Mais, comme il faut être toujours courtois, a De deux combats je vous laisse le choix, « Soit à cheval, soit à pied; l'un et l'autre « Me sont égaux : mon choix suivra le votre. » (c A pied, mordieu! dit le rude Breton; « Je n'aime point qu'un cheval ait la gloire « De partager ma peine et ma victoire. « Point de cuirasse et point de morion : « C'est à mon sens une arme de poltron ; « Il fait trop chaud; j'aime à combattre à l'aise. « Je veux tout nu vous soutenir ma thèse : « Nos deux beautés jugeront mieux des coups. » « Très volontiers, » dit d'un ton noble et doux Le beau Français. Sa chère Dorothée Frémit de crainte à ce défi cruel.

Quoiqu'on secret son ame fût flattée D'être l'objet d'un si noble duel.

l3a LA PDCELLE. (v. ^"i)

Elle tremblait que Christophe Arondel Ne transperçât de quelque coup mortel La douce peau de son cher La-Trimouille, Que de ses pleurs tendrement elle mouille. La dame anglaise animait son Anglais D'un coup d'œii fier et sûr de ses attraits. Elle n'avait jamais versé de larmes; Son cœur altier se plaisait aux alarmes; Et les combats des coqs de son pays Avaient été ses passe-temps chéris.

Son nom était Judith de Rosamore, Cher à Bristol, et que Cambridge honore.

Voilà déjà nos braves paladins Dans un champ clos près d'eu venir aux mains : Tous deux charmés , dans leurs nobles querelles , De soutenir leur patrie et leurs belles, La tête haute, et le fer de droit fil. Le bras tendu, le corps en son profil, En tierce, en quarte, ils joignent leurs épées, L'une par l'autre à tout moment frappées. C'est un plaisir de les voir se baisser. Se relever, reculer, avancer.

Parer, sauter, se ménager des feintes.

Et se porter les plus rudes atteintes.

Ainsi l'on voit dans une belle nuit.

Sous le lion ou sous la canicule.

Tout l'horizon qui s'enflamme et qui brûle De mille feux dont notre œil s'éblouit : Un éclair passe, un autre éclair le suit.

Le Poitevin adresse une apostrophe

3a'5) CIIAXT VHI. 1 33

Droit au menton du superbe Cliristophe, Puis en arrière il saute allègrement, Toujours en garde; et Christophe à l'instant Engage en tierce, et, serrant la mesure, Au ferrailleur inflige une blessure Sur une cuisse; et de sang empourpré Ce bel ivroire est teint et bigarré.

Tls s'acharnaient à cette noble escrime , Voulant mourir pour jouir de l'estime De leur maîtresse, et pour bien décider Quelle beauté doit à l'autre céder; Lorsqu'un bandit des états du saint-père Avec sa troupe entra dans ces cantons Pour s'acquitter de ses dévotions.

Le scélérat se nommait Martin guerre, Voleur de jour, voleur de nuit, corsaire, Mais maintenant à la Vierge attaché.

Et sans manquer récitant son rosaire.

Pour être pur et net de tout péché.

Il aperçut sur le pré les deux belles, Et leurs chevaux, et leurs brillantes selles, Et leurs mulets chargés d'or et d'agnus. Dès qu'il les vit, on ne les revit plus. Il vous enlève et Judith Rosamore, Et Dorothée, et le bagage encore, Mulets, chevaux, et part comme un éclair.

IjCs champions tenaient toujours en l'air, Au poing fermé, leurs brandissantes lames, Et ferraillaient pour l'honneur de ces dames. Le Poitevin s'avise le premier

l34 LA PUCELLE. (v. 353)

Que sa maîtresse est comme disparue.

Il voit de loin courir son écuyer; Il s'ébahit, et son arme pointue Reste en sa main sans force et sans effet. Sir Arondel demeure stupéfait.

Tous deux restaient la prunelle effarée, Bouche béante, et la mine égarée.

L'un contre l'autre. « Oh, oh! dit le Breton , ce Dieu me pardonne ! on nous a pris nos belles; « Nous nous donnons cent coups d'estramaçon « Très sottement; courons vite après elles, . cf Reprenons-les , et nous nous relmttrons « Pour leurs beaux yeux quand nous les trouverons, w L'autre en convient, et, différant la fête, •* En bons amis ils se mettent en quête

De leur maîtresse. A peine ils font cent pas, Que l'un s'écrie : « Ah, la cuisse! ah, le bras! » L'autre criait : « La poitrine, et la tête! jv Et n'ayant plus ces esprits animaux Qui vont au cœur et qui font des héros; Ayant perdu cette ardeur enflammée Avec leur sang au combat consumée.

Tous deux meurtris, faibles et languissans. Sur le gazon tombent en même temps.

Et de leur sang ils rougissent la terre. Leurs écuvers, qui suivaient Martinguerre, Vont à sa piste, et gagnent le pays.

Les deux héros, sans valets, sans habits. Et sans argent, étendus dans la plaine, ?»îanquant de tout, croyaient leur fin prochaine;

(v.383) CHANT VIII. l35

Lorsqu'une vieille, en passant vers ces lieux, Les voyant nus s'approcha plus près d'eux , En eut pitié, les fit sur des civières Porter chez elle, et par des restaurans En moins de rien leur rendit tous leurs sens, Leur coloris, et leurs forces premières,

La honne vieille, en ce lieu respecté.

Est en odeur qu'on dit de sainteté.

Devers Ancône il n'est point de béate , Point d'ame sainte , en qui la grâce éclate Par des bienfaits plus signalés, plus grands. Elle prédit la pluie et le beau temps ; Elle guérit les blessures légères Avec de l'huile et de saintes prières; Elle a parfois converti des médians.

Les paladins à la vieille contèrent Leur aventure, et conseil demandèrent.

La décrépite alors se recueillit.

Pria Marie, ouvrit la bouche, et dit : « Allez en paix, aimez tous deux vos belles; « Mais que ce soit à bonne intention ; « Et gardez-vous de vous tuer pour elles, (c Les doux objets de votre affection « Sont maintenant à des épreuves rudes; « Je plains leurs maux et vos sollicitudes. « Habillez-vous; prenez des chevaux frais; « Ne manquez pas le chemin qu'il faut prendre; M Le ciel par moi daigne ici vous apprendre, « Pour les trouver, qu'il faut courir après. »

Le Poitevin admira l'énergie

l36 LA. PUCELLE. (v. 4t3)

De ce discours; et le Breton pensif

Lui dit : « Je crois à votre prophétie;

« Nous poursuivrons le voleur fugitif,

ce Quand nous aurons retrouvé des montures,

« Et des pourpoints, et surtout des armures. »

La vieille dit : « On vous en fournira. »

Un circoncis par bonheur était là,

Enfant barbu d'Isâc et de Juda,

Dont la belle ame, à servir empressée,

Fesait fleurir la gent déprépucée.

Le digne Hébreu leur prêta galamment

Deux mille écus à quarante pour cent,

Selon les us de la race bénite

En Canaan par Moïse conduite;

Et le profit que le juif s'arrogea

Entre la sainte et lui se partagea.

FIN DU CHAST HCrriEME.

CHANT IX. i37

CHANT NEUVIÈME

Comment La Trimouille et sir Arondel retrouvèrent leurs maîtresses en Provence, et du cas étrange advenu dans la Sainte-Baume.

Deux chevaliers qui se sont bien battus, Soit à cheval, soit à la noble escrime, Avec le sabre ou de longs fers pointus, De pied en cap tout couverts, ou tout nus, Ont l'un pour l'autre une secrète estime; Et chacun d'eux exalte les vci-tus Et les grands coups de son digne adversaire, Lorsque surtout il n'est plus en colère. Mais, s'il advient, après ce beau conflit, Quelque accident, quel({ue triste fortune, Quelque misère à tous les deux commune, Incontinent le malheur les unit :

L'amitié naît de leurs destins contraires , Et deux héros persécutés sont frères.

C'est ce qu'on vit dans le cas si cruel De La Trimouille et du triste Arondel.

Cet Arondel reçut de la nature Une ame altière, indifférente et dure; Mais il sentit ses entrailles d'airain Se ramollir pour le doux Poitevin; Et La Trimouille, en se laissant surprendre, A ces beaux nœuds qui forment l'amitié.

l38 L.V PUCELLE. (v. a3)

Suivit son goût; car son cœur est ne tendre.

« Que je me sens, dit-il, fortifié,

« Mon cher ami, par votre courtoisie!

« Ma Dorothée, hélas! me fut ravie;

« Vous m'aiderez, au milieu des combats,

« A retrouver la trace de ses pas,

a A délivi'er ce que mon cœur adore ;

« J'affronterai les plus cruels trépas,

« Pour vous nantir de votre Rosamore. »

Les deux amans, les deux nouveaux amis, Partent ensemble, et, sur un faux avis. Marchent en hâte, et tirent vers Livourne. Le ravisseur d'un autre côté tourne, Par un chemin justement opposé.

Tandis qu'ainsi le couple se fourvoie , Au scélérat rien ne fut plus aisé Que d'enlever sa noble et riche proie.

Il la conduit bientôt en sûreté Dans un château des chemins écarté , Près de la ifier, entre Rome et Gaète. Masure affreuse, exécrable retraite, Où liusolence et la rapacité, La gourmandise et la malpropreté , L'emportement de l'ivresse bruyante, Les démêlés, les combats qu'elle enfante, La dégoûtante et sale impureté Qui de l'amour éteint les tendres tlammes. Tous les excès des plus vilaines âmes.

Font voir à l'œil ce qu'est le genre humain Lorsqu'à lui-même il est livré sans frein.

(v. 53) Cîl.Vx\T IX. l39

Du Créateur image si parfaite,

Or voilà doue coniuic vous êtes faite !

En arrivant le corsaire effronté Se met à table, et fait placer les belles Sans compliment chacune à son côté.

Mange, dévore et boit à leur santé. Puis il leur dit : « Aboyez, mesdemoiselles, <( Qui de vous deux couche avec moi la nuit. « Tout m'est égal, tout m'est bon, tout me duit; « Poil blond, poil noir, Anglaise, Italienne, |( Petite ou grande, infidèle ou chrétienne, V 11 ne m'importe ; et buvons. » A ces mots La rougeur monte à l'aimable visage De Dorothée; elle éclate en sanglots; Sur ses beaux yeux il se forme un nuage. Qui tombe en pleurs sur ce nez fait au tour. Sur ce menton où l'on dit que l'Amour Lui fit un creux la caressant un jour; Dans la tristesse elle est ensevelie.

Judith l'Anglaise, un moment recueillie, Et regardant le corsaire inhumain , D'un air de tête et d'un souris hautain : « Je veux, dit-elle, avoir ici la joie « Sur le minuit de me voir votre proie; « Et l'on saura ce qu'avec un bandit <c Peut une Anglaise alors qu'elle est au ht, » A ce propos le brave Pvïartinguerrc D'un gros baiser la barbouille, et lui tiil : « J'aimai toujours les filles d'Angleterre. » Il la rebaisc, et puis vide un grand verre.

l4o LA PUCELLK. (v. 83",

En vide un autre, et mange, et boit, et rit, Et chante, et jure; et sa main effrontée Sans nul égard se porte impudemment Sur Rosamore, et puis sur Dorothée.

Celle-ci pleure; et l'autre fièrement.

Sans s'émouvoir, sans changer de visage, Laisse tout faire au rude personnage.

Enfin de table il sort en bégayant, Le pied mal sûr, mais l'œil étincclant, Avertissant, d'un geste de corsaire, Qu'on soit fidèle aux marchés convenus; Et, rayonnant des présens de Bacchus, Il se prépare aux combats de Cythère.

La Milanaise, avec des yeux confus.

Dit à l'Anglaise : « Oserez-vous, ma chère, « Du scélérat consommer le désir? « Mérlte-t-il qu'une beauté si fière <f S'abaisse au point de donner du plaisir? » « Je prétends bien lui donner autre chose, « Dit Rosamore; on verra ce que j'ose : « Je vais venger ma gloire et mes appas : ff Je suis fidèle au chevalier que j'aime. « Sachez que Dieu, par sa bonté suprême, '< M'a fait présent de deux robustes bras , « Et que Judith est mon nom de baptême. « Daignez m'attendrc en cet indigne lieu, i( Laissez-moi faire, et surtout priez Dieu. » Puis elle part, et va la tête haute Se mettre au lit à côté de son hôte.

La nuit couvrait d'un voile ténébreux

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