‹ La PucelleChapitre 18 sur 210 · V. it5) CHAIVÏ IX · texte numérisé non relu

V. it5) CHAIVÏ IX

Les toits pourris de ce repaire affreux; Des molaiidrins la grossière cohue Cuvait son vin , dans la grange étendue ; Et Dorothée , en ces momens d'horreur, Demeurait seule, et se mourait de peur.

Le boucanier, dans la grosse partie Par oii l'on pense, était tout offusqué De la vapeur des raisins d'Italie.

Moins à l'amour qu'au sommeil provoque , Il va pressant d'une main engourdie Les fiers appas dont son cœur est piqué ; Et la Judith, prodiguant ses tendresses, L'enveloppait, par de fausses caresses.

Dans les filets que lui tendait la mort. Le dissolu, lassé d'un tel effort.

Bâille un moment, tourne la tête et dort.

A son chevet pendait le cimeterre Qui fit long-temps redouter jNIartinguerre. Notre Bretonne aussitôt le tira, En invoquant Judith et Débora, Jahel , Aod et Simon nommé Pierre, Simon Barjone aux oreilles fatal.

Qu'à surpasser l'héroïne s'apprête.

Puis, empoignant les crins de l'animal De sa main gauche, et soulevant la tête, La tête lourde, et le front engourdi Du mécréant qui ronfle appesanti.

Elle s'ajuste, et sa droite élevée Tranche le cou du brave débauché.

De sang, de vin la couche est abreuvée;

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Le large tronc, de son chef détaché, Rougit le front de la nohle héroïne, Par trente jets de liqueur purpurine.

Notre amazone alors saute du lit, Portant en main cette tête sanglante, Et va trouver sa compagne tremhlante.

Qui dans ses bras tombe et s'évanouit; Puis reprenant ses sens et son esprit : ce xVh, juste Dieu! quelle femme vous êtes! « Quelle action! quel coup, et quel danger! « Où fuirons-nous? si sur ces entrefaites « Quelqu'un s'éveille, on va nous égorger. » « Parlez plus bas, répliqua Rosamore, « INIa mission n'est pas finie encore,, « Prenez courage, et marchez avec moi. w L'autre reprit courage avec effroi.

Leurs deux amans, errans toujours loin d'elles, Couraient partout sans avoir l'ien trouvé. A Gêne enfin l'un et l'autre arrivé.

Ayant par terre en vain cherché leurs belles, '

S'en vont par mer, à la merci des flots, Des deux objets qui troublent leur repos Aux quatre vents demander des nouvelles. Ces quatre vents les portent tour à tour, Tantôt au bord de cet heureux séjour Oii des chrétiens le père apostolique Tient humblement les clefs du paradis; Tantôt au fond du golfe Adriatique, Où le vieux doge est fépoux de Thétis; Puis devers Na[)lc, au rivage fertile

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Oïl Sanuazar est trop près de Virgile.

Ces dieux mutins, prompts, ailés et joufflus,

Qui ne sont plus les enfans d'Oritliye,

Sur le dos bleu des flots qu'ils ont émus,

Les font voguer à ces gouffres connus, ,

Où l'onde amère autrefois engloutie

Par la Carsbde, aujourd'hui ne l'est plus;

Où de nos jours on ne peut plus entendre

Les hurlemens des dogues de Scylla ;

Où les géans écrasés sous l'Etna

Ne jettent plus la flamme avec la cendre :

Tant l'univers avec le temps changea!

Le couple errant, non loin de Syracuse,

Va saluer la fontaine Aréthuse

Qui dans son sein, tout couvert de roseaux.

De son amant ne reçoit plus les eaux.

Ils ont bientôt découvert le rivage

Où florissaient Augustin et Carthage :

Séjour affreux, dans nos jours infecte

Par les fureurs et la rapacité

Des musulmans, enfans de l'ignorance.

Enfin le ciel conduit nos chevaliers

Aux doux climats de la belle Provence.

Là, sur des bords couronnés d'oliviers.

On voit les tours de jMarseille l'antique.

Beau monument d'un vieux peuple ionique.

Noble cité, grecque et libre autrefois.

Tu n'as plus rien de ce double avantage;

Il est plus beau de servir sous nos rois :

C'est, comme on sait, un bienheureux partage.

l44 LA PrCELLE. (v.ao3)

Mais tes confins possèdent un tre'sor Plus merveilleux, plus salutaire encor.

Chacun connaît la belle Madeleine, Qui , de son temps ayant servi l'Amour, Servit le ciel étant sur le retour, Et qui pleura sa vanité mondaine.

Elle partit des rives du Jourdain, Pour s'en aller au pays de Provence , Et se fessa long-temps par pénitence, Au fond d'un creux du roc de Maximin.

Depuis ce temps un baume tout divin Parfume l'air qu'en ces lieux on respire. Plus d'une fille, et plus d'un pèlerin. Grimpe au rocher, pour abjurer l'empire Du dieu d'amour, qu'on nomme esprit malin.

On tient qu'un jour la pénitente juive, Prête à mourir, requit une faveur De Maximin , son pieux directeur, (c Obtenez-moi, si jamais il arrive « Que sur mon roc une paire d'amans « En rendez-vous viennent passer leur temps , « Leurs feux impurs dans tous les deux s'éteignent ; « Qu'au même instant ils s'évitent, se craignent; « Et qu'une forte et vive aversion « Soit de leurs cœurs la seule passion. » Ainsi parla la sainte aventurière.

Son confesseur exauça sa prière.

Depuis ce temps ces lieux sanctifiés Vous font haïr les gens que vous aimiez.

Les paladins, ayant bien vu Marseilles,

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Son port, sa rade, et toutes les merveilles

Dont les bourgeois rebattaient leurs oreilles,

Furent requis de visiter le roc ,

Ce roc fameux, surnommé Sainte-Baume,

Tant célébré cbez la gent porte-froc,

Et dont Todeur parfumait le royaume.

Le beau Français y va par piété,

Le fier Anglais par curiosité.

En gravissant ils virent près du dôme.

Sur les degrés dans ce roc pratiqués.

Des voyageurs à prier appliqués.

Dans cette troupe étalent deux voyageuses.

L'une à genoux, mains jointes, cou tendu;

L'autre debout, et des plus dédaigneuses,

O doux objets! moment inattendu!

Ils ont tous deux reconnu leurs maîtresses ! Les voilà donc, pécheurs et pécheresses. Dans ce parvis si funeste aux amours.

En peu de mots l'Anglaise leur raconte Comment son bras, par le divin secours. Sur jMartinguerre a pu venger sa honte. Elle eut le soin, dans ce péril urgent, De se saisir d'une bourse un peu ronde Qu'avait le mort, attendu que l'argent Est inutile aux gens de l'autre monde.

Puis franchissant, dans l'horreur de la nuit, Les nnirs mal clos de cet affreux réduit. Le sabre au poing, vers la prochaine rive. Elle a conduit sa compagne craintive; Elle a monté sur un léger esquif;

L\ PUCELLE. lO

l4<3 LA PUCELLE. (v. 263)

Et, réveillant matelots, capitaine.

Eu bien payant, le couple fugitif

A navigué sur la mer de Tyrrhène.

Enfin des vents le sort capricieux.

Ou bien le ciel qui fait tout pour le mieux.

Les met tous quatre aux pieds de Madeleine.

O grand miracle ! ô vertu souveraine ! A chaque mot que prononçait Judith , De son amant le grand cœur s'affadit : Ciel! quel dégoût, et bientôt quelle haine Succède aux traits du plus charmant amour! Il est payé d'un semblable retour.

Ce La Trimouille, à qui sa Dorothée Parut long-temps plus belle que le jour, Lu trouve laide, imbécille, affectée, Gauche, maussade; et lui tourne le dos. La belle en lui voyait le roi des sots, Le détestait, et détoui^nait la vue; Et Madeleine, au milieu d'une nue, Goûtait en paix la satisfaction D'avoir produit cette conversion.

i\Iais Madeleine, hélas! fut bien déçue : Car elle obtint des saints du paradis Que tout amant venu dans son logis N'aimerait plus l'objet de ses faiblesses Tant qu'il serait dans ses rochers bénis; Mais dans ses vœux la sainte avait omis De stipuler que les amans guéris Ne prendraient pas de nouvelles maîtresses. Saint Maximin ne prévit point le cas :

(v. agî) CHANT IX. 1 /^'J

Dont il advint que l'Anglaise infidèle Au Poitevin tendit ses deux beaux bras, Et qu'Arondel jouit des doux appas De Dorothée, et fut enchanté d'elle.

L'abbé Trithème a môme prétendu Que Madeleine, à ce troc imprévu, Du haut du ciel s'était mise à sourire. On peut le croire, et la justifier.

, La vertu plaît; mais, malgré son empire, On a du goût pour son premier métier.

Il arriva que les quatre parties De Sainte-Uaume à peine étaient-sorties.

Que le miracle alors n'opéra plus.

Il n'a d'effet que dans l'auguste enceinte, Et dans le creux de cette roche sainte. Au bas du mont La Trimouillc confus D'avoir haï quelque temps Dorothée, Rendant justice à ses touchans attraits, La retrouva plus tendre que jamais; Plus que jamais elle sVui vit fêtée; Et Dorothée, en proie à sa douleur, Par son amour expia son erreur Entre les bras du héros (ju'elle adore. Sir Arondcl reprit sa Rosamore, Dont le courroux fut bientôt désarmé.

Chacun aima comme il avait aimé; Et je puis dire encor que Madeleine En les voyant leur pardonna sans peine.

Le dur Anglais, l'aimable Poitevin, Ayant chacun leur héroïne en croupe.

l48 LA PUCELLE. (v. SaS)

Vers Orléans prirent leur droit chemin;

Tous deux brûlant de rejoindre leur troupe,

Et de venger l'honneur de leur pays.

Discrets amans, généreux ennemis,

Ils voyageaient comme de vrais amis,

Sans désormais se faire de querelles

Ni pour leurs rois, ni même pour leurs belles.

flH DU CHaKT MEUVIÈME.

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