CHANT X
CHANT DIXIÈME
Agnès Sorel poursuivie par l'aumônier de Jean Chandos. Regrets de son amant, etc. Ce qui advint à la belle Agnès dans un couvent.
Hé quoi ! toujours clouer une préface A tous mes chants! la morale me lasse. Un simple fait conté naïvement Ne contenant que la vérité pure, Narré succinct, sans frivole ornement, Point trop d'espiùt, aucun raffinement.
Voilà de quoi désarmer la censure.
Allons au fait, lecteur, tout rondement: C'est mon avis. Tableau d'après nature.
S'il est bien fait, n'a besoin de bordure.
Le bon roi Charle , allant vers Orléans , Enflait le cœur de ses fiers combattans , Les remplissait de joie et d'espérance, Et relevait le destin de la France. 11 ne parlait que d'aller aux combats; Il étalait une fîèrc alégresse; Mais en secret il soupirait tout bas, Car il était absent de sa maîtresse.
L'avoir laissée, avoir pu seulement De son Agnès s'écarter un niomcnl, C'était un trait d'une vertu suprême,
l5o LA PUCELLE. (v. 22)
C'était quitter la moitié de soi-même.
Lorsqu'il se fut au logis renfermé, Et qu'en son cœur il eut un peu calmé L'emportement du démon de la gloire , L'autre démon qui préside à l'amour Vint à ses sens s'expliquer à son tour; 11 plaidait mieux : il gagna la victoire. D'un air distrait le bon prince écouta Tous les propos dont on le tourmenta; Puis en sa chambre en secret il alla, Où, d'un cœur triste, et d'une main tremblante, Il écrivit une lettre touchante, Que de ses pleurs tendrement il mouilla ; Pour les sécher, Bonneau n'était pas là. Certain butor, gentilhomme ordinaire, Fut dépêché, chargé du doux billet.
Une heure après, 6 douleur trop amèrc!
Notre courrier rapporte le poulet.
Le roi, saisi d'une crainte mortelle, Lui dit : « Hélas! pourquoi donc reviens-tu? ce Quoi! mon billet... w — « Sire, tout est perdu; « Sire, armez-vous de force et de vertu. a Les Anglais... Sire... ah! tout est confondu; « Sire... ils ont pris Agnès et la Pucelle. »
A ce propos dit sans ménagement , Le roi tomba, perdit tout sentiment, Et de ses sens il ne reprit l'usage Que pour sentir l'effet de son tourment. Contre un tel coup quiconque a du courage N'est pas, sans doute, un véritable amant:
(v. Sa) CHANT X. l5l
Le roi rétait; un tel événement
Le transperçait de douleur et de rage.
Ses chevaliers perdirent tous leurs soins
A l'arracher à sa douleur cruelle;
Charles fut près d'en perdre la cervelle;
Son père, hélas! devint fou pour bien moins,
« Ah! cria-t-il, que l'on m'enlève Jeanne,
« Mes chevaliers, tous mes gens à soutane,
« Mon directeur et le peu de pays
« Que m'ont laissé mes destins ennejnis!
« Cruels Anglais, ôtez-moi plus encore;
« Mais laissez-moi ce que mon cœur adore.
« Amour, Agnès, monarque malheureux!
« Que fais-jc ici m'arrachant les cheveux?
« Je l'ai .perdue, il faudra que j'en meure;
« Je l'ai perdue, et, pendant que je pleure,
« Peut-être, hélas! quelque insolent Anglais
« A son plaisir subjugue ses attraits,
« Nés seulement pour des baisers français.
« Une autre bouche à tes lèvres charmantes
« Pourrait ravir ces faveurs^i touchantes!
« Une autre main caresser les beautés!
V' Un autre... 6 ciel! que de calamités!
« Et qui sait même, en ce moment terrible,
« A leurs plaisirs si tu n'es pas sensible!
« Qui sait, bêlas! si Ion Icmpéraïucnt
« Ne trahit pas ton malbeincux amant! »
Le triste roi, de cette incertitude
Ne pouvant plus souffrir l'inquiétude,
Va sur ce cas consulter les docteurs,
l52 LA PU CELLE. (v. 82)
Nécromanciens, devins, sorboniqueiirs, Juifs, jacobins , quiconque savait lire.
« IMessieurs, dit -il, il convient de me dire « Si mon Agnès est fidèle à sa foi, « Si pour moi seul sa belle ame soupire : « Gardez-vous bien de tromper votre roi; ce Dites-moi tout; de tout il faut m'instruirc. » Eux, bien payés, consultèrent soudain, En grec, bébreu, syriaque, latin :
L'un du roi Cbarle examine la main; L'autre en carré dessine une figure ; Un autre observe et Vénus et Mercure ; Un autre va, son psautier parcourant.
Disant amen, et tout bas murmurant; Cet autre-ci regarde au fond d'un verre , Et celui-là fait des cercles à terre : Car c'est ainsi que dans l'antiquité On a toujours cherché la vérité.
Aux yeux du prince ils travaillent, ils suent; Puis, louant Dieu, tous ensemble ils concluent Que ce grand roi paut dormir en repos ; Qu'il est le seul parmi tous les héros A qui le ciel, par sa grâce infinie.
Daigne octroyer une fidèle amie ; Qu'Agnès est sage, et fuit tous les amans : Puis fiez-vous à messieurs les savans!
Cet aumônier terrible, inexorable.
Avait saisi le moment favorable :
Malgré les cris, malgré les pleurs d'Agnès, Il triomphait de ses jeunes attraits;
(v. 112) CHANT X. 1 53
Il ravissait des plaisirs imparfaits; Transports grossiers, volupté sans tendresse, Triste union sans douceur, sans caresse, Plaisirs honteux qu'Amour ne connaît pas : Car qui voudrait tenir entre ses bras Une beauté qui détourne la bouche, Qui de ses pleurs inonde votre couche?
Un honnête homme a bien d'autres désirs : Il n'est heureux qu'en donnant des plaisirs. Un aumônier n'est pas si difficile; Il va piquant sa monture indocile.
Sans s'informer si le jeune tendron Sous son empire a du plaisir ou non.
Le page aimable, amoureux et timide.
Qui dans le bourg était allé courir, Pour dignement honorer et servir La déité qui de son sort décide, ,
Revient enfin. Las! il revint trop tard. Il entre, il voit le damné de frappart, Qui, tout en feu, dans sa brutale joie. Se démenait, et dévorait sa proie.
Le beau Monrosc, à cet objet fatal, Le fer en main, vole sur l'animal.
Du chapelain l'impudique furie Cède au besoin de défendre sa vie; Du lit il saule, il empoigne un bâton, Il s'en escrime, il accolle le page.
Chacun des deux est brave champion ; Monrose est plein d'amour et de courage, Et l'aumonior de luxure et do rage.
r54 L\ PUCELLE. (V. 142)
Les gens heureux qui goûtent dans les champs La douce paix, fruit des jours innocens, Ont vu souvent, près de quelque bocage, Un loup cruel, affamé de carnage, Qui de ses dents déchire la toison Et boit le sang d'un malheureux mouton. Si quelque chien, à l'oreille écourtée, Au cœur superbe, à la gueule endentée, Vient comme un trait, tout prêt à guerroyer, Incontinent Tanimal carnassier Laisse tomber de sa gueule écumante Sur le gazon la victime innocente; Il court au chien qui, sur lui s'élancant, A l'ennemi livre un combat sanglant; Le loup mordu, tout bouillant dt colère. Croit étrangler son superbe adversaire; Et le mçulon, palpitant auprès d'eux, Fait pour le chien de très sincères vœux. C'était ainsi que l'aumônier nerveux, D'un cœur farouche et d'un bras formidable, Se débattait contre le page aimable ; «Tandis qu'Agnès, demi-morte de peur, Restait au lit, digne prix du vainqueur.
L'hôte et l'hôtesse, et toute la famille, Et les valets, et la petite fille, Montent au bruit; on se jette entre deux : On fit sortir l'aumônier scandaleux ; Et contre lui chacun fut pour le page : Jeunesse et grâce ont partout l'avantage. Le beau IMonrose eut donc la libt.'rlé
(V. i;2) CHANT X. t55
De rester seul auprès de sa licauté ; Et son rival, hardi dans sa détresse.
Sans s'étonner alla chanter sa messe.
Agnès honteuse, Agnès au désespoir Qu'un sacristain à ce point l'eût pollue, Et plus encor qu'un beau page l'eût vue Dans le combat indignement vaincue, Versait des pleurs, et n'osait plus le voir. Elle eût voulu que la mort la plus prompte Fermât ses yeux et terminât sa honte; Elle disait dans son grand désarroi, Pour tout discours : « Ah, monsieur! tuez-moi. » « Qui vous, mourir! lui répondit Monrose; « Je vous perdrais! ce prêtre en serait cause! « Ah! croyez -moi, si vous aviez péché, « Il faudrait vivre et prendre patience : « Est-ce à nous deux de faire pénitence? « D'un vain remords votre cœur est touché, « Divine Agnès; quelle erreur est la votre, « De vous punir pour le péché d'un autre! » Si son discours n'était pas éloquent.
Ses yeux Tétaient; un feu tendre et touchant Insinuait à la belle attendrie Quelque désir de conserver sa vie.
Fallut dîner : car, malgré leurs chagrins, (Chétif mortel, j'en ai rexpérience) Les malheureux ne font point abstinence; En enrageant on fait encor bombance; Voilà pourquoi tous ces auteurs divins, Ce bon Virgile, et ce bavard d'Iïomère,
l56 LA PC CELLE. (v. 202;
Que tout savant, même en bâillant, révère, Ne manquent point, au milieu des combats, L'occasion de parler d'un repas.
La belle Agnès dîna donc tête à tête, Près de son lit, avec ce page honnête. Tous deux d'abord, également honteux.
Sur leur assiette arrêtaient leurs beaux yeux : Puis enhardis tous deux se regardèrent.
Et puis enfin tous deux ils se lorgnèrent.
Vous savez bien que, dans la fleur des ans, Quand la santé brille dans tous vos sens. Qu'un bon dîner fait couler dans vos veines Des passions les semences soudaines, Tout votre cœur cède au besoin d'aimer; Vous vous sentez doucement enflammer D'une chaleur bénigne et pétillante; La chair est faible, et le diable vous tente.
Le beau Monrose, en ces temps dangereux. Ne pouvant plus commander à ses feux , Se jette aux pieds de la belle éplorée : « O cher objet! ô maîtresse adorée!
« C'est à moi seul désormais de mourir; « Ayez pitié d'un cœur soumis et tendre : « Quoi! mon amour ne pourrait obtenir a Ce qu'un barbare a bien osé vous prendre! « Ah! si le crime a pu le rendre heureux, « Que devez-vous à l'amour vertueux !
u. C'est lui qui parle, et vous devez l'entendre. » Cet argument paraissait assez bon ; Agnès sentit le poids de la raison.
(y. 232) CHANT X. 1^7
Une heure encore elle osa se défendre; Elle voulut reculer son bonheur, Pour accorder le plaisir et l'honneur, Sachant très bien qu'un peu de résistance Vaut encor mieux que ti-op de complaisance. Monrose enfin, Monrose fortuné Eut tous les droits d'un amant couronné : Du vrai bonheur il eut la jouissance.
Du prince anglais la gloire et la puissance Ne s'étendait que sur des rois vaincus; he fier Henri n'avait pris que la France : Le lot du page était bien au dessus.
Mais que la joie est trompeuse et légère! Que le bonheur est chose passagère !
Le charmant page à peine avait goûté De ce torrent de pure volupté.
Que des Anglais arrive une cohorte.
On monte, on entre, on enfonce la porte. Couple enivré des caresses d'amour.
C'est l'aumônier qui vous joua ce tour. La douce Agnès, de crainte évanouie.
Avec Monrose est aussitôt saisie, C'est à Chandos qu'on prétend les mener. A quoi Chandos va-t-il les condamner?
Tendres amans, vous craignez sa vengeance; Vous savez trop, par votre expérience.
Que cet Anglais est sans compassion. Dans leurs beaux yeux est la confusion; Le désespoir les presse et les dévore ; Et cependant ils se lorgnaient encore :
l58 LA PU CELLE. (v. 262)
Ils rougissaient tle s'être faits heureux. A Jean Chandos que diront-ils tous deux? Dans le chemin advint que de fortune Ce corps anglais rencontra sur la brune Vingt chevaliers qui pour Charles tenaient, Et qui de nuit en ces quartiers rodaient, Pour découvrir si l'on avait nouvelle Touchant Agnès et touchant la Pucellc.
Quand deux mâtins, deux coqs, et deux amans, Nez contre nez, se rencontrent aux champs; Lorsqu'un suppôt de la grâce efficace Trouve un cou tors de l'école d'Ignace; Quand un enfant de Luther ou Calvin Voit par hasard un prêtre ultramontain, Sans perdre temps un grand combat commence, A coups de gueule, ou de plume, ou de lance. Semblablement les gendarmes de France, Tout du pkis loin qu'ils virent les Bretons, Fondent dessus, légers comme faucons.
Les gens anglais sont gens qui se défendent : Mille beaux coups se donnent et se rendent. Le fier coursier qui notre Agnès portait Etait actif, jeune, fringant comme elle; Il se cabrait, il ruait, il tournait; Agnès allait sautillant sur la selle.
Bientôt au bruit des cruels combattans Il s'effarouche, il prend le mors aux dents. Agnès en vain veut d'une main timide Le gouverner dans sa course rapide; Elle est trop faible : il lui fallut enfin
(V. 292) CIIAKT X. l59
A son cheval remettre son destin.
Le beau Monrose, au fort de la mêlée, Ne peut savoir oii sa nymphe est allée. Le coursier vole aussi prompt que le vent; Et sans relâche ayant couru six mille, 11 s'arrêta dans un vallon tranquille, Tout vis-à-vis la porte d'un couvent.
Un bois était près de ce monastère.
Auprès du bois une onde vive et claire Fuit et revient, et, par de longs détours, Parmi des fleurs, elle poursuit son cours. Plus loin s'élève une colline verte , A chaque automne enrichie et couverte Des doux présens donLNoé nous dota , T^orsqu'à la fin son grand coffre il quitta. Pour réparer du genre humain la perte.
Et que, lassé du spectacle de l'eau, 11 fit du vin par un art tout nouveau. Flore et Pon/one, et la féconde haleine Des doux zéphyrs, parfument ces beaux champs; Sans se lasser, l'œil charmé s'y promène. Le paradis de nos premiers parens - N'avait point eu de vallons plus rians. Plus fortunés; et jamais la nature Ne fut plus belle, et plus riche, et plus pure. L'air qu'on respire en ces lieux écartés Porte la paix dans les cœurs agités; Et, des chagrins calmant l'inquiétude.
Fait aux mondains aimer la solitude.
Au bord de l'onde Agnès se reposa.
l6o LA. PUCELLE. (v. 322)
Sur le couvent ses deux beaux yeux fixa,
Et de ses sens le trouble s'apaisa.
C'était, lecteur, un couvent de nonnettes.
« Ah ! dit Agnès, adorables retraites!
« Lieux où le ciel a versé ses bienfaits !
« Séjour heureux d'innocence et de paix !
« Hélas ! du ciel la faveur infinie
(( Peut-être ici me conduit tout exprès
« Pour y pleurer les erreurs de ma vie.
« De chastes sœurs, épouses de leur dieu,
« De leurs vertus embaument ce beau lieu;
« Et moi, fameuse entre les pécheresses,
« J'ai consumé mes jours dans les faiblesses, »
Agnès ainsi parlant à haute voix
Sur le portail aperçut une croix :
Elle adora d'humilité profonde
Ce signe heureux du salut de ce monde;
Et, se sentant quelque componction,
Elle comptait s'en aller à confesse;
Car de l'amour à la dévotion
]1 n'est qu'un pas; l'un et l'autre est faiblesse.
Or du moutier la vénérable abbesse
Depuis deux jours était allée à Blois,
Pour du couvent y soutenir les droits.
INIa sœur Besogne avait en son absence
Du saint troupeau la bénigne intendance.
Elle accourut au plus vite au parloir.
Puis fit ouvrir pour Agnès recevoir.
« Entrez, dit-elle, aimable voyageuse!
« Quel bon patron, quelle fête joyeuse
(v. 35a) CHANT X. l6l
K Peut amener au pied de nos autels
« Cette beauté dangereuse aux mortels?
« Seriez-vous point quelque ange ou quelque sainte,
« Qui des hauts cieux abandonne 1 enceinte,
« Pour ici-bas nous faire la faveur
« De consoler les filles du Seigneur?
Agnès répond : « C'est pour moi trop d'honneur ; « Je suis, ma sœur, une pauvre mondaine; « De grands péchés mes beaux jours sont ourdis; « Et, si jamais je vais en paradis, « Je n'y serai qu'auprès de Madeleine.
« De mon destin le caprice fatal, « Dieu, mon bon ange, et surtout mon cheval, « Ne sais comment, en ces lieux m'ont portée, a De grands remords mon ame est agitée ; K Mon cœur n'est point dans le crime endurci ; « j'aime le bien , j'en ai perdu la trace, « Je la retrouve, et je sens que la grâce a Pour mon salut veut que je couche ici. »
Ma sœur Besogne, avec douceur prudente, Encouragea la belle pénitente ; Et, de la grâce exaltant les attraits, Dans sa cellule elle conduit Agnès; Cellule propre et bien illuminée.
Pleine de fleurs et galamment ornée.
Lit ample et doux : on dirait que l'Amour A de ses mains arrangé ce séjour.
Agnès, tout bas louant la Providence, Vit qu'il est doux de faire pénitence.
Après souper (car je n'omettrai point
LA PUCKLLTÎ.
162 LA l'UCELLE. (v. 382)
Dans mes récits ce noble et digne point)
Besogne dit à la belle étrangère :
« Il est nuit close ; et vous savez, ma chère,
« Que c'est le temps où les esprits malins
« Rôdent partout, et vont tenter les saints.
V II nous faut faire une œuvre profitable ;
« Couchons ensemble, afin que, si le diable
« Veut contre nous faire ici quelque effort,
« Nous trouvant deux, le diable en soit moins fort. )»
La dame errante accepta la partie:
Elle se couche, et croit faire œuvre pie;
Croit qu'elle est sainte, et que le ciel l'ab.^out;
Mais son destin la poursuivait partout.
Puis-je au lecteur raconter sans vergogne Ce que c'était que cette sœur Besogne ? Il faut le dire, il faut tout publier. Ma sœur Besogne était un bachelier Qui d'un Hercule eut la force en partage Et d'Adonis le gracieux visage, IS'ayant encor que vingt ans et demi, Blanc comme lait, et frais comme rosée. La dame abbesse, en personne avisée.
En avait fait depuis peu son ami.
Sœur bachelier vivait dans l'abbaye, En cultivant son ouaille jolie :
Ainsi qu'Achille, en fille déguisé.
Chez Lycomède était favorisé Des doux baisers de sa Déidamie.
La pénitente était à peine au lit Avec sa sœur, soudain elle sentit
(v. 4i2) CHANT X. l63
Dans la nonnain métamorphose étrange.
Assurément elle gagnait au change.
Crier, se plaindre, éveiller le couvent ,
N'aurait été qu'un scandale imprudent.
Souffrir en paix, soupirer et se taire.
Se résigner est tout ce qu'on peut faire:
Puis rarement en cette occasion
On a le temps de la réflexion.
Quand sœur Besogne à sa fureur claustrale
(Car on se lasse) eut mis (juelque intervalle,
La belle Agnès, non sans contrition,
Fit en secret cette réflexion :
« C'est donc en vain que j'eus toujours en tête
« Le beau projet d'être une femme honnête;
« C'est donc en vain que l'on fait ce qu'on peut :
« N'est pas toujours femme de bien qui veut. »
FC^ DU CHVNT DIXIEME.
l64 LA PUCELLE.
CHANT ONZIÈME
Les Anglais violent le couvent. Combat de saint George, patron d'Angleterre, contre saint Denis, patron de la France.
Je VOUS dirai, sans harangue inutile, Que le matin nos deux charmaus reclus, Lassés tous deux de plaisirs défendus, S'abandonnaient, l'un vers l'autre étendus. Au doux repos d'une ivresse tranquille.
Un bruit affreux dérangea leur sommeil.
De tous côtés le flambeau de la guerre , L'horrible mort éclaire leur réveil; Près du couvent le sang couvrait la terre. Cet escadron de malandrins anglais Avait battu cet escadron français.
Ceux-ci s'en vont au travers de la plaine. Le fer en main; ceux-là volent après.
Frappant, tuant, criant tous hors d'haleine : « Mourez sur riieiu'e, ou rendez-nous Agnès, w Mais aucun d'eux n'en savait des nouvelles. Le vieux Colin, pasteur de ces cantons, Leur dit : « Messieurs, en gardant mes moutons, « Je vis hier le miracle des belles « Qui vers le soir entrait en ce moutier. » Lors les Anglais se mirent à crier :
« Ah! c'est Agnès; n'en doutons point, c'est elle;
(v. a3) CHANT XI. I 65
« Entrons , amis. » La cohorte cruelle Saute à l'instant dessus ces murs bénis : Voilà les loups au milieu des brebis.
Dans le dortoir, de cellule en cellule, A la chapelle , à la cave , en tout lieu , Ces ennemis des servantes de Dieu Attaquent tout sans honte et sans scrupule. Ah! sœur Agnès, sœur Marton, sœur Ursule, Où courez-vous, levant les mains aux cieux, Le trouble au sein , la mort dans vos beaux yeux ? Où fuyez-vous, colombes gémissantes?
Vous embrassez, interdites, tremblantes.
Ce saint autel, asile redouté, Sacré garant de votre chasteté.
C'est vainement, dans ce péril funeste, Que vous criez à votre époux céleste : A ses yeux même, à ces mêmes autels.
Tendre troupeau , vos ravisseurs cruels Vont profaner la foi pure et sacrée Qu'innocemment votre bouche a jurée.
Je sais qu'il est des lecteurs bien mondains, Gens sans pudeur, ennemis des nonnains, Mauvais plaisans, de qui l'esprit frivole Ose insulter aux filles qu'on viole ; Laissons-les dire. Hélas, mes chères sœurs! Qu'il est affreux pour de si jeunes cœurs. Pour des beautés, si simples, si timides. De se débattre en des bras homicides; De recevoir les baisers dégoûtans De ces félons de carnage fumans,
iGG LA PUCELLE. (v. 53)
Qui, d'un effort détestable et farouche,
Les yeux en feu, le blasphème à la bouche,
INIêlant l'outrage avec la volupté,
Vous font l'amour avec férocité;
De qui l'haleine horrible, empoisonnée,
La barbe dure et la main forcenée.
Le corps hideux, le bras noir et sanglant,
Semblent donner la mort eu caressant,
Et qu'on prendrait, dans leurs fureurs étranges,
Pour des démons qui violent des anges!
Déjà le crime, aux regards effrontés, A fait rougir ces pudiques beautés.
Sœur Rebondi, si dévote et si sage.
Au fier Shipunk est tombée en partage.
Le duc Barclay, l'incrédule Warton , Sont tous les deux après sœur Amidon, On pleure, on crie, on jure, on presse, on cogne, Dans le tumulte on voyait sœur Besogne Se débattant contre Bard et Parson :
Ils ignoraient que Besogne est garçon , Et la pressaient sans entendre raison.
Aimable Agnès, dans la troupe affligée.
Vous n'étiez pas pour être négligée; Et votre sort, objet charmant et doux, • Est à jamais de pécher malgré vous.
Le chef sanglant de la gent sacrilège.
Hardi vainqueur vous presse et vous assiège. Et les soldats, soumis dans leur fureur, Avec respect lui cédaient cet honneur.
Le juste ciel, en ses décrets sévères,