XIJ NOTICE
d'or, de soie et de pourpre ^ ^ et qui place justement près de la conquête de la Terre-Sainte , et d'un voyage au temple de la Vertu, l'aventure extrêmement libertine de deux pieux personnages ^ qui, par économie, se cotisent pour entretenir une maîtresse à frais communs, et trouvent dans un dévot ermite un bon frère qui entre en troisième dans le partage amical des faveurs de cette chaste créature.
Si une certaine liberté fut permise de tout temps aux poètes, faut-il s'étonner que Voltaire, qui sans doute était poète aussi, et qui sans doute aimait la liberté, ait usé des privilèges de l'état et du genre, quand il voulut donner à la France la plus ingénieuse épopée romanesque qu'elle possède? Quelle composition, dans la littérature européenne , offre un plus admirable ensemble de parties, toutes distinguées, toutes variées, toutes à peu près parfaites?
L'intérêt du sujet en lui-même, le nom des personnages, le lieu de l'action, la variété des aventures et des épisodes , le charme des détails , le sel des plaisanteries, la critique fine et enjouée, la grâce enchanteresse de plusieurs morceaux, l'horreur des batailles, la galanterie des héros, les douces faiblesses des dames, le sac et le viol du couvent, la cour et les amours délicats de Charles VII , l'expédition du grossier Martinguerre, le beau Monrose et l'effronté Grisbourdon, et le cynique Hermaphrodix, la tendre Dorothée et la sévère Rosamonde, l'aimable La Trimouille et le brutal Chandos, Dunois si courtois et si brave, l'impur archevêque de Milan, et son infâme Sacrogorgon ; la
• C. xxviii et xjcix. — ' Id. c. Lxxii et lxxiii.
SUR LE POKME DE LA PUCELLE. XllJ
description du palais de la Sottise et du temple de la Renommée; les duels, les aventures, les visions, les discours, les récits, les comparaisons, et, au dessus de tout peut-être, les admirables prologues de la plupart des chants, et cette profusion de saillies si spirituelles, et ce bonheur si fréquent d'expressions pittoresques et d'idées plaisantes : telles sont les véritables causes du succès prodigieux qu'a obtenu et de la haute estime que conserve ce poëme si neuf dans notre langue , et auquel les Italiens eux-mêmes ne peuvent réellement opposer que leur Roland furieux , tandis que les autres nations n'ont rien, absolument rien, qui puisse en approcher.
11 faut bien en convenir, on ne saurait trop regretter que le poète, dominé par les idées de son temps et le ton de sa société, ait choisi pour le héros de son épopée une belle et courageuse fille qui voua son bras à la défense de la patrie, qui réveilla l'honneur et rappela la gloire dans les coeurs engoui^dis, qui contribua puissamment à sauver la France du joug de l'étranger, et qui, victime d'une lâche poHtique et d'un fanatisme atroce, monta au bûcher comme elle avait monté à l'assaut, vierge intrépide et modeste, pure comme on nous peint les anges, vaillante comme les héros, et dévouée comme les martyrs du patriotisme. Malheureusement l'intrépide amazone, que Voltaire n'a pourtant cessé d'appeler auguste, et qui, dit-il dans \ Essai sur les mœurs ^ y « aurait eu des autels dans les temps héroïques où les hommes en élevaient à leurs libérateurs, » ne lui avait paru, dans l'ordonnance tle son
> Chap. Lxxx.