‹ La PucelleChapitre 4 sur 210 · XIV NOTICE · texte numérisé non relu

XIV NOTICE

poëme contre la barbarie, qu'une jeune fille qui avait le ridicule de se coiffer d'un morion et de chausser la braguette, de croire à l'apparition de sainte Catberine et de sainte Marguerite, de se soumettre à l'examen de sa virginité, de manier la dague et l'épée, de courir dans les camps avec la soldatesque, et de se croire l'objet d'un miracle en échappant au cabaret et à l'écurie, où quelques auteurs l'ont mal à propos placée avant son départ pour Chinon.

Assurément les hommes qui lisaient les obscènes fabliaux trouvés dans les archives des églises; qui, comme le dévot François V et son successeur Henri II , fesaient leurs délices des grossièretés libertines du curé de Meudon; qui ne s'indignaient pas des deux bulles accordées au chantre de Joconde et de Marganor ; qui se délassaient de la vue de leurs Klingstet par le chant des ordures de Collé et par la lecture des romans de Crébillon; ces rigoristes, ces saintes gens n'auraient pas crié si haut contre les nudités de la Pucelle, si d'autres motifs que ceux qu'ils donnaient n'avaient aigri leur fiel et dicté leurs censures. Ce n'était pas contre le peintre voluptueux des fredaines d'Agnès que l'on s'enflammait : c'était contre le poète philosophe qui avait signalé les infamies et les crimes de Constantin et d'Alexandre VI , peint les ignobles scandales du cimetière de Saint- Médard, et voué au mépris des honnêtes gens le libertinage des couvens, la turpitude des moines , la débauche unie à la dévotion , les assassinats juridiques de l'inquisition , les massacres du fanatisme et les longs attentats de 1 hypocrisie.

Ce fut vers lySo que Voltaire, tout en travaillant au Siècle de Louis XIV et à six tragédies , composa les pre-

miers chants et plusieurs parties de la Jeanne (V Arc. Le bruit que firent tout à coup en 1734 les Lettres Philosophiques, et en 17 36 le Mondain, l'avertirent du danger qu'il courrait si la Pucelle venait à être publiée. Un légitime sentiment de terreur refroidit considérablement la verve du poète, et le découragea au point de lui faire regarder comme impossible la publication d'un tel ouvrage. On voit, par une lettre de madame de Grafigni à M. de Vaux, combien on fut effrayé à Cirey lorsque l'on y crut qu'elle avait envoyé à Luneville un des chants du poëme : c'était à la fin de i j38.

Qu'eût été ce bel et magnifique ouvrage conçu dans la maturité du talent de Voltaire, s'il eût été composé de suite sans dégoûts, sans alarmes, avant les transes de la persécution et les glaces de l'âge .^^ Toutefois en 1735 le poëme avait déjà neuf chants, et même dix au mois d'au{juste de la même année. En 1738, le petit poème arlostin, comme dit Voltaire à Forment, contenait onze chants terminés.

Depuis long-temps il avait des inquiétudes sur quelques chants de cette épopée qu'il avait communiqués à quelques grands personnages. Il avait pourtant, des le mois de juillet ly^y, refusé de l'adresser au roi de Prusse, auquel il écrivait : « J'aurais bien voulu joindre la Pucelle au reste du tribut. Votre ambassadeur vous dira que la chose est impossible. Ce petit ouvrage est depuis près d'un an entre les mains de madame la marquise du Châtelet, qui ne veut pas s'en dessaisir. » Le 22 septembre 1746, Voltaire réitéra son refus à un prince sur la discrétion duquel il ne pouvait pas entièrement compter. Le monarque fut piqué, car il s'exprime ainsi dans une lettre du 22 février 1747 • " Vous

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avez pi'êië votre Pucelle à la duchesse de Virtemberg. Apprenez qu'elle la fait copier pendant la nuit. Voilà les gens à qui vous vous confiez; et les seuls qui méritent votre confiance, ou plutôt auxquels vous devriez vous abandonner tout entier, sont ceux avec lesquels vous êtes en défiance ^. »

Ce fut d'une de ces copies sans doute que Voltaire avait données ou laissé prendre que provinrent celles qui, obtenues par des faussaires , lui inspirèrent depuis tant et de si légitimes terreurs.

Vers le mois de février ijSS, Voltaire apprit aux Délices, où il était retiré, qu'il circulait à Paris des copies de son poëme à peii près complet, ou qui du moins pouvait passer pour tel au moven des interpolations dont on avait encombré les lacunes, et qui défiguraient plus ou moins cette belle composition. Ce fut avec raison qu'il se plaignit de ce crime dans ses lettres à Thiériot (24 mars ijSS ), au marquis de Thibouville (21 mai 1^55 ), etc.

Cependant le 2 avril 1-55 il envoya à d'Argental « quatre figures qui appartiennent à la chapelle de Jeanne. » Ce sont les chants viii, ix, xvi, xvii.

Le 2 auguste ij55 il écrivit au premier syndic de Genève pour liuformer des menées du libraire Grasset et de quelques fripons qui voulaient faire imprimer le manuscrit falsifié. Il paraît que, parmi ces honnêtes gens, figuraient, outre La Beaumelle et Maubert, les Fréron , les Chevrier, et un nommé Corbi. Les falsifica-

■ II paraît que Frédéric se procura une copie de la Pucelle, car Voltaire pensait que le fameux manuscrit falsiflé qui servit aux premières éditions snljrcptices provenait de ce prince, qui l'avait remis soit à d'Arget, soit à Baculard d'Arnaud.

SUR LE POEME DE LA PUCELLE. XVlj

lions étaient d'abord si considérables que Voltaire portait celles du premier chant seulement à cent quatrevingt-quatre vers, ou altérés ou supposés.

Ce ne fut guère qu'à la fin de décembre lySj que Voltaire recouvra un peu de sécurité et de repos, ainsi qu'il le dit à sa nièce, madame de Fontaine, qui l'avait très bien secondé à Paris.

Cependant, quoiqu'il ei\t fait arrêter Grasset à Genève, il s'attendait à voir paraître son poëme défiguré par le capucin Maubert. Il parle de sa juste indignation dans ses lettres à Thiériot, à Richelieu, à d'Argental et à ses meilleurs amis de Paris. Pour mieux prouver combien était grande la méchanceté de ses ennemis, Voltaire avait fait parvenir, en juillet ijSS , plusieurs copies de son épopée , telle qu'il l'avouait.

Enfin, ce dont Voltaire avait été effrayé au dernier point, l'impression de la Pucelle eut lieu à la fin de lySS. Dès le commencement de ijSS, les réimpressions se succédèrent rapidement. Au moyen des mesures 2)rudentes qu'il avait prises de concert avec ses amis, l'effet de cette apparition n'eût pour l'auteur rien de fâcheux. Ainsi se trouva déjouée la conjuration des ennemis du philosophe.

Voici le titre de l'ouvrage : La Pucelle d'Orléans , poëme divisé en xv livres , par M. de V.

Avec plus ou moins de fautes, de chants et d'interpolations , le poëme était réimprimé partout dans tous les formats portatifs. Ces éditions subreptices , depuis xv jusqu'à XXIV livres, contenaient tout l'épisode de l'Ane dans sa plus obscène nudité.

C était donner à l'auteur de grands avantages pour se justifier devant le public éclairé, accoutumé à juger

La PUCKI.LE. . i

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ses beaux vers, et qui reconnaissait sans peine à leur niauvais goût et à leur mauvais (on les passages interpolés ou défigurés. 11 écrivit à ce sujet en ijSô à l'Académie française et à P. Rousseau , rédacteur du Journal Encre lopédique.

Enfin Voltaire se détermina en i jôa à donner de son poème une édition digne de lui. Il ajouta , aux xv chants déjà connus, les chants viii, ix, xvi, xvii, faits à neuf, et les xxx et xx presque entiers. Celte édition est in-8°. Les honnêtes gens purent alors jouir de ce bel ouvrage qui depuis ne reçut guère d amélioration. Toutefois en ij6o', l'auteur jugea à propos de se venger de quelques mauvais écrivains , ennemis des philosophes et des lettres plus encore que de lui-même , et qui avaient voulu le perdre en publiant la première édition subreptice de la Pucelle. Il était juste que le'poëte leur en fit les honneurs : ce fut l'objet de la Capilotade où il réunit Chaumeix, Gauchat, Guyon, Faniin, Grisel, La Beaumelle, Caveyrac qu'il remplaça depuis par Sabatier, et avant tout Fréron, le plus implacable de tous, et celui dont la mauvaise foi était le plus notoire. Cet épisode, qui porta à XXI chants le poème de la Pucelle, en devint le xviii', et parut pour la première fois en 1764, dans la collection d opuscules de Voltaire publiée sous le titre de Contes de Guillaume Vadé [ à Genève ^, 1764? in-S". Voici le titre que l'auteur donne à cette nouvelle production : « Chant détaché d'un poème épique de la composition de Jérôme Carré, trouvé dans ses papiers après le décès dudit Jérôme. »

Ce fut d'après l'édition in-S** de 1774» revue par

• L*ta-es a madame du Deffand et à Thicriot , 1 5 janvier 1 761.

SUR LE POK.'Mi: D£ LA PUCELLE. XIX

Voltaire, mais toujours avec la né(>Tif5ence qu'il était forcé de mettre dans cette sorte de travail , au milieu des continuelles occupations dont il était surchargé; ce fut d'après cette réimpression que les éditeurs de Kelil firent entrer, avec quelques légères améliorations, le poème de la Piicelle dans leur belle collection en lySS.

Malgré ses imperfections, le texte de Kehl a servi de modèle à toutes les éditions qui ont paru depuis, non seulement comme réimpressions particulières, mais aussi comme fesant partie des OEuvres complètes. Ainsi le poème de la Pucelle d'Orléans, qixi pourtant se trouve dans toutes les mains, puisqu'on en a tiré environ quatre cent mille exemplaires, reparaissait continuellement avec une foule d'inexactitudes et de négligences qu'il était pourtant facile de faire disparaître.

Nous avons tâché de donner enfin de ce beau poème un texte correct et dont les parties accessoires fussent distribuées plus convenablement qu'elles ne l'avaient été jusqu'alors. Les variantes ont été séparées des notes; nous avons beaucoup augmenté les unes et les autres; nous avons donné le tai)leau des principales imitations faites par Voltaire; nous présentons aussi la liste des éditions les plus remarquables. De nouvelles variantes assez nombreuses ont été ajoutées aux anciennes : nous les avons tirées de plusieurs manuscrits qui nous ont été communiqués tant en France que dans l'étranger, et dont plusieurs sont encore sous nos yeux. Quelques unes sont importantes, et toutes sont plus ou moins curieuses : elles mettront à portée de mieux apprécier les essais et le travail définitif de Voltaire, ainsi que la méchanceté et le mauvais goût des auteurs des interpolations.

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