CHAPITRE VII
(( C'était lui î répéta bien des fois Frileuse, dans le cours de cette néfaste journée. Qui m'aurait dit que c'était lui ! »
Pour comprendre l'accent de désespoir enfantin avec lequel ces mots étaient i-rononcés, il faudrait pénétrer plus avant dans le cœur de Frileuse que personne n'y avait pénétré jusque-là.
Non pas certes que l'âme de la petite fille renfermât de ces profondeurs insondables, qui ne se rencontrent guère à l'aurore de la vie.
Bien au contraire, Frileuse était expansive, tout en dehors, transparente pour ainsi dire.
Et cependant il y avait dans cette petite âme une cachette, où elle renfermait soigneusement son trésor.
Ni Mauve, la maîtresse bien-aimée, ni Francine, rindulgente amie, ne se doutaient seulement de ce que pouvait être ce coin inconnu.
Mais le plus étonné de tous, si quelque révélation subite était venue porter la lumière dans l'âme de Fri-
leuse, aurait été certainement le héros de ses rêves chirnériques, le propriétaire du trésor.
Il y avait donc un héros. Hélas ! oui, et il pouvait <e rendre la. justice qu'il n'avait rien fait pour le devenir.
Qu'était-ce aux yeux de Jacques que cette petite fille boudeuse, fantasque, capricieuse ?
Dans le temps où il connaissait à peine son existence, quand, absorbé par l'amour de la science, qui était chez lui une passion, il menait de front l'étude ardue du droit avec ses chères études philosophiques, quand il se montrait, en outre, visiteur intelligent des musées et des bibliothèques, auditeur assidu des cours publics, dans ce temps-là, disons-nous, Jacques était déjà pour Frileuse une sorte de héros légendaire.
A ses rêves de grandeur extravagante, de féeries et de chimères, qui avaient hanté sa petite enfance, avait succédé unbeau jour un intérêt passionné, romanesque, pour ce jeune homme dont l'éloge était dans toutes les bouches.
Que de traces de son passage elle avait trouvées partout !
N'était-ce pas lui qui, au péril de ses jours, avait <iuvé la fille du maître d'école, poursuivie par un iiiureau furieux ?
N'avait-il pas retiré de l'eau le meunier, prêt à périr sous la roue de son moulin ?
Qui donc, si ce n'était lui encore, avait pénétré dans
une chaumière en flammes, pour en retirer une pauvre idiote qu'on n'avait pu décider à sortir au début de l'incendie?
Il domptait les chevaux rétifs, il apprivoisait les chiens du plus mauvais caractère.
Quand Jacques était là, tout était facile au dire des petites sœurs.
Et la légende aidant, Jacques était devenu peu à peu pour Frileuse une sorte de demi-dieu mythologique, dont elle désirait et redoutait à la fois la présence.
(( Voulez-vous que je vous montre son portrait?» lui avait proposé un jour Camille, qu'elle ne cessait d'interroger sur son grand frère.
Oh non certes ! mieux valait l'image qu'elle s'était faite au fond de sa pensée. Jacques devait ressembler bien sûr à ce chevalier armé de toutes pièces, qu'on appelait le Comte Noir, à cause de la couleur de son armure, et du bouquet de plumes sombres qui flottait au-dessus de son casque, à la visière baissée.
Combien y avait-il d'années qu'il était là, debout dans son cadre, au-dessus de la cheminée du salon de l'Ouest!
Quelle fière attitude, quelle noblesse dans ce geste de commandement hautain! Certainement, si la visière se levait un jour, c'est le visage de Jacques qui apparaîtrait.
Mais à quoi bon voir la figure ? Dût-il être laid
90 LA PUPILLE DHILARJON.
comme le Nain Jaune, Serpentin Vert et Riquet à la Houppe à la fois, il n'en serait pas moins un héros.
Qui donc a jamais pu s'inquiéter de la beauté ou de la laideur de Roland, Renaud, et autres chevaliers ? La force de leur bras et la vaillance de leur âme ne suffisaient-elles pas pour les placer au-dessus de tous les mortels ?
Et cette petite tête, où s'entassaient les idées les plus extravagantes, travaillait en silence tout le long du jour, transportant ses rêveries dans les épaisses charmilles, et sous les allées solitaires du parc.
Lorsqu'on lui annonça que Jacques, absent depuis trois ans, allait arriver passer les vacances à la Châtaigneraie, elle fut prise d'un grand effroi.
Décidément, elle aimait mieux ne pas le voir. — Si sa présence allait déranger les beaux tableaux qu'elle avait composés ! — Aussi, pendant plusieurs jours, imagina-t-elle mille prétextes pour ne pas aller prendre ses leçons, jusqu'à ce qu'enfin Mauve, inquiète de son élève, vînt la relancer un beau jour, accompagnée de son petit troupeau.
Elle donnait le bras à un grand jeune homme, encore plus grand que le Comte Noir, si grand que Frileuse dul lever la tête pour rencontrer son regard, et qu'elle baissa bien vite ses paupières, comme deux rideaux protecteurs, pour ne plus voir ces yeux gris sévères qui la troublaient fort.
Frileuse était intimidée, chose rare, elle s'excusa
maladroitement, balbutia quelques paroles de remerciement qui n'avaient pas le sens commun, et pensa au fond de son âme qu'elle était tout à fait stupide.
« Oh ! dit le grand jeune homme d'une voix qui n'avait rien des suaves inflexions de celle de Mauve, ni des intonations joyeuses de Francine, je sais déjà que vous êtes une petite brebis impatiente de la houlette, et toujours prête à s'échapper du bercail. ^)
0 ciel ! se pouvait-il que Mauve, la bonté même, lui eût fait déjà si mauvaise réputation ! Que ne pouvait-elle parler ? Dire combien ces quelques jours sans leçon lui avaient paru insipides! Mais je ne sais quelle fausse honte lui ferma la bouche, et, pendant tout le temps de la visite, elle se renferma dans un silence boudeur, dont ne purent la faire sortir les avances de ses petites amies.
Heureusement, pour l'honneur de la maison, que Vénérande était là sans Hilarion, et grâce à elle, la conversation ne devait pas hnguir.
Mauve donna bientôt le signal du départ en disant de son air le plus engageant : « A demain , mignonne.
— A demain )), répéta Frileuse, sans avoir conscience de ce qu'elle disait.
A peine eurent-ils franchi la porte du salon qu'elle se mit à la fenêtre pour les regarder. Comme à l'arrivée, Jacques donnait le bras à Mauve. Il le lui avait offert en souriant malicieusement.
a C'est là notre petite perfection en herbe, disait-il de sa voix ironique.
— Oui, mon ami, mais réfléchissez que nous ne sommes qu'au printemps, et que je ne vous ai pas annoncé les fruits de l'automne, pas même les fleurs de Tété, rien que des promesses printanières.
— Il faut avouer que c'est là un printemps boudeur et maussade ; il m'a bien semblé de temps à autre aspirer de petites bouffées, qui avaient un certain parfum sauvage, mais encore un coup, je croyais au printemps la mine plus souriante.
— Al tendez )>, dit simplement Mauve de sa voix calme, et ce jour-là, il ne fut plus question de Frileuse.