CHAPITRE Vlll
L'arrivée de Jacques fut pour la petite châtelaine d'Apremont le commencement d'une ère de contrariétés, qu'elle supporta assez mal, suivant sa coutume. Non pas qu'elle le jugeât indigne d'occuper encore en effigie le piédestal sur lequel elle l'avait placé dans ses rêves d'enfant, mais il n'est pas toujours agréable de vivre avec des héros.
Un héros ne s'occupe pas d'une petite fille de quatorze ans ; il dédaigne la petitesse de sa taille, il se pince les lèvres pour ne pas rire, quand elle fait des réponses saugrenues en récitant ses leçons ; il a un^ conversation si attrayante, pour les grandes personnes exclusivement^ que Mauve, une fois sa classe terminée, passe des heures entières avec lui, sans jamais avoir l'air de trouver la causerie trop longue.
Puis il fait la lecture, pendant que l'aiguille de Mauve, comme si elle pouvait entendre et s'intéresser à ce qu'on lit, s'interrompt souvent, et reste le nez en l'air, ainsi qu'une curieuse. Frileuse est obligée d'à-
vouer que ces lectures, toutes sérieuses qu'elles sont, ont un grand charme en passant par la bouche du héros.
Le même héros dessine fort bien ; du bout de son crayon rapide, il remplit Talbum de Mauve de paysages charmants, croqués dans les environs, de silhouettes frappantes de ressemblance, de caricatures devant lesquelles on se tient les côtes.
a C'est singulier, pense Frileuse, il ne se trompe jamais ! »
Et elle qui emploie. tant de gomme arabique et de mie de pain, pour effacer et effacer encore, sans jamais arriver à rien qui vaille !
Du reste, Jacques Ta dit un jour :
« C'est du temps perdu, elle n'a pas la bosse du dessin. »
Hier, ce Jacques si bizarre n'a-t-il pas dévidé pendant plus d'une heure un gros écheveau de fil embrouillé, auquel tout le monde avait renoncé ?
Comment Mauve ose-t-elle lui demander des choses pareilles ? 11 est vrai qu'Hercule filait bien aux pieds d'Omphale. Mais Frileuse connaît très-peu Hercule^ et pas du tout O'mpl^ale ; aussi, ce n'est pas dans la mythologie qu'elle va chercher ses comparaisons. Elle apostrophe le Comte Noir, qui semble la regarder à travers sa visière baissée, et lui demande s'il a jamais, avec ses rudes gantelets de fer, enroulé fil rétif autour de la bobine?
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A cette supposition invraisemblable, un sourire ironique transparaît derrière la visière, et ce sourire ressemble à s'y méprendre à celui de Jacques.
Que faire maintenant quand les devoirs sont finis et les leçons apprises ?
Où se réfugier ?
Frileuse n'ose plus reprendre sa place ordinaire aux pieds de Mauve, du moins elle s'enfuit, dès que Jacques arrive, moitié par jalousie, moitié par timidité.
Il a si bien l'air de dire : « Allons, cédez-moi la place, petite fille. »
Aussi les journées sont longues. Frileuse retourne de bonne heure au château, et se promène, comme une petite âme en peine, sous les sombres, allées que l'automne commence à revêtir de leur mélancolique parure.
Tant mieux ! ces feuilles qui tombent sèches et jaunies, et qu elle prend plaisir en marchant à froisser sous sa fine bottine, vont bien à ses tristes pensées.
Toutes ses joies à elle aussi se sont envolées une à
une.
Mauve qu'elle aimait tant, et qui, prise de pitié pour l'isolement de l'orpheline, lui avait tendu les bras où elle s'était jetée avec une si grande confiance, Mauve ne s'occupait plus d'elle.
Quant à Francine, elle était surchargée de tant de soins, elle avait tant de poules et de canards, tant de dindes et tant de pigeons, tant de bêtes de toutes sortes
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à soigner, qu'on ne pouvait raisonnablement rien exiger d'elle. — Et puis voilà la saison où le fruitier réclame ses loisirs. — Ne faut-il pas suspendre les raisins, étaler les fruits du verger sur leur lit de paille, récolter les graines, préparer les conserves ? Gomme tous ces menus détails paraissent intéressants en passant par les mains habiles de Francine ! Sa basse-cour simplement indigène, bonne uniquement à donner des œufs et des rôtis, vaut mieux que tous les oiseaux exotiques d'Apremont.
Frileuse est lasse des poules de Sumatra, des canards du Labrador, et surtout de ces paons criards, qui font orgueilleusement la roue, tout le long du jour, sur le mur de la terrasse. Elle est lasse de l'artificiel et du factice, de la convention et de l'étiquette ; pourquoi n'est-elle pas née dans une de ces modestes demeures, dont le toit couvert de chaume semble un jardin, avec ses iris à la taille élancée, et la modeste giroflée qui parfume l'air. Décidément, elle est la plus malheureuse des créatures.
Voilà ce qu'elle répète bien des fois à un vieux Triton, tout barbouillé de noir, rongé par l'humidité et la moisissure, pendant qu'elle est assise tristement sur la margelle du bassin. Le vieux Triton, avec sa figure toute verte de mousse, la regarde bouche béante.
Jadis, raconte la mère Page, rien n'était plus beau que les grandes eaux d'Apremont, quand les trois bas-
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sins du parterre, jouant à la fois, lançaient vers le ciel leurs panaches légers.
Mais maintenant les bassins sont mornes et silencieux ; Teau ne retombe plus dans les vasques de marbre, et toutes sortes de plantes audacieuses sont venues s'y établir.
Il y a de la mousse et des champignons jusque dans la barbe du Temps, qui menace en vain de sa faux ébréchée les petits Amours à queue de poisson , folâtrant autour de lui.
Pourquoi ne moissonne-t-il pas plutôt toutes les années que Frileuse doit passer dans ce château endormi ?
Et sa pensée, quittant d'un bond capricieux les hautes murailles qui lui servent de prison, Frileuse songe à la petite source, cachée dans l'herbe, qui four, nit les rigoles du verger de la Châtaigneraie.
A cette heure que font-ils? Sans doute, réunis dans la salle à manger si riante et si hospitalière, ils mangent cette galette dorée qui sentait si bon, que Francine a pétrie de ses mains, et dont Frileuse a refusé fièrement de prendre sa part.
Oh ! comme elle s'en repent ! Et c'est ainsi qu elle passe sa vie ; son âme, en révolte constante contre les événements et la destinée, perd sans cesse la direction d'elle-même; de là ces agitations, ces découragements, ces retours subits, ces explosions violentes, ces contritions muettes dont Jacques ne lui sait aucun gré.
Mais qu'y faire? pease-t-elle. — C'est bientôt dit, et plus vite fait que de changer de nature.
Heureusement novembre approche, Jacques va partir, et l'égoïste élève aura sa jeune institutrice à elle seule, une fois encore.
Viendra-t-il faire sa visite d'adieux, et comment le recevra-t-elle?
Deux questions qui rendent Frileuse fort perplexe, pendant qu'elle regarde par la fenêtre les nuages chassés par le vent, et les feuilles qui tourbillonnent dans les allées, et jusque sur la pelouse.
Le mieux sera de se tenir au coin de la cheminée, dans le grand fauteuil de mademoiselle Gorisandre, une petite table auprès d'elle, et un livre sur la table.
Elle se donne une représentation à elle-même, dans cette attitude. Mais non. Gela ne va pas bien ainsi. Dans ce vieux meuble, raide et solennel, où sa petite personne disparaît tout entière, elle a Tair d'une poupée qui jouerait à la châtelaine.
Pourquoi pas se mettre au piano ? Mais le vieux clavecin rend des sons si aigus, si faux, si débiles !
Frileuse va dire à Hilarion d'acheter un bon instrument. Par malheur, il est impossible de l'avoir du jour au lendemain, et Jacques peut venir après-demain, demain, aujourd'hui peut-être.
Non ! — Le mieux pour se donner une contenance serait peut-être encore de prendre de l'ouvrage. Jacques aime les jeunes filles qui travaillent. Il s'est étonné un
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jour, pendant une lecture faite à voix haute, après la leçon, de ne pas voir les doigts de Frileuse occupés comme ceux de ses amies.
C'est cela même ! Elle va dire à Vénérande de lui commencer une belle tapisserie, et elle en fera un coussin pour M. Salvage, dont la jambe gauche est souvent condamnée à l'immobilité par ses rhumatismes.
Pauvre Frileuse! A quoi bon tant de projets? Jacques ne fera pas de visite d'adieux. Jacques ne quittera plus la Châtaigneraie. Il a trouvé son père si vieilli, si fatigué, se débattant, sans vouloir l'avouer, contre des embarras pécuniaires sans cesse renaissants , qu'il renonce à sa vocation, à ses études chéries.
Jacques ne sera pas avocat. La suite de ses études et les commencements peu fructueux de cette carrière seraient trop onéreux pour sa famille. Il va prendre la position de sous-directeur, vacante à l'usine ; ses appointements s'ajouteront ainsi à ceux de son père, et il trouvera bien moyen de lui enlever la plus grande partie du fardeau, tout en lui laissant l'autorité et les honneurs du premier rang.
Le sacrifice sera rude. Devenir un industriel, ne plus s'occuper que de machines et de bénéfices d'argent, quand on est passionné pour les travaux de la science ! Mais Jacques a l'âme généreuse ! Du jour où il a pris cette énergique résolution, il affecte un profond dégoût pour la vie de Paris.
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« Et ta vocation? demande M. Salvage. Et les études chéries ? et ces idées si bien ancrées dans ton cerveau depuis Tâge de seize ans ? »
Jacques répond en riant qu'il a vingt-trois ans depuis quelques jours, que l'homme se renouvelle, diton, tous les sept ans, et que chez lui la transformation est radicale. Il a complètement dépouillé le vieil homme ; il ne rêve plus que machines et vapeur.
Tout le monde fut dupe, excepté Mauve, dont la pénétrante tendresse savait lire au fond du cœur de Jacques, mieux peut-être qu'il n'y lisait lui-même.