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CHAPITRE IX

T/hiver fut rude cette année là, naais en dépit de la neige qui couvrit les montagnes de bonne heure, malgré le froid, la pluie et le verglas, Frileuse ne manqua pas un seul jour d'aller prendre ses leçons à la Châtaigneraie.

Il va sans dire qu'Hilarion et Vénérande mirent tout en œuvre pour retenir la studieuse écolière au coin du feu, et l'empêcher de faire chaque jour cette descente, qui pouvait être dangereuse par le mauvais temps ; mais le moyen de la garder captive, à moins de renfermer sous triple verrou ? Encore n'est-il pas dit qu'elle n'aurait pas trouvé à se faire un chemin par la fenêtre. ^

c( Je ne crains rien quand je monte Brown, répondait-elle aux objections de son tuteur ; lui et moi, nous ne faisons qu'un; d'ailleurs, il est ferré à glace, et il a le pied sûr comme un mulet. »

« Bravo, disait le docteur dont la petite fille n'avait pas tardé à gagner l'amitié, bravo, ma petite héroïne;

voilà qui vous met des roses sur les joues, et une bonne provision de santé sur la tête. Regardez, Jacques, ne trouvez-vous pas qu'avec sa plume au vent, et sa cravache à la main, elle ressemble à Diana Vernon ?

— A une réduction, cher docteur, répondait Jacques avec son malicieux sourire, une Diana Vernon in-32, je vous l'accorde, mais il y a bien des pouces à gagner avant d'arriver au grand format, y)

C'était à qui leur ferait fête, à Brown et à elle. Les petites sœurs apportaient du sucre ou des tartines de pain et de sel au joli poney, qui était aussi gourmand qu'intrépide; on essuyait avec une couverture chaude sa belle robe lustrée, et sa longue crinière couverte de neige, puis on embrassait Frileuse, on la faisait asseoir à côté du feu, avec un petit tabouret sous les pieds, et Francine apportait une tasse de thé bien chaud pour réconforter la voyageuse,

ic Ah ! qu'on est bien ici, mais quelle peine pour y arriver ! s'écriait-elle.

— En effet, la matinée a été bien mauvaise aujourd'hui, répondit le docteur qui consultait le baromètre.

— Oh! je ne me soucie guère du temps, je parle de ceux de là-bas, qui voulaient m'empêcher de venir, et qui m'ont tourmentée pendant une heure.

— Et vous le leur avez bien rendu, je suppose, demanda Jacques.

— A Hilarion surtout, répondit-elle en éclatant de rire, car la pauvre Vénérande, il est impossible de lui en vouloir. C'est une marionnette ; on n'a qu'à savoir tirer les fils pour lui faire dire tout ce qu'on veut. Ainsi ce soir, quand je lui aurai parlé cinq minutes en particulier, elle me dira : Mon bijou, vous aviez bien raison. Eh bien ! ce "matin, en présence dHilarion, elle avait Tair d'être furieuse contre moi.

— Pauvre créature, dit Mauve, c'est ingrat à vous de la tourmenter ainsi. Vous avez bon cœur pourtant.

— Je laisse mon cœur ici ! s'écria-t-elle en jetant ses deux bras autour du cou de son institutrice, il n'est pas surprenant que je n'en aie plus à Apremont.

— Laissez-moi, petite sorcière, dit Mauve en cherchant à se dégager, c'est fort mal à vous de vous conduire ainsi avec ce pauvre Hilarion qui vous aime tant.

— Lui , m'aimer ! s'écria Frileuse en levant les épaules. Mais s'il m'aime, c'est parce que j'ai l'honneur d'être un petit rameau de l'arbre généalogique qu'il adore. En vérité, voilà qui est attendrissant et bien glorieux pour moi.

— Et pourquoi vous aimerait-il ? demanda Jacques froidement. Il faut une raison à toute amitié, si on veut qu'elle soit raisonnable.

— Mais, dit-elle d'un air un peu embarrassé, il n'y a pas besoin de cette raison-là en tout cas. Mauve

104 LA PUPiLLi^: d'hilarion.

ne se soucie guère des Barbantaine, et cependant elle m'aime, elle me Ta dit, et quand bien même elle n'aurait pas parlé, je me serais vite aperçue de son amitié, à l'expression de ses yeux, et à la tendresse de sa voix.

— Il ne faut comparer Mauve à personne, reprit Jacques d'un ton tranchant! Mauve est la douceur, la bonté, la charité même.

— Alors vous voulez me faire croire qu'elle m'aime par charité ? Vous a-t-elle chargé de me le dire ? demanda Frileuse, dans les yeux de laquelle brillèrent quelques larmes, que le dépit sécha presque aussitôt.

— Je n'ai jamais questionné Mauve à votre sujet, répondit Jacques, qui se montrait d'autant plus froid que la petite fille s'exaltait davantage, mais je puis vous assurer, sans crainte de me tromper, que son affection pour vous ne peut entrer en comparaison avec le dévouement idolâtre de votre tuteur.

— Si Mauve ne m'aime qu'un peu, s'écria Frileuse dont les prunelles vertes flamboyèrent, je préfère qu'elle ne m'aime pas du tout. Je déteste les miettes, continua-t-elle en se laissant aller à un de ces transports enfantins que Jacques s'amusait parfois à faire naître. Oui, plutôt mourir de faim !

— Qu'y a-t-il encore? demanda Mauve, qui s'était absentée au début de la conversation. Vraiment, docteur, je m'étonne que vous n'ayez pas cherché à séparer les deux combattants. Frileuse a l'air d'un petit

coq en colère; quant à vous, Jacques, ne puis-je vous laisser un instant avec mon élève sans que vous vous amusiez à la tourmenter, et à la pousser par cela même...

— Jusqu'aux dernières limites de Textravagance, ainsi soit-il, ajouta Jacques.

— Puisque Mauve ne m'aime plus, balbutia la désolée Frileuse, je m'en irai d'ici, et Hilarion pourra me chercher bien loin.

— Et où irez-vous , petite brebis fugitive?

— Que vous importe? dit-elle en croisant ses bras, et en le regardant bien en face d'un air de défi.

— Vous avez raison, cette fois, car je ne suis pas Hilarion, Mademoiselle, et je ne porterai pas la responsabilité de vos actes. C'est pure curiosité de ma part. ))

Mademoiselle ! Comme ce Jacques avait le cœur dur ! Que lui en coûterait-il de dire petite fée, petite reine, petite sorcière même, n'importe quoi, pourvu que ce fût quelqu'une de ces appellations amicales, familières aux oreilles de Frileuse.

« Où j'irai? reprit-elle avec un tremblement dans la voix. J'irai seule, loin, bien loin, sans me soucier des taillis et des broussailles, des rochers et des rivières, des torrents... »

Ici elle s'arrêta comme si l'haleine lui manquait.

(( Vous oubliez les glaces et les neiges, dit Jacques en la contrefaisant, les glaces du pôle et les feux des

tropiques. Peut-être reste-t-il encore pour vous, dans quelque coin bien ignoré du monde, une jolie petite île à la Robinson. Il faudra aviser à cela. N'importe, vous voudrez bien m avertir du jour de votre fuite, afin qu'en expiation de ma faute je suive vos traces, quand ce ne serait que pour porter le panier de provisions.

— Vous ! s'écria-t-elle, ne sacnant encore si elle devait rire ou se fâcher.

— Moi-même, Jacques, votre très-humble serviteur. Vous imaginez-vous que je vous laisserai ainsi aller commue une princesse errante, sans le moindre écuyer pour vous dresser le couvert deux fois^le jour. Il faut vivre, avant d'arriver à cette bienheureuse île déserte. Et dans notre malheureux état de civilisation, on meurt de faim le long des routes sans auberges. Il n'y a que les écureuils et les loriots qui déjeunent d'une cerise et soupent d'une noisette. Non, petite reine Mab, ajouta-t-il, en secouant gravement la tête; c'est bien en ce cas qu'il faudrait vous contenter de miettes, et vous m'avez dit que vous ne les aimiez guère.

— Mauve, dit Frileuse à voix basse, et en riant tout de bon cette fois, ayez pitié de mon ignorance, qu'est-ce que la reine Mab? Au moins faut-il que je sache la signification du nouveau surnom dont me voilà affublée.

— Si vous étiez une enfant raisonnable, ne perdant pas son temps en paroles oiseuses, je prierais Jacques

de vous lire en réponse quelques fragments d'une belle pièce d'un certain Shakespeare, dont vous ne connaissez pas grand'chose : Le songe d'une nuit d'été.

— Oh ! le joli titre ! Mauve chérie.

— Je suis sûre d'avance que vous aimeriez cette pièce à la folie, reprit Jacques. Elle est peuplée de petits êtres comme vous, de lutins changeants et capricieux, de sylphes insaisissables, qui boivent dans le calice des fleurs, s'habillent avec deux pétales de rose, et nichent au fond d'un liseron. C'est juste votre mesure, petite reine Mab, et voilà pourquoi je vous appelle ainsi. Mais Shakespeare aura tort pour aujourd'hui. Je suis attendu à l'usine, et sans reproche, voilà un grand quart d'heure que vous me faites perdre.

— Partez vite alors», dit Frileuse dont toute la bonne humeur était revenue.

Qu'il lui fallait peu de chose pour être contente ! Oh ! petite reine Mab, comme vous vous connaissez mal ! Vous avez au contraire l'amour des miettes.

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