CHAPITRE X
Frileuse aimait passionnément à entendre lire Jacques. C'était là une de ses plus douces récompenses. Avec quelle éloquence familière et pittoresque il commentait pour elle ce qu'elle n'était pas en état de comprendre !
« C'est plus beau que le livre ! s'écria-t-elle un jour naïvement.
— Taisez-vous^ pauvre petite ignorante, murmura Mauve. Ne savez-vous pas que c'est là un livre du bon coin ? ))
L'expression avait été si souvent répétée devant elle^ qu'un jour la petite fille se hasarda à en demander l'explication.
(( Montrez-lui donc ce coin précieux, Jacques, dit Mauve à son cousin.
— Ce n'est pas fait pour les petites filles )), réponditil en souriant.
Néanmoins il se leva, et affectant de marcher sur la pointe du pied, comme s'il craignait de réveiller une
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personne endormie, il se dirigea vers un petit cabinet, situé derrière le bureau de M. Salvage, et dont Frileuse ne connaissait pas la destination.
a Ceci vous représente la cbambre de Tex-étudiant, dit-il en désignant les murailles couvertes de cartes et de rayons, sur lesquels étaient posés des livres cartonnés. C'est un sanctuaire dans lequel n'entrent d'habitude que les initiés, et il faut que je vous croie devenue bien raisonnable, petite reine, pour vous y introduire, même un instant. »
Les yeux de Frileuse restaient attachés sur un angle de la pièce devant lequel pendait un rideau de serge verte.
((Ah! ah! dit Jacques, je vous y prends, petite curieuse. Voilà la précieuse cachette dont parlait Mauve. »
Qu'avait-il donc à soupirer ainsi? Jacques n'était pas mélancolique d'ordinaire.
(( Ci-gît,- dit-il en s'inclinant respectueusement, et en soulevant avec précaution le rideau vert... Ce sont les amis de ma jeunesse, petite Frileuse. J^ les ai aimés avec ardeur, avec passion, et pour les avoir trop aimés peut-être, je me suis condamné à leur dire un long adieu. »
Eh quoi ! encore des livres, rien que des livres ! Tout ce mystère pour une cinquantaine de volumes modestement reliés.
Oui, mais ces livres s'appellent Homère, Virgile,
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Corneille, Racine. Molière, Bossuet, Pascal, saint Augustin, Shakespeare, Gœthe et Schiller. Ils renferment pour l'apprenti-mécanicien, pour l'industriel, qui veut gagner le pain de chaque jour à sa nombreuse famille, des tentations trop séduisantes. Ils l'enlèveraient dans un monde idéal, bien loin des réalités où doit se passer sa vie désormais.
(( Mauve le sait, dit-il avec un son de voix si doux que Frileuse s'étonna de l'entendre, je ne viens plus puiser que pour les autres à cette source bénie. Pour moi, maintenant, je dois boire à d'autres eaux. Aujourd'hui, petite reine, je vous y amène pour trouver Foccasion de vous dire que la vie ne se passe pas à faire ce qu'on avait rêvé. L'homme spéculatif, qui voudrait se nourrir de contemplation, ou tout au moins se borner aux recherches théoriques, est appelé par les circonstances à devenir homme d'action, industriel, conimerçant, que sais-je? Tout l'envers de ses goûts enfin !
— Vous les aimiez beaucoup ? murmura Frileuse les yeux toujours attachés sur la précieuse cachette.
— Si je les aimais! Oh! mes vieux livres grecs, latins et français! Trésors inépuisables! Mines fécondes ! Beautés toujours anciennes et toujours nouvelles ! Ceux qui vous ont goûtés une fois ne trouvent plus de saveur à aucune chose. Si je vous aimais ! Mais je vous ai lus et relus, étudiés, imités, appris par cœur, traduits, commentés de cent façons diverses î »
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Puis comme s'il était honteux d'avoir montré un pareil enthousiasme, très-rare chez lui, au dehors du moins, Jacques ajouta :
« Enfin, petite Frileuse, imaginez que vous ensevelissez dans l'oubli votre épagneul favori, votre plus belle poupée, ou mieux encore le petit chapeau qui vous va si bien, et peut-être vous ferez-vous une idée de ce qu'est pour moi l'angle obscur de cette étroite chambre. Allons, Mauve, sortons d'ici, il y monte à la tête des vapeurs enchanteresses, comme celles que produisent le haschich ou l'opiumi. Peut-être un jour, lorsque j'aurai rempli mes devoirs envers la vie active, viendrai-je ici faire de temps à autre une halte fortifiante, pour me relever plein d'une vigueur nouvelle, mais le moment n'est pas encore venu. Le repos n'est pas permis à quiconque commence seulement sa journée de travail. Adieu, petite reine, voilà un discours bien grave pour vous, et encore un quart d'heure que vous me faites perdre, c'est-à dire, depuis hier, trente minutes que je porte à votre compte. »
Comme il était toujours pressé, ce vilain Jacques I Ce n*est pas lui qui se serait jamais mis en retard, et sans avoir besoin de consulter sa montre, comme il avait toujours la claire notion du temps !
On travailla quelques minutes en silence ; tout à coup, Frileuse, repoussant plume et cahier, fut prise d'une petite toux significative, qui semblait vouloir appeler l'attention :
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(( Mauve, dit-elle enfin, j'aurai quelque chose à vous demander...))
Et elle s'arrêta comme pour attendre une question.
Mauve abandonna une petite robe d'enfant à laquelle elle travaillait avec assiduité, et leva les veux sur la questionneuse. Personne ne savait quitter son ouvrage avec autant de grâce que Mauve. Jamais elle ne semblait pressée ; son grand secret était de se trouver toujours prête pour le service des autres.
(( Qu'y a-t-il, mignonne ? Votre analyse est un peu difficile, n'est-ce pas?
— Oh! il ne s'agit pas de grammaire, mais de quelque chose qui me préoccupe, et m'empêchera de bien travailler, jusqu'à ce que vous m'ayiez tirée de peine.
— Voyons cette épine, dit Mauve avec son indulgent sourire.
— Les épines sont inconnues au paradis de la Châtaigneraie, répondit l'enfant, je n'ai qu'un peu... beaucoup... de curiosité. Dites-moi donc. Mauve, car c'est là la grande affaire qui m'occupe, comment trouvez-vous Jacques?
— Mais très-bien portant et très-heureux, j'imagine.
— Oh ! ce n'est pas de sa santé dont je parle. Mais j'aimerais à savoir... je serais curieuse de connaître votre opinion sur Jacques.
— Elle n'est pas difficile à deviner, je suppose, répondit Mauve en riant.
— Mais encore !... ))
Et Frileuse fronça les sourcils d'un air impatient.
(( Eh bien ! je vous dirai, mignonne, que Jacques est le meilleur des frères et des fils, le plus excellent des cousins, le cœur le plus généreux et le plus chaud que je connaisse, en dépit de sa froide enveloppe.
— Je sais tout cela, reprit la petite fille en frappant du pied, mais combien je suis étonnée. Mauve, que vous ne me compreniez pas aujourd'hui. Vous devinez si bien d'ordinaire.
— Mais jamais vous ne m'avez encore posé de pareilles énigmes, petit sphinx embarrassant Allezvous me dévorer à la fin parce que je ne trouve pas de réponse ? »
Frileuse jouait avec les cordelières de son petit tablier de soie noire, enfin, sans lever les yeux, et d'une voix très-basse, elle balbutia en hésitant encore :
u Je veux dire... comment trouvez-vous sa figure ? »
Mauve rit franchement.
(( Ah ! c'est de cela qu'il s'agit ! dit-elle.
— Oui ! eh bien I
— Eh bien ! sincèrement, je le trouve laid.
— Laid ! Lui ! Jacques! »
Il y avait comme une gamme montante d'indignation dans ces trois mots.
a Oui, laid, ce qui ne m'empêche pas de le préférer à tout autre.
— Laid ! avec ses yeux qui disent tant de choses,
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qui apportent la lumière et la vie partout où ils brillent ! Laid, avec ce sourire !
— Jacques est peu souriant en général, et si c'est un mérite pour un sourire que- d'être rare, je le lui accorde volontiers.
— Et de quelle couleur pensez-vous que soient ses yeux ?
— S'ils sont bleus ou noirs, je ne pourrais vous le dire -.ils me semblent d'une nuance indécise etvariable.
— Ohi se peut-il ! quelle ignorante vous faites tout à coup ! ma savante maîtresse. Ils sont gris, d'un beau gris de fer -tirant sur le bleu comme l'ardoise, une teinte sombre par moments, et puis, tout à coup un beau rayon qui les pénètre, ainsi que fait le soleil à travers les nuages. )>
Mauve avait repris son ouvrage, et l'aiguille allait si vite qu'elle n'avait plus de loisir pour contempler la physionomie anxieuse de Frileuse. La petite fille restait pensive.
« Comment se fait-il, reprit-elle, après quelques instants de silence, que vous, qui l'aimez tant, vous le trouviez laid, tandis que moi qu'il déteste, je sois obligée de le défendre contre vos sévères appréciations?
— Ceci est une question de psychologie transcendante.qui aurait besoin, pour être résolue,de lumières autres que les miennes. Si vous le voulez, nous poserons le problème à Jacques lui-même. Il fait bon marché des petites vanités de ce genre, et bien qu'il
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s'agisse de lui, il se montrera, j'en suis certaine, juge aussi impartial qu'éclairé.
— Êtes-vous folle, Mauve ? s'écria Frileuse, prise d'un soudain effroi. J'aimerais mieux mourir que... »
Elle n'acheva pas ; on entendait dans le corridor la voix de Jacques, cette voix incisive et mordante, qui ne pouvait se confondre avec aucune autre.
Dieu soit loué ! il s'éloigne ; son pas rapide s'est croisé avec un pas pesant, qui appuie sur la dalle, comme s'il voulait s'y incruster: C'est le bon docteur. Il entre en ^enue de géologue, son petit marteau à la main, des pierres plein ses poches, qui semblent de vraies besaces. 11 paraît fatigué, et Francine lui apporte bien vite un grog au kirsch dont il est très-friand.
(( Merci, ma riante Hébé, dit-il, je viens de loin, et par conséquent je ne suis pas tout à fait indigne de ce nectar préparé par vos habiles mains. — Voilà qui v<iut mieux que beaucoup d'ordonnances selon la formule, ajouta-t-il, après avoir avalé tout d'un trait le breuvage rafraîchissant. Ah î il faisait chaud cette après-midi au puy de Crouël.
— Vous venez de si loin que cela? docteur.
— Oui, oui, et sur mes vieilles jambes encore. A deux heures du matin, j'étais en roule, glanant parci par-là quelques belles agates, quelques fragments de porphyre, et écoutant les petits oiseaux qui chantaient à leur manière les louanges de Dieu. Jamais je n'ai fait une prière du matin de meilleur cœur.
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Aussi, que de jolis détails toul le long de la route I Sous mes pieds, un tapis d'herbes fines, brodé d'œillets rouges, de digitales pourprées, d'arnicas des montagnes, et de myrtilles, mêlées aux bruyères roses. Le long des petits sentiers qui montent en tournoyant, l'angélique sauvage étendait ses larges feuilles découpées, sous lesquelles venait s'abriter le géranium sanguin; tout cela si frais, si reposé, si baigné de rosée et de lumière, à mesure que le soleil montait, qu'il y aurait eu péché à cueillir quelqu'une de ces jolies créatures, pour les ensevelir toutes vivantes dans un herbier. De temps en temps, j'étais obligé de fermer les yeux pour mieux résister à la tentation, et je me bornais à dire au passage : Bonjour, bonjour, mignonnes, détournez vos jolis visages, vous êtes trop belles pour un vieux savant comme moi.
— D'ordinaire, docteur, il me semble que vous n'avez pas le cœur si tendre, dit Francine, qui, assise auprès de la fenêtre, épluchait le tilleul contenu dans une grande corbeille.
— Non certes, mais que voulez-vous, la nature sait prendre les plus rebelles; d'ailleurs, il faut avouer que ma boîte de fer blanc était restée à la maison, et que je m'étais promis au départ de me vouer tout le jour à la géologie.
— Ah ! voilà qui diminue un peu votre mérite, dit Mauve en souriant, mais montrez-nous donc vos trouvailles. »
Ce ne fut pas une petite affaire que de vider les poches du docteur.
« Oh les vilaines pierres ! s'écria Frileuse. A quoi tout cela peut-il servir ? .
— Taisez-vous, murmura Francine, à Toreille de son amie ; voulez-vous que le docteur vous prenne en grippe, tout indulgent qu'il est. Il ne se connaît plus quand il enfourche son dada.»
Mais le docteur n'avait rien entendu. Tout à son exhumation, il étalait sur la table, avec une joie naïve, le produit de ses recherches.
(( Tenez, mademoiselle Mauve, dit-il enfin, vous allez voir si j'ai perdu mon temps. Cette belle agate à la nuance bleuâtre, mêlée d'une teinte laiteuse, c'est une calcédoine que j'ai trouvée dans un petit monticule de tuf, près du puy de Grouël. La pâte en est très-fine, et l'intérieur pommelé. C'est une calcédoine orientale, la première que je rencontre. Je vous en ferai faire un beau cachet. )>
Frileuse ouvrait de grands yeux. Bien sûr il fallait être fort savant pour trouver quelque beauté dans ce tas de pierres, éparses sur le tapis de drap vert.
« Ce joli fragment chatoyant, continua le docteur, dont l'enthousiasme croissait de minute en minute, c'est un spath adamantin ou corindon, qui m'a fait passer plus de deux heures, mouillé jusqu'aux genoux dans le ruisseau d'Expoilly. C'est fort rare. Mesdemoiselles, ne vous y trompez pas. Je l'ai trouvé en
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cherchant au milieu de dépôts volcaniques. A peine si ce sera suffisant pour faire une paire de boucles d'oreilles à mademoiselle Francine. L'ami Jacques fera mettre au bout de sa canne, si le cœur lui en dit, cette belle agate d'un rose tendre, nuancée de jaunâtre. Point n'est besoin d'aller jusqu'au Brésil, n'est-ce pas? Quant à mademoiselle Frileuse, je lui réserve ce débris de quartz hyalin enfumé , ou plutôt ce beau morceau d'albâtre calcaire d'un jaune de miel. La pierre est assez dure pour y tailler un camée. Nous y placerons son profil de fantaisie. Enfin, pour en finir, voici deux boîtes de pâtes d'abricot, qui seront moins dures à croquer pour les deux jumelles.
— Cher bon docteur! dit Mauve. Il n'oublie personne ! »
Frileuse tournait et retournait les pierres dans sa . main. Malgré toute sa bonne volonté, elle ne pouvait rien comprendre à la pompeuse énumération du docteur.
'( A quoi donc pensez-vous? dit-il, en tournant vers elle son bon visage, qui gardait encore les traces d'un récent coup de soleil.
— Je pense, dit Frileuse, rendue prudente par les recommandations de Francine, que je n'ai guère un profil de camée.
— C'est vrai, c'est vrai, répondit-il; ce petit nez tout moderne, retroussé à la façon de Roxelane, n'a
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rien de ce qui convient à la sculpture. Il nous faut la peinture pour reproduire ces petites ailes, roses, mobiles, qui semblent avoir été taillées dans l'intérieur d'une coquille. Parlez-moi du nez grec de Mauve, ou tout au moins du nez romain de Jacques. A la bonne heure !
— Jacques a le nez romain, s'écria Frileuse, pour laquelle le genre romain parut alors l'idéal du genre !
— Un nez de cette sorte ira très- bien au Comte Noir qui en manquait jusqu'ici )>, pensa-t-elle.
Très-encouragée alors elle reprit à voix haute : « Ainsi donc, docteur, Jacques a un beau nez? » Et elle lança un regard de triomphe à Mauve. « Beau ! Je ne dis pas précisément cela, il est un peu trop long, un peu trop large aussi peut-être, pas tout à fait droit, il me semble, mais les lignes ne manquent pas de majesté.
— Docteur, dit Mauve* en souriant, éclairez-nous de votre expérience. Voilà une petite fille qui brûle de savoir si mon cousin Jacques est beau, la question du nez réservée.
— Ceci devient grave, répondit le docteur, et sauf qu'il n'y a pas de concours, me voilà métamorphosé en berger Paris. Connaissez-vous la mythologie, mademoiselle Frileuse ?
— Très-peu, dit Mauve, très-peu, très-peu.
— Un peu cependant, et cela suffira peut-être pour me faire comprendre. Jacques n'est pas beau à hi
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Façon d'Adonis, d'Antinoiis, ou de Narcisse, si beau qu'il devint épris de sa propre image ; mais Jacques est beau à sa manière, et après le visage de mademoiselle Mauve, il n'y en a pas un au monde que j'aime autant à regarder.
— Eh bien ! alors? dit Frileuse profondément intéressée, mais pas encore éclairée suffisam'ment.
— Alors, petite curieuse, je conclus, pour vous faire plaisir, que Jacques a cette laideur particulière qui, à mon sens, est la beauté chez les hommes. Car il y a laideur et laideur, la mienne par exemple, ajouta le bon docteur, en se posant complaisamment devant la glace, qui lui renvoyait le plus honnête, mais le plus irrégulier visage qui se pût voir. J'appelle cela la laideur absolue, mais il y a le relatif, qui peut être placé à une égale distance des deux termes de comparaison qui nous occupent. Jacques est moins beau que Narcisse, mais il est plus beau que le docteur. Excellent modèle d'écriture pour mademoiselle Frileuse que cette sentence. »
Frileuse secoua la tête ; le docteur aussi prenait l'habitude de la traiter en petite fille, mais il ne répondait pas à ses questions comme elle le voulait, Jacques seul parlait clairement; un mot de lui faisait la lumière, c'est à lui qu'elle s'adresserait ; il saurait bien débrouiller le chaos qui se faisait dans son esprit au sujet de cette importante question : qu'est-ce donc que la beauté?
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L'occasion vint plustôt qu'elle ne le souhaitait peutêtre, mais elle se montra brave, et demanda hardiment l'opinion de Jacques.
« Voilà une grave question, petite reine, dit-il, et beaucoup de grands esprits se sont agités à ce sujet sans pouvoir se mettre d'accord. Il y a tant de sortes de beau ! Le beau physique d'abord, celui qui frappe les yeux, puis le beau moral, le beau intellectuel, le beau idéal, le beau conventionnel, etc., etc. Je n'en finirais pas si je voulais seulement vous donner les intitulés de tous ces intéressants chapitres.
— Mais la définition, reprit Frileuse, la définition simple, quelques mots qui répondent tout droit à ma question, voilà ce que je voudrais entendre.
— Ah ! vous croyez, petite apprentie philosophe, que les questions philosophiques se traitent ainsi tout droit et d'un seul mot, et qu'on y répond aussi catégoriquement qu'à votre questionnaire de géographie ou de grammaire. Non, non, c'est plus complexe, et j'ai bien envie, pour vous en dégoûter, de vous faire un discours sur l'esthétique.
— Parlez, dit Frileuse, lesyeux brillants, je tâcherai au contraire de vous comprendre de mon mieux.
— Pauvre petite ! Eh bien donc, je vous dirai avec Platon que le beau est un reflet de Tidcal^ une réminiscence de la beauté suprême, ou bien encore la splendeur du vrai.
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— Quoi ! Platon s'occupait de ces choses-là, lui, un si grand philosophe, ai-je entendu dire.
— Précisément, c'était juste son affaire.
— Oh ! Jacques, si la philosophie apprend de pareilles choses, enseignez-la moi donc.
— Mais c-'est ce que je fais en ce moment. Il faut bien commencer par quelque chose.
— Alors, reprit la fillette, .en appuyant son index d'un air pensif, sur le bout de son petit nez retroussé, pendant qu'elle regardait Jacques avec toute l'attention dont elle était capable, Platon a dit que c'était la splendeur du vrai, voilà qui est bien difficile à comprendre.
— Aristote, continua Jacques en riant, place le beau dans Tordre et l'harmonie des parties.
-- Ceci ne mcTa pas, dit Frileuse d'un ton délibéré. Vénérande assure que je n'ai pas d'ordre, et quant à l'harmonie, je fais plus de fausses notes que de justes sur mon piano. Autre chose, s'il vous plaît, mon cher maître.
— Un autre dira encore que la beauté consiste dans l'unité jointe à la variété ; d'autres, dans la convenance ou l'aptitude, des choses à remplir leur destination ; celui-ci la placera uniquement dans Texpression, celui-là dans l'utilité. »
Frileuse fît une petite moue significative. ) (( Beaucoup disent, reprit Jacques, que le beau est ce qui plaît.
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— Ah ! j'aime mieux cela. A la bonne heure !
— Il y a encore mille autres définitions, petite reine, mais puisque vous êtes contente, nous en resterons là pour aujourd'hui. Voilà de quoi remplir votre boîte à questions.
— Plus qu'un mot, Jacques, un seul et dernier mot. Dites-moi, vous trouvez Mauve bien belle, n'estce pas ? ))
Sous son teint basané, Jacques rougit légèrement.
(( En vérité, petite reine, vous êtes embarrassante. On est toujours assez beau quand on est bon, et il murmura comme pour lui seul ce vers d'une comédie nouvelle :
Qu'importe le flambeau si la lumière. est pure! »
Frileuse n'insista pas, mais le soir même, pendant qu'assise devant sa toilette Pompadour elle laissait Vénérande emprisonner pour la nuit dans des nattes épaisses ses longs cheveux châtains aux reflets d'or bruni, elle se regarda dans la glace avec une attention qui n'avait rien de bienveillant.
Et cependant où trouver une physionomie plus attractive que celle reflétée par le vieux miroir de Venise, dansson cadre de cristal. Regardez donc. Frileuse ! Comment ne pas aimer ce front clair, intelligent, ce sourire épanoui, qui cherche vainement à cacher deux rangées de petites perles fines, ces grands yeux étonnés et naïfs, émeraudes transparentes, voilés parfois sous
les paupières allongées de cils noirs. Minois de fantaisie, comme Ta dit le docteur, mais fantaisie piquante, sympathique, délicieuse, dans sa grâce originale.
Frileuse vit tout cela, et ellesoupira profondément.
(( Yénérande, dit-elle d'une voix émue, en repoussant brusquement les masses ondulées de sa riche chevelure, dis-moi franchement si tu me trouves laide.
— Laide, s'écria la vieille fille, en laissant tomber le peigne d'écaillé, qui se brisa en plusieurs morceaux, laide, mon trésor, mon bijou! C'est-à-dire qu'après Mademoiselle, il n'y a jamais rien eu de plus beau que vous, mignonne,- dans toute la lignée féminine des Barbantaine.
— C'est bien, c'est bien, dit la petite beauté d'un ton impatient, en se levant tout d'une pièce, j'en ai assez pour ce soir, j'arrangerai seule mes cheveux. Merci, Vénérande, et bonne nuit.
— Mais, balbutia Yénérande, vous ne savez pas vous coiffer de nuit, vous n'en avez pas l'habitude. »
On entendit sur le parquet le bruit d'une pantouffle impatiente.
(( Ne vous fâchez pas, mon bijou, dit la bonne créature, le temps d'allumer votre veilleuse, et je m'en vais. »
Ah ! pensa l'enfant restée seule, Vénérande est comme /(a ; elle trouve beau ce qui lui plaît. Que
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n*ai-je pour un instant seulement la figure de Mauve, cette figure où Ton voit son âme, à ce qu il prétend, //l'a dit:
« Qu'importe le flambeau si la lumière est pure ! »
(( Mon Dieu, ajouta t-elle, en terminant sa prière, faites que je sois bonne et que je devienne une lumière comme Mauve. Cela /^ fera enrager, car il me déteste de tout son cœur. »
Comme on le voit, l'élève de Mauve n'était pas encore une chrétienne très-éclairée, et il s'en fallait de beaucoup pour que la lumière valût le flambeau.