CHAPITRE XI
Il faisait depuis le matin une chaleur étouffante ; pas un souffle au dehors ; les arbres restaient immobiles/comme s'ils étaient devenus subitement pétrifiés, et les rideaux de mousseline, si empressés d'ordinaire à voltiger par les fenêtres ouvertes, pendaient d'un air morne le long des vitres claires. • ' (( On étouffe, dit Jacques, qui corrigeait au bout de la salle le dessin de Francine. L'orage tarde bien à venir. »
Frileuse dressa la tête d'un air inquiet. Elle posa son livre sur ses genoux, et interrogea le ciel. Il s'assombrissait de plus en plus. Les nuages, accourus du fond de l'horizon, s'étendaient maintenant, lourds et menaçants, au-dessus du jardin. On ne voyait presque plus clair. Vers le sud seulement, des lueurs livides tranchaient sur les nuées sombres, et annonçaient l'approche de l'orage. Tout à coup un vent aux chaudes bouffées, précurseur de la tempête, souleva les rideaux, qui vinrent voler jusqu'au milieu
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de la salle, et ébranla les persiennes mal assujetties, puis un violent coup de tonnerre éclata sans préambule.
Frileuse pâlit, mais ne bougea pas.
« Fermez la fenêtre, Jacques, dit Mauve qui avait aperçu le trouble de son élève.
-^ Pourquoi donc vouloir nous priver du premier souffle d'air que nous ayons respiré depuis le déjeuner? 11 n'y a pas de courant que je sache.
— Cette enfant redoute l'orage.
— Mais nous ne courons aucun danger ici ; cependant, Mauve, si vous l'exigez, je fermerai la fenêtre, au risque de nous condamner tous à l'asphyxie.
— Ne fermez pas, dit Frileuse d'une voix timide ; je n'ai pas peur, ou du moins, je tâcherai de n'avoir pas peur. »
Mais le tremblement de sa voix démentait cette as surance. La fenêtre resta donc ouverte, et Frileuse reprit sa lecture sans s'arrêter désormais, tout en jetant de temps à autre un regard anxieux vers cette effrayante fenêtre, pâlissant à chaque éclair, tressaillant à chaque roulement nouveau, et faisant de petits signes de croix, quand elle pensait que Jacques ne la voyait pas.
Comment aurait-il pu la voir? Tout à cequ'ilfaisait, il ne levait pas les. yeux du dessin de Francine, et ne se souciait pas plus de Frileuse que de l'orage.
Il montait cependant, se rapprochant de minute en minute. Les roulements n'arrêtaient plus ; de larges gouttes de pluie tombaient une à une sur la terre embrasée, qui les buvait avidement. Tout à coup un zig-zag bleuâtre éclaira la salle, en même temps qu'un coup violent ébranlait la maison, et faisait trembler les vitres. Sur le marronnier de la pelouse, une boule de feu s'était abattue.
(( Il vient de tomber », s'écria Francine, pendant que les petites jumelles couraient se jeter toutes tremblantes dans les bras de Jacques.
Frileuse était renversée en arrière sur sa chaise, les yeux fermés, immobile, pâle comme une morte.
« Chère enfant, s'écria Mauve, qui s'élança à son secours, avez-vous du mal ? Répondez. »
Un faible soupir sortit seul des lèvres pâlies de la pauvre petite.
à Vite, Francine, continua Mauve, va me chercher de la fleur d'orange, de 1 ether, prépare une tasse de tilleul. Et vous, Jacques, ajouta-t-elle d'un ton de reproche, voyez votre ouvrage. Cette enfant n'a pas les nerfs forts. Vous la contrariez toujours.
— Voilà les couleurs qui reviennent, s'empressa de dire Jacques, et la Providence nous envoie le bon docteur. Il arrive à point. »
C'était bien lui, trempé, inondé, noyé, mais non pas foudroyé, assura-t-il. Il ne lui restait plus rien à faire; la convalescence était en bonne voie, et le tilleul de
mademoiselle Francine possédait des vertus curatives, dont il était jaloux, lui docteur Mauduit.
Frileuse souriait maintenant, tout en pleurant encore. Mais aussi, pourquoi ne l'avoir pas habituée à l'orage de bonne heure ? — Maintenant, elle n'aurait plus jamais peur ; elle voyait bien comme c'était ridicule. Au château, dès le premier coup de tonnerre, Vénérande, qui n'était pas brave, faisait fermer les volets du salon ; on allumait les lampes, et elle tapait de toutes ses forces sur le vieux clavecin, pour ne pas entendre le bruit du dehors. Quelquefois même, Brichard, l'homme de confiance, était convoqué par Yénérande, et alors il faisait un tel tapage avec la pelle et les pincettes que le tonnerre perdait ses peines.
« Quelle éducation ! murmura Jacques.
Allons, mignonne, dit la compatissante Mauve, en caressant la petite fille du geste et de la voix, ne pleurez plus. Vous auriez les yeux rouges pour rentrer au château, et votre tuteur nous en voudrait mortellement. Mais j'y songe ; les chemins doivent être devenus impraticables. Regardez ; les allées du jardin ressemblent à des torrents, roulant tout notre pauvre sable jaune ; Brown et vous disparaîtriez, j'en suis sûre, dan^ quelque fondrière. Pourquoi ne resteriez-vous pas à dîner et à coucher ici ?
— Coucher à la Châtaigneraie, s'écria Frileuse, en bondissant hors du fauteuil, où on l'avait étendue
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lors de son évanouissement, oh ! tout mon rêve !
— En vérité, petite! Pourquoi ne l'avoir pas dit plus tôt? Yoilà un rêve bien facile à satisfaire, et sans qu'il soit besoin de recourir à cette baguette de fée, que vous évoquez à tout propos.
— Et je coucherai peut-être, demanda Frileuse ravie, en secouant ses boucles d'un geste mutin, dans cette jolie petite chambre du second, dont la fenêtre a pour. rideaux la clématite et la vigne vierge?
— Précisément! C'est là la cellule que je vous destinais. Nous allons appeler miss Pratique pour lui donner nos instructions. »
Miss Pratique, appelée par les petites sœurs, arriva bientôt. Juste le temps de se laver les mains, car elle rangeait des fruits au fruitier. Elle était précédée, comme toujours, du cliquetis argentin des clefs pendues à sa ceinture.
Quelles voix différentes peuvent avoir des clefs, pour une oreille attentive ! Frileuse aurait parié que celles de Francine étaient en argent ou en cristal. Comme elles sonnaient gaiement !
Les clefs de Brichard, lorsqu'il faisait sa ronde chaque soir, après le couvre-feu, c'est-à-dire au coup de neuf heures, rendaient un bruit sourd et sinistre, comme de vilaines clefs de prison qu'elles étaient, s'entre-choquant avec un lugubre fracas, se querellant, se disputant, ainsi que font les gens qui ne sont jamais d'accord.
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Les clefs d'Hilarion, quand il les sortait des profondeurs de ses vastes poches, rendaient un son métallique et sec, symbole de son cœur froid.
Celles de Vénérande semblaient bruyantes, agitées, toujours prêtes à s'enfuir de Tanneau qui les retenait, pour donner à leur maîtresse Toccasion de courir après elles.
Mais les clefs de miss Pratique I Comme elles étaient joyeuses et gaies ! Il n'y avait rien là d'étonnant* ! Ces heureuses clefs ne quittaient pas leur bonne petite maîtresse. Elles n'ouvraient que des armoires bien rangées, d'où sortaient de belles et bonnes choses, odorantes et parfumées. Ces joyeuses clefs! Ce n'étaient pas des geôliers farouches, mais des sentinelles vigilantes, gardiennes de trésors destinés à être partagés entre tous, de la manière la plus généreuse et la plus équitable. Non, ce n'étaient pas là des clefs d'avares, qui cachent leur trésor à tous les yeux, mais de bonnes petites clefs, ouvrant les serrures sans jamais se faire prier.
(( Oh! que je suis contente, disait Frileuse en suivant pas à pas son amie Francine. Être avec vous jusqu'à demain, jusqu'à après-demain peut-être ! »
Et les petites clefs sautaient à qui mieux mieux ! Et Francine se retournait de lemps à autre, montrant son aimable visage, mais s'étonnant d'une pareille joie.
Francine n'avait jamais souhaité quitter la Châtai-
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gneraie, même pour une heure. Elle ne trouvait rien de plus doux que le chez soi.
'"'"aOui, rrpondit Frileuse, mais vous penseriez tout autrement, ma chérie, si votre chez vous s'appelait Apremont, si depuis dix ans vous n'aviez pour distraction que la. vue de ces innombrables portraits, qui peuplent le château, depuis le vestibule jusqu'au grenier ; si, chaque soir, après le dîner, il vous fallait rester silencieusement assise à côté de Yénérande, regardant Hilarion accomplir dans le salon sa promenade aux cents pas, depuis Hugues de Barbantaine, insupportable à voir a\ec sa grande fraise empesée,son pourpoint de velours tailladé, son chapeau au panache amarante, jusqu'à Boson, farouche guerrier tout bardé de fer, dont le nez crochu et les cheveux rouges me faisaient si grand'peur quand j'étais petite. Aussi, c'était toujours sous le portrait de Boson qu'on me mettait en pénitence, et je l'avais pris en grippe, ainsi que la dame qui lui faisait face, une certaine Isabeau à Tair revêche, dans sa robe de velours incarnadin, couverte de pierreries ; la même dont vous voyez la statue en pied à l'entrée du vestibule. Cette Isabeau passe, paraît-il, pour une des gloires de la famille. Elle est devenue princesse régnante, de je ne sais plus quel petit État d'Allemagne. Il faut entendre Hilarion, quand il parle de cette fameuse Isabeau ! Ah ! mon Dieu, Francine, que tout cela est ridicule, et comme je vais bien dormir cette nuit, avec ce bon
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visage de vieille, qui est juste en face de mon lit, et qui tricote en me regardanf.
— C'est la grand'mère de ma mère, dit Francine.
— A la bonne heure ! voilà un joli tableau. Quelle simplicité vénérable I Quels beaux cheveux blancs sous fie bonnet à grands tuyaux ! Et ce chat qui dort auprès d'elle sur sa chaise de paille ! Ne vaut- il pas cent fois l'éternel faucon, perché depuis des siècles sur le poing d'Aliette de Barbantaine, et le papillon fixé à jamais sur l'index au pastel de mon arrièregrand'tante, la marquise Agénor ? »
Ici Frileuse soupira, et prit quelques instants de repos, pendant lesquels Francine allait et venait dans la chambre, préparant la toilette, ajustant les rideaux et remplissant les petits flacons d'eau de mélisse et de fleurs d'orange.
a J'ai toujours été seule, r^oi, reprit Frileuse ; je n'ai connu ni père, ni mère, ni grand'mère, ni frère, ni sœur. Oh ! si j'avais eu une famille, comme je l'aurais aimée ! Même ma grand'tante Corisandre, dont je ne me souviens pas du tout, puisque j'avais trois ans et demi quand elle est morte, je me surprends à l'appeler le soir, avant de m'endormir. Il y a son portrait en pied dans ma chambre, et elle y a l'air d'une personne d'un autre siècle. Je vous la ferai voir, Francine, avec sa grande robe de velours traînante, son corps de baleine, comme dit Vénérande, ses manches étroites, et cette grande collerette de dentelle qui
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ressemble aux fraises Marie Stuart. Elle s'habillait toujours ainsi, en velours amarante l'hiver, en soie de même nuance Tété. L'amarante est la couleur de notre maison, comme dit mon tuteur. Mais pour en revenir à mademoiselle Gorisandre, elle était trèsbonne, et paraissait m'aimer beaucoup, assur*-t-on, malgré la déception dont j'ai été l'occasion involontaire pour elle.
— Quoi donc ? demanda Francine, qui savait écouter, tout en ne restant pas inactive un instant.
— Eh bien! ma chère, elle attendait en mon lieu et place un garçon, un Hercule-Agénor, destiné à perpétuer la lignée. Pour me punir de ma qualité de fille, je suppose, elle m'a affublée de ce nom de Frileuse, que je quitterais si j'en étais la maîtresse, et m'a obligée à résider dans ce vieux château, oii je me mourais d'ennui à la lettre, jusqu'au jour où je vous ai connus.
— Il y rfiurait pourtant moyen d'y vivre heureuse, dit Francine d'un air réfléchi.
— Oh! par exemple, je vous mets au défi.
— On peut faire tant de bien avec de l'argent, et vous en avez beaucoup, Frileuse, paraît-il. Souvent, moi, je me sens bien triste, quand je songe aux misères qui nous entourent, et que je ne peux soulager. Rendre heureux les autres, c'est être heureux soimême.
— Oui, à la Châtaigneraie, cela doit être ainsi,
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mais à Apremont, je vous assure que les pièces blanches qu'Hilarion me remet, pour distribuer aux pauvres après la messe, ne contribuent pas du tout à mon bonheur. »
Francine secoua la tête.
(( Ce n'est pas là la charité ! Frileuse.
— Qu'est-ce donc alors ?
^ — Demandez à Mauve ou à Jacques, ma chérie. Moi, je comprends les choses, mais je ne sai? pas comme eux répondre juste à vos questions. Or, sans reproche, mignonne, vous questionnez toujours.
— Gomme font les petits enfants ignorants qui veulent s'instruire, reprit Frileuse en riant. Ne vous en étonnez pas, Francine, j'ai tout à apprendre. C'était un tel chaos dans ma tête, quand je suis venue auprès de vous!' Mais à propos, encore une question. N'avez-vous donc pas peur de l'orage ici, que personne n'a dit mot en voyant tomber la foudre?
— Non, dit simplement Francine.
— Comment donc cela se fait- il ?
— Un jour, j'étais bien petite alors, sept ou huit ans peut-être, nous revenions d'une ferme voisine, avec mon père, un soir d'orage. Les éclairs nous aveuglaient, le cheval ne voulait plus avancer, et tous les échos de la montagne répétaient d'une façon formidable les roulements du tonnerre. A moitié folle de terreur, je poussais des cris perçants, et je cachais ma
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tête sur les genoux de Mauve, qui ne savait comment me consoler.
<( Francine, me dit mon père, en me prenant doucement la main, sais-tu quel est le maître du tonnerre, TÊlre puissant qui le dirige à son gré?
— Oh ! oui, répondis-je toute tremblante, c'est le bon Dieu.
— Crois-tu, me demanda-t-il de sa voix grave, que tu aurais peur de Forage si, par impossibfe, c'était moi qui tenais la foudre entre mes mains.
— Non bien sûr, père.
— Eh bien ! ma fille, Dieu t'aime, il aime chacun de nous, cent fois plus que je ne puis t'aimer-; il est le père de tous, le père par excellence de la dernière de ses créatures. Lorsque tu seras bien convaincue que rien n'arrive en ce monde sans sa permission, et qu'il veut notre vrai bonheur, plus que nous ne le voulons nous-mêmes, tu ne craindras plus rien, si ce n'est de l'offenser. »
« Et voilà comment, ajouta Francine d'un ton joyeux, tout en ajustant sur le lit une courte-pointe blanche comme la neige, voilà comment, ma petite Frileuse, je me suis guérie de mes sottes terreurs d'enfant
— C'est étrange, dit Frileuse pensive, vous avez des façons de voir toutes choses que je ne soupçonnais même pas. Et Jacques? Qu'est-ce qui l'a rendu si brave, qu'il se jette au feu ou à l'eau, sans mar-
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chander, comme une salamandre ou un poisson ?
— Oh ! Jacques ne craint rien parce que c'est un homme, répondit Francine, sans . interrompre sa besogne, un homme au cœur fort.
— Dites plutôt qu'il n'a pas de cœur du tout, Francine ; son sang est glacé, figé autour du cœur, et ce cœur ne bat pas.
— Jacques n'a pas de cœur ! » s'écria miss Pratique au comble de l'étonnement.
Elle était d'un naturel enclin à l'indulgence, et lorsqu'il s'agissait de son frère Men-aimé, cette indulgence devenait une partialité révoltante. Du moins Frileuse le pensait ainsi.
« Devenez-vous folle, ma chérie ? reprit Francine stupéfaite. On voit bien que vous ne le connaissez guère. Jacques est froid, mais la froideur n'est qu'une enveloppe, ne le savez-vous pas ?
— Peut-être, répondit Frileuse d'un air de doute. J'ai songé parfois que le cœur de Jacques était renfermé dans une enveloppe de diamant, comme ces trésors des contes de fée, qu'on me racontait dans mon enfance. Trésors presque inaccessibles, que la plupart renonçaient à conquérir !
— Et le vôtre. Frileuse? demanda Francine en riant.
— Oh I le mien est un fragile cristal, je le sais, il ne sait rien garder, mais s'il n'a pas la solidité du diamant, du moins il n'en a pas la dureté.
— Quelle erreur est la vôtre, mignonne ! Ah ! si
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VOUS étiez la sœur de Jacques, vous sauriez comme nous toutes quelle est sa bonté, sa tendresse pour sa famille, et ce dévouement sans ostentation, qui va tout droit au sacrifice, par la seule pente de sa nature.» Ainsi donc Jacques avait un cœur ! Eh bien ! elle voulait ce cœur enfermé sous triple serrure. Elle voulait devenir sa sœur d'adoption, comme Mauve quil aimait tant. Après tout, Mauve n'était qu'une cousine, et c'était celle qu'il semblait préférer.
(( Descendons-nous, Frileuse ? demanda Francine, en s'approchant de la j^ne fille, appuyée sur le petit balcon de bois, tout couvert de plantes grimpantes.
— Oh ! restons encore un peu là, je vous en prie. La vue est si belle !
— Pas si belle que des hauteurs d'Apremont.
— Vous vous moquez ! Là-bas tout est sombre et sauvage, ici tout semble frais et riant ! Regardez donc la Yivette elle-même. Chez nous, elle roule en grondant, elle se donne des allures de torrent mécontent, entre ces vieilles pierres noires qui lui font obstacle ; ici elle coule heureuse et libre en un limpide.filet d'azur. Des prairies, des arbres fruitiers, de petits bouquets de bois parsemés çà et là pour le plaisir des yeux^; là-haut
— Là-haut, vilaine ingrate, vous avez la chaîne dentelée des puys qui dressent sur lô bleu du ciel leurs têtes majestueuses, vous avez les cratères avec leurs gueules énormes refroidies ; jadis ils ont vomi la lave
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et les matières calcinées, qui forment le sol de notre solide Auvergne. Demandez au docteur.
— Comme vous êtes savante, Francine !
— J'aime mon pays, Frileuse !
— Ce n'est pas le mien, ce ne sera jamais le mien !
— Qui sait ? En tout cas, ne serait-il pas plus sage de nous plaire où Dieu nous a placés? Croyez-moi, mon amie, le bonheur est en nous, et non pas dans les objets extérieurs. Mais il faut vouloir être heureux.
— Oh! s'il ne s'agissait que de vouloir ! Personne ne veut avec plus d'ardeur que moi.
— Il faut encore la persévérance ; l'ardeur ne suffit pas )), dit une voix douce derrière eux.
C'était Mauve qui montait pour relancer les deux amies.
« On est si bien ici ! » dit Frileuse, en faisant asseoir son institutrice à côté d'elle sur le balcon .
Un vrai nid de fleurs en effet ! Des toufles de clématites s'épanouissaient à travers les modestes découpures de la balustrade, et par delà le jardin, enclos de haies vives, s'étendait la petite vallée, regorgeant de châtaigniers, de saules et de frênes.
En bas, le bourdonnement des guêpes friandes, sorties de leur ruche après l'orage, et tout alléchées par les parfums sans nombre que le soleil renaissant appelait à lui. Puis des battements d'ailes joyeux : les mésanges bleues et vertes, partant à la chasse aux insectes, la grive, le merle et le bouvreuil, descendant
boire au ruisseau, les ailes palpitantes, pendant que les hirondelles jetaient de petits cris effarés, à travers les lianes du chèvre-feuille et de la clématite.
Au loin, sur la montagne, les flèches innombrables des sapins, et plus loin encore, dans une vapeur bleuâtre, le puy de Dôme portant orgueilleusement jusque dans les nuées son front colossal.
(( 0 mon beau paradis des montagnes ! » murmura Mauve enjoignant les mains avec ferveur.
Mais quel est ce point noir qui grossit peu à peu sur le ruban jaune de la route, comme ces nuages lointains, imperceptibles d'abord, et qui portent pourtant en eux toutes les menaces de la tempête ? Le point avance, il avance encore, il se développe tout à coup. G*est un quadrupède bien sûr, mais quel étrange cavalier se tenant en avant, au point que son nez semble toucher la crinière de la bête ? Jamais l'école anglaise n'a poussé si loin Texagération de sa méthode !
Est-il possible ! Hilarion en personne sur son bidet ! Et quel bidet ! L'ombre d'un cheval, comme les chevaux d'Arpagon ! Hilarion lui-même n'est à vrai dire que l'ombre d'un cavalier.G est une ombre qui flotte dans sa large lévite d'un autre âge. L'avoine ne manque pourtant pas plus au bidet que la succulente nourriture au maître. Tous deux ont ample provende ! Estce donc une sympathie mutuelle qui les a faits si émaciés, si fluets, qu'en les voyant^ on songe involontairement à la famine ?
Hilarion n'a jamais voulu d'autre monture, bien que les écuriesd'Apremont soient pourvues de chevaux superbes, qui périssent de gras fondu. Singulier goût, car ce bidet a l'humeur la plus rétive qu'on puisse imaginer. Aussi, le pauvre homme est en nage. Avec cela, maladroit cavalier au possible. S'il a jamais connu en théorie les lois de l'équilibre, il les met fort mal en pratique. On le voit s'en aller en avant, en arrière, à droite, à gauche, suivant les fantaisies du bidet, comme une pauvre barque en détresse que ballotte l'orage.
(( Ah, mon Dieu ! s'écrie Frileuse inquiète pour son tuteur, le voilà qui a perdu les étriers encore une fois. Il va tomber ! »
Mais le bidet a jugé qu'il était temps d'en finir. Les flaques d'eau où ses pieds baignent lui déplaisent outre mesure ; il s'arrête tout net, et ni les coups, ni les prières, ni les menaces (autant qu'il est permis d'en jugera cette distance), ne peuvent rien sur son humeur obstinée. Enfin, exaspéré sans do^te par les discours de son maître, il rebrousse chemin, et voilà Hilarion emporté au grand trot, tout le long de la descente.
Ce jour-là, Buff*on faillit avoir tort, et s'il avait été sur le balcon de la Châtaigneraie, il lui aurait fallu retourner son fameux axiome et dire : « La plus noble conquête que le cheval ait jamais faite, etc., etc. »
A la fin cependant, le roi de la création l'emporta dans ce duel de deux volontés contraires, nous devons le croire du moins, puisqu'à sept heures, au moment où les habitants de la Châtaigneraie quittaient la table pour se réunir au jardin, on vit arriver le digne intendant, un peu ému, un peu suffoqué, mais grave et solennel comme de coutume. Un ambassadeur, chargé de déclarer la guerre à un puissant voisin, n'aurait pas eu des allures plus majestueuses et plus compassées.
ce Qu'y a-t-il ? ;> s'écria Frileuse, d'un air alarmé. La pauvre petite se sentait instinctivement m-enacée dans son bonheur nouveau.
Hélas î Hilarion répondit, et à sa voix le rêve s'envola. Frileuse devait s'en aller avec son tuteur, ou du moins rentrer avant le soir au château maudit.
Telle était la volonté expresse de mademoiselle Gorisandre, consignée tout au long sur son testament, et lui, Hilarion, intendant, factotum, gouverneur d'Apremont, et tuteur de la dernière des Barbantaine, était chargé de faire exécuter la loi.
Il n'était pas au pouvoir de Frileuse, jusqu'à l'âge de vingt et un ans, de passer une seule nuit hors des murs d'Apremont sans son tuteur.
La petite fille se montra réellemeut exaspérée. De plus, elle avait vu sourire Jacques. H se moquait d'elle, d'elle si malheureuse; quand elle avait cru toucher au comble de ses vœux. Décidément, c'était
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un mauvais cœur, et elle ne pouvait plus* le souffrir.
Il fallut obéir cependant. Mauve, sur qui Frileuse avait compté pour lui venir en aide, Mauve s'était rangée du parti du plus fort.
(( Nous allons vous accompagner, Jacques et moi, ma chère mignonne, dit-elle de cette voix d'ordinaire si harmonieuse, et qui, pour la première fois, sonna désagréablement aux oreilles de la petite rebelle ; la route sera une vraie promenade, par ce beau soleil couchant, y^
On partit donc. Hilarion prît les devants sur son indocile monture, complètement subjuguée, parut-il. Frileuse venait ensuite, accrochée au bras de son institutrice. Jacques fermait la marche, conduisant Brown par la bride.
On avait renvoyé le vieil écuyer de la petite châtelaine, et h cette heure, accoudé sur le parapet de la terrasse, il fumait silencieusement sa pipe, attendant l'heure du couvre-feu, en compagnie de cette vieille amie. Nul être plus heureux que Brichard, lorsque, tout devoir accompli, il n'avait qu'à suivre de l'œil la fumée, s'échappant en légères spirales du tuyau de sa grosse pipe !
La route était charmante, en effet, comme l'avait dit Mauve. Elle suivait presque constamment le cours du petit ruisseau, que Frileuse avait admiré, le jour même, du balcon de la Ghâtaignerie, mais ce n'était plus le sage filet d'azur, coulant doucement entre les
glaïeuls et les roseaux en fleurs ; c'était un petit torrent diabolique, affolé qui bouillonnait, sautait, écumait, creusant de son mieux la lave qui lui servait de lit, comme s'il craignait de ne jamais arriver au repos. Qu'avait il fallu pour le changer ainsi ? L'eau descendant des hauteurs, avec la pluie de la journée, et les blocs de granit, tapissés de mousse, qui tentaient en vain de l'arrêter.
Ainsi de Frileuse ! A mesure qu'on approchait d'Apremont, sa mauvaise humeur augmentait d'une façon sensible.
a Pourquoi donc m'avoir empêchée de fermer la fenêtre, au moment de vos plus grandes terreurs ? « demanda Mauve à son élève, qu'elle voulait contraindre à sortir de son mutisme obstiné.
Frileuse leva vers elle ses yeux tout humides encore, hésita, ouvrit les lèvres comme si elle allait parler, puis les referma en voyant l'ombre de Jacques s'allonger auprès de la sienne. Elle ne le croyait pas si près. Quelle grande ombre, et comme a l'autre )) paraissait petite à côté !
<c Parce que, répondit-elle enfin, en rougissant, et ce fut tout
— N'est-ce pas, Jacques, que Frileuse s'est montrée très-brave, dans sa volonté du moins ? reprit l'indulgente Mauve, qui voulait absolument réconcilier son élève avec elle-même. Je tiens de vous que le courage consiste, non pas à méconnaître le danger,
mais à le braver, ou du moins à passer outre lorsque cela semble nécessaire.
— Oui, certes, dit la grande ombre, qu'on entendait pour la première fois depuis le départ, et je vous donne un bon point. Frileuse. Si vous n'avez pas eu toute la tranquillité d'âme désirable pour vous-même, du moins vous avez fait de votre mieux. »
Un bon point ! Quelle singulière habitude avait Jacques de traiter toujours Frileuse en petite fille î N'allait-elle pas avoir quinze ans, et la considération devait elle s'attacher exclusivement au nombre de pieds et de pouces ? — Non, puisque Jacques luimême avait raconté devant elle, que, lorsqu'il avait eu le malheur de perdre sa mère. Mauve atteignait à peine sa seizième année, et qu'elle avait pris cependant la direction de la maison et de ses petites cousines.
On arrivait alors. Un ciel doré s'étendait au-dessus du soleil couchant, illuminant de ses splendeurs dernières la verdoyante vallée. C'était comme un adieu paisible, plein d'espérances et de promesses de revoir.
<( Que Dieu est grand dans ses œuvres, et qu'il fait bon vivre ici, n'est-ce pas, Jacques ? dit Mauve en se retournant vers son cousin.
— 0 Mauve ! que vous êtes belle avec ce soleil qui vous fait comme une auréole, murmura la variable petite girouette. Tant que vous resterez avec moi, j'aurai la lumière, mais voyez là-haut. )>
Et Frileuse montrait du doigt la fière silhouette du
château, qui se dressait sombre et menaçante, avec ses tours orgueilleuses, sans un rayon de soleil pour régayer, comme si elle refusait de prendre part à la fête de la nature après l'orage.
Mauve tendit les bras à l'enfant par un mouvement plein d'une grâce affectueuse. Elle était charmante en vérité, et brillait d'un éclat inaccoutumé, cette modeste violette. Son sourire avait quelque chose de tendre et de doux, qui répondait bien aux inflexions caressantes de sa voix ; une légère rougeur couvrait ses joues d'ordinaire un peu pâles, et dans ses grands yeux limpides, d'un bleu transparent, resplendissait une lumière surnaturelle.
a Frileuse, vous comprenez la beauté maintenant, dit Jacques à demi-voix, et je n'aurai plus besoin de vous donner de définition philosophique. Que nous importe à nous autres ce qui frappe les yeux ? Nous voulons un rayon venu de l'âme I »
« Nous ! c'est-à-dire lui et moi ! » pensa Frileuse.
Et elle rentra presque consolée dans son opulente prison.