CHAPITRE Xir
Depuis que la chaleur était devenue moins insupportable dans le jour, les leçons se donnaient au jardin. Mauve savait si bien choisir les retraites destinées à l'étude ! C'était tantôt la salle sombre et fraîche avec ses jalousies vertes, et ses légers rideauxblancs, semblables à des ailes d'oiseau, que venait gonfler le moindre souffle de la brise ; tantôt un coin ombreux du verger. Mauve s'asseyait au milieu d'un petit tertre de gazon, à l'ombre d'un châtaignier, qui étendait généreuseme'nt au loin son abri, et les enfants se groupaient autour d'elle, à la façon des disciples se pressant autour de leur maître, du- temps des anciens sages et philosophes, disait Jacques. Les unes prenaient part à la leçon, donnée spécialement pour Frileuse, les autres écrivaient, dessinaient, lisaient ou travaillaient à l'aiguille, suivant la tâche imposée par Mauve.
Frileuse était certes la plus attentive de ces heureuses écolières. Elle se tenait littéralement suspendue
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aux lèvres de sa jeune maîtresse, ou à celles de Jacques, lorsqu'il devenait professeur par intérim. Quelle différence entre les enseignements de la Châtaigneraie, et ceux qu'on lui avait donnés autrefois dans le cabinet d'Hilarion, au milieu des livres de compte, des vieilles archives, et des vieux manuscrits, que l'intendant compulsait pour sa grande histoire des Barbantaine.
Comme la sagesse était pleine d'autorité dans la bouche de Jacques ! Comme elle devenait aimable dans celle de Mauve ! Mauve était de l'avis de saint François de Sales, qui dit qu'il faut tout faire par amour, et rien par force. Jacques se montrait partisan zélé d'une ferme discipline, pour la conduite de l'esprit et du cœur. Il détestait le laisser-aller en toute choses :
(( Ceci est bien ou ceci n'est pas bien, »
11 ne sortait jamais de là. Pas de nuances interm,édiaires entre le bien et le mal ! Pas de lâches atténuations î Pas de faiblesse miséricordieuse î Pas d'excuses inventées par sa compatissance î
* Vous n'êtes jamais pour les circonstances atténuantes, lui disait un jour Mauve, qui le suppliait en faveur d'un ouvrier, chassé pour ivrognerie, et qui, du cas particulier, en était venue aux considérations générales. Nous avons tous besoin d'indulgence. Personne n'est parfait.
— Excepté vous, ma cousine.
— Taisez-vous donc ! Ne dites pas de sottises pareilles devant ces enfants, qui me voient pécher tout le long du jour : septante fois sept fois pour le moins ! Vous leur donneriez une triste idée de la perfection. »
Quoi qu'il en soit, cette double méthode convenait on ne peut mieux à la nature de Frileuse ; elle avait besoin, à la fois, de la tendre confiance que lui inspirait Mauve, et de la crainte que lui inspirait Jacques, dont elle redoutait le moindre blâme.
Qu'était-il arrivé ce matin-là ? L'histoire ne le dit pas, mais bien sûr elle avait quelque peccadille sur la' conscience, car en entendant la voix de Jacques, derrière les sureaux, qui fermaient le verger du côté de la route, elle s'enfuit sans donner d'explication, jetant de côté et d'autre son buvard et ses cahiers.
C'était bien Jacques en effet. Il venait recommander à Mauve un de leurs meilleurs ouvriers, sérieusement malade depuis le matin. Mauve promit qu'elle irait le voir aussitôt la leçon finie.
te Ah ! pardon, chère cousine, je vous croyais libre. Où donc avais-je les yeux ? Voici qui atteste la présence de mademoiselle Frileuse. »
Et il se mit à ramasser dans l'herbe un gant de peau de Suède, une ombrelle, un petit chapeau de paille, un pliant renversé, sans parler des fournitures classiques.
Il faut avouer que Frileuse avait la fâcheuse habitude de constituer autour d'elle, en quelques secondes,
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un petit désordre élégant qui l'accompagnait partout. (( Elle n'est pas là, dit Mauve en souriant. Tant pis pour vous, Jacques, vous n'aurez personne à tourmenter ce matin.
— En êtes-vous sûre? » répondit -il sur le même ton.
Sans hésiter, il se dirigea tout droit vers un massif d'énormes pivoines roses, et écartant du bout de l'ombrelle, qu'il tenait à la main, les larges feuilles qui formaient comme un petit berceau, il découvrit Frileuse, blottie dans cette cachette de verdure.
(( Vous m'aviez vue, ce n'est pas de jeu, s'écria-telle, comme dans son enfance, lorsque Vénérande la découvrait derrière un canapé ou un fauteuil.
— Non, mais je vous avais devinée là. Les pivoines remuaient imperceptiblement, et je m'étais dit, sans être sorcier : C'est un petit oiseau ou c'est Frileuse. »
Quel regard clairvoyant il y avait au fond de cet œil gris ! Devinait-il ainsi toutes choses ?
(( Prenez garde, Jacques, dit Mauve tout à coup. Vous abîmez la jolie ombrelle de Frileuse. Ce n'est pas une leçon d'ordre, au moins, que vous lui tracez là. »
Jacques ne répondit pas, mais il continua à dessiner sur le sable de l'allée des dessins fantastiques, avec le mince bambou qui servait de manche à l'ombrelle. La frange de soie blanche ramassait toutes sortes de petits débris d'herbes sèches, mais il n'y songeait pas.
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u Tout à l'heure, dit-il, comme s'il se parlait à luimême, j'avais cru l'apercevoir dans un champ de luzerne, et, en galantchevalier, je m'étais approché pour hn offrir mes services. Mais ce n'était qu'un coquelicot.
— A qui en avez-vous donc ? demanda Mauve.
— La faute n'était pas à mes yeux seulement. Voici le vrai coupable, dit-il en secouant un petit capulet de cachemire rouge jeté dans l'herbe. Voyez s'il n'y a pas de quoi s'y tromper. Je suis comme les grenouilles, j'aime le rouge, et mademoiselle Frileuse l'aime beaucoup, je le sais. Aussi, j'avais été droit au coquelicot. )>
Frileuse ne riait plus. Ce coquelicot l'avait blessée profondément. C'était encore là une attaque directe contre sa petite taille, et Jacques en inventait sans cesse de nouvelles, comme s'il s'en faisait un jeu. Tantôt il lui proposait, pour la reconduire au château, d'atteler une paire de hannetons à un liseron de la haie.
(( Peut-être préféreriez- vous des vers luisants? disaitil de son ton railleur, si elle faisait la grimace. Mais alors il faudrait attendre jusqu'à la nuit. »
Tantôt il conseillait à Mauve de faire pour son élève une jolie robe d'été, avec les ailes de ce beau papillon que les enfants avaient attrapé le matin même. Tantôt il lui offrait gravement un fil de la vierge pour corde à sauter, « comme si elle sautait encore à la corde ! )>
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Si petite, en vérité, n'était-ce pas humiliant? Elle ne porterait plus jamais ce vilain capulet. Elle le donnerait à Nanon la vachère. On ne la prendrait pas pour un coquelicot, cette heureuse Nanon, avec ses cinq pieds cinq pouces. C'était la plus grande fille du pays; elle dépassait à Téglise la plupart de ses voisins.
Et au retour, Frileuse monta sur une chaise, après s'être revêtue d'une robe de mademoiselle Gorisandre, mais hélas I la longue queue balayait encore le tapis.
« Il me faudrait cette hauteur pour atteindre au bras de Jacques, dit-elle avec un gros soupir. Il est si grand ! Mais il n'y a pas de danger qu'il m'offre jamais son bras quand je dîne à la Châtaigneraie. C'est ce bon M. Salvage qui me conduit toujours à table. ))
Et elle se rappelait, non sans amertume, la profonde déception qu'elle avait éprouvée lors de la fête champêtredonnée à l'occasion de ses quatorze ans.
Jacques avait dansé la bourrée d'Auvergne avec sa cousine, et on avait fait cercle autour d'eux, tant ils s'étaient montrés habiles danseurs. Quant à Frileuse, elle refusait toutes les invitations, dans la pensée que Jacques allait venir la demander. Mais il n'y songeait pas, il ne la regardait même pas, elle l'héroïne de la
fête ! Et pourtant ! Elle n'aurait qu'un mot à
dire : les lampions s'éteindraient, les tonneaux de vin blanc cesseraient de couler ; les violons et les archets rentreraient dans leur gaîne.
Non ! Elle sera généreuse, elle ne dira pas ce mot! Pourquoi les punir tous de la faute d'un seul ?
(( Vous n'invitez donc pas Frileuse, mon grand frère ? a demandé à Jacques Taînée des jumelles.
— Elle est encore trop petite, a répondu cet homme malhonnête.
— Trop petite ! Elle a quatorze ans aujourd'hui, reprend Tenfant à qui ce chiffre paraît fort respectable.
— Je veux dire, ma mignonne, qu'elle n'est pas assez haute de taille ; nous ne pourrions aller ensemble, à moins que je ne Tenlève de terre, et que je ne la fasse danser ainsi, dans le creux de ma main. »
En disant cette impertinence, Jacques prit la poupée que la petite sœur avait amenée à la fête, et s'amusa à la faire sauter dans sa main, tout comme s'il s'agissait de Frileuse elle-même.
Hélas ! Frileuse avait entendu ! Une larme monta à ses yeux ! Elle l'essuya aussitôt, et se mit à regarder autour d'elle pour se distraire de ses douloureuses pensées.
Oh ! que cette grande Nanon semble heureuse ! Comme elle danse de bonne humeur dans sa jupe de futaine, et dans son casaquin de cotonnade bleue ! Avec son tablier rouge à piécettes, sa coiffe de toile grossière, elle s'avance fièrement, conduisant la bande joyeuse des danseurs. Frileuse mettrait volontiers en pièces sa robe de gaze rose et sa jolie guirlande d'é-
glanlines ; bien plus, elle donnerait le château d'Apremont et ses dépendances, pour les cinq pieds et demi de la grande Nanon, dût-elle, comme elle, faire la lessive et traire lés vaches.
Frileuse rentra au château avant la fin de la danse. Elle avait la migraine, dit-elle, et refusa brusquement les soins de Yénérande, qui était accourue avec toute sa pharmacie.
(( J'ai seulement besoin de dormir ; qu'on me laisse ! »
Vénérande se retira sur la pointe des pieds, en espérant « que sa mignonne allait bientôt trouver le sommeil » .
Mais le sommeil ne vint pas, ou du moins il fut hanté par les plus pénibles cauchemars.
Frileuse se voyait étendue sur le lit de Procuste, ce bandit mythologique dont Mauve lui avait raconté l'histoire, et en dépit de tous les efforts et de toutes les souffrances, elle n'allongeait pas d'une ligne.
Hélas ! Il y avait un an de cela. Etait-elle visiblement plus grande ? Non, c'était toujours la même chose ou à peu près. Hier encore, elle avait essayé : il lui fallait, comme l'année dernière, se soulever sur la pointe des pieds pour regarder l'heure au cadran solaire. Tout grandissait pourtant autour d'elle. Cette rose trémière, qu'elle avait plantée au printemps, se trouvait déjà pourvue d'une hampe fleurie qui n'en finissait pas. Et ce stupide petit saule (une branche
qu'elle avait enfoncée en terre à l'automne) ne s'étaitil pas mis à croître si inconsidérément, qu'encore qu elques jours, et il l'aurait dépassée !